Chapitre I : Le Poids d’un Faux Sceau
Partie X
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La tension aurait pu redescendre encore d’un cran, mais il n’en fut rien. Le rythme cardiaque de l’ancien soldat résonnait en lui comme un tambour de guerre, haletant, toujours en alerte. Le plus difficile restait de ne rien laisser paraître, de conserver une façade aussi maîtrisée que possible. Corvus s’autorisait à penser qu’il n’avait pas trop mal réussi à sauver les apparences, évitant de justesse de passer pour un homme faible ou peureux. Mais quel individu raisonnable n’aurait pas éprouvé d’angoisse dans un pareil instant ? À moins d’être fou. L’intrus acquiesça aux informations complémentaires du comte et se surprit même à esquisser un sourire discret, presque malicieux, à la commissure des lèvres à l’évocation de la portraitiste.
— (J’espère au moins qu’elle n’exagéra point le trait sur mon nez…) pensa-t-il, las. Il ne pipait désormais mot, écoutant attentivement les dernières directives d’Alenkert, en particulier celles concernant le secret absolu entourant cette mission. Officiellement, Corvus et le comte ne s’étaient jamais parlé, et la tentative de vol avait échoué.
L’ancien officier reconnaissait là une qualité propre aux nobles aguerris : les meilleurs mensonges naissaient toujours d’une vérité soigneusement distillée. D’un point de vue strict, il était exact qu’il n’avait rien dérobé. Ce simple fait lui permettrait de parfaire sa couverture et d’échapper aux soupçons. Il n’oubliait pas, cependant, que rentrer bredouille rendrait Igor — le Brise-Os — furieux. Il aviserait sur le chemin du retour, mais savait déjà que cette tâche serait bien moins ardue que celle qu’il venait d’accomplir.
Le comte lui tendit la lettre frappée du sceau falsifié. Corvus s’en saisit et la rangea soigneusement dans une petite besace pendue à sa ceinture. Les deux hommes échangèrent un dernier regard, scellant définitivement l’accord. Puis, comme convenu, Corvus fut raccompagné par les gardes, dont Maniel, celui qui l’avait maintenu captif tout ce temps. Le soldat paraissait troublé depuis que le prétendu voleur avait révélé sa véritable identité. Le trajet à travers le domaine se fit dans un silence pesant, chacun se contentant de marcher jusqu’aux portes du château.
Maniel libéra Corvus devant les lourds battants de la demeure de Mordansac. Toujours enveloppé par l’obscurité nocturne, le maraudeur s’éclipsa d’un pas félin, aussi rapide que possible. Quelques minutes plus tard, il quitta le village et se retrouva enfin seul.
C’est alors qu’il s’arrêta près d’un arbre.
Son souffle se brisa soudain. Sa poitrine se contracta dans une brûlure violente, l’obligeant à porter la main à son cœur. Le choc le fit plier le genou et s’appuyer contre le tronc massif d’un chêne. Toute la tension accumulée ne pouvait se dissiper en un instant. Il venait de comprendre ce qui s’était réellement produit : il avait frôlé la mort pour une raison aussi triviale que vénale — un bijou à voler. Sa vue se troubla, sa respiration devint lourde, saccadée, trop rapide. Il ferma les yeux et s’abandonna contre l’arbre, laissant enfin tomber le masque. La peur se lisait sur son visage, brute, incontrôlée. De longues minutes furent nécessaires pour qu’il reprenne ses esprits et ses couleurs. Face au comte de Mordansac, il avait tenu bon. Seul, il pouvait désormais relâcher cette douloureuse pression.
L’estafilade à la joue, infligée par son nouvel employeur, le lançait encore légèrement. La plaie, superficielle, avait déjà commencé à se refermer. Corvus finit par se redresser, rassemblant ses forces et son orgueil avant de reprendre la route vers le campement. Le temps passa. Il retrouva finalement les ruines où Igor et sa troupe avaient établi leur camp de fortune, dissimulé dans un relief au milieu des champs. Le Brise-Os, entendant des pas, se retourna arme en main avant de se détendre en reconnaissant Corvus.
— Bon sang, Salverac ! Où diable étais-tu passé ?! Il s’approcha vivement, puis son regard s’arrêta sur l’entaille à la joue. Il comprit aussitôt. Corvus soupira et expliqua que la mission était un demi-échec. Il n’avait pas trouvé la boîte d’obsidienne, mais avait obtenu une information cruciale. Sans révéler son accord avec le comte, il montra la lettre et évoqua la possibilité d’un butin militaire à Breen.
— Imagine le pactole, Igor. Ce matériel vaut bien plus que de la quincaillerie. Et cette boîte d’obsidienne… rien ne prouve qu’elle existe réellement.
Igor lut la missive, grommela longuement, puis la lui rendit.
— Je te pensais plus habile. Cette boîte et son contenu nous auraient mis à l’abri un bon moment… Fort heureusement notre raid a été plus fructueux que prévu. Il fit quelques pas, songeur, puis se retourna brusquement.
— Mais ce sceau… cette lettre… Palsambleu ! On tient peut-être quelque chose de gros. Il lui asséna une tape vigoureuse sur l’épaule. Corvus grimaça, frottant l’endroit meurtri. Il était rassuré de voir que l'homme en face de lui n'y voyait que du feu sur la nature fausse du sceau, prouvant que seul un œil très avertit pouvait la déceler. Igor reprit, le ton plus grave. Le surplus trouvé dans le convoi pillé les obligeait tous à rejoindre Haenian pour écouler la marchandise. Corvus, lui, irait seul à Breen.
— Fais ce que tu as à faire. On se retrouvera au repaire des Trois Rochers.
Corvus resta figé.
— Mais… c’est au nord de Kendra Kâr ! Tu sais que j’y suis recherché et…
— Assez ! s’emporta Igor en interrompant Corvus.
Estime-toi heureux que je ne te brise pas ces phalanges revenues vides. Tu sais te cacher. Tu sais te faire discret. Alors tu feras comme je dis.
Corvus serra les dents, ravalant sa colère. Les esprits finirent par se calmer. La troupe se reposa quelques heures, puis leva le camp à l’aube. En quelques minutes, tout fut empaqueté. Ils prirent la route d’Haenian, tandis que Corvus s’engageait seul vers l’ouest, en direction de Breen. Avant cela, Igor et lui échangèrent une poignée de main ferme.
Corvus faisait désormais cavalier seul.
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FIN DE CHAPITRE