Chapitre IV
Partie XXXIX
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Corvus, encore sonné par la chute brutale derrière le comptoir dont il venait d’être victime, peinait à se ressaisir. La douleur était certes là mais, ce n’était point le détail le plus dérangeant. Les chocs à la tête avaient cette fâcheuse tendance à rendre confus et étourdi, quand ils ne provoquaient pas de commotion. La bonne étoile de Corvus avait fait qu’il n’avait subi que des blessures superficielles au faciès, sans que son crâne ni son cerveau n’eussent été gravement atteints. Mais l’effort soutenu commençait à venir à bout de lui. Ce ne fut que grâce à un sursaut d’adrénaline qu’il fut en mesure de se relever, péniblement, ramassant son épée au passage. Le colosse, quant à lui, était à terre et baignait dans son sang. Tout autour de l’ancien soldat, le chaos se répandait et se consumait tel un feu de forêt ardent. L’odeur et la vue du sang devenaient la nouvelle norme en cette soirée, au point que Corvus parvenait temporairement à en faire fi pour se reconcentrer sur l’essentiel : Ysabeau et Jean, à l’étage.
Reprenant peu à peu contenance, l’homme enjamba le comptoir puis leva les yeux vers la mezzanine, précipitant alors ses pas vers l’escalier menant à l’étage. S’apprêtant à rejoindre son ancienne camarade et son employeur de fortune, le maraudeur ne s’attendait pas à voir, là devant lui, sur la mezzanine, l’Ynorien.
— Toi, décidément, tu ne sais pas quand rester à terre ! déclara le fulguromancien, qui avait visiblement cherché à rattraper Jean. Sauf que celui-ci se trouvait plus loin, occupé avec Ysabeau. L’Ynorien grinçait des dents face à Corvus, se souvenant de leur dernier affrontement. L’enchanteur avait clairement remporté ce combat mais ce ne fut que par la ruse que ce bougre de Corvus avait réussi à lui échapper. Cette fois-ci, il ne comptait nullement le laisser faire à nouveau. Dans un geste maîtrisé, l’homme de main de la guilde invoqua un étrange éclair dans sa main, qui aveugla momentanément Corvus, avant que la lame du mercenaire ne se retrouve parcourue d’arcs électriques, comme si elle captait la foudre. Voilà donc que Corvus allait devoir se battre à nouveau. L’homme poussa un profond soupir, retrouvant tant bien que mal la maîtrise de son corps et de ses réflexes malgré l’urgence de la situation. Il raffermit son emprise sur la garde de son épée. Comme si le monde autour de lui s’était arrêté de tourner pendant un instant, puis… les métaux s’entrechoquèrent.
Garde ferme, jambes fléchies et lame pointée vers l’avant, Corvus avança la jambe droite pour s’ancrer solidement dans le sol et donner suffisamment de force à son coup vertical. L’épée pivota de l’horizontale à la verticale dans un mouvement rapide. La lame déchira l’air et fut interceptée par celle de son adversaire, parcourue d’éclairs qui crépitèrent tout autour d’elle, dont plusieurs étincelles jaillirent dans les airs au moment du choc. Lorsque l’Ynorien tenta un estoc en profitant de son mouvement et de son élan, Corvus pivota hors de l’axe de l’estoc et laissa les deux lames glisser l’une contre l’autre. Une ouverture apparut près de la clavicule de l’Ynorien. Aussitôt il l’a vit, aussitôt il frappa. Mais c’était, hélas, sans compter sur la magie de ce forcené ! Les éclairs courant autour de son épée se propagèrent jusqu’à l’arme de Corvus. Une morsure fulgurante remonta de la garde jusqu’à ses poignets ; ses doigts se contractèrent malgré lui et l’odeur âcre de cuir brûlé lui monta au nez.
— AH ! s’écria subitement Corvus, rompant ainsi son mouvement et ouvrant malheureusement sa garde. Son adversaire, au moins tout aussi vif que Corvus, sinon davantage, saisit l’opportunité. Alors que les lames s’entrechoquaient et que leur tintement devenait assourdissant, l’Ynorien fit un pas chassé vers l’avant puis retourna rapidement son épée et asséna un puissant coup de pommeau à la mâchoire de Corvus, qui s’effondra au sol. Alors que l’homme, persuadé que le combat était désormais sans issue favorable pour Corvus, le gratifiait d’un air pompeux, il se retourna subitement. Une cruche de vin venait d’éclater contre lui. Corvus, plissant les yeux et tentant à nouveau de se ressaisir, put alors observer une silhouette familière : Marcy ! Mais, loin de lui redonner espoir, ce furent ses entrailles qu’il sentit se nouer. Marcy risquait sa peau en venant affronter cet homme ; il n’était point une simple piétaille comme les autres.
Corvus ne pouvait donc pas rester simple spectateur : il devait absolument aider Marcy. À deux, ils parviendraient peut-être à battre cet homme… mais encore fallait-il que Corvus se relevât. À terre, l’homme grinça des dents. Il entendait et voyait les terribles éclairs fuser vers Marcy, qui s’en était protégée de justesse. L’Ynorien, occupé avec elle, ne remarqua donc guère Corvus se relever, épée en main. Il sentit l’air se fendre tout près de lui. Corvus avait mis toute sa force dans ce coup vertical, comme s’il avait tenté de lui trancher le bras. Son attaque s’était focalisée sur l’épaule de l’Ynorien, son but étant de lui sectionner le membre au mieux, ou de l’entailler profondément au pire. Hélas, loin était l’époque où Corvus parvenait à démembrer un homme d’un seul coup de lame. Et son arme actuelle n’était guère d’aussi bonne qualité ! L’Ynorien, le cœur battant, regardait tour à tour Marcy et Corvus avec dédain, voire dégoût. C’était donc contre deux adversaires, dont l’un se tenait à bonne distance de lui, qu’il devait désormais livrer bataille.
Corvus le maintenait proche et sous une pression constante, tandis que Marcy — grâce à ses kunaïs — perturbait sa garde. Il finit par s’agacer et tenta donc de foudroyer la jeune femme sur place. Sa main, refermée sur la petite relique lui permettant de catalyser sa magie, s’élança subitement en direction de Marcy. L’ancien soldat écarquilla les yeux ; son cœur manqua un battement lorsqu’il comprit que l’Ynorien s’apprêtait à tuer sa jeune camarade de fortune. Ce ne fut que dans un élan désespéré, mais maîtrisé, que Corvus abattit sa lame sur le bras de son adversaire, frappant son protège-poignet. Un terrible vrombissement retentit alors qu’un puissant éclair aveugla Corvus. Une masse parcourue de multiples arcs électriques frappa ailleurs, carbonisant le bois d’une cloison qui se retrouva largement percée.
Le combat s’acheva rapidement lorsque Marcy parvint à profiter de l’instant pour lancer un projectile sur l’Ynorien qui, par chance, le frappa au crâne. Une ouverture opportune pour Corvus, qui se rua sur l’homme puis, serrant fermement le poing, le frappa de toutes ses forces en pleine face. Un véritable coup de massue qui, bien que douloureux pour la main de Corvus, envoya valser l’Ynorien. Celui-ci gémit lourdement puis, emporté par l’élan du coup, bascula par-dessus la rambarde.
— AHHH ! s’écria-t-il alors qu’il chutait jusqu’en bas, terminant sa course dans un grand fracas, son corps pulvérisant une table située au-dessous avant de l’envoyer au tapis pour un moment.
— À la revoyure, crétin, cracha Corvus d’un air provocateur, se penchant par-dessus la rambarde pour observer brièvement l’Ynorien inerte, bien que sa poitrine continuât de se soulever et de s’abaisser. Alors qu’il pensait savourer cette petite victoire, il fut pris de court par Marcy, qui accourut auprès de Jean. Corvus n’eut que quelques secondes pour la rejoindre dans la précipitation. Ses yeux s’ouvrirent en grand face à la vision terrible qui s’offrait à lui : Marcy s’en prenait directement à Ysabeau dans une vaine tentative pour l’empêcher de pourfendre Jean. La garde royale, surtout dans son état émotionnel actuel, avait perdu toute patience envers l’adolescente. Marcy, hélas, ne représentait rien, en cet instant, qui pût l’empêcher de tuer l’homme lui ayant volé sa vie, à ses propres dires. Corvus redoutait qu’en quelques secondes un terrible drame ne survînt et arriva ainsi près de la scène, hurlant à Ysabeau de laisser Marcy. Ysabeau n’entendit nullement les piaillements de son camarade, bien trop niais à son goût, et abattit alors son épée dans le but de mettre Marcy hors d’état de nuire. Pourtant, Jean n’avait nullement dit son dernier mot : il s’élança à l’aveugle et s’interposa entre Ysabeau et sa protégée. L’épée de la garde pourfendit son épaule, transperçant sa chair dans un macabre bruit.
À ce moment-là, le temps sembla s’arrêter. Ysabeau écarquilla les yeux en réalisant ce qui venait de se produire. Corvus, quant à lui, demeurait sous le choc. Jean venait de protéger Marcy, et le coup lui avait été potentiellement… fatal. À vrai dire, Corvus n’en avait aucune idée, tandis qu’il observait Jean entourer Marcy de ses bras malgré le sang qui coulait de sa blessure. Ysabeau semblait s’être figée devant la scène qui se déroulait sous ses yeux. Son désir de vengeance était puissant ; pourtant, en cet instant, l’image que renvoyait Jean tranchait bien trop brutalement avec celle que son esprit s’était construite de lui. Un moment de flottement survint, mais fut rompu lorsque, lentement, Ysabeau redressa prudemment sa lame en direction de Jean, même dans sa position précaire.
Corvus s’avança alors plus près de celle qui fut jadis sa protégée.
— Je t’en conjure, ne commets pas cette erreur, affirma Corvus d’une voix étrangement calme et posée. Ysabeau détourna son regard vers lui, semblant troublée par le sérieux de sa voix. C’était comme si, en cet instant, c’était celle de son mentor d’autrefois qui avait retenti, et non celle du fugitif.
— Tu crois savoir ce que cet homme m’a fait…, commença-t-elle à dire, alors que l’ancien garde royal acquiesçait. Corvus, prudent, tenait toujours son épée en main.
— Je le sais et je comprends… Ce feu qui te consume de l’intérieur, cette rage au ventre, celle qui te fait encore tenir debout et…
— Non, tu ne sais pas ! Il… ce monstre… J’ai perdu… mon enfant…, balbutia Ysabeau, désormais incapable de contenir ses émotions, alors qu’elle mentionnait un enfant. Le sien. Sa poigne, d’ordinaire si solide et ferme, s’ébranla tandis qu’elle serrait les dents. Le souvenir atrocement douloureux de cette nuit cauchemardesque refaisait surface. Les hurlements, les siens. La sueur et le sang couvrant ses draps blancs, à la lueur des lanternes que portaient les prêtresses de Gaïa. L’annonce de la mort de son mari ne l’avait pas seulement dévastée… Le choc avait été si terrible qu’elle avait fait une fausse couche tardive. Puis ce silence impossible, lorsque les prêtresses avaient cessé de s’affairer autour d’elle. Et ce petit corps qu’on avait soustrait à son regard avant même qu’elle n’eût trouvé la force de tendre les bras.
Des larmes se mirent à couler sur ses joues, provoquant chez Corvus un profond malaise. Avec tout ce qu’il pouvait reprocher à Ysabeau, jamais il ne lui aurait souhaité pareil drame. L’homme se tut, les mots lui échappant. Sa mine s’assombrit.
— Quelle discussion peut-il y avoir avec celui qui m’a pris l’amour et la vie ? Quel genre de veuve serais-je si je ne vengeais pas ceux qui m’ont été enlevés ? rétorqua alors Ysabeau, tentant de se remettre de ses émotions, bien que le sillage de ses larmes eût creusé ses joues légèrement rougies. Corvus soupira, encore ébranlé par cette révélation au sujet de l’enfant perdu. Toutefois, ce fut en ce moment de détresse qu’il sentit quelque chose remuer en lui. Un sentiment qu’il n’avait guère connu avec une telle force depuis bien longtemps… La compassion. L’homme, fixant Ysabeau, ferma alors les yeux puis lâcha subitement son épée, qui tomba au sol.
— Suffisamment de sang a coulé. Je ne connais guère cet homme, mais… je crois connaître celle pour qui il représente tout. Un père, dit alors Corvus en observant Marcy.
Si tu lui retires cela, que restera-t-il de la promesse faite ? Notre promesse, de ceux qui ont voulu dédier leur vie à protéger... Les gens comme elle ? déclara alors Corvus d’une voix calme mais malgré tout empreinte d’une certaine émotion.
Nous nous étions promis que notre colère, aussi profonde soit-elle en nos cœurs, ne déciderait jamais à notre place. Ne la laisse pas choisir pour toi aujourd’hui… Tu peux briser ce cercle infernal ici et maintenant…, dit-il finalement, comme une supplique discrète. Corvus, pour la première fois depuis tant d’années, ne venait guère de parler en fugitif crasseux, mais tel le valeureux soldat qu’il fut jadis dans une autre vie, et qui avait inspiré Ysabeau à croire en un certain idéal d’honneur et de justice…