XI 33 Au seuil des sept.
XI 34 Les connexions du commerce.
Après une attente durant laquelle j’ai le temps de compter les lattes qui composent le plafond, nous sommes rejoints par un homme à la chevelure courte et grisonnante qui semble avoir une cinquantaine d’années et qui est drapé dans de la soie et du velours. Avec le prix de quelques-uns de ces tissus, je pourrais sans doute m’offrir des grimoires de magie rare en échange. Annoncé par un garde, notre interlocuteur se nomme Englebart Terrefeu. À défaut de me connaître, moi, ainsi qu’Elladhen, il semble connaître Merak, en plus, bien sûr, de Cromax.
Tous ensemble, nous saluons le marchand, l’une des sept personnalités les plus influentes de la cité. Cromax ayant une influence tout aussi importante, tacitement, mon camarade et moi-même le laissons diriger les échanges. Je reste néanmoins en retrait, prenant le temps d’analyser les tics de son visage, susceptibles de trahir des pensées inexprimées.
Les questions portent en premier lieu sur les événements autour des runes et sur les éventuelles informations que détiendrait le Conseil. Hélas, il ne nous apprend rien de plus. Il doute de l’intérêt d’éparpiller une quantité de runes dans les rues de la ville, allant jusqu’à remettre en question une origine humaine. Merak intervient, précisant qu’elle doute que cette origine soit volontaire, sans pour autant affirmer qu’elle puisse être divine, comme le prétend Terrefeu.
Pour Cromax, l’intérêt est de foutre le bordel, comme il le dit si bien. Que les répercussions soient commerciales ou qu’elles prennent la forme d’un chaos potentiel engendré par cet afflux massif de runes. Terrefeu, en revanche, s’interroge sur le but : un désordre économique ou politique ? Une entreprise bien trop hasardeuse à ses yeux.
Le sujet se tourne ensuite vers l’enchantement d’un des siens, observé sur le bateau. Il existe effectivement des relations professionnelles avec Rosenfiel, le propriétaire du bateau. Cependant, la remarque vise plutôt son neveu, Philomène. Un individu particulièrement brillant dans son domaine et exécrable dans beaucoup d’autres. Il est en revanche très protecteur à l’égard de son travail, ce qui pourrait freiner notre enquête et me déçoit plus particulièrement.
« Oh, c’est… fort dommage. Je comprends qu’il veuille protéger son travail et ses recherches, mais pensez-vous qu’il puisse nous parler de son travail, sans forcément entrer dans les détails ou en omettre volontairement certains éléments pour éviter une réaction de notre part ? Je suis très intéressé par les diverses formes de magie et, si l’usage des runes n’est pas mon domaine d’expertise, je sais apprécier le travail d’autrui. D’autant plus que son expertise pourrait aider à enrayer un chaos naissant. À n’en pas douter, un usage irréfléchi des runes, de plus en plus présentes, nuirait au commerce de la cité. »
Nous apprenons que ses talents sont aussi uniques que l’individu lui-même. Plutôt que de se faire payer en yus, il échange son savoir contre des choses qui éveillent sa curiosité. Le hic vient de l’inconstance de ses centres d’intérêt.
Cromax l’interroge alors sur l’attentat contre Rosenfiel et les mercenaires déguisés en miliciens. Nous apprenons ainsi que d’autres attaques ont eu lieu, notamment contre une échoppe magique où la personne qui tenait les lieux n’en a malheureusement pas réchappé.
Bien que ce fait soit assez dérangeant, puisque nous ne pourrons nous fier à aucun milicien en ville, c’est principalement l’intérêt du neveu qui m’intrigue.
« Des choses intéressantes… », fais-je en murmurant à moi-même.
(Qu’est-ce qui peut être aussi incroyable que Lysis ? Sa présence pourrait-elle intriguer l’individu ?)
« À tout hasard, vous ne sauriez pas quelles sont ses lubies du moment ? »
Intrigué par ces questions, je le suis aussi par les réponses qu’il va me donner. Aux dernières nouvelles, il désirait se procurer une perruche du sud de l’Imiftil. À voir sa mâchoire décontractée et l’absence de tension sur son visage, je n’ai pas de doute sur son honnêteté.
« Du coup, notre seule solution serait de lui présenter un nouvel intérêt à ses yeux », dis-je pour moi-même.
(Pour moi la présence de Lysis suffirait amplement, sinon… peut-être Mange-Botte ? Non, hors de question de me séparer de lui, surtout si c’est pour le confier à un type qui ne s’en occupera plus dans trois jours ! Je préfère encore échanger un de mes objets magiques, et même ça, il faudra me rouler dessus ! Ah, par mes fluides, que faire ?)
De son côté, Cromax évoque le nom de Koratel, un nom lâché par l’un des faux miliciens ayant essayé de s’en prendre à Rosenfiel. Cependant, ce qui se rapproche le plus de ce nom est un certain Lughen Kor’Ahtel, un marchand influent d’il y a une dizaine d’années. Le sujet m’intéresse vivement lorsque j’apprends qu’il fournissait beaucoup d’aventuriers ainsi que de mercenaires en objets magiques, et des personnes aisées en artefacts plus ou moins puissants. Il a disparu après avoir fini ruiné à la suite d’une guerre commerciale qui l’a opposé à un autre marchand.
L’esprit affûté, Cromax comprend qu’il s’agit là de l’un des sept marchands. En guettant le nom du principal intéressé, je porte mon attention sur sa manière de répondre. Bien qu’il confirme sans le dire qu’il s’agit de l’un des sept, il préfère éviter de jeter l’opprobre sur un des conseillers, nous orientant vers un Worran doté de larges connexions et pouvant nous répondre.
Ce n’est qu’après avoir obtenu l’adresse de son neveu que nous saluons notre hôte et quittons les lieux.
« Alors, quelle est la prochaine étape ? Nous allons tous chez Philomène ? » demande Cromax, avant de se tourner vers moi.
« Tu semblais avoir une idée pour l’appâter, Nhaundar ? Je pourrais aussi me renseigner de mon côté sur Koratel et cet autre conseiller, mais ça me demanderait de vous abandonner pour l’heure. Je vous laisse choisir : séparation pour couvrir plus de terrain, ou groupe pour une meilleure coordination ? »
De mon côté, si j’ai cette irrépressible envie de rencontrer un tel prodige, la possibilité d’emmener Mange-Botte pour l’appâter me dérange.
(Il pourrait chercher à me l’enlever de force ! D’un autre côté, j’ai la possibilité de le retrouver et, si une telle chose arrivait, peut-être qu’un certain capitaine de milice pourrait me prêter main-forte pour le retrouver et obtenir un dédommagement en service ou information.)
« S’il aime les perruches, peut-être que Mange-Botte pourrait attiser suffisamment sa curiosité pour qu’il réponde à nos questions, sans pour autant le lui céder. C’est à tenter ! Sinon un solo musical ? » fais-je à l'attention de notre barde.
« Je retourne à l’université et je vous retrouve sur place. »
J'attends que tous soient d'accord sur la marche à suivre avant de prendre la route.
XI 35 L'habit ne fait pas l'érudit.