4.
Le nain les amena dans une petite salle assez étroite avec une sorte de fenêtre barrée qui donnait sur un autre couloir de pierre grise. Ç'aurait pu être une cellule de prison. Enfin, Arlün n'avait pas vraiment de notion précise d'à quoi ressemblait une prison. Il n'y avait pas de lieu expressément à cet effet à Amarok, et il ne savait pas bien comment faisaient les nains de Mertar. Mais il avait une réaction de malaise au fait de se retrouver dans une petite pièce sans lumière naturelle, et sans savoir combien de temps ils allaient devoir attendre là. Malgré ce sentiment d'enfermement, le garde ne les traitait pas tout à fait comme des prisonniers : il alluma deux torches - dont la fumée s'échappait par deux trous au plafond qui menait on ne sait où - pour éclairer davantage la pièce alors que lui-même n'en avait pas besoin, les thorkins voyant très bien dans la pénombre, et s'absenta brièvement pour revenir avec du pain et de l'eau. Enfin, il ne ferma pas la porte en repartant.
Arlün avait d'ailleurs plutôt confiance dans sa lettre de recommandation. C'était
Pinga, la grande prêtresse du Père et de la Mère, qui la lui avait écrite. Et puis elle en avait sans doute déjà parlé au général thorkin qui dirigeait l'armée de Stanrock et qu'elle fréquentait assidument. Il n'y aurait donc sans doute pas de complications ? Il ne connaissait pas exactement le contenu de la lettre car lui-même savait à peine lire sa langue natale, la société fujonienne étant basée sur une mémoire encyclopédique mais essentiellement orale, et Pinga avait utilisé la langue des nains de Mertar pour sa rédaction.
Il y avait du bon à vivre dans une communauté un peu petite avec une grande prêtresse qui aimait se mêl... s'intéresser aux affaires de toutes et tous et les aider de son mieux. Il ne lui avait rien demandé, elle ne le connaissait pas d'avant, mais simplement elle n'avait pas tardé à ouïr parler de son projet, à venir lui soutirer tous les détails, puis à en parler à quelques autorités naines qu'elle connaissait bien en la personne d'un
général haut-placé.
Bref, Arlün avait confiance. Pendant ce temps, ces compagnons s'étaient délesté de leurs bagages dans un coin de la pièce. Toshki s'était affalé à même le sol et contre le mur et Verna s'était affalée contre Toshki.
– Arf, on est jamais obligés d'attendre comme ça d'habitude.
– Bah d'habitude, on ne vient pas juste visiter pour le plaisir. Enfin, je crois que le garde avait vraiment envie de nous le rappeler une fois par minute... Tu sais où tu veux dormir Arlün ? À mon avis, ils vont te demander une adresse exacte. Au pire, il y a toujours un peu de place dans le baraquement des fujoniens de l'armée thorkine. Il y a aussi une grande cabane un peu à l'extérieur de Mertar qu'on utilise quand on est juste de passage et qu'on n'a pas envie de s'enfermer loin du soleil et du ciel.
– Eh bien, je crois que je vais tenter l'adresse que m'a donnée Tarim, la taverne ? Il a dit qu'il y avait des musiciens. Et il faut que je me lance tout de suite, sinon je ne traînerai qu'avec les autres lyikors et je raterai le but de ma venue. Mais je ne sais pas s'il y aura de la place.
– D'accord, d'accord, répondit Toshki en massant les épaules de Verna,
nous, je pense qu'on va aller au baraquement, je ne pense pas qu'on va rester plus de quelques jours mais faudra que tu viennes avec ton archiluth, on fera les présentations.
– Oui ! ... euh... sinon, c'est quoi ce truc qu'il a apporté, la boule brune là ? demanda Arlün en tâtant du doigt la sorte de caillou élastique.
– C'est du pain ! Ça se mange, c'est fait avec du blé souvent, là c'est du... seigle peut-être, c'est très bon. Enfin, les goûts peuvent être assez différent d'un pain à l'autre mais tous ce que les nains entreprennent, ils le font avec soin, tu verras. Manger du pain pour la première fois... je t'envie. Avec un bout de fromage, tu verrais ! Mais le pain seul c'est bon aussi. Euh... tu peux en rompre un bout avec les mains s'il est pas encore trop dur.
– Comme ça ?
– Moui. Tu m'en passeras un bout ?
Et Arlün de rompre le pain. Quand il vit les miettes s'éparpiller, il fut effrayé d"avoir fait un faux-pas mais Toshki se leva d'un bond pour l'aider à les rassembler et le rassurer, et les fourra dans sa bouche en lui faisant un clin d'œil.
– Verna, tu sais que si on restait cinq jours de plus, on pourrait manger autre chose que des tagnes pendant... cinq jours de plus.
– M'en parle pas, mais on a d'autres choses à faire, désolée.
Arlün contempla le morceau qui se trouvait maintenant dans ses patounes et le renifla de tous les côtés avant de se mettre à le grignoter par tout petits bouts. Puis chaque bouchée doublant la précédente, il engouffra le tout avec extase. Il y avait un goût étonnant, très riche, presque acide au premier abord, puis amer avec comme un goût de noisette, et à force de mastiquer la spongieuse mie, une dernière note sucrée. Mais comme Arlün n'avait pas vraiment ce vocabulaire gustatif, il ne comprenait pas trop ce qu'il se passait, il avait juste l'impression d'être passé à côté de quelque chose toute sa vie jusqu'à cet éternel moment.
Arlün en était encore à analyser cette expérience mystique quand le garde revint en s'exclamant :
– Bonne nouvelle ! Vous allez être ravis ! On va vous faire un permis de séjour d'un mois complet. J'aurai quand même besoin d'une signature ici... et là. Vous avez pas autre chose qu'une croix ? Hmm... oui, c'est mieux, enfin ça ira... et vous comptez résider où ?
– La taverne de l'Enclume Étincelante ? Mais il faut que j'aille sur place pour savoir si ils ont une chambre disponible pour moi.
– Hmm... Bon, écoutez, vous avez vraiment de la chance, je vais envoyer un garde vous escorter. Et si c'est bon pour eux, c'est bon pour moi. Au pire, vous irez dormir avec les fujoniens de la caserne.
– Et... au bout d'un mois, il se passe quoi, le permis pourra être renouvelé ?
– Moui, moui, c'est possible, ça ne dépendra pas de moi.
Et sur ce, Arlün, Verna et Toshki quittèrent le garde-douanier. Puis Verna et Toshki quittèrent Arlün avec la promesse de se donner des nouvelles très vite. Et enfin Arlün se retrouva seul dans la cité inconnue. Enfin pas tout à fait seul, car il avait un guide et une escorte jusqu'à sa prochaine destination, la taverne.