Chapitre II
Partie IX
•
Ce récit contient un ou plusieurs passages à caractère sanglant voire gore. ![Attention [:attention:]](./images/smilies/attention.gif)
Se sortir de cette impasse allait demander à Corvus un effort considérable. L’homme qui lui faisait face n’était pas là pour plaisanter et semblait mettre tout en œuvre pour éliminer l’intrus coûte que coûte. L’ancien militaire était parvenu à se redresser, non sans peine, et faisait désormais face au danger. L’homme au crâne rasé serra les dents, fixant Corvus avec une hargne sans précédent. Il ne fallut guère plus de temps pour qu’il revienne à la charge, envoyant son poing droit vers sa mâchoire. Corvus eut à peine le temps de lever sa garde pour se protéger. Le pugilat éclata entre les deux hommes, au milieu des tonneaux, chacun se battant désormais pour sa survie.
Très vite, cependant, les choses prirent une tournure plus macabre. L’assaillant ne cherchait manifestement pas une simple bagarre. Il voulait du sang. Corvus le comprit lorsqu’il vit l’homme dégainer une dague dissimulée et l’entailler superficiellement au bras.
Il poussa un râle de douleur et repoussa son adversaire d’un violent coup de pied frontal. Mais cela ne suffit guère. Acculé, Corvus encaissait les coups, et chaque tentative de riposte se soldait par un échec. Son souffle était court ; il n’aurait pas indéfiniment l’endurance nécessaire pour tenir. Pourtant, il était question de vie ou de mort, et il se força à continuer, même si son corps hurlait de douleur.
Il crut alors bon de se dérober brusquement et de se jeter de côté. Le sang coulait déjà abondamment sur son visage à cause des coups reçus, ainsi que le long de son bras entaillé. Son adversaire était lui aussi amoché, mais dans une moindre mesure. Si Corvus parvint à s’éloigner un instant, il hurla soudain de douleur lorsqu’une brûlure fulgurante transperça sa cuisse. La dague, lancée avec violence, s’y était plantée droit. De nouveau à terre, il se débattait.
À bout de souffle, son adversaire le foudroyait du regard, avant que ses yeux ne se lèvent vers les nombreuses chaînes et crochets suspendus au plafond. Le sang de Corvus se glaça lorsqu’il entendit le frottement métallique d’une chaîne, puis le fracas sourd du crochet s’écrasant au sol. Il tenta de se retourner, faisant fi de la douleur lancinante dans sa cuisse, mais il était déjà trop tard.
L’homme avait saisi la chaîne — sans le crochet — et s’approchait lentement de sa proie. Il attrapa Corvus par les cheveux pour dégager sa gorge, puis enroula la lourde chaîne autour de son cou. L’intention était limpide : il allait l’étrangler. Dans un sursaut, Corvus rassembla ses forces et parvint à asséner un coup de pied qui fit tituber l’assaillant, le faisant chuter. Le répit fut cependant de courte durée. Le tueur, vif malgré ses blessures, serra les dents, cracha une gerbe de sang et se rua de nouveau sur lui.
Assis, le dos plaqué contre un tonneau, Corvus fut pris dans un verrou de jambes. La chaîne s’enroula une nouvelle fois autour de sa gorge, et l’homme se mit à serrer de toutes ses forces. L’air lui manqua aussitôt. Il ne parvenait plus à respirer. La scène était sale, immonde. Le sang s’infiltrait entre les maillons de la chaîne, preuve que la pression déchirait sa peau. Ses veines gonflaient, comprimées, tandis que la circulation se bloquait. Il sentit — et crut entendre — quelque chose craquer. Ses forces l’abandonnaient rapidement. Pourtant, il luttait encore, refusant de sombrer. Tous ses sens étaient en alerte. La mort était là, tout près. Il en prit conscience avec une clarté glaçante. C’était fini. Il allait mourir ici.
Mais il refusa de fermer les yeux.
Il se débattit de façon désordonnée, frappant comme il le pouvait, sans efficacité. Le verrou l’empêchait de se libérer. Presque par hasard, tandis que ses mains s’agitaient à la recherche d’une arme quelconque, ses doigts heurtèrent quelque chose de métallique.
Le crochet.
Il s’en saisit dans un ultime réflexe et, sans viser, sans réfléchir, mû par un instinct de survie brutal, l’abattit sur la main de son bourreau. Le crochet transperça la paume avec un bruit humide et sinistre. Le sang jaillit, éclaboussant Corvus. L’homme hurla, et son emprise sur la chaîne se relâcha. Corvus inspira violemment, arracha la chaîne de son cou et s’effondra en toussant, l’air revenant douloureusement dans ses poumons. Son cou saignait abondamment, la peau lacérée par le métal. Une rage sourde, rouge et incontrôlable, s’empara de lui.
Dans un sursaut d’adrénaline, Corvus se jeta sur son agresseur. Il martela son visage de coups jusqu’à ce que le sang gicle. Puis il saisit le crochet encore fiché dans la main du tueur et l’arracha d’un coup sec, déchirant la chair et laissant les tendons à nu. Il le releva presque de force. L’homme se débattait, mais la fureur de Corvus était désormais incontrôlable. Les dents serrées, il enfonça le crochet de toutes ses forces dans l’abdomen de son adversaire. Les hurlements qui suivirent étaient gutturaux, inhumains. L’homme tenta d’endiguer la blessure, mais Corvus, dans une lutte acharnée, fit glisser lentement le crochet vers le bas. Les cris se mêlaient aux sons des bêtes égorgées plus loin dans l’abattoir. La chair s’ouvrit dans un bruit ignoble, mêlant tissus et craquements sourds. Les viscères jaillirent, s’écrasant au sol dans un flot sanguinolent.
C’était fini.
Corvus lâcha prise, haletant, les yeux écarquillés. Son visage était couvert de sang — le sien et celui de l’homme qu’il venait de tuer. Le crochet tomba au sol, suivi du corps agonisant, baignant dans une mare d’hémoglobine. Il manqua de s’effondrer à son tour, se rattrapant de justesse à un tonneau. Le monde tournait autour de lui. Sa gorge brûlait, ses poumons le faisaient souffrir à chaque respiration. Ce ne fut qu'à ce moment précis que ses yeux remarquèrent quelque chose sur l'homme qu'il venait de sauvagement abattre. Un tatouage, le même qu'il avait aperçut sur le tueur à gage qui avait tenté de le tuer sur la route de Breen. Il n’eut cependant pas le luxe de s’arrêter ni de cogiter sur ce détail. Des bruits approchaient. D’autres hommes avaient entendu, malgré le vacarme ambiant. Titubant, il prit la fuite, courant sans savoir où, se contentant de s’éloigner des sons.
Désormais, sa présence dans l’abattoir était compromise.