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par Hindbaer » mer. 29 juil. 2026 17:47
Si Otis n’était pas chez lui, il travaillait. L’homme avait toujours préféré les patrouilles aux repas, les rapports aux nuits de sommeil et les problèmes des autres à tout le reste. Il serait à la milice, probablement occupé à expliquer à un jeune imbécile comment tenir sa baguette sans se brûler les doigts.
Elle connaissait le chemin de la caserne.
À mesure qu’elle approchait, les rues s’élargissaient et la foule se raréfiait. Le bâtiment de la milice se dressait contre la palissade nord : un bloc de pierre grise à deux étages, prolongé d’une cour d’entraînement où une dizaine d’hommes en cape bleu ciel s’exerçaient dans la boue.
Des baguettes claquèrent.
Trois traits de lumière jaillirent presque ensemble et frappèrent des mannequins de paille. Le premier s’embrasa. Le deuxième éclata au niveau du ventre. Le troisième sortilège manqua sa cible et alla creuser un trou fumant dans la palissade.
- Vingt pompes, Ketter !
Hindbær longea la cour.
Un jeune milicien la vit passer et rata à son tour son sort. Une gerbe d’étincelles vertes explosa devant ses propres bottes. Ses camarades éclatèrent de rire jusqu’à ce qu’ils aperçoivent la chasseuse. Les rires s’éteignirent.
Elle leur rendit leur regard.
Ils portaient des uniformes, recevaient des repas et dormaient sous un toit. Ils n’avaient pourtant pas la discipline de trois bûcherons. Et encore moins la précision d’une chasseresse.
Hindbær entra dans la caserne.
L’odeur la frappa : laine mouillée, sueur et flatulences. La salle commune était plus vaste que la boutique de Sigurd, mais le plafond bas et les rangées de bureaux lui donnèrent malgré tout l’impression d’une cage. Elle força sa respiration à rester lente.
Une pierre à aiguiser s’arrêta sur une lame.
Puis une autre.
Bientôt, tous les visages s’étaient tournés vers elle.
Certains la regardèrent avec curiosité. D’autres avec le mépris sans imagination qu’elle connaissait déjà. Ils voyaient ses vêtements de chasse, son arc usé, ses cheveux de feu et la blancheur de sa peau.
Chasseuse, pas militaire... Sang-mêlée, pas tout à fait une femme...
Un homme en prise avec un pilon de poulet s’appuya des coudes contre sa table.
- La ménagerie, c’est près du port.
Hindbær considéra sa barbe graisseuse. Puis ses jambes épaisses – dodues ou musclées, elle l’ignorait. Puis la distance jusqu’au mur – suffisante en cas d’escalade.
- Et porcherie, ici, répondit-elle. Compris.
Un rire étranglé jaillit au fond de la salle. Le milicien se redressa, les joues empourprées.
- Répète un peu ?
- Otis Kühlshrank, revint-elle à ses moutons, jugeant qu’il n’avait que la gueule.
- Quoi, Otis Kühlshrank ?
Hindbær chercha la forme correcte, s’impatienta et opta pour la plus courte.
- Où ?
Le milicien ouvrit la bouche, mais un vétéran se leva derrière lui.
Son visage buriné portait une balafre qui descendait de la tempe à la mâchoire. Il avait vieilli, s’était épaissi et perdu une bonne partie de ses cheveux, mais Hindbær reconnut l’homme qui montait autrefois la garde avec Otis. Le nom mit plus de temps à revenir.
- Bor… Borik.
- Par Yuia, souffla-t-il.
Il s’approcha avec précaution.
- Hindbær ?
Elle hocha la tête.
Le vétéran la détailla des bottes aux cheveux, comme s’il cherchait les restes d’une enfant sous la femme qui lui faisait face.
- Otis disait que tu finirais par revenir.
- Mhh…
Borik eut un bref sourire.
- Tu n’as pas changé au fond...
- Où ?
Le sourire disparut.
- Il n’est pas ici.
- Vu maison.
- Alors tu sais qu’il est parti.
Hindbær sentit son irritation croître.
- Où ?!
Borik jeta un regard aux autres miliciens. Plusieurs avaient repris leur travail avec une application suspecte, sans cesser de tendre l’oreille.
- Au sud-est. Vers la frontière du Matriarcat de Gwadh.
La chasseuse fronça les sourcils.
- Pour…quoi ?
Le vétéran l’invita d’un geste à s’écarter des autres. Hindbær ne bougea pas. Il soupira et baissa la voix.
- Des enfants disparaissent dans les hameaux depuis la fin de l’hiver. Six dont nous sommes certains. Peut-être davantage. Aucun corps, aucune demande de rançon. Seulement des traces, quand la neige voulait bien les conserver.
Le tumulte de la caserne sembla s’éloigner.
Six enfants.
Hindbær revit le garçon aux joues roses courant derrière son Asternia. Elle imagina la ruelle vide et l’animal attendant devant une porte qui ne s’ouvrirait plus. Les enfants devaient grandir pour se reproduire et perpétuer l’espèce – c’est ça l’ordre des choses. Même les prédateurs le savaient ! Mais les races modernes ne sont pas des prédateurs comme les autres…
Ses doigts se refermèrent sur son arc.
- Quelles traces ?
Borik observa le mouvement.
- Des bottes. Des chevaux. Des entraves, près du dernier lieu. Tout indique une bande organisée.
- Shaakts, lança le milicien au faciès porcin.
Le mot tomba avec la facilité d’une pierre jetée sur une tombe. Hindbær tourna vers lui ses yeux rouges.
- Indique Shaakts ?
- Qui d’autre enlèverait des enfants pour les vendre ?
- Preuve ?
L’homme ricana.
- Depuis quand une sauvageonne demande des preuves ?
Hindbær fit un pas dans sa direction ; Borik se plaça entre eux.
- Ça suffit. Nous soupçonnons des esclavagistes shaakts, reprit-il. Nous ne savons pas encore s’ils agissent seuls, ni comment ils passent la frontière. Otis a reçu l’ordre de tirer l’affaire au clair avec sa troupe.
- Otis… troupe?
- Il a été promu lieutenant il y a trois ans.
Hindbær resta silencieuse.
Dans son souvenir, Otis était sergent. Il se plaignait déjà de devoir commander à cinq hommes incapables de distinguer une piste de l’ombre d’une branche. Lieutenant lui semblait une punition particulièrement cruelle. Au moins, il devait enfin avoir une paye décente, ce qui expliquait l'apparence rutilante du domicile familial.
- Il a formé une compagnie d’archers-mages, poursuivit Borik. Ils sont partis avant-hier à l’aube. Douze hommes, avec un guide et deux chevaux de bât.
- Quel chemin ?
- Hindbær...
- Quel chemin ?!
Le vétéran croisa les bras.
- Tu viens à peine de rentrer.
- Pas rentrée.
- Bien sûr que si. Tu es ici.
Elle lui jeta un regard noir. Borik soutint ses yeux un instant, puis son expression s’adoucit d’une manière qu’elle détesta aussitôt.
- Il sera content de te voir vivante.
- Assez !
Elle fit demi-tour.
- Hindbær.
La chasseuse ne s’arrêta pas. Elle reprit sa marche, atteignit la porte et tourna la poignée sans un regard en arrière.