11. Portes ouvertes
Le murmure du ruisseau et une douce pluie nocturne bercèrent rapidement les jeunes voyageurs. Si bien qu’ils se réveillèrent de bonne heure, frais et dispos pour une dernière journée de voyage. Le paysage s’ouvrait de plus en plus, à mesure qu’ils approchaient de la ville et que les parcelles de grandes cultures augmentaient en taille. Les haies, elle, se faisaient plus rares, effilochées comme la barbe naissante de Grégoire sur sa mâchoire anguleuse.
Et c’est avec regret que l’Hinïonne fit ses adieux aux buissons et arbustes, avec leur enchevêtrement de branches brunes et rouges, chargées de baies noires, roses ou blanches. Une corneille s’envola lourdement d’une branche ; en tombèrent des gouttes de rosées qui semblaient contenir toute la lumière du ciel argenté s’y reflétant. La cavalière joignit à celles-ci une larme, émue par la beauté de cette nature qu’elle devait laisser derrière elle pour rejoindre la ville.
Car les signes abondaient : les passereaux ne l’accompagnaient plus de leur chant, la route débordait sur les fossés, le trafic se densifiait… Les gens en arme étaient nombreux, mais les vilains plus encore : une armée équipée de bâtons de voyage et de charrette à bras, partant à l’assaut de la riche cité avec leurs dentelles patiemment confectionnées à la lueur d’une bougie, leurs tissus brodés de motifs folkloriques, ou encore leurs étoles en soie colorée aux teintures florales. De tous les confins du royaume, les travailleurs manuels convergeaient vers son cœur commercial.
Et quelle ville spectaculaire ! Quelques pause pipi plus tard, après un dernier virage, la capitale Kendrane se révéla aux yeux écarquillés de la montagnarde d’Anorfain. Mis à part l’océan en arrière-plan, elle n’avait jamais rien vu d’aussi impressionnant. Des tours, des murs et des tours encore. Une enceinte qui en contenait une autre, dont ressortait une troisième, comme autant de couronnes de marbre et d’albâtre qui ceignaient la monarchique tête du royaume : le château des rois de Kendra Kar. Ces héros glorieux, pourfendeurs de dragons et … (
violeurs de fermières, probablement). Mais, malgré son cynisme, Haple ne pouvait refouler la superbe qui l’envahissait à la vue de ce que les humains, ces créatures éphémères, avaient là réalisé.
(
Une forêt minérale)
Eclipsé son goût du champêtre. Elle brûlait d’impatience de l’explorer !
Et elle n’était pas la seule. Plus ils se rapprochaient de la Cité Blanche, plus il devenait difficile de se mouvoir tant les piétons et voitures étaient nombreux. Tant et si bien, que parvenus devant les portes, les deux cavaliers furent contraints de mettre pied à terre et de prendre leur mal en patience. Ils avanceraient au rythme de la foule. Ni plus, ni moins.
Les manants étaient le sang de cette bête mythique, son énergie vitale qui retournait en son sein la nourrir. Et ils étaient son musc, aussi, tous ces voyageurs piétinant le crottin des chevaux et accumulant les jours de sueur sans lessive. Sa…
-
Hé ! Pas la peine de bousculer !
Ils arriveraient tous ensemble, si compacte la foule était !... Haple eut un sursaut d’inquiétude. La secousse qu’elle avait sentie au poignet… était-ce quelqu’un de mal intentionné ? La proximité des nouveaux arrivants prédisposait à la rapine. Mais non, la bergère et sa fille à sa droite, avec leurs paquets de laine compactée, n’avaient pas la mine de l’emploi. C’était…
(
L’arcane. Dans cette marée humaine, pas étonnant)
Haple ignora la vibration à son poignet bien qu’elle se fortifia à mesure qu’elle approchait des grandes portes. Du moins, elle essaya, car les pulsations se firent franchement insistantes. Elle n’avait jamais ressenti l’arcane réagir aussi fortement. Mais ce n’était pas le moment d’y penser. Ils étaient arrivés devant la gueule du monstre blanc lorsque deux gardes sortirent de l’ombre en les interpellant.
-
Vous ! Présentez-vous ici !
Grégoire et Haple se regardèrent. La bergère et sa fille les dépassèrent ; aucun garde ne vérifierait leurs identités à elle. (Soit). Résignés, ils se frayèrent un chemin tant bien que mal jusqu’au poste de garde accolé au mur d’enceinte d’où la milice de la ville guettait les entrée et sortie, occasionnant l’ire des autres usagers de la route lorsque Mirabelle en bousculait un ou Vent-Debout leur fouettait le visage d’un coup de queue nerveuse.
-
Nous avons un mandat d’arrêt contre vous.
Douche froide. (
Moi ?) Pas de doute, le garde examinait fixement le nobliau hinion dans son doublet de velours brodé.
-
Moi ?! s’exclama la ménestrelle après avoir retrouvé l’usage de la parole.
Vous devez faire erreur… je n’ai jamais mis les pieds dans votre belle cité.
-
Et il y a deux jours, vous n’étiez pas dans l’auberge des Quatre Chemins ?
-
Non, j’étais dans une auberge sur la route du Nord, répondit l’ingénue de toute bonne foi.
Grégoire pâlit.
-
C’est la même… lui glissa-t-il avant qu’elle ne s’enfonce.
-
Et vous n’avez pas agressé Dame Lothandre, non plus ?
-
Je…je… rima Haple avec une prestance digne de l’Académie des Bardes.
-
Parce que sa seigneurie a déposé une plainte contre un jeune Hinion, un mètre soixante, cheveux courts, bruns, avec un costume en velours rouge brodé de scènes de chasse…
-
Les Lothandre sont une famille très influente… l’informa Grégoire discrètement.
Qu’est-ce que …?
-
Chut, lui glissa-t-elle en plus d’un coup de coude dans les côtes.
Elle devait se ressaisir. D’une main, elle fouilla dans sa sacoche de selle et, de l’autre, à grand renfort de moulinets, elle fleurit les belles paroles que son entrainement de ménestrelle lui inspira :
-
Vous devez faire erreur, chers sieurs. Voyez cette note, qui avec votre histoire dénote, répliqua-t-elle d’une voix chantante.
Le garde lui prit des mains et lut, au prix d’un effort d’attention si grand que ses deux sourcils en furent réunis, le laisser-passer signé de la main d’Ybelinor junior en personne. Après quoi, il passa le billet à sa collègue, laquelle ne sachant pas plus lire, se contenta d’acquiescer à la vue du sceau de l’illustre famille. Et de commenter à mi-voix pour le premier et, malgré lui, pour les oreilles pointues d’Ellendhal :
-
…xcentri…
Le brouhaha de la foule derrière eux avala ses mots, mais Haple ne put qu’agréer intérieurement. (
Ah ça, pour être une excentrique, c’en était une la Dame à la Chope !)
-
Très bien, c’est sûrement une erreur, vous pouvez entrer, passa-t-il l’éponge sur ce qui n’était vraisemblablement pas la première « agression » impliquant la buveuse prosélytiste.
Alors, les deux adolescents ne se firent pas prier et rejoignirent la cohue qui s’engouffrait sous l’arche de la grande porte.
Si tôt parvenue de l’autre côté, Haple fut assaillie par les bruits et les odeurs de la ville. Epices d’Imitfil et urine de mendiant, injures d’une matrone courroucée et martellement du forgeron : le cœur de la civilisation dans toute son humanité. Heureusement, les voies se multipliaient à partir des portes, point névralgique du réseau routier de la Cité Blanche, et la vague humaine qui les avait portés jusqu’à ce nouveau rivage se dispersa dans les différents quartiers de la ville.
En retrouvant sa liberté de mouvement, Haple retrouva aussi l’opportunité de lever le bras et d’examiner son poignet. Quelque chose ne tournait pas rond. L’arcane vibrait d’une telle énergie que sa peau commençait à chauffer en dessous… (
Pas normal du tout). En attendant d’y voir plus clair, elle la retira de son poignet et l’emmaillotta dans un mouchoir qu’elle glissa dans son doublet. (
Là) Puis, se tournant vers son camarade de route, elle lui annonça la nouvelle qui lui était apparue comme une évidence grandissante ces derniers jours.
-
Grégoire, il faut que je te parle, amorça-t-elle avec cette voix sérieuse qui annonce la couleur.
Je n’ai pas ma place là-bas, dans le château, dans cette cour où les grands méprisent les petits… où les hommes dominent les femmes, et les hommes qui ne font qu’être qu’eux-mêmes.
-
C’est cette histoire de Dame Lothandre ? Que s’est-il donc passé à l’auberge ?
-
Peu importe. Hier c’était ça, demain, devant le régent, ce serait autre chose… Ta sœur nous as bien dit : pas de vagues. C’était sa condition pour qu’on se joigne aux négociations.
Grégoire la regardait comme un chiot abandonné. Elle ne devait pas se laisser attendrir, pour son bien à lui aussi bien que sa propre santé mentale…
-
Enfin, Grégoire, regarde : je n’avais même pas encore passé les portes de la ville qu’on voulait m’arrêter pour avoir bousculer une dignitaire du royaume… pour autant que le terme soit approprié à Dame Lothandre.
-
Je… comprend. A vrai dire, lui confia-t-il en glissant une main dans son sac de voyage,
je crois qu’Oryanne s’y attendait…
(
Qu’elle l’espérait, plutôt…)
-
… car elle m’a remis cette bourse pour toi, si je pouvais… si tu décidais de nous laisser nous charger de vendre la tablette au régent, seuls.
-
C’est pour le mieux Grégoire, commenta Haple, les yeux rivés sur le magot.
Tu voulais t’impliquer dans les affaires familiales. C’est l’occasion de faire tes preuves !
-
Et je ne te remercierai jamais assez pour avoir fait bouger les lignes.
Le poids de la bourse dans la paume de Haple que le riche Kendran lui remit suffirait amplement. (
Mille yus au moins, avait dit la Désirelle… on comptera plus tard). Mais la ménestrelle avait muri elle aussi au cours de ce voyage. Et c’est à son propre étonnement qu’elle répondit :
-
Merci à toi Grégoire. Pour ta compagnie, marmonna-t-elle.
Puis pour cacher sa gêne, elle se retourna et fouilla dans sa propre sacoche de selle. Emmaillotée dans un tissu, protégée des tribulations du voyage, la fameuse tablette : secret inestimable de la vinification Beauclairoise par lequel la vicomtesse espérait faire vaciller la concorde entre les Duchés et redonner l’ascendant diplomatique à la principauté.
Avec un dernier regard sur ce trésor qu’elle s’était si habilement procuré, Haple récupéra son sac de voyage et transmit les rênes de Mirabelle avec sa précieuse cargaison au Kendran.
-
Tiens.
Puis en se retournant, sans plus de façons, elle lui fit ses adieux avant de changer d’avis :
-
Passe le bonjour à ta sœur !
Le regard fixé dans le vide, elle mit un pas devant l’autre sans savoir où ils l’emmèneraient.
(
J’espère que nos chemins se recroiseront)
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