XI 27 Quand les runes attirent le sang.
XI 28 Magie kaléidoscopique.
Je scrute les deux êtres avec une fascination mêlée à de la crainte. La femme, dont le visage est dissimulé derrière un rideau de flamme, possède un corps aussi énigmatique que dangereux. Flammes et ombres se mêlent dans un maelström de magie, drapant son être d’une robe de volutes de fumée noires et incandescentes. Sa présence à elle seule me met en alerte.
Son compagnon n’en est pas moins menaçant. Au milieu d’un carnage, l’elfe tient en respect un homme au moignon meurtri par des coups sanglants. Malgré notre présence et l’intervention de Merak, il prétend être le célèbre Cromax, capitaine de la milice de Tulorim, ayant déjoué un attentat. La déclaration aurait pu être prise davantage au sérieux si l’homme à sa merci n’était pas affublé de l’emblème de cette même milice sur le torse.
Pourtant, la dureté de ses traits ne trompe pas sur une réelle honnêteté dans ses propos et l’autorité naturelle qui émane de lui éloigne le spectre d’un jeu d’acteur. Interrogeant le supplicié, celui-ci confirme la supercherie de ses vêtements.
Il relate une mission d’enlèvement par un dénommé Koratel. Cependant, n’ayant aucun moyen de retrouver le commanditaire, je suppose qu’il s’agit d’un nom d’emprunt pour brouiller les pistes en cas d’échec, mais qui sait. La seule chose que nous savons est qu’ils devaient capturer un certain Rosenfeild.
(Le fameux marchand Kendran ! Intéressant.)
L’elfe serait donc le fameux Cromax. J’ai entendu parler de lui à Omyre, ainsi que de ses faits d’armes durant la guerre contre Oaxaca. Incertain cependant de ses intentions et malgré le chant d’Elladhen pour calmer les esprits, ma lame est toujours placée devant moi, prête à réagir à un assaut. Pourtant, Merak pose une main douce à mon attention pour m’inciter à la non-violence, avant qu’elle ne se présente sous le nom de Merak’Mouth.
Ailleurs, dans un autre groupe, un homme se distingue. Ses vêtements transpirent la richesse, mais dans un style différent, qui dénote avec les riches marchands que j’ai eu l’occasion d’apercevoir. Incommodé par l’odeur qui se répand des corps mutilés et carbonisés, il préfère terminer cette affaire loin d’ici, à bord de son bateau, et invite tous ceux présents à le faire. Tous, nous compris.
(Rosenfeild ? C’est donc lui !)
Nous ne venions que de débarquer après l’altercation. Pourtant, nous voilà acceptés à bord du navire sur lequel nous souhaitions justement rencontrer le propriétaire. Je m’inquiète un bref instant que ce ne soit la présence de Merak qui titille l’esprit de l’homme, tout autant que son pantalon.
Hélas, je n’ai pas le temps de m’éterniser sur cette pensée qu’un terrible frisson me parcourt le dos. Malgré la chaleur ambiante, ce froid s’insinue en moi comme une source d’eau froide qui me glisserait le long de la colonne. Un sentiment… non, une présence étrangère s’impose à moi, quelque part. Complètement désarçonné par ce sentiment, mon regard se porte ici et là, cherchant dans les ruelles et sur les toits une trace de cette présence.
Alors que je crois toucher au but à chaque nouvelle orientation de la tête, une série de picotements me crible le corps, suivie immédiatement par une pression démentielle me faisant ployer un genou au sol et ne tenant qu’à peine le pommeau de mon arme. J’ignore ce que c’est, j’ignore qui est cette présence que je sens, mais elle est là, omniprésente. Sournoisement, je la sens m’épier comme on observe un faible insecte sous toutes les coutures. Quelque chose s’infiltre en moi, sondant chaque parcelle de mon être, jusqu’à mon esprit ainsi qu’à mon âme.
Comme forcé par un appel, mes doutes et mes interrogations ressurgissent.
(Ai-je bien fait de fuir Omyre ? Pourquoi n’ai-je pas été présent à la bataille de Kochii ? Mon intérêt pour la magie m’aveugle-t-il à mon environnement ? Suis-je à la hauteur de mes pouvoirs ? Suis-je même à la hauteur des enjeux à Tulorim ? Vais-je vivre à jamais dans le mépris d’autrui à cause de ma couleur de peau ? Est-ce que Sylve aussi me hait à présent ? Comment se porte-t-elle ? Lui arrive-t-il de penser à moi ?)
Mon corps réagit lui aussi à cette pression. Alternant le chaud et le froid, mon être transpire à grosses gouttes et mon visage est criblé de sueur. Je me revois un bref instant après mes séances d’exercices imposés par Aëgis, mais à un niveau bien différent, au bord de l’inconscience. Aussi soudainement que c’est venu, la sensation disparaît, ne laissant pour souvenir qu’une respiration forte et saccadée.
J’ignore combien de temps s’est écoulé. Cela semblait si long. Autour de moi, je remarque deux choses notables. D’une part, je ne suis pas le seul à avoir été atteint par ce phénomène, celui-ci a visiblement une portée assez large. D’autre part, tous ne sont pas concernés. Certains individus sont atteints, tandis que d’autres, juste à côté, se portent bien sans aucune raison évidente pour l’instant.
Dans mon esprit, les interrogations et spéculations vont bon train.
(Cette présence, était-ce le responsable de tout cela ? Est-ce la manifestation qui fait apparaître les runes ? Lorsque l’érudit évoquait les runes, il les associait à leurs propriétaires et leur destin significatif. Est-ce que toutes ces personnes possèdent des destins uniques ? En ce qui concerne le dénommé Cromax, je n’ai guère de doute. Il en va de même pour Merak. Mais pour les autres ? Et pour moi ? Ai-je vraiment un destin… hors du commun ?)
J’ignore ce que c’était, mais ce dont je suis sûr, c’est que, d’une manière ou d’une autre, ce qui nous est arrivé était magique. Bien sûr, je risque d’être malade comme un chien, mais si je suis en mesure de tracer, ou ne serait-ce que comprendre un minimum ce qui nous arrive, cela en vaut le coup.
Me concentrant sur moi-même, je sonde magiquement mon propre corps, sentant ma silhouette et cette fine enveloppe qui m’entoure. Me concentrant sur celle-ci, je la laisse émerger, cette aura, jaillissant de mon être comme un soleil. Une fois prêt, je lève les yeux au ciel avant de les ouvrir.
Rien. Absolument rien, si ce n’est un ciel des plus normaux.
(Mais que… ? C’est impossible ! Me serais-je trompé sur ce que je vois ? Non ! Non ! J’ai vu les flammes dans le creux de la main du novice. J’ai vu… les émanations magiques des artefacts, j’ai vu… le flux magique me suivant. Je suis… quasi sûr de moi. L’explication la plus logique est certainement la plus simple : le phénomène ne serait en rien magique. Mais qu’est-ce donc alors ? Divin ?)
Perdu dans mes réflexions, j’en oublie le plus important et, lorsque mes yeux se portent face à moi, mon regard termine sa course sur la silhouette féminine au corps de feu et d’ombre. Pourtant, au-delà de la vue précédente lors de notre arrivée, c’est une toute autre image que j’ai le loisir d’observer.
Elle est éblouissante, rayonnante comme un soleil à même le sol. Pourtant, mes yeux, affaiblis par les intenses rayons de la lumière, ne sont en rien affectés. Ce qui illumine mon champ de vision n’est pas une source lumineuse, mais l’origine d’une magie irréelle, puissante et enivrante. Son corps est composé d’une myriade de couleurs dansantes, ondulantes. De ses rayons, des arcs-en-ciel filent droit vers l’horizon, annihilant les ombres dans la zone.
J’en prends plein les yeux. Le spectacle de cette vision est à couper le souffle, à tel point que je ne me rends compte que trop tard de l’effet que cela a sur mon corps.
Affecté par de légers tremblements, ce n’est que lors de convulsions presque violentes que je reprends peu à peu le fil de la réalité. Mon esprit, au travers de mon corps, ne supporte pas cette vision. Tout mon être est malmené par ce que je vois et, cherchant à éliminer ce qu’il pense être un intrus en son propre sein, mon corps présente l’intégralité de mon estomac en un geyser gastrique puissant, tandis que mes forces m’abandonnent.
Vomissant ce qu’il me reste de l’estomac, me voilà genou et main à terre pour ne pas finir à patauger dans ma propre mixture. J’arrête, je coupe l’aura magique de mon être, stoppant ainsi cette capacité qui me vrille les entrailles. Bien que ma vue redevienne normale, mon corps a trop souffert. Les membres encore tremblants, mon souffle peine à reprendre un rythme régulier, quand je peine moi-même à reprendre le contrôle de mon propre corps.
J’ignore qui est cette femme, ou ce qu’elle est. Je ne comprends absolument pas ce que j’ai vu. Mais quelque part, le retour à la réalité s’impose. La présence écrasante, l’invitation au bateau et l’odeur atroce de poisson près de moi.
Il me faudra quelques minutes pour que je parvienne à me remettre sur pied et répondre à l’invitation à pénétrer dans le bateau, à moins qu’une âme charitable ne me prête une main secourable, si tant est qu’elle ne soit pas repoussée par l’odeur répugnante de mes propres fonds marins.