Les rues

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Yuimen
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Message par Yuimen » dim. 12 avr. 2020 23:55

Les rues

Les rues de Breen sont pour la plupart en terre battue, la ville étant trop petite pour pouvoir se permettre de paver l'ensemble de ses artères. Néanmoins, le campagnard moyen remarquera que cela n'empêche pas ces dernières d'être d'une propreté assez décente. Seule exception à cette règle, la grande avenue qui traverse d'un bout à l'autre la ville, symbolisant la route menant de Kendra-Kâr à Oranan. Cette dernière est elle entièrement pavée, permettant aux différentes charrettes commerçantes de passer sans désagrément aucun. Le caractère tranquille de la ville et les quelques miliciens qui y patrouillent rendent les rues très sûres, même au coeur de la nuit. Des incidents arrivent parfois évidemment, mais bien trop peu nombreux pour qualifier les rues de dangereuses ou même malfamée.

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Corvus Salverac
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Re: Les rues

Message par Corvus Salverac » dim. 4 janv. 2026 17:19

Chapitre II
Partie VI

Corvus confirma à Oladem qu’il ne désirait qu’une simple potion. Cinquante yus représentaient d’ores et déjà tout ce qu’il possédait sur lui ; il ne souhaitait nullement se retrouver sans un sou. Il opta donc pour la potion la plus faible.
L’homme tira les pièces de sa maigre bourse et les déposa sur le comptoir, laissant au marchand le soin de les recompter, s’il le jugeait nécessaire. La transaction conclue en bonne et due forme, Corvus récupéra sa pierre, qui s’avéra être une rune magique. Bien entendu, il avait déjà entendu parler — vaguement — de ces étranges artefacts et de leurs capacités extraordinaires à améliorer divers objets. Il était certain que celle-ci pourrait lui servir plus tard ; il décida donc de la conserver plutôt que de la vendre.

Bien que l’affaire fût réglée et qu’il se fût apprêté à tourner les talons pour quitter les lieux, son esprit resta accroché à un détail troublant. L’homme derrière le comptoir lui avait adressé un regard singulier, insistant, presque désagréable, durant quelques secondes. Ses yeux avaient glissé de bas en haut, puis de droite à gauche, analysant les traits de Corvus avec une attention manifeste.
C’était typiquement le genre de réaction que l’on avait lorsqu’on croyait reconnaître quelqu’un sans parvenir à mettre un nom sur cette impression familière. Dans la mesure où Corvus n’avait jamais rencontré cet homme auparavant, il en conclut que celui-ci avait peut-être vu son visage sur un portrait dessiné, destiné à l’affichage des criminels recherchés. Un rappel de plus, cruel mais nécessaire, de sa condition de fugitif : il avait eu de la chance cette fois-ci, mais à tout moment quelqu’un pouvait le reconnaître et donner l’alerte, compromettant irrémédiablement sa mission.

Il se serait menti à lui-même s’il n’avait pas, à plusieurs reprises, envisagé de renoncer. Cette entreprise devenait trop dangereuse, trop risquée, et le gain potentiel… la gratitude d’un comte ? Cela ne semblait clairement pas valoir la chandelle.
Mais, au fond de lui, subsistait une flamme qui ne s’était jamais totalement éteinte. Corvus avait l’âme d’un soldat, et d’un enquêteur par surcroît. Autrefois, c’était bien sa curiosité — voire son obsession — qui l’avait poussé à enfreindre les règles pour mener une enquête clandestine, alors même que tous s’y refusaient. Il avait contribué à empêcher un attentat… Qui pouvait dire ce qu’il serait advenu s’il n’avait pas pris ces risques inconsidérés ? La situation se répétait aujourd’hui. Il n’était pas à l’abri de graves conséquences s’il refusait de mener cette investigation jusqu’à son terme. Et il sentait, au plus profond de lui, que c’était la bonne chose à faire. Les hommes d’honneur — ce qu’il aimait à croire être — tenaient parole.

Une fois dehors, Corvus ôta le bouchon de liège de la petite fiole et en avala d’un trait le contenu maigre et âcre. Dans la milice, on utilisait régulièrement ce genre de breuvage pour soigner les blessures des soldats, sans que cela ne soit pour autant une pratique courante. Boire des potions restait occasionnel, et peu de miliciens s’habituaient à ce goût singulier, ni à la sensation qui l’accompagnait.
Corvus grimaça, non de douleur, mais par appréhension, lorsque le breuvage fit effet quelques secondes plus tard. Pour s’en assurer, il s’écarta de la foule et s’engagea dans une ruelle adjacente, puis tira sur sa veste rembourrée afin de retirer le bandage de fortune recouvrant sa plaie.
Il observa la blessure se refermer sous ses yeux, laissant toutefois derrière elle une balafre peu ragoûtante. La douleur s’était nettement estompée, bien qu’une gêne persistât. C’était, en tout état de cause, bien plus supportable qu’auparavant.

Il patienta ensuite jusqu’au début de l’après-midi, avant de rejoindre de nouveau la tannerie, où deux hommes l’attendaient avec une charrette attelée à deux chevaux. Ils avaient l’apparence de modestes artisans — et pour cause, ils l’étaient réellement. Cette tannerie constituait un point d’ancrage idéal pour le comte de Mordansac : un commerce parfaitement légitime, servant également de couverture discrète à certaines opérations nécessitant la plus grande prudence. Rien d’illégal ni de comparable au réseau de trafiquants que Corvus traquait. Il n’en savait guère davantage, si ce n’était qu’il s’agissait du point de chute de Jolph, et que celui-ci travaillait pour Mordansac.

Corvus rejoignit les deux artisans et, ensemble, le trio prit la route des abattoirs. La tension montait peu à peu en lui ; il sentait le danger se rapprocher. Il s’apprêtait à pénétrer l’antre de la bête, à se jeter dans la gueule du loup. Chaque pas, chaque minute, chaque décision une fois à l’intérieur déterminerait s’il en ressortirait vivant… ou non. Là où il se rendait, des hommes dangereux œuvraient également. Sur le chemin, son regard se perdait aux alentours, ne pouvant s'empêcher de scruter son environnement. Il avait alors remarqué certaines plaques rondes au sol, similaires à des bouches d'égouts, à l'exception qu'il n'y en avait guère à Breen. Ces plaques étaient très distantes l'une de l'autre, mais suivaient une trajectoire rectiligne. Corvus s'était fait la remarque à leur sujet ... Que pouvait--il bien y avoir en dessous, si ce n'était pas des égouts ? Et pourquoi ces plaques semblaient mener à l'abattoir ? Peut-être n'était-ce qu'une coïncidence, ou peut-être il ne savait pas tout. Lorsque le trio atteignit les portes de la bâtisse, une odeur pestilentielle frappa Corvus de plein fouet, au point de lui soulever le cœur. De part et d’autre, des carcasses animales dépouillées pendaient à des crochets. De vastes bassines de bois, emplies de sang, côtoyaient des peaux suspendues, mises à sécher.

Ils s’avancèrent jusqu’au quai de chargement et de déchargement des marchandises — un terme pompeux pour désigner une simple estrade de bois jouxtant une large porte verticale, conçue pour faciliter la manutention de charges lourdes sans avoir à les soulever à la seule force des bras. Les deux artisans échangèrent alors un regard avec Corvus, profitant d’un moment d’inattention générale pour lui signifier qu’il pouvait se détacher du groupe et commencer sa fouille. Il acquiesça et, d’un pas feutré, se dégagea de la scène, s’enfonçant plus avant dans la bâtisse.

La traque commençait.


Note HRP: Utilisation d'une potion de soin mineure.
Modifié en dernier par Corvus Salverac le sam. 10 janv. 2026 02:48, modifié 2 fois.

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Corvus Salverac
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Message par Corvus Salverac » mar. 6 janv. 2026 19:28

Chapitre II
Partie VII

Seul. Corvus était désormais complètement isolé, sans les deux autres hommes pour l’assister en cas de besoin. Il s’était fait discret et avait emprunté un autre chemin afin de s’enfoncer plus avant dans les abattoirs. Tant qu’il n’agissait pas de manière suspecte, il n’y avait aucune raison qu’il se fasse repérer. Son objectif premier était de découvrir où pouvaient bien se dérouler les opérations de cette bande de faussaires à l’origine du faux sceau retrouvé chez le comte. L’endroit était assourdissant, et les effluves si fortes qu’elles donnaient la nausée à plus d’un. Le vacarme était omniprésent : les hommes qui braillaient, les bêtes qui hurlaient, et les couteaux de boucher qui s’enfonçaient dans la chair.

Que devait-il chercher exactement ? Il n’en savait rien. Corvus agissait à l’instinct, tentant de suivre la moindre piste susceptible de se présenter à lui. Il se déplaçait de la manière la plus naturelle possible, calquant ses mouvements sur ceux des ouvriers afin de ne pas se démarquer. Il se persuadait que, tôt ou tard, il finirait par entendre ou remarquer quelque chose qui le mènerait au bon endroit. Ses yeux scrutaient sans relâche, à droite et à gauche, de haut en bas, à la recherche du moindre indice. De longues minutes s’écoulèrent avant qu’il n’obtienne enfin un semblant de résultat. Il s’était enfoncé dans une salle plus éloignée du quai de déchargement, là où l’odeur était la plus âcre. Une petite pièce où des peaux étaient étendues sur de longs plateaux afin de sécher. L’odeur y était suffocante, mais quelque chose détonnait. Corvus percevait un effluve ténu, diffus, mais indéniablement présent… celui de la cire. À ce stade, il ignorait si ses sens lui jouaient un tour ou si cette matière se trouvait réellement dans les environs. En l’état, c’était sa seule piste.

Il décida de se fier à son odorat et tenta, tant bien que mal, de suivre cette trace. La cire — en particulier celle de nature sigillaire — possédait une odeur très spécifique, reconnaissable pour qui y était habitué. La piste olfactive conduisit lentement Corvus vers une arrière-cour, puis jusqu’à un escalier descendant. L’abattoir, l’une des plus vastes bâtisses de la ville, s’étendait sur une grande longueur, ce qui compliquait d’autant la progression de l’ancien soldat. Il ne fallait surtout pas croire que tout cela relevait de la promenade de santé. Corvus rasait les murs, son regard balayant sans cesse les alentours afin d’éviter toute menace. Paranoïaque, au moindre bruit il cherchait un abri si cela était possible. Son cœur battait à tout rompre, plus vite et plus longtemps qu’il ne l’aurait cru possible.
Il savait pertinemment qu’il évoluait en terrain ennemi, marchant sur des œufs à chaque pas. Fort heureusement, garder son calme avait toujours été l’une de ses spécialités. S’il ne s’était pas senti capable d’une telle entreprise, il ne l’aurait jamais tentée. Il faisait donc de son mieux, suivant la piste olfactive — la seule dont il disposait — lorsqu’il s’arrêta net. Deux hommes, cette fois armés, se tenaient en vue. Corvus se plaqua immédiatement à couvert derrière plusieurs tonneaux et demeura immobile, observant la scène, attendant qu’ils se déplacent. L’aspect soudain de la scène l’avait pris de court. Son instinct lui avait fais se cacher mais, sa main tremblait et son souffle était très rapide. Il s’en était fallu de peu pour qu’il se fasse voir, comme un bleu. Corvus soupira, fermant ses yeux un instant afin de reprendre ses esprits, puis se reconcentra sur sa mission à nouveau.

À en juger par l’environnement, il en déduisit qu’il se trouvait dans une zone de stockage. Les tonneaux devaient contenir de l’huile ou du suif extrait des bêtes abattues ici. Un endroit idéal pour se dissimuler… du moins pour l’instant. Depuis sa cachette de fortune, il observa les deux hommes, tendant l’oreille afin de saisir leur échange. L'un avait le crâne rasé tandis que l'autre se pavanait avec une longue tignasse, attachée par un bandeau faisant le tour de sa tête par son front.
— Et celui-ci, il part où ? demanda l’un d’eux en désignant un tonneau voisin, tout en tenant un registre grossier entre ses mains.
— Hum… songea l’autre en se penchant sur le fût. Comaranthe, finit-il par répondre.
Son compagnon griffonna quelque chose sur le registre avant de passer au tonneau suivant. Corvus réfléchissait. Ces deux individus dressaient manifestement un inventaire, mais à en juger par leur allure de coupe-gorges, il doutait fortement qu’ils travaillent réellement pour l’abattoir. Alors qu’il s’apprêtait à changer de position pour tenter de les contourner, il fut stoppé net lorsque l’un des malandrins ajouta :
— Fais attention à celui-là. Il est pour le Renard. Faut qu’on le charge au plus vite, de préférence pour le prochain convoi vers Kendra Kâr. Je doute qu’il apprécie qu’on accumule encore du retard… L’autre acquiesça, sortit un tampon de sa besace, en humecta l’extrémité dans un petit encrier posé sur un tonneau voisin, puis frappa sèchement le fût destiné au Renard de Kendra Kâr. Voilà une information précieuse, songea Corvus. Il ignorait de qui il pouvait bien s’agir, mais nul doute qu’un individu se cachait derrière ce sobriquet. Toutefois, l’idée de devoir remettre les pieds dans la capitale lui déplut fortement, au point qu’il soupira intérieurement. Tout indiquait qu’il allait devoir s’y risquer de nouveau, et ce, très prochainement… malgré sa profonde réticence. La bonne nouvelle demeurait qu’il possédait désormais une nouvelle piste : celle d’un client du réseau, susceptible de lui fournir d’autres informations.

Le Renard, à Kendra Kâr.
Modifié en dernier par Corvus Salverac le sam. 10 janv. 2026 03:08, modifié 1 fois.

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Corvus Salverac
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Message par Corvus Salverac » ven. 9 janv. 2026 20:50

Chapitre II
Partie VIII


Désireux de ne pas engager le moindre assaut, Corvus demeura aussi discret que possible et resta caché jusqu’à ce que les deux pendards s’éloignent. Après un moment, il soupira et quitta sa cachette. Pour l’heure, il n’avait récolté que peu d’informations susceptibles de débloquer son enquête : un simple nom de client et la mention de la capitale. Aucune preuve matérielle, aucun nom de commanditaire. Le néant. Il ne perdit pourtant pas espoir et décida de poursuivre sa traque d’indices au cœur de cet abattoir lugubre. Ses pas, guidés par son odorat, le menèrent plus en profondeur, tandis que l’odeur de cire devenait de plus en plus tangible. Il finit par atteindre une épaisse porte de bois, dissimulée au fond de la zone de stockage. L’accès semblait volontairement entravé par la présence de tonneaux empilés devant. Il y avait à peine l’espace nécessaire pour ouvrir la porte — ce que Corvus s’empressa de faire avec toute la discrétion dont il était capable. Une légère déception l’envahit lorsque son regard balaya l’intérieur de la petite pièce. Il ne s’agissait que d’une remise exiguë, à peine assez vaste pour accueillir une table d’atelier, une chandelle et quelques étagères sur lesquelles reposaient des outils divers et variés. Pourtant, il sut aussitôt que quelque chose se tramait ici : l’odeur si caractéristique de la cire lui brûlait désormais les narines. Il referma soigneusement la porte derrière lui et entreprit de fouiller les lieux.

La pièce était petite ; la fouille ne devait pas s’éterniser. Des bâtons de cire rouge, sigillaire, ainsi que des reliquats de cire fondues inondaient la table d'atelier. Il y avait également des petits tubes de cuivre aux bouts érodés, donnant à Corvus une forte impression de tampons de fortune. Il n'y avait presque plus de doute qu'il s'agissait là d'une partie du matériel servant à estampiller des fausses missives du sceau royal, bien que Corvus ne repéra guère de tampon répondant aux critères. Des documents étaient éparpillés de manière négligée également. Corvus en saisit un au hasard, mais constata rapidement qu’il ne s’agissait que de commandes à l’apparence parfaitement légitime, liées à l’activité ordinaire de l’abattoir. D’autres feuillets détaillaient des inventaires de stocks. La frustration monta en lui. Il n’avait pas fait tout ce chemin pour repartir bredouille. Il devait forcément exister un élément exploitable — une faille, une preuve écrite — susceptible de le mettre sur la piste des véritables instigateurs de ce réseau. Rien ne se présenta… jusqu’à ce que son regard s’arrête sur un objet particulier. Un petit livre, épais, duquel dépassaient de multiples feuillets intercalés entre les pages. Il s’en saisit et parcourut rapidement les inscriptions : des chiffres, des sommes, des soustractions, des libellés. Il tira l’un des feuillets glissés entre deux pages et y lut une note concernant une ardoise d’auberge réglée. Les intitulés, toutefois, étaient étranges : des appellations alambiquées, telles que le Renard de Kendra Kâr, le Taulier, le Tanneur, ou encore des noms d’ateliers et de tavernes dont Corvus n’avait jamais entendu parler. Ceci couplé à des phrases et des mots tout simplement illisibles, comme s’ils étaient encodés.
Tout cela était troublant.
Il n’eut cependant guère le temps d’y réfléchir davantage qu’un bruit, derrière la porte, le fit sursauter. Il referma brusquement le livre et le glissa dans sa besace, convaincu d’y tenir une clé essentielle pour démêler les ramifications de ce réseau criminel. D’un pas feutré, il se rapprocha de la porte. Son souffle se fit court. Des pas approchaient… puis s’arrêtèrent net. L’ombre projetée au bas de la porte se figea, avant de disparaître. Corvus ignorait si la personne de l’autre côté était réellement partie, mais une chose était certaine : lui devait quitter les lieux. Il attendit encore quelques secondes, puis ouvrit prudemment la porte, qui grinça légèrement. Il jeta un coup d’œil à l’extérieur. À première vue, aucun danger immédiat. Avec précaution, il se glissa hors de la pièce et entreprit de rebrousser chemin afin de rejoindre ses comparses avant leur départ définitif. C’est alors qu’un éclat soudain retentit derrière lui. Au moment où il atteignait le centre de la pièce, entre les tonneaux et les crochets à viande suspendus au plafond par des chaînes, des pas lourds et précipités résonnèrent. Corvus se retourna brusquement, mais n’eut le temps d’apercevoir qu’un éclair fugace avant qu’une douleur fulgurante ne lui fracasse le nez. Il fut projeté au sol.

Sa vision se troubla et devint floue. Il distingua à peine une silhouette humaine, massive, se dressant au-dessus de lui.
— Sale chien ! éructa l’inconnu.
Un violent coup de pied s’abattit sur le ventre de Corvus, qui rugit de douleur. Le sang coulait de son nez et il en ressentit son goût en bouche. Sa tête bourdonnait encore du coup qui l’avait mis à terre. Il devait pourtant se ressaisir. Il devait se battre. Il ne pouvait pas échouer ici. Dans un réflexe purement instinctif, il serra les dents et, au moment où son assaillant tenta de le frapper à nouveau, attrapa son pied à deux mains. Dans un effort désespéré, il tira violemment, faisant perdre l’équilibre à l’homme, qui bascula à son tour et s’écrasa lourdement au sol. Corvus profita de ce très bref répit pour rouler sur le côté et mettre de la distance entre eux. Sa respiration était lourde, saccadée. La douleur irradiait dans son nez et ses dents, mais également dans son épaule et son dos alors qu’il se relevait péniblement, sortant lentement de son état de choc. Sa vue s’éclaircit enfin. Il reconnut alors l’un des deux bandits aperçus plus tôt — celui au crâne rasé.

L’affrontement était devenu inévitable.

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Corvus Salverac
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Message par Corvus Salverac » sam. 10 janv. 2026 16:39

Chapitre II
Partie IX


[:attention:] Ce récit contient un ou plusieurs passages à caractère sanglant voire gore. [:attention:]

Se sortir de cette impasse allait demander à Corvus un effort considérable. L’homme qui lui faisait face n’était pas là pour plaisanter et semblait mettre tout en œuvre pour éliminer l’intrus coûte que coûte. L’ancien militaire était parvenu à se redresser, non sans peine, et faisait désormais face au danger. L’homme au crâne rasé serra les dents, fixant Corvus avec une hargne sans précédent. Il ne fallut guère plus de temps pour qu’il revienne à la charge, envoyant son poing droit vers sa mâchoire. Corvus eut à peine le temps de lever sa garde pour se protéger. Le pugilat éclata entre les deux hommes, au milieu des tonneaux, chacun se battant désormais pour sa survie.
Très vite, cependant, les choses prirent une tournure plus macabre. L’assaillant ne cherchait manifestement pas une simple bagarre. Il voulait du sang. Corvus le comprit lorsqu’il vit l’homme dégainer une dague dissimulée et l’entailler superficiellement au bras.
Il poussa un râle de douleur et repoussa son adversaire d’un violent coup de pied frontal. Mais cela ne suffit guère. Acculé, Corvus encaissait les coups, et chaque tentative de riposte se soldait par un échec. Son souffle était court ; il n’aurait pas indéfiniment l’endurance nécessaire pour tenir. Pourtant, il était question de vie ou de mort, et il se força à continuer, même si son corps hurlait de douleur.

Il crut alors bon de se dérober brusquement et de se jeter de côté. Le sang coulait déjà abondamment sur son visage à cause des coups reçus, ainsi que le long de son bras entaillé. Son adversaire était lui aussi amoché, mais dans une moindre mesure. Si Corvus parvint à s’éloigner un instant, il hurla soudain de douleur lorsqu’une brûlure fulgurante transperça sa cuisse. La dague, lancée avec violence, s’y était plantée droit. De nouveau à terre, il se débattait.
À bout de souffle, son adversaire le foudroyait du regard, avant que ses yeux ne se lèvent vers les nombreuses chaînes et crochets suspendus au plafond. Le sang de Corvus se glaça lorsqu’il entendit le frottement métallique d’une chaîne, puis le fracas sourd du crochet s’écrasant au sol. Il tenta de se retourner, faisant fi de la douleur lancinante dans sa cuisse, mais il était déjà trop tard.

L’homme avait saisi la chaîne — sans le crochet — et s’approchait lentement de sa proie. Il attrapa Corvus par les cheveux pour dégager sa gorge, puis enroula la lourde chaîne autour de son cou. L’intention était limpide : il allait l’étrangler. Dans un sursaut, Corvus rassembla ses forces et parvint à asséner un coup de pied qui fit tituber l’assaillant, le faisant chuter. Le répit fut cependant de courte durée. Le tueur, vif malgré ses blessures, serra les dents, cracha une gerbe de sang et se rua de nouveau sur lui.
Assis, le dos plaqué contre un tonneau, Corvus fut pris dans un verrou de jambes. La chaîne s’enroula une nouvelle fois autour de sa gorge, et l’homme se mit à serrer de toutes ses forces. L’air lui manqua aussitôt. Il ne parvenait plus à respirer. La scène était sale, immonde. Le sang s’infiltrait entre les maillons de la chaîne, preuve que la pression déchirait sa peau. Ses veines gonflaient, comprimées, tandis que la circulation se bloquait. Il sentit — et crut entendre — quelque chose craquer. Ses forces l’abandonnaient rapidement. Pourtant, il luttait encore, refusant de sombrer. Tous ses sens étaient en alerte. La mort était là, tout près. Il en prit conscience avec une clarté glaçante. C’était fini. Il allait mourir ici.
Mais il refusa de fermer les yeux.
Il se débattit de façon désordonnée, frappant comme il le pouvait, sans efficacité. Le verrou l’empêchait de se libérer. Presque par hasard, tandis que ses mains s’agitaient à la recherche d’une arme quelconque, ses doigts heurtèrent quelque chose de métallique.
Le crochet.
Il s’en saisit dans un ultime réflexe et, sans viser, sans réfléchir, mû par un instinct de survie brutal, l’abattit sur la main de son bourreau. Le crochet transperça la paume avec un bruit humide et sinistre. Le sang jaillit, éclaboussant Corvus. L’homme hurla, et son emprise sur la chaîne se relâcha. Corvus inspira violemment, arracha la chaîne de son cou et s’effondra en toussant, l’air revenant douloureusement dans ses poumons. Son cou saignait abondamment, la peau lacérée par le métal. Une rage sourde, rouge et incontrôlable, s’empara de lui.

Dans un sursaut d’adrénaline, Corvus se jeta sur son agresseur. Il martela son visage de coups jusqu’à ce que le sang gicle. Puis il saisit le crochet encore fiché dans la main du tueur et l’arracha d’un coup sec, déchirant la chair et laissant les tendons à nu. Il le releva presque de force. L’homme se débattait, mais la fureur de Corvus était désormais incontrôlable. Les dents serrées, il enfonça le crochet de toutes ses forces dans l’abdomen de son adversaire. Les hurlements qui suivirent étaient gutturaux, inhumains. L’homme tenta d’endiguer la blessure, mais Corvus, dans une lutte acharnée, fit glisser lentement le crochet vers le bas. Les cris se mêlaient aux sons des bêtes égorgées plus loin dans l’abattoir. La chair s’ouvrit dans un bruit ignoble, mêlant tissus et craquements sourds. Les viscères jaillirent, s’écrasant au sol dans un flot sanguinolent.
C’était fini.
Corvus lâcha prise, haletant, les yeux écarquillés. Son visage était couvert de sang — le sien et celui de l’homme qu’il venait de tuer. Le crochet tomba au sol, suivi du corps agonisant, baignant dans une mare d’hémoglobine. Il manqua de s’effondrer à son tour, se rattrapant de justesse à un tonneau. Le monde tournait autour de lui. Sa gorge brûlait, ses poumons le faisaient souffrir à chaque respiration. Ce ne fut qu'à ce moment précis que ses yeux remarquèrent quelque chose sur l'homme qu'il venait de sauvagement abattre. Un tatouage, le même qu'il avait aperçut sur le tueur à gage qui avait tenté de le tuer sur la route de Breen. Il n’eut cependant pas le luxe de s’arrêter ni de cogiter sur ce détail. Des bruits approchaient. D’autres hommes avaient entendu, malgré le vacarme ambiant. Titubant, il prit la fuite, courant sans savoir où, se contentant de s’éloigner des sons.

Désormais, sa présence dans l’abattoir était compromise.

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Corvus Salverac
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Re: Les rues

Message par Corvus Salverac » dim. 11 janv. 2026 16:18

Chapitre II
Partie X


Ses pas étaient rapides, guidés par l’angoisse et l’instinct de survie dans sa forme la plus brute. Essoufflé, à bout de forces, Corvus persistait pourtant : il n’avait guère le choix. Il courait de toutes ses forces, tâchant d’échapper à la guilde des chasseurs de têtes. En reconnaissant le tatouage de son précédent assaillant, il avait compris que les hommes chargés de monter la garde ici, afin de couvrir les activités illégales du réseau de trafiquants, appartenaient à cette même guilde. Dans son état et sa situation actuelle, il ne pouvait guère établir davantage de théories. Il y réfléchirait plus tard.
Il était déjà frustré de ne pas avoir pu glaner plus d’informations ou de preuves. Avec un simple livre de comptes — encodé de surcroît — il n’irait pas bien loin dans son enquête. Que pourrait-il bien raconter au comte de Mordansac ?

Pour espérer un jour faire éclater la vérité sur cette sombre affaire, il fallait d’abord qu’il survive à cet abattoir. Il déambulait sans réellement savoir comment s’extraire des lieux sans être vu, tout en ayant pleinement conscience d’être activement recherché. Mutilé à la jambe, encore affaibli par la violente strangulation qu’il avait subie, le moins que l’on puisse dire était que Corvus n’était pas au meilleur de sa forme. Sa ténacité ne tenait plus qu’au sursaut d’adrénaline provoqué par sa mort imminente face à la brute qu’il avait éventrée dans une violence absolue. À cet instant précis, alors qu’il courait comme un dératé, il devait avoir l’apparence d’un véritable dément : couvert de sang et de poussière de la tête aux pieds, les cheveux en bataille, le visage rouge carmin, seuls le blanc de ses yeux écarquillés ressortait dans cette masse sombre et maculée.
Au cours de sa cavale désespérée, il trébucha à plusieurs reprises, chutant même lourdement sur les dalles glissantes, couvertes de sang animal séché. Pourtant, il finit par atteindre un sous-sol.
Des murs de pierre, des poutres apparentes et, une fois encore, des tonneaux. L’odeur de cire y était extrêmement forte. Malgré l’urgence, Corvus remarqua des résidus de cire sigillaire s’échappant d’un tonneau mal scellé. L’information s’imprima dans son esprit, mais il n’y accorda pas davantage d’attention : survivre passait avant tout.

Il balaya la petite pièce du regard, l’angoisse lui nouant les entrailles tandis que les pas lourds de ses poursuivants résonnaient de plus en plus près. Son regard s’arrêta alors sur une lourde grille montée sur gonds, semblable à une porte. Il s’en approcha en boitant, plissant les yeux pour tenter de distinguer ce qui se trouvait au-delà de la pénombre derrière les barreaux. Il n’en était pas certain, mais il lui sembla apercevoir, très loin, une ligne de lumière diffuse au plafond. Un souvenir lui revint brusquement. Avant d’entrer dans l’abattoir, il avait remarqué plusieurs bouches d’égout semblant mener en ces lieux — alors même qu’aucun réseau d’égouts n’existait ici. Et si ce n’était pas des égouts… mais un tunnel dissimulé ? Une voie secrète permettant aux trafiquants de faire transiter marchandises et faux sceaux hors de la ville ?
Les hypothèses se bousculaient, mais Corvus n’avait pas le luxe de s’attarder.
Il tira violemment sur la grille qui, par chance, n’était pas verrouillée. En s’engouffrant dans la pénombre du tunnel, il s’aperçut que son sang s’écoulait encore, laissant derrière lui une trace évidente pour ses poursuivants. Il jura à voix basse. Sa jambe le faisait atrocement souffrir, le forçant à boiter, trébucher, parfois tomber, ralentissant sa fuite. Il s’enfonça dans le tunnel tant bien que mal, et après un moment, une lueur d’espoir naquit dans sa poitrine… avant d’être brutalement étouffée. Si plusieurs ouvertures donnaient bien sur la surface à intervalles réguliers, une grille massive barrait la sortie principale, tout au bout du tunnel. Elle était fermée à clé.

Corvus tenta de la pousser, de la tirer, en vain. Elle tremblait légèrement dans ses gonds, mais ne cédait pas. Haletant, l’angoisse lui serrait la gorge, il passa ses mains dans ses cheveux, paniqué et déboussolé. Les bruits de pas approchaient dangereusement.
— Réfléchis… réfléchis… réfléchis ! murmura-t-il, presque suppliant.
La grille semblait mal entretenue. Le cadre était solidement scellé dans la roche, mais la porte elle-même ne tenait que par ses gonds et sa serrure. Une idée germa alors — une idée qui allait lui coûter ce qu’il possédait de plus précieux. Il dégaina son épée. Rouillée, émoussée, mais encore suffisamment rigide. Il plaça la lame à la base de la grille, bloqua le pommeau contre le sol et glissa l’un des quillons sous le gond inférieur, la lame orientée vers le haut à quarante-cinq degrés. Il appuya de toutes ses forces avec le pied, transformant son arme en levier de fortune. Il s’y reprit à plusieurs reprises, dosant sa pression pour éviter de tordre la lame.
Mais le temps pressait. Une lueur orangée apparut derrière lui : les torches de ses poursuivants.
À contrecœur, il força.
La lame plia, encore et encore, avant que le gond ne cède enfin. La grille se souleva, sortant de ses attaches. Corvus poussa de toutes ses forces, faisant basculer la porte à l’envers et libérant la sortie. Mais l’effort fut fatal à son arme. La lame se tordit une dernière fois avant de se briser net. Il jura, écœuré d’avoir perdu son unique arme. La liberté était là. Il s’y engouffra sans se retourner, laissant derrière lui les bandits et l’abattoir. Mutilé, épuisé, mais vivant — et avec un précieux livre de comptes en poche.

Son affaire à Breen semblait terminée…
Mais que découvrirait-il à Kendra Kâr ?


FIN DE CHAPITRE
Note HRP : Epée rouillée brisée, retrait de l'inventaire.

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