La Taverne des Sept Sabres

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Corvus Salverac
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Re: La Taverne des Sept Sabres

Message par Corvus Salverac » ven. 14 août 2026 22:58

Chapitre IV
Partie XL


Il était étonnant de constater qu’après un tel bain de sang, l’atmosphère pût redevenir si… calme. Peut-être était-ce le fameux calme avant la tempête ? Corvus n’en savait rien. Tout ce qui lui importait à cet instant était de stopper Ysabeau dans son élan meurtrier et d’éviter qu’elle ne provoquât un véritable désastre. Assez de sang avait coulé ; personne n’avait besoin que celui de Jean, voire de Marcy, coulât encore. L’homme n’osait imaginer quelles conséquences découleraient d’une telle chose. Mais, au-delà de toutes ces considérations purement terre à terre, l’ancien soldat désirait plus que tout empêcher Ysabeau de sombrer.
Il était si tentant de se venger de ceux qui nous avaient fait souffrir. La jeune femme pensait que cela apaiserait ses maux, que tout rentrerait ensuite dans l’ordre comme si de rien n’était. Corvus savait que tout cela n’était que forfaiture. Tuer Jean n’apporterait pas la quiétude qu’Ysabeau recherchait tant. Ainsi donc, elle observait l’homme qui avait jadis été son guide, complètement perdue. La main fébrile, les larmes aux yeux, la pauvre dame ne savait plus ce qu’il lui fallait faire. Tuer Jean, ou l’épargner au regard de la situation ? Avait-elle suffisamment de clémence en son cœur et de confiance en Corvus pour s’arrêter maintenant ?
Sans un mot, la bouche peinant à articuler quoi que ce fût, son bras fébrile descendit lentement. L’épée de la jeune garde n’était désormais plus dans l’axe de Jean. Ysabeau grimaça puis lâcha son épée, à bout de nerfs, se couvrant le visage de ses mains pour soustraire ses larmes aux regards alors que ses émotions parlaient désormais pour elle. Corvus soupira, soulagé d’un côté, mais terriblement peiné de l’autre. L’homme s’approcha, décidant de ne plus réfléchir et de laisser parler son cœur, ne voyant plus devant lui qu’une amie en détresse. Corvus entoura Ysabeau de ses bras et lui offrit son épaule. La jeune femme, désemparée, retrouvant là l’homme qu’elle avait tant admiré jadis, baissa enfin et pour de bon sa garde, ses bras se refermant à leur tour autour de Corvus, tandis que ses mains s’agrippaient à son dos.

Corvus finit par rompre lentement l’étreinte, observant que Marcy avait fini par sombrer dans le sommeil. Un bien curieux silence envahit les environs alors que les hurlements lointains s’étaient peu à peu tus. La lutte semblait s’être terminée… et un silence accablant gagnait désormais les lieux. L’ancien soldat soupira, puis décida d’aider Ysabeau une fois encore en se tournant vers Jean. Ce dernier maintenait toujours Marcy près de lui malgré sa blessure. Il fallait d’abord conduire l’adolescente en lieu sûr, puis s’occuper de sa plaie.
Pendant tout ce temps, Corvus demeura auprès d’elle, parlant peu, mais ne la laissant jamais seule. Ce ne fut qu’après un certain temps, alors qu’ils se trouvaient dans une autre pièce à l’étage, que Jean fit de nouveau son apparition, l’épaule bandée. Un silence assez gênant s’empara des lieux, mais il finit par être rompu par le maraudeur.
— Que s’est-il réellement passé avec Ulrich ? Je crois qu’Ysabeau a le droit de connaître votre version des faits, demanda alors Corvus. L’heure des vérités avait sonné. Jean acquiesça, prenant une voix des plus sérieuses.
Le maître des lieux commença ainsi à relater les malheureux événements ayant conduit à la disparition tragique d’Ulrich, le défunt époux d’Ysabeau. Ulrich, comme dans le récit de sa femme, avait eu grand besoin d’argent et s’était tourné vers Jean afin d’obtenir du travail. Les risques étaient connus, et Ulrich savait dans quoi il s’était embarqué… Mais ni lui ni Jean n’avaient pu anticiper que la mission tournerait aussi mal. C’était comme si la famille rivale, cible du larcin d’Ulrich, avait été prévenue de sa venue. Peut-être était-ce l’œuvre d’une taupe au sein des rangs de Jean ? Ou une simple malchance… Gaïa seule pouvait le savoir.
Ce qui était certain, c’était que Jean regrettait d’avoir perdu l’un de ses hommes. Certes, il ne montrait pas non plus que cela l’affectât au plus profond de lui, mais il témoignait clairement de ses regrets et du drame que cette affaire avait pu engendrer. Un nouveau silence s’ensuivit. Ysabeau restait inexplicablement silencieuse, les yeux braqués sur le Renard, comme si elle scrutait et analysait chaque mot sortant de sa bouche afin d’en juger la sincérité. Sa moue était défiante, exprimant son dégoût de la situation… Mais, à mesure que les explications venaient, la mine d’Ysabeau se radoucissait très légèrement. De manière à peine perceptible. Une grimace qui s’estompait, des yeux qui se baissaient de temps à autre, trahissant ses pensées.
— Et vous pensez que cela suffit ? Quelques mots et des regrets ? Rétorqua Ysabeau. Jean secoua lentement la tête.
— Non. Rien ne suffira, je le crains… Soupira Jean. J’ai donné ce travail à Ulrich. Je ne le nierai point. Mais je ne l’ai pas vendu. Je ne l’ai pas condamné… Ainsi est la nature de notre métier, et celui qu’il a choisi, dit-il avec un regret manifeste, tandis qu’Ysabeau baissait à nouveau le visage. Jean se souvenait qu’Ulrich parlait souvent de son épouse, sans savoir pour autant de qui il pouvait bien s’agir. Il avait également évoqué quelqu’un d’autre. Jamais il n’avait clairement dit qu’il s’agissait d’un enfant mais, à présent, tout devenait limpide dans l’esprit du Renard. Renvoyé aux fantômes d’un passé qui le hantait trop souvent, Jean finit par s’avancer et prit une voix un peu plus compatissante, exprimant qu’il ne savait point au sujet de l’enfant d’Ysabeau, et son regret.

Corvus n’osait désormais plus piper mot ; le sérieux et la tension étaient bien trop importants pour qu’il osât intervenir. C’était le moment qu’avait attendu Ysabeau… Ce qu’elle était venue chercher sans le savoir. La vérité. La conversation se poursuivit encore un bref moment, avant qu’Ysabeau estimât connaître désormais l’histoire dans son ensemble. Elle n’avait plus rien à faire ici.
Corvus remercia Jean, puis accompagna son amie jusqu’à la sortie de la taverne. Le trajet les ramena dans la salle principale, qui était jonchée de cadavres mutilés, de sang et de cendres. Vlad, ainsi que d’autres mercenaires de Jean, s’affairaient déjà à déblayer ce qu’ils pouvaient, se mettant également à traîner les cadavres ailleurs pour les empiler. Corvus eut un léger haut-le-cœur en voyant cette scène et en détourna rapidement le regard. Ysabeau n’était désormais plus qu’à quelques pas de la porte de sortie. Elle s’arrêta, puis se retourna vers l’homme, le visage neutre, sans expression. Ysabeau était, de prime abord, fatiguée. Mais pas seulement physiquement ; elle était également à bout mentalement, épuisée par tout ce que cette vengeance venait de lui coûter.

Corvus l’observa avant de lui sourire maigrement.
— Panse tes blessures, mon amie. Les morts ont déjà pris beaucoup de toi, ne leur abandonne pas ce qu’il te reste à vivre, dit-il alors qu’Ysabeau hochait lentement la tête. Elle était incapable de lui retourner son sourire. Non, pas ce soir. Au lieu de cela, elle le remercia puis sembla tourner les talons, avant de se raviser au dernier moment. Ysabeau paraissait soudain un peu peinée, hésitante, alors qu’elle adressait un dernier regard à Corvus. Finalement, ses lèvres s’entrouvrirent.
— Corvus… J’ai appris pour Deliah. Mes condoléances…, dit-elle tout simplement, encore une fois incapable d’en dire davantage. Pour Corvus, dont l’esprit avait été bien accaparé par tous les récents événements, ce fut un cruel retour à la réalité. Presque un choc, alors qu’il ne sut quoi répondre à la jeune garde, qui baissa le visage puis partit pour de bon, le laissant désormais seul. Deliah… Le souvenir de sa mère revenait en force, tout comme son devoir d’aller lui rendre une dernière visite. Pas ce soir. Mais demain, aux premières lueurs. Pour l’heure, un autre devoir l’appelait. Puisque cette pagaille était due aux Loups, qui étaient à sa poursuite, il se sentait dans l’obligation d’aider les hommes de Jean à traîner les cadavres dans l’arrière-cour et à remettre un peu d’ordre.

Après quelques dizaines de minutes néanmoins, alors qu’il venait de se pencher sur un mercenaire mort pour lui subtiliser sa bourse de yus, Corvus sentit sa poitrine se contracter. Un terrible mal de crâne s’empara de lui, comme si on le frappait d’un marteau à l’intérieur même du crâne. L’homme fit quelques pas dans l’arrière-cour, sous la faible lueur nocturne, puis fut pris d’un soudain spasme qui le fit vomir. Vlad grimaça, mais comprit en observant Corvus ce qui clochait chez lui : ce soir, durant les nombreux affrontements auxquels il avait dû faire face, sa tête avait été prise pour cible à de multiples reprises. S’il s’en était tiré, en apparence, avec de simples blessures, il comprenait désormais que les chocs à répétition l’affectaient bien plus qu’il ne l’avait cru. L’adrénaline retombait, et ses traumatismes physiques reprenaient ainsi le dessus.
— Va te débarbouiller à l’auge. Enfin, attends… essuie donc ce vomi avant ! déclara Vlad, à moitié moqueur. Celui-ci s’en retourna dans la taverne pour continuer la corvée, tandis que Corvus luttait désormais contre son propre corps. La douleur, les spasmes, tout était affreux. Comme un malheureux lendemain de beuverie, mais en dix fois pire. Le rescapé de la lutte sanglante voyait trouble et ses paupières semblaient se fermer contre son gré. Sans savoir ni comment ni quand, il lui sembla, à chaque battement de cils, rouvrir les yeux dans un endroit différent, jusqu’à ce qu’il les fermât pour de bon, croyant vaguement se voir alité dans l’une des chambres de la taverne.

Le lendemain

Sans se souvenir de la manière dont il avait bien pu monter les escaliers et se mettre dans ce lit, Corvus émergea avec l’impression qu’un forgeron s’était installé derrière ses tempes. La lumière filtrant par les volets lui mordit aussitôt les yeux et il dut rester assis un long moment avant d’oser se lever. Ses muscles aussi étaient engourdis par endroits, et un tiraillement particulièrement acerbe lui mordait la hanche dès lors qu’il avait le malheur de trop la tourner. Le maraudeur sentait désormais qu’il ne devait plus rester là, que l’heure était au départ. Trop de temps avait été perdu pour retrouver Valère de Langres et enfin faire la lumière sur l’affaire du comte. Non point qu’il doutât de l’utilité d’avoir aidé Jean, mais c’était comme s’il sentait que cette étape touchait à sa fin et qu’il lui fallait désormais revenir à ce qui l’avait conduit ici en premier lieu. Corvus grommela, la bouche pâteuse, un goût acide et âcre lui restant encore en bouche. L’homme s’essuya le visage et ramena sa chevelure comme il le put, avant d’enfiler sa tunique et sa cape, puis ses bottes, sans oublier d’attacher son épée.
Puis l’ancien soldat sortit de sa chambre et descendit, retrouvant avec surprise la jeune Marcy assise près du comptoir. La voir éveillée et, en apparence, suffisamment remise effaça quelque peu sa mine blafarde. Elle s’en était bien sortie et, ainsi, il n’aurait point la conscience accablée par la mort d’une adolescente qui n’avait rien demandé à personne. Corvus s’approcha, décidant de l’imiter en demandant à Fred — qui, au passage, s’était lui aussi remis de l’attaque du fulguromancien — un verre de lait. Corvus ne savait pas réellement ce qu’était Marcy à ses yeux. Une amie ? Une alliée ? Une simple étrangère de passage ? Personne ne pouvait se targuer d’avoir la réponse. Mais, désireux d’offrir une bonne conclusion à leurs péripéties communes, il la remercia en faisant tinter son verre de lait contre le sien.
Plus il y pensait en cet instant, plus la réalité des récents événements s’imposait à lui. Sans Marcy, il serait probablement mort. Ou aux mains des geôliers, à croupir de nouveau au cachot. Cependant, Corvus éprouvait également une gêne qu’il se retint d’exprimer directement à Marcy : celle de l’avoir impliquée dans tout ceci. Certes, il n’en était pas responsable. C’était, après tout, Jean qui avait décidé de la dépêcher auprès de lui pour l’épauler. Hélas, il demeurait encore assez empathique pour éprouver un malaise à l’idée d’avoir mis en danger une si jeune demoiselle, aussi téméraire et habile fût-elle.

Plutôt que de se concentrer sur ces fâcheux détails, l’homme décida à la place de penser au futur. Les deux discutèrent un petit moment de leur avenir immédiat, de ce qu’ils comptaient faire. Sans surprise, à croire que Corvus commençait à saisir le drôle de personnage qu’était cette fille, il l’entendit lui dire qu’elle ne savait pas vraiment. Il ne put retenir un petit rictus à la mention du vol de clés, trouvant là un terrain d’entente inattendu avec Marcy : lui aussi se jurait intérieurement de ne plus voler de clés pendant quelque temps !
Corvus, après lui avoir témoigné sa gratitude, lui confirma également que les deux mages, le pyromancien et le fulgrim, étaient portés disparus. En effet, la veille, alors qu’il avait aidé les autres à traîner les cadavres ailleurs, il n’avait remarqué la présence ni de l’Ynorien ni de son acolyte pyromane. Bonne ou mauvaise nouvelle, il n’en savait rien. En tout cas, Marcy semblait rassurée, mais grogna contre leur caste, ce qui ne manqua pas de faire réfléchir Corvus. Lui qui, autrefois, avait connu une poignée de gens — des soldats pour la plupart, mais aussi des manants en tout genre — qui exécraient les arcanes, en avait finalement conclu que le véritable problème n’était point la haine, mais la peur.
Sa pensée était simple. Ce qui nous était étranger nous faisait peur. Ce qui nous faisait peur, nous nous mettions à le haïr. Se pouvait-il que ce fût également le cas pour Marcy ? Corvus, lui, était sûr qu’un jour ou l’autre, une personne aussi téméraire qu’elle finirait par dompter sa peur et, par conséquent, son aversion pour les mages. Il lui fit alors part de sa réflexion, ce qui eut pour effet de la faire timidement sourire.

Quelque temps passa encore, mais vint finalement le moment du véritable départ. Corvus mima un salut militaire Kendran, arrachant à Marcy un mouvement d’agacement qui finit néanmoins par se muer en sourire. Ce sourire, à cet instant précis, représentait une petite victoire pour l’homme, qui avait enfin réussi à égayer un peu la mine de cette adolescente dont la vie était bien trop difficile et accablante pour quelqu’un de son âge.

Capuche rabattue afin de dissimuler son visage, lui qui demeurait recherché par la milice, Corvus quitta enfin la taverne pour de bon, se mettant désormais en route vers la suite de sa périlleuse enquête… ou presque. Ses pas ne prirent pas la direction des grandes portes de la ville, mais celle du temple de Gaïa.

Un dernier adieu restait encore à faire.

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Marcy
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Re: La Taverne des Sept Sabres

Message par Marcy » sam. 15 août 2026 17:36

Indécision adolescente

Après le départ de Corvus, Marcy pose son front contre le bois du comptoir. Un long soupir s’échappe de ses lèvres. Puis le tintement d’un verre qu’on pose près d’elle lui fait ouvrir les yeux et les relever légèrement. Fred a posé un nouveau verre près d’elle et apporte une petite écuelle d’un gruau qu’elle sait peu appétissant, mais assaisonné à la perfection. De quoi se remplir l’estomac sans bouder le goût. Elle redresse la tête et le remercie d’un sourire. Il se contente d’un clin d’œil et lui lance une cuillère en bois qu’elle rattrape sans la moindre difficulté. La première bouchée lui tire un soupir bien plus satisfait que le précédent et elle se met à manger avec entrain, se rendant compte qu’elle est affamée. Une tranche de pain vient s’ajouter à son repas. Pendant quelques instants, il n’y a que les bruits de Marcy qui se restaure et ceux de Fred qui continue de ranger la salle. Puis une porte s’ouvre à l’étage, avant de se fermer. Bien vite, des bruits de pas se font entendre dans l’escalier.

« Déjà debout, Marcy ? »

L’adolescente tourne la tête. Jean affiche une mine fatiguée. Son bras est en écharpe et des cernes sont visibles sous ses yeux. Trois autres hommes le suivent et s’attellent à nettoyer la salle pour aider Fred, laissant leur chef discuter avec l’adolescente. Jean s’installe au comptoir, juste à côté d’elle. La bouche pleine, Marcy ralentit sa mastication pour l’observer davantage. Puis, une fois sa bouchée terminée, elle pince les lèvres.

« Comment va ton épaule... ? »

« Elle va bien. » Répond-il sans hésiter. « Tu n’as pas à t’en vouloir. »

« Mais à cause de moi tu… »

« J'aurais été blessé aussi sans ton intervention. Cesse de t’inquiéter. Je vais m’en remettre. J’ai déjà vu pire. »

La rouquine laisse tomber, sans trop savoir si elle doit accepter ses mots comme une vérité ou s’il essaie simplement de la rassurer. Jean, fin observateur, semble le comprendre. Il tapote doucement le haut de sa tête de sa main valide.

« Je vais au temple de Gaïa tout à l’heure. Ils me remettront à neuf en un rien de temps. »

« D’accord… » Elle replonge son regard dans son verre de lait. Puis elle s’en saisit et le vide d’une traite, comme s’il s’agissait d’une boisson alcoolisée. Cela tire un sourire amusé à Jean qui se voit lui aussi servir une écuelle avec du gruau. Il échange un regard avec le tavernier et mange. Marcy, qui termine son propre repas, se contente de jouer avec sa cuillère, la faisant tourner entre ses doigts avec dextérité.

« Tu as quelque chose qui te travaille, Marcy ? »

Prise au dépourvu, elle perd sa concentration et la cuillère qui tournoyait entre ses doigts s’échappe pour tomber sur le sol. Elle soupire, saute à bas de son tabouret et la ramasse. « Je… Je ne sais pas si je veux continuer à… à… » Elle hésite, sans regarder Jean, ses doigts triturant l’ustensile avec lequel elle jouait.

« Travailler pour moi ? » Jean termine sa phrase rapidement, retirant un poids des épaules de la rouquine qui hoche la tête avec appréhension. « Explique-moi, en ce cas. »

Nouvel hochement de tête, avant qu’elle ne déballe ses doutes et ses peurs. Cette mission qui a tourné à l’horreur. Le sang qui semble la suivre dans chaque mission. Le besoin de se battre constamment. La peur, qu’elle ressent bien trop souvent. Les cauchemars qui ne manquent pas. Tout ça parce qu’elle a travaillé pour lui et réussi des missions qui étaient sans doute trop difficiles pour son jeune âge. Jean écoute sans un mot, occupé à manger lentement son repas, jusqu’à ce que Marcy termine.

« Je me sens pas capable de continuer. Et Méli voudrait que je fasse autre chose. Et j’ai ce travail de coursière et... j’aime bien. »

« Je vois… » Jean n’érupte pas comme elle le craignait. Elle relève finalement les yeux vers lui, hésitante.

« Tu... tu n’es pas fâché ? »

« Fâché ? » Il se tourne vers elle, un sourcil haussé. Il est loin d’être jouasse, mais son expression ne trahit nul agacement ou colère. À vrai dire, il est si neutre que c’en est perturbant. « Pourquoi serais-je fâché ? Tu n’as jamais été obligée, Marcy. Et tu ne me dois rien. Je t’ai simplement proposé ses travaux parce que je t’en pensais capable. Mais si je me trompais, j’en suis navré. »

Elle ouvre la bouche, un peu outrée. « J’en suis capable ! C’est juste… Après ce qui est arrivé à Marvin et ce qu’il s’est passé la nuit dernière, je… »

« Tu as peur que ton quotidien devienne uniquement de la violence ? » Suggère Jean, voyant bien que la rouquine peine à trouver ses mots. Elle hoche la tête, acceptant les termes offerts. Un silence tombe entre les deux. Puis une main vient caresser la chevelure rousse en bataille. Elle laisse Jean faire, malgré son aversion pour ce geste. « Tu es sûre de toi ? »

« Je crois… » Elle se frotte la jambe nerveusement. « Je sais pas trop… Enfin je crois que j’ai besoin d’une pause. » De nouveau, elle tourne un regard hésitant vers Jean qui, lui la fixe sans qu’aucune expression en vienne trahir ses pensées. Elle déglutit, mal à l’aise.

« Fais une pause. » Déclare finalement Jean. « Repose-toi, réfléchis-y. Pèse le pour et le contre et reviens me voir pour me donner ta décision définitive. » Elle ne sait pas ce qui l’a poussée à entamer cette conversation, mais elle craignait que cela ne se passe pas aussi bien. Elle finit donc par sourire, soulagée.

« D’accord. Merci, Jean. » Après une brève hésitation, elle ajoute. « Tu m’en veux pas de… »

« Non, Marcy. Je ne t’en veux pas. Je te l’ai dit, tu ne me dois rien. » Le ton est plus sec qu’avant, faisant se tendre la rouquine. Jean semble le remarquer et s’adoucit. « Réfléchis-y sérieusement, d’accord ? Tu es douée. Ce serait dommage de faire un travail de seconde zone qui te lassera. Mais ce sera ton choix et je le respecterai. »

« D’accord… » Elle lui offre un maigre sourire. Jean termine son repas dans un silence que Marcy trouve de plus en plus pesant, la poussant vers la sortie. Elle réunit ses affaires, enfile ses bottes et, après un au revoir général auquel les hommes présents répondent, elle quitte la salle. Elle tourne la tête pour voir Jean, le regard toujours fixé sur son écuelle, en train de manger. Quelque chose la gêne profondément dans leur dernier échange. Elle est certaine qu’il lui en veut. Mais elle a besoin de penser à elle. Tout ça a été éprouvant pour elle. Et elle commence à se rendre compte de ses propres limites. Des limites qu’elle aimerait bien ne pas atteindre.

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