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par Ezak » mar. 20 oct. 2026 15:26
Je leur annonçai la chose un matin, à la fin de la séance; Une rencontre amicale entre mon école et celle de Maître Geros, dans dix jours, au Temple des Maîtres, devant qui voudrait venir. Trois d'entre eux seulement y participeraient. Médérik et Edouard, que j'avais déjà en tête. Le troisième, je le choisirais plus tard, après les avoir tous regardés. Edouard, lui, leva la main comme à l'école.
« Ser, est-ce que ceux de l'orphelinat pourront venir ? »
« Je ne vois pas pourquoi ils ne pourraient pas, c’est ouvert à tous. »
Je n'eus pas le temps d'ajouter un mot. Alban, le petit comique du groupe s'était déjà fendu d'un sourire de renard.
« Ceux de l'orphelinat, ou une en particulier ? Une certaine Marcy, par exemple ? »
Les orphelins éclatèrent de rire d'un bloc. Edouard devint rouge jusqu'aux oreilles.
« Mais non ! Pas du tout ! C'est juste que... C'est parce que Dame Méli voudrait voir, voilà ! »
« Dame Méli, bien sûr ! » reprit Alban, la voix aiguë.
Je tiltai à nouveau sur le nom de cette Marcy Almaran mais je ne posai pas de question. Je ne voulais pas interrompre leur moment. C'était la première fois que je les voyais rire tous ensemble, orphelins, roturiers, noble - en la personne de Medérik - compris, et je n'avais aucune envie d'y mettre fin.
Le troisième nom, je ne l'arrêtai que la veille au soir, dans la grande salle de la propriété, une chandelle entre nous, les quatre adultes à investir ce lieu. Edouard et Médérik, c'était réglé depuis le premier jour. Pour le reste, j'avais tourné autour pendant plus d’une semaine.
« Job. »
Ezra avait posé les deux mains à plat sur la table prête à ne pas céder un pouce de terrain.
« Job tient bien. Je ne dis pas le contraire mais je doute qu’il puisse convenir pour ce type d’exercice.»
« Il tient un bouclier comme personne parmis eux. Il est impossible à faire reculer Tu l'as vu. »
« Dans un duel courtois de breteur à trois touches, tenir ne suffit pas. Il faut toucher. »
« Tu l'avais pris pour un bœuf, la première semaine. Tu t'étais trompé. »
« Certes, je me suis trompé cette fois là, mais je me trompe rarement. »
« C'est ce que tu affirmes, mais je t’ai vu te tromper plus d’une fois.»
« Bon, tu vas pas commencer... »
« Je ne suis pas prête d’arrêter.»
Blanche suivait l'échange sa tête allant d’une persone à l’autre. Au bout de la table, Corvus n'avait pas levé les yeux de son verre.
« Margot. »
« Pourquoi ? »
« Le fils du forgeron encaisse. La gamine touche. Elle est sans-filtre, elle ne se pose pas de questions. Ça aide, parfois. »
Ezra me fixa un long moment. « C'est ton choix. » Elle le dit comme on dit : ce sera ta faute. Puis elle se leva et quitta la salle sans un mot de plus. Ce caractère de feu n’était pas simple à gérer…
...
Vînt le jour tant attendu.
Nous avions fait le trajet à pied, évidemment. Corvus ouvrait la marche, les mains croisées dans le dos, avec la tête d'un vieil ours qui mène ses petits dans la forêt. Ezra fermait la colonne, droite comme un mât.Blanche, elle, marchait à mon côté, une pomme dans la main comme toujours depuis quelques jours. Je lui avait fait juré qu'elle se tairait jusqu'au soir, mais je ne la croyais pas le moins du monde. C’était Blanche…
Les gamins ne savaient rien de ce qui se jouait vraiment. J'avais tenu parole : pas un mot, et à chaque question de l’un deux, la même réponse : qu'on allait montrer ce qu'on savait faire et que c’était un moyen de tester leurs capacités en condition. C'était vrai, au fond. Ça ne leur donnait simplement pas toute l'addition.
Quand nous débouchâmes sur le parvis du Temple des Maîtres, je fus surpris de constater qu’il y avait t un monde fou. Je n'avais pas imaginé qu'il y en aurait autant. Je croisai Geros près de la colonnade, qui surveillait la cour les bras croisés, et je m'approchai de lui à voix basse.
« Maître. C'est vous qui avez invité toute la cité ? »
« Non. Je n'ai pas lancé une seule invitation. » Il ne quittait pas la foule des yeux. « Depuis la mort du roi, la ville est en deuil, Ser. Il ne s'y passe rien. Un affrontement entre deux écoles, c'est un événement… mais je vous l’accorde pas à ce point. Les crieurs étaient dans toutes les rues depuis deux jours, et ils n'étaient pas à ma solde. Je soupçonne certains parents d'avoir payé pour remplir cette cour. »
Je ne répondis pas tout de suite. Je regardai la galerie, la cour, les gens qui se poussaient pour avoir une place.
(Des gens qui paient pour qu'on vienne voir leurs enfants perdre un simple tournoi amical ? Non. On ne paie pas des crieurs pour un spectacle qu'on craint. On le fait quand on est sûr de ce qu'on va montrer. Ils étaient sûrs de leur coup. Ils voulaient des témoins pour ma défaite.)
« Alors ils voulaient un public, » dis-je sans élever la voix. « On dirait qu’ils vont en avoir un. »
Geros ne dit rien. Mais ses yeux verts, qui détectaient tout avant que ça n'arrive, firent une dernière fois le tour des galeries, et je compris qu'il n’était pas très à l’aise avec ce qui se tramait.
Ceux de la réception chez Maisonneuve où tout avait commencé étaient là, tous. La haute noblesse en rang. D’abord les parents de mes anciennes recrues avec qui j’avais un grief. Le vieux magistrat. La mère de Cendré à l'éventail. Le père de Lucille le gros trésorier toujours muet, et les deux chevaliers droits comme des piquets, Moustache avec son épée de parade qui n'avait toujours pas une éraflure et Grosses-Joues toujours aussi bedonnants à force de s’engraisser à table. Sur la galerie haute, entre deux colonnes, Maisonneuve s'était placé assez loin pour qu'on ne dise pas qu'il avait pris parti, assez près pour ne rien perdre. Il m'adressa un très léger signe de tête auquel je répondis. Et le père de Médérik était là aussi, un peu à l'écart, près d'une colonne. Il ne regarda pas son fils et ce dernier ne le regarda pas non plus. Un peu plus loin ont trouvait la petite noblesse qui m’avait assuré un soutiens discret. Le rouquin de la réception qui leva deux doigts pour me faire signe, le type qui avait tourné le dos aux Chevaliers. Tous. La trentaine de cette fameuse réception qui avait grand bruit dans la noblesse toute rassemblée pour un tournoi amical d’enfants. Ceux-là n’étaient pas dupes et savaient qu’il n’y avait rien d’amicale derrière tout ça.
Mon regard glissa le long des galeries, du côté où les orphelins s'étaient massés, et s'arrêta net.
Xël.
De nombreuses personnes le regardaient en chuchotant. Lui, le plieur d’espace, héros de de la cité. Je ne l'attendais pas du tout. Ma lettre était restée sans réponse, et je m'étais fait à l'idée qu'il viendrait à la propriété quand il l'aurait décidé et je le retrouvai là, dans la cour de Geros, au milieu des gamins de chez sa mère. Je lui adressai un signe de tête amicale ponctué d’un demi-sourire. Auquel il répondu avec un signe de la main. Dame Méli était là aussi, sans doute pour voir ce que je faisais de ces gamins.
Près des quatre familles de la haute noblesse se tenaient quatre gamins que je connaissais bien, en tenue d'entraînement. Cendré regardait par-dessus mon épaule, comme depuis son premier jour chez Geros. Il croisa Edouard, qui le salua d'un menton à peine incliné. Cendré ne répondit pas, sa mère eut l’air de lui dire de ne pas le faire. Je comprenais d’où venait son mépris initial pour les orphelins. Quel gachis, alors qu’un lien maigre commençait à naître en eux. Geros s'avança au centre au milieu d’un cercle de craie marqué au sol, les bras croisés. Il n'éleva pas la voix, la cour se tut quand même.
« Deux écoles d’armes se rencontrent aujourd'hui en toute amitiés. Duel à la mode courtoise. Armes de bois, trois touches, aucun coup à la tête, toutes les autres zones du corps comptent. Je compterai moi-même. Chaque maître annonce ses noms. »
Il annonça les siens le premier. Deux garçons que je ne connaissais pas, seize ans peut-être, nobles jusqu'au col de la chemise. Un grand brun, mince, gaucher, avec le poignet souple de ceux qui ont passé plus d'heures en salle quiconque chez mes élèves. Un autre, plus trapu, l'œil posé, qui salua la galerie avant même d'y avoir été invité. Et Lucille.
Lucille. Évidemment. Il l'avait gardée pour la fin, comme on garde la meilleure pièce pour la dernière manche.
« Edouard. Médérik. Margot. »
Une rumeur monta des galeries. Un orphelin, un cadet de haute noblesse et la fille d'un menuisier. C’était plus hétéroclite. Quelqu'un derrière moi ricana, quelqu'un d'autre le fit taire. Le magistrat avait pris sur lui de superviser le tirage, avec l'air de ceux qui ont veillé sur des urnes toute leur vie. Six jetons de bois, six initiales gravés, une assistante qui tirait et lui qui lirait.
Je n'avais plus qu'une prière, et elle tenait en peu de mots : que Lucille tombe contre Médérik. Je ne me faisais pas d'illusions, même ainsi la chance restait mince. Elle était la meilleure épée de quinze ans que j'aie jamais vue. Mais Médérik avait ses épaules, son sang-froid et lui aussi avait suivis des classes depuis jeune conformément à son rang. Une chance mince, mais réelle. Contre Edouard et Margot, il n'y en aurait eu aucune. Alors, pendant que la main de l'assistante plongeait dans le premier coffret, je serrais la mâchoire et je suppliais, je ne sais qui, car je crachais d’ordinaire à la face des dieux.
Le magistrat lut le premier jeton avec la lenteur qu'on réserve aux sentences, après un voyons, voyons de circonstance, et annonça que le premier combat opposerait Médérik au jeune gaucher. Le deuxième mettrait Edouard face au trapu. Et donc, le troisième combat verrait s'affronter Margot et Lucille.
Je ne bougeai pas. Je sentis mon monde s’écrouler. Margot était la moins bonne des trois? C'était une fille menuisier qui réparait des boucliers avec de la ficelle et des clous contre une génie des lames. Plusieurs semaines de travail, onze gamins venus à pied, et tout ça devait se régler à deux victoires dont une, la dernière, ne viendrait pas. Il fallait donc que Médérik gagne. Et qu'Edouard gagne aussi.
Je pris Médérik à part, deux pas de côté, juste assez pour que le bruit de la galerie couvre ma voix. Il m'attendait, les bras ballants, calme comme toujours, et je ne savais pas par où commencer.
« Tu as seulement à te rappeler ce que tu sais déjà : ne m'annonce pas où tu seras. Frappe juste, pas fort. Frappe quand tu es sûr, et seulement quand tu es sûr. »
« Compris, Ser. »
Médérik entra dans le cercle sans un regard pour les galeries.
Le gaucher lui prit la première touche. Médérik avait chargé de toute sa carrure, comme un bûcheron, et le garçon s'était effacé à gauche pour lui piquer le flanc au passage. Je serrai les dents. Il retombait dans ses travers. Geros compta d'une voix égale.
« Une touche, Temple. »
Médérik ne s'énerva pas. Il recula d'un pas, rassembla ses pieds et fit ce que je lui avais répété encore et encore cette semaine de préparation: il cessa de m'annoncer où il serait. Il retint son premier coup, laissa venir, et quand le gaucher l'attaqua, il n'était plus là où la lame l'attendait. Une touche à une. Puis, sans une once de hâte, il remonta le garçon vers le bord du cercle, une garde après l'autre, et le toucha à la hanche pour le deuxième. Et enfin sur la dernière, après un échange âpre il parvint a le toucher au torse après un desaxage de sa posture, dans un changement de garde, qui surpris le garçon d’en face.
Mon camp et ceux qui me soutenaient applaudirent. La galerie des petits nobles aussi du bout des doigts, le rouquin plus fort que les autres. Du coin de l'œil, je vis le père de Médérik regarder son fils sans réagir. Lorsqu’il revint et passa à mes côtés je déposai une main ferme sur son épaule.
« Bien joué mon garçon. Tu vois que t’en es capable. »
Edouard prit la suite. Comme pour Médérik je lui prodigua des conseils.
« N’oublie pas. Défend comme tu sais faire mais tu me glisse une contre-attaque tous les trois coups. Regarde ses épaules. Les yeux mentent, pas l’origine du coup. »
Le trapu dansait, ce qui n'était pas ce que j'attendais d'un garçon de cette carrure. Un pied devant l'autre, des feintes brèves, un poignet d'escrimeur de salle qui faisait pleuvoir les estocs à droite, à gauche, à droite encore. Edouard parait. Edouard parait avec cette rigueur d'archiviste qui m'avait attiré l'œil d'en haut, recula, parait encore, et au troisième coup, comme promis, la contre-attaque partit, courte, un peu maladroite, et elle toucha.
Une touche pour Edouard. La galerie des orphelins, au fond, ne put retenir un cri. Le trapu en reprit une, puis deux, parce qu'on ne peut pas retenir éternellement un garçon qui a des années d’escrime quant on en a que quelques semaines. Mais Edouard n'abandonnait pas sa règle. Tous les trois coups, une riposte, et la deuxième toucha aussi, à l'épaule. Malin. Avec sa carrure ses épaules étaient difficiles à protéger.
Deux touches partout. J'avais cessé de respirer sans m'en apercevoir et mes doigts avaient trouvé le bras de Blanche près de moi.
Le dernier échange tint en trois secondes. Le trapu feinta haut, Edouard leva sa garde, et la pointe de l'autre arriva finalement par le bas, dans les côtes, juste avant la sienne sur l’épaule du trapus. D'un battement de cils. Peut-être moins. Les deux avaient touchés, mais celle du trapus l’avait fait avant.
« Trois touches. Temple. »
Il avait perdu. Il resta une seconde sur place, la lame de bois pendue au bout du bras, puis salua comme on le lui avait appris, et revint vers nous les épaules basses, la tête rentrée.
« Je l'avais, j’y étais presque. »
« Je sais. J'ai vu. »
Je lui passai la main dans les cheveux, ces cheveux sombres qui n'avaient pas vu un peigne depuis des lustres, et je les ébouriffai davantage, par pur plaisir de voir son visage s'ouvrir avant qu'il ne le referme.
« Tu as fait douter un garçon qui a des années d’escrime derrière lui, avec juste quelques semaines de lames. Je connais des chevaliers qui n'en seraient pas capables. Sois fier de toi.»
Je ne précisai pas desquels je parlai mais jetai un regard mauvais à Moustache et Grosses-Joues dans le camp d’en face. Edouard retint son sourire. On ne sourit quand on vient de perdre. Mais ses yeux brillaient.
Un partout, donc. Tout reposait sur Margot.Elle était déjà à mes côtés, l'épée de bois à la main, qu'elle tenait un peu trop reculée sur la poignée.
« Je vais perdre, hein. »
Elle ne l'avait pas dit avec crainte mais avec franchise.
« Tu vas te battre. »
« C'est pas la même chose. »
Elle avait raison. Je cherchai quelque chose d'utile à lui donner, quelque chose qui ne soit pas un mensonge.
« Bon… Lucille tu la connais. Tu t’es entrainé avec elle des semaines. Elle est douée mais elle a un défaut et tu le sais. Elle attaque d'abord pour montrer sa belle technique. Laisse-la montrer. Quand elle a fini, touche. »
« Et si elle finit pas ? »
« Toutes nos phrases ont une fin. Il faut être juste assez patient pour pouvoir glisser la sienne. »
Et le plus étrange, c'est que j'y crus. Pour la première fois depuis le tirage, je m'entendis y croire.Lucille entra dans le cercle le menton haut, la lame de bois à la hauteur du front pour le salut. Mais elle n'avait pas ce regard qu’elle avait d’habitude. Elle avait celui de quelqu'un qui compte les pas jusqu'à l’abbatoire
« Commencez. »
J'attendais le premier coup, le beau, le rapide, le deuxième inutile, toute cette danse de la meilleure élève qui se sait telle. Il ne vint pas. Margot, déconcertée, avança en tâtonnant, son épée trop reculée, et l'abattit sur l'avant-bras de Lucille, qui ne parait pas.
« Une touche, Margot. »
Je sentis un froid me descendre dans le dos. Lucille avait laissé passer un coup que même un aveugle aurait vu venir. Le deuxième arriva au flanc, lent, presque poli, et ses transitions si propres, que j'avais admirées d'en haut, étaient devenues pâteuses. Elle ne reculait pas, elle ne rompait pas. Elle attendait.
« Elle ne se bat pas. »
La voix d'Ezra, derrière moi, était plate, juste assez forte pour que je l'entende.
« Je sais. Je ne comprends pas.»
Ma voix sortit plus rauque que prévu. Lucille n'attaquait pas pour briller. Elle n'attaquait pas du tout. La troisième touche tomba sur l'épaule. Margot, qui avait cru à un piège jusqu'au dernier instant, resta le bras levé, un peu hébétée.
« Trois touches. Margot. »
Lucille salua de nouveau, la lame au front. Et elle ne rougit pas. Je l'avais vue rougir de honte et de rage pour une claque du plat de la lame sur l'omoplate, sans jamais baisser les yeux. Là, rien. Un visage lisse, et ses yeux posés sur moi, avec un petit mouvement du menton, à peine visible, comme on salue quelqu'un à qui on a rendu un service dont on ne parlera jamais.
« Qu’est ce qui t’arrives ? Tu peux mieux que ça Lucille. » lâcha Margot avec sa franchise de menuisière. Lucille ne répondit pas et sortit du cercle.
Deux victoires contre une. Le Temple aurait dû hurler. Il y eut d'abord un grand silence, celui des gens qui n'ont pas compris ce qu'ils viennent de voir, puis la voix du père de Lucille, qui monta plus aiguë que je ne l'aurais cru.
« Truqué ! Ma fille ne perd pas contre une roturière. C'est truqué ! »
« Elle savait ! » Moustache avait enfin retrouvé de la voix. « La petite savait ce qui se jouait ici, c'est évident ! Maître Geros l'a dit lui-même en conseil, si l'un d'eux sait, la partie est nulle ! »
« Nulle, n'est-ce pas ? » Hurla la mère de cendré en frappant de son eventail tac, tac. « Il faudra bien la déclarer nulle. »
Le magistrat approuvait en joignant les doigts. La galerie se divisait déjà, les uns criant à la fraude, les autres à la honte de le prétendre. Je ne les écoutais plus. Je regardais Lucille, adossée à une colonne, les bras le long du corps, qui regardait dans le vide. Elle ne démentait pas. Elle ne confirmait pas non plus. Et je compris. Il n'y avait pas besoin de l'entendre.
Elle savait. Elle savait parce qu'elle écoutait toujours depuis l'escalier de chez elle, et qu'elle l'avait avoué à Blanche. J'imaginais très bien la scène. Elle avait entendu ce qui se jouait, qui pariait quoi, qui reviendrait où. Et elle avait choisi son camp devant toute la ville. Le seul problème, c'est que son choix venait de me coûter la victoire.
Geros n'avait pas bougé. Il regardait Lucille, longtemps et jamais elle ne le regarda. Puis il se tourna vers moi, sans reproche, ce qui était pire.
« Je l'ai dit en conseil, et je le répète à tous : si l'un d'eux savait, la partie est nulle. »
« Je n'ai pas soufflé un mot à aucun de mes élèves. »
C'était vrai.
« Alors elle s'est lancée toute seule ? Une enfant qui se laisse battre par une fille de menuisier ? Non, Ser. Vous n'avez pas eu besoin de la prévenir. Il vous suffisait de choisir qui vous placeriez en face. Elle a dû lui dire quelque chose sans qu’on s’en aperçoive. »
« C’est un tour de foire ! » Le père de Lucille avait retrouvé sa voix, plus haute qu'à l'ordinaire. « Vous avez truqué la rencontre. Vous avez triché devant tout le Temple ! »
« Un chevalier qui triche avec des enfants, n'est-ce pas ? » Tac, tac. « Je n'avais encore jamais vu ça. »
« Voyons, voyons. La parole donnée à Maître Geros, les usages du Temple, l'honneur de la noblesse tout entière... » Il joignit les doigts.
« Ser d'Arkasse, on ne peut que constater que vous êtes sans honneur. »
« Sans honneur, » répéta Moustache, qui goûtait le mot comme un vin qu'on ne lui avait pas encore servi. « Il faudra que le Royaume le sache. »
Je sentis la colère froide me monter dans la nuque, celle qu'on garde pour les lames, et je m'apprêtai à faire ce que je fais toujours quand on touche à ce nom-là, c'est-à-dire quelque chose que je regretterais en rentrant.
« Sans honneur ?!»
La voix venait de la colonne. Le père de Médérik s'était avancé de trois pas et avait scandé ceci d’une voix tonitruante qui stoppa tout.
« Je vais vous dire ce que je sais de l'honneur, Messieurs, puisqu'on en distribue ce matin. Tout ceci n’a lieu que parcequ’à une réception, Ser d'Arkasse a dit ce que ce que beaucoup pensent tout bas de deux chevaliers qui ont trouvés mieux à faire que d’aller défendre leur patrie à Kochii et parcequ’il a prononcé ces vérités, des parents ont retirés leurs enfants de l’enseigne du Ser d’Arkasse. Du moins, c’est qu’ils prétendent. »
Le père de Lucille avait cessé de gesticuler.
« Mais les billets étaient prêts bien avant cette réception. Ces messieurs sont venus nous voir avant, l'un après l'autre. Ils parlaient d'un ordre de chevalerie nouveau, de places réservées, d'un titre d'écuyer à seize ans pour nos fils, contre une part et une signature. Ils sont venus nous les acheter, voilà ce que c'est. En arguant que nous ne devions pas laisser nos fils partager leur gamelle avec des orphelins. Je ne m'en cache pas, j’ai douté de cette mixité, mais je doute encore plus de ceux qui marchande des enfants dans leur propre interêt. Si d’Arkasse refusait d’écarter les orphelins de son enseignement et de rejoindre leur ordre, ils voulaient ternir sa réputation. Cette offre, je l'ai refusé et voilà pourquoi j’ai laissé mon fils entre les mains du Ser d’Arkasse. »
Il me regarda enfin, pas longtemps.
« Et celui que vous traitez de sans honneur est celui que les trois régents ont adoubé, qui a ramené la Princesse vivante de Kôchii. Là où j’ai aussi perdu des fils, comme beaucoup, contrairement à certains qui n’ont rien perdus. Je vois quelques personnes sans honneur ici ce n’est certainement pas celui que vous nous vendez. »
Il retourna à sa colonne, remit les mains dans le dos. Personne ne m'avait jamais défendu ainsi devant témoins et cela venait d’un type de la haute noblesse qui m’avait confié un fils dont il semblait faire peu de cas. Médérik ne bougea pas, mais pour la première fois il regarda son père, ahuri. Un peu comme toutes les recrues qui comprenaient petit à petit que tout ceci n’avait rien d’amical.
La cour explosa. Moustache et Grosses-Joues hurlèrent à la calomnie, la dame à l'éventail demanda qui avait le droit de dire ça, et le père de Lucille cherchait sa fille des yeux. Elle ne le regardait pas, elle avait définitivement choisi son camp. Une foule de gens se disputaient, s’exclamaient. Donnant leur avis sur l’affaire. Le temple des Maîtres était devenu une cour de justice populaire en quelques minutes.
J'attendis que le plus gros du bruit retombe. Ma colère était froide, posée, patiente, la plus dangereuse. Je fis trois pas dans le cercle et la cour s'arrêta presque d'elle-même. Je m'adressais aux deux planqués, avec une politesse que je me serais presque félicité d'avoir.
« Messieurs. Il y a ici un honneur à réparer, et ce ne sont pas les enfants qui l'ont jeté par terre. Les épreuves des petits sont annulées, il faut bien départager. Entre adultes. Entre ceux qui ont monté tout ça. Un duel. »
Je laissai un temps.
« Vous deux. Maintenant, dans cette cour, avec les armes que vous voudrez. Je ne suis pas regardant. Si vous préférez venir ensemble, je ne vous en tiendrai pas rigueur. Ça m'évitera de recommencer. »
Moustache fut le premier à s’exprimer.
« Un duel ! Ser, un chevalier ne se bat pas sur un coup de sang, devant des enfants, dans... »
« Après ces révélations, je vous interdis d’affirmer ce qu’un Chevalier devrait faire. »
« Il faudrait... l'usage veut... une nuit de réflexion, au moins. » Grosses-Joues avait pâli, mais ses joues, faute d'avoir où aller, étaient restées roses.
« Vous avez eu dix jours. »
« Mon bras, Ser. Une vieille blessure. De la campagne. »
« Une blessure que vous vous êtes faites en veillant sur les grenier durant la guerre ? Je vous plains. La poussière est si dangereuse. »
Il y eut quelques rires dans les galeries, vite étouffés. Je les tenais. Je n'avais pas besoin de les achever, il suffisait de rester là, à attendre qu'ils aient fini de trouver des raisons.Le magistrat trouva la porte à leur place. Il joignit les doigts, toussa.
« Voyons, voyons. Il est de tradition, dans le duel courtois, qu'une partie puisse désigner un représentant, pourvu qu'il soit de bonne renommée. Il n'y aurait là aucune dérobade. »
(Évidemment, l’homme de loi, il connaissait l'usage….)
Moustache et Grosses-Joues échangèrent un regard. Le premier retrouva sa voix de basse.
« Nous désignons Maître Geros. »
Un souffle passa sur les galeries. On ne lui avait rien demandé, à lui. On le désignait comme on désigne un cheval. Le meilleur maître d'armes du Royaume. Dix jours qu'on me le répétait sur tous les tons, et voilà qu'ils le jouaient en dernière carte, persuadés que je flancherais devant lui. Ils avaient mal calculé mon orgueil. Honnêtement, une partie de moi se réjouissait même.
Geros n'avait pas bougé depuis le début du scandale. Il regarda les galeries, pleines à craquer, les élèves venus de toutes les salles d'armes que le bruit avait fait sortir des couloirs, les assistants figés au pied des colonnes, le curieux venus voir de l’animation et qui en avait pour leur argent avec cette affaire de noblesse étalée devant leurs yeux. Il regarda Lucille. Il me regarda, moi. Et il parla enfin.
« Non. »
Le mot tomba sans hausser le ton, et il suffit à faire taire Moustache avant même qu'il ait fini de sourire.
« Vous disposez de moi sans me consulter, Ser. Je ne suis le champion de personne dans une affaire que je n'ai pas cherchée. J'ai accueilli cette rencontre pour des enfants. Je ne la prêterai pas à vos querelles. »
« Maître, enfin, l'usage... »
« Je connais l'usage. Il ne me force à rien. »
Moustache chercha de l'aide dans les yeux du magistrat, qui regarda ses doigts. Il y eut un silence assez long pour que j'entende, quelque part dans les galeries, le croc d'une pomme. Je me retins de tourner la tête sur Blanche. Je les regardai, lui et son compère, et je compris que je tenais enfin la phrase que je cherchais depuis que le mot « sans honneur » avait été prononcé dans cette cour.
« Voilà qui est parlant. Ces messieurs ont réclamé des excuses, accusé et méprisé des enfants, traité un chevalier du Royaume de tricheur devant la moitié de la ville, et quand on leur demande de payer de leur personne, ils envoient un homme qui ne leur doit rien porter leur épée à leur place. Votre peu d’honneur, je ne m'en étonne plus. Je m'en lasse. »
Moustache serra la poignée de son épée de parade, ce qui n'aurait impressionné personne. Je laissai le silence travailler, puis je me tournai vers Geros, et je baissai la voix, un peu, comme on parle à un pair.
« Maître Geros. Acceptez. Pas pour eux, ils ne le méritent pas. Pour laver tout ce qui a été jeté dans cette cour aujourd'hui, tout ce déshonneur qu'on a fait porter à des enfants. Pour montrer à ceux qui nous regardent ce que sont la noblesse et la courtoisie quand on les pratique vraiment au lieu de les invoquer. Vous le pouvez. Moi, je ne veux pas gagner quelque chose. Je veux rendre à cette assemblée ce qu'on lui a pris. »
Geros me regarda longtemps, de ses yeux verts. Dans la cour, plus personne ne bougeait. Je crus un instant qu'il allait refuser une deuxième fois. Il avait de la patience, cet homme. Il en avait peut-être trop.
« J'accepte. »
Une rumeur courut dans les galeries. Il leva la main et elle s'éteignit.
« Parce qu’un pair respectable me le demande et pour laver ce déshonneur. Que ce soit bien entendu : ce n'est pas pour les chevaliers que je me bats. Qu'ils n'y voient ni un service, ni une dette, ni un parti pris. Ce que je fais ici, je le fais pour ce Temple, pour ces enfants, et pour la parole que j'ai donnée. »
Moustache eut un geste, que personne ne retint. Grosses-Joues baissa les yeux. Geros ne leur accorda pas un regard de plus.
« Une chose encore, Maître. Pas de combat courtois. Pas de bois, pas de touches comptées pour faire joli. Un vrai combat, jusqu'à ce que l'un de nous abandonne, soit désarmé ou se soumette. »
Geros ne bougea pas une paupière.
« Soit. »
Ce fut tout. Un mot. Pas de fanfare, pas de cérémonie.
Un premier gamin partit en courant avant même que la cour ait fini d'entendre . Un élève du Temple sa voix revint en échos, aiguë, ravie, cognant contre les murs dorés :
« Geros contre d'Arkasse ! Geros contre d'Arkasse ! »
Un autre le suivit, puis trois, puis dix. On entendit des portes claquer, des pas précipités, des cris de salle en salle., les couloirs se remplirent, et la cour, déjà trop pleine, se mit à déborder. Plus le scandale avançait, plus le Temple se remplissait, et je vis des gens que je n'avais jamais vus venir de la rue, par on ne sait quelle porte, pour ne pas manquer ça.
Je dégrafai ma cape. Blanche la pris et l'enroula sur son bras comme une chose précieuse.
« Gagne, petit guerrier. »
Je ne répondis pas. Je ne me retournai pas non plus. Au centre du cercle, Geros attendait.