Les Rues

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Yuimen
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Les Rues

Message par Yuimen » sam. 6 janv. 2018 12:04

Les rues

Image


Il s'agit de petites ruelles allant de maison en maison. Malgré leur taille, elles sont bien entretenues. Faites de briques et de pavé, elles restent praticables en temps de neige comme en temps de pluie.

Comme tout le reste du village, elles sont sécurisées. Malgré un manque de soldats, miliciens ou autres, les voleurs y sont très rares car ici tout le monde se connaît.

Réparties en étoile, toutes partent de la place pour rejoindre les différentes serres et champs.

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Hindbaer
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Re: Les Rues

Message par Hindbaer » mer. 29 juil. 2026 14:26

Hindbær pénétra dans Henehar comme un loup blessé dans la tanière hivernale d’un ours, à petit pas, les crocs découverts et flairant l’air à la recherche du moindre danger. Et la ville ne manqua pas de lui annoncer la couleur : fumier qui fermente, eaux usées qui dégèlent, poissons pêchés qui retrouvent les étals au port, redevenu accessible avec la fonte des glaces… Le printemps ne sentait pas la rose à Henehar.

La chasseuse expira brusquement par le nez pour en expulser ces effluves malvenus. Il était encore temps de faire demi-tour ; tant pis pour ses munitions et autres achats qu’elle était venue faire… Elle avait survécu dix ans dans les collines et elle n’était pas sûre de tenir dix minutes dans cette pestilence urbaine. Mais, comme pour répondre à cette insulte informulée, les portes de Henehar se refermèrent derrière elle dans un grand bruit sec comme une mâchoire sur sa proie.

Prise au piège.

Hindbær regarda devant elle. Contrairement à ce que son nez indiquait, les rues – trop droites, trop entretenues – entachaient le sol par leur propreté contre-nature. Une cicatrice de briques de tourbes et de pavés gréseux, rayonnant depuis cette plaie purulente qu’était la place du printemps ! Dans cette contrée sauvage, l’urbanisme tiré au cordeau de la cité des mages était une souillure, les maisons de pierre et de bois autant de verrues sur cette terre jadis vierge. Et Hindbær cracha au sol son mépris pour ces humains qui s’étaient permis de rompre ainsi l’ordre des choses éternelles.

La grand-rue s'étirait devant elle, filant droite comme une flèche vers le cœur de cette bête malade et monstrueuse. (Finissons-en). Hindbær avança, les doigts crispés sur son arc, les yeux balayant les enseignes de bois sculpté. (Kraküs... Kraküs...) Elle offrait le nom au vent comme certains le font d’une prière à Rana, cherchant dans sa mémoire l’emplacement de la boutique. (Près de la place du printemps, non ? À côté du vieux forgeron...) Mais dix ans, c’était trop long. Les souvenirs s’étaient effacés comme des traces de pas dans la neige.

Un mouvement sur sa droite la tira en sursaut de sa réflexion.

Un Asternia – pelage roux, petites cornes noires – déboula d’une contre-allée, queue dressée, museau frémissant. D’instinct, Hindbær dégaina son arc et encocha une flèche.

- NON !

Un cri perçant fendit l’air. Elle se figea, le bras en suspens. Un gamin – huit ans, joues roses, manteau de fourrure trop grand pour lui – déboula à son tour, agitant les bras comme un moulin à vent.

- C’est Ménos ! haleta-t-il, les yeux écarquillés. Mon chat !

Hindbær cligna des yeux.

- Ton chat ? remit-elle en cause en baissant son arc, lentement, désorientée. Ma proie.
- Non !

Le gamin s’approcha, tremblant mais décidé, et caressa l’Asternia, qui ronronna.

- Tu vois, il est apprivoisé !
- Appri-quoi ?
- Il vit avec moi ! déclara fièrement l’enfant, un sourire rayonnant sous ses joues rosies par le froid. Il dort dans mon lit !

Hindbær sentit une chaleur lui monter au visage – pas de la honte, non. De la colère.

- Un prédateur, gronda-t-elle d’une voix lourde de reproches. Tu le nourris ? Tu le protèges ?
- Bien sûr, répliqua le gamin avec un haussement d’épaules, comme si c’était évident. Il est mignon !
- Mignon ?

Contre-nature, surtout. Elle regarda l’Asternia, ses épines mélangées à son pelage, ses yeux jaunes qui la fixaient, calmes. Le félin la narguait : il savait qu’il avait gagné la bataille.

- C’est un tueur, comme moi, ajouta-t-elle comme pour détromper l’insolent animal.
- T’es une chasseuse ?! s’exclama le gamin en sautillant, tout excité.
- Oui.
- T’as déjà tué un ours ?
- Un.
- Wow ! pétilla l’enfant, des étoiles dans les yeux. T’es super !
- Non.

Elle regarda ses mains, calleuses, la braise dans ses yeux éteinte comme un feu de camp au cœur de la nuit. La chasseuse se souvenait de cet hiver surnaturel… le plus rude depuis dix ans. Et elle eut une pensée pour l’ours abattu : pour sa graisse, sa viande et sa fourrure qui lui avaient permis de survivre.

- Just’ vivante.
- Pourquoi t’es venue ici ? passant du coq à l’âne sans s’arrêter sur l’humeur ombrageuse de son aïnée.
- Kraküs.
- Qui c’est ?
- Marchand.

Elle soupira. Cette conversation trainait en longueur, et l’entrain du marmot était contagieuse. Et pas dans le bon sens du terme.

- ‘l a c’ qu’i’ m’ faut. Flèches. Soins. Tente, s’ouvrit-elle en dépit d’elle-même.

L’enfant cligna des yeux.

- Kraküs ? répéta-t-il en se grattant sa tête. Connais pas.
- Tout l’ monde l’ connaît.
- Non. Moi, je connais tout le monde ! se vanta l’enfant en gonflant le torse. Et je connais pas Kraküs.

Hindbær serra les dents. C’était possible. C’était déjà une vieille branche quand elle était arrivée à Henehar, cette raclure de Kraküs.

- Sûr ?
- Ouais !

Il attrapa sa main, enthousiaste.

- Mais je connais la boutique de Sigurd ! Elle a tout !
- Sigurd ? demanda la chasseuse à voix haute, peu encline à aller chez un inconnu.
- Ouais ! C’est la mère de Hölna et Hölna c’est mon amie.

Il l’entraînait déjà, tirant sur son bras comme un chien en laisse.

- Elle est super ! Elle m’a donné un couteau !
- Couteau ?

Elle le suivit, déséquilibrée par son enthousiasme autant que par l’idée d’armer un enfant…

- T’as quoi ? Huit ans ?
- Et alors ? rigola-t-il. Je suis grand ! Et je veux être un chasseur, moi aussi.

(Commence donc par ton Asternia…)

- Elle te le dira, tout chasseur doit avoir son couteau ! C’est là !

Si brusque fut l’arrêt de la course sur le pavé glissant, Hindbær faillit renverser le chiot imprudent. Il pointait de sa moufle en peau de phoque une cabane construite de plein pied en rondin de bois. Le matériau lui évoqua les chalets de ces hameaux qui peuplaient les collines des alentours. Elle avait l’habitude de troquer avec ces avant-postes de la cité des mages. Ça lui inspira confiance.

- Bon, bah… j’y vais moi.

Elle savait qu’elle était sensée dire quelque chose. Elle ne savait plus quoi, en revanche…

(Mmh… il est déjà parti, le mioche)

La chasseuse poussa l’épaisse porte sans frapper et entra en courbant la nuque.

>> Suite : 03/09
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Hindbaer
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Re: Les Rues

Message par Hindbaer » mer. 29 juil. 2026 17:28

La porte de la boutique se referma sur Hindbær avec un grincement de protestation. La chasseuse resta un instant immobile sur le seuil, les épaules soulevées, et inspira à pleins poumons.

L’air de Henehar empestait toujours le poisson, le crottin et la tourbe détrempée, mais c’était de l’air. Il circulait. Elle avait un ciel au-dessus de la tête et des rues où s’enfuir… Ses doigts quittèrent lentement sa gorge.

(Mieux.)

Elle ajusta sur son épaule le paquet contenant sa tente, vérifia d’une pression du pouce que la petite potion se trouvait encore dans sa besace, puis s’éloigna de la cabane. Aucune des deux occupantes ne tenta de la rappeler. C’était une qualité rare chez les marchands !

La ville avait changé pendant qu’elle étouffait entre leurs quatre murs. Ou bien était-ce le soleil qui perçant désormais la couche de nuages révélait cet antre d’humains sous un autre jour. Une lumière blanche coulait sur les toits, se brisait contre les cheminées et allumait des reflets dans les flaques. Aux gouttières, les glaçons pleuraient à grosses gouttes. La neige tassée se retirait des pavés en plaques grises, découvrant dessous les vieilles saletés de l’hiver : paille pourrie, tessons, os rongés et crottes de chien blanchies par le gel.

Henehar dégelait ; Hindbær grimaçait.

Des volets s’ouvraient en claquant. Des portes grinçaient. On battait des tapis aux fenêtres, on raclait les rigoles avec des pelles, on vidait des seaux dont Hindbær préféra ne pas identifier le contenu. Des enfants couraient entre les passants en poussant des bateaux d’écorce dans les ruisseaux bruns qui dévalaient les rues.

Les adultes, eux, reprenaient possession de la ville avec plus de prudence. Ils sortaient par petits groupes, emmitouflés dans des manteaux qu’ils n’osaient pas encore abandonner. Certains levaient le visage vers le ciel, méfiants, comme si le soleil pouvait n’être qu’une nouvelle ruse de l’hiver. D’autres s’installaient déjà devant les maisons pour réparer un filet, récurer une marmite ou reprendre une conversation laissée en suspens plusieurs jours plus tôt.

Hindbær se glissa parmi eux sans ralentir.

Sa blancheur attirait les regards. Son arc aussi. Les conversations se faisaient plus basses sur son passage, puis reprenaient derrière elle. Une vieille femme serra contre sa poitrine le panier qu’elle transportait. Deux hommes chargés de pelleteries s’écartèrent sans qu’elle eût besoin de leur demander. Un chien au poil jaune la suivit un instant en grondant, jusqu’à ce qu’elle tourne vers lui ses yeux rouges. L’animal baissa les oreilles et fila sous une charrette.

(Sage.)

La chasseuse ne connaissait plus les rues, mais ses pieds, eux, semblaient s’en souvenir. Ils évitaient certains carrefours sans lui demander son avis, choisissaient une venelle plutôt qu’une autre, la guidaient à travers ce dédale d’angles droits et de murs qui lui paraissaient pourtant tous semblables.

Elle reconnut une fontaine au bassin fendu. Plus loin, un if majestueux poussait toujours au milieu d’une cour, étranglé par les pavés. Il était plus grand, évidemment, et l’une de ses branches basses avait été sciée. Hindbær posa sur la blessure ancienne un regard contrarié.
Les hommes détruisaient tout ce qui échappait à leur contrôle.

Un marteau frappa une enclume. Le son métallique traversa son crâne et réveilla un souvenir : une main calleuse plaquant brutalement sa tête contre la pierre, une voix grave lui répétant de rester contre le mur, puis un rire lorsqu’elle avait disparu sous dans une conduite d’égout à leurs pieds.

Elle chassa l’image d’un clignement d’yeux.

(C’était avant.)

La rue déboucha sur la place du Printemps.

>> Suite : 05/09
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Hindbaer
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Re: Les Rues

Message par Hindbaer » mer. 29 juil. 2026 17:33

Au-delà de la place du Printemps, les maisons se resserraient autour de rues moins larges. Là, le dégel progressait plus lentement. Des plaques de glace survivaient au pied des murs, dissimulées sous une pellicule d’eau. Hindbær avançait sans hésitation, portée par une mémoire plus ancienne que ses pensées.

À gauche, après la maison au toit rouge.

Puis la ruelle qui descendait vers le lac.

Ensuite, un passage si étroit qu’elle pouvait presque toucher les deux murs en écartant les bras.

Elle avait emprunté ce chemin dans l’autre sens dix ans plus tôt, une besace vide dans le dos et la gorge serrée par une joie qu’elle n’aurait jamais avouée. Son père dormait encore lorsqu’elle était partie. Ou faisait semblant. Elle n’avait laissé aucun mot ; à l’époque, elle en connaissait pourtant davantage qu’aujourd’hui.

Elle se souvenait de la porte refermée sans bruit. Du froid avant l’aube. De la palissade qui s’éloignait derrière elle.

De la liberté.

À présent, chacun de ses pas semblait remonter sa propre piste.

La maison apparut au bout de la ruelle.

Hindbær ralentit.

Elle reconnut d’abord le toit, dont la pente abrupte avait autrefois retenu assez de neige pour ensevelir un homme. Mais les vieux bardeaux fendillés avaient disparu, remplacés par des plaques d’ardoise sombre qui luisaient sous le soleil. Une gouttière de cuivre courait sous la corniche et déversait l’eau du dégel dans un tonneau cerclé de fer.

La bâtisse elle-même semblait avoir pris du poids.

Une extension en rondins clairs avait été ajoutée contre son flanc droit, gagnant sur l’ancien potager. Un oeil de boeuf dans les combles y reflétaient le ciel, tandis que les fenêtres du rez-de-chaussé étaient occultées par des volets récemment repeints en bleu. Une cheminée supplémentaire dépassait du toit neuf. Peut-être une chambre, ou un bureau destiné aux innombrables papiers dont Otis aimait encombrer son existence.

Le corps principal avait lui aussi été restauré. Les rondins noircis de son souvenir avaient été décapés, puis enduits d’une huile qui faisait ressortir les veines du bois. Les pierres des fondations avaient été rejointoyées. Le perron ne penchait plus et un auvent protégeait désormais la porte. Même la clôture avait été redressée, chaque piquet taillé à la même hauteur que le suivant.

Hindbær contempla cette discipline imposée au bois avec méfiance.

(La maison aussi est devenue militaire. Artificielle.)

Le vieux banc installé sous la fenêtre était toujours là. Il avait été réparé, poncé et couvert d’une peau de mouton pour protéger du froid les derrières ramollis par la vie citadine. À côté, un support permettait d’aligner trois paires de bottes sans salir le perron. Il était vide.

Hindbær s’immobilisa devant la barrière basse qui ceignait la propriété. Un morceau de bois s’en détachait en longue écharde, à l’endroit précis où, enfant, elle avait planté ses dents parce qu’Otis lui avait interdit de mordre le fils du voisin.

Elle passa la langue sur ses canines.

(Il l’avait mérité.)

La chasseuse poussa le portillon. Elle s’attendit au grincement familier ; le battant s’ouvrit sans bruit, ses gonds récemment graissés. Il pivota sans un bruit sur des gonds récemment graissés. Une allée de pierres plates traversait la cour, débarrassée de sa neige et bordée de bûches rangées sous un abri neuf. Aucun outil ne traînait. Quelqu’un entretenait les lieux avec soin.

Ou payait quelqu’un pour le faire.

Elle monta les deux marches du perron. Une main levée vers la porte, elle hésita.

Frapper lui parut absurde. Elle connaissait cette maison. Elle y avait dormi, mangé, hurlé. Elle s’était cachée dans le coffre à couvertures et avait essayé de creuser un passage sous le mur de la cuisine. Une fois, elle avait même uriné dans les bottes paternelles parce qu’il refusait de l’emmener en patrouille si elle ne manifestait pas d’aptitude magique.

Chez elle.

(Soit-disant.)

Elle abaissa la poignée et poussa la porte.

- Y a quelqu’un ?

Sa voix pénétra seule dans l’obscurité.

Aucun pas ne lui répondit. Aucun juron, aucun rire, aucun paternel chaleureux pour l’accueillir. Rien que l’air renfermé d’une maison aux volets clos : humide, froid, chargé d’une odeur de cendre ancienne.

Hindbær demeura sur le seuil, une main sur son arc.

- Otis ?

Le nom lui râpa la gorge.

Elle entra.

>> Suite : 07/09

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