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par Ezak » sam. 4 avr. 2026 20:38
Le domestique nous reçut avec cet air légèrement ahuri que prennent les gens bien élevés lorsqu'on les surprend. Je lui déclinai mon nom. Juste le nom, sans l'accompagner d'autre chose et il fut suffisant. Il nous fit patienter dans le vestibule.
Blanche s'était immédiatement mis en mouvement, inspectant les tableaux accrochés aux murs l'un après l'autre, comme si elle faisait le recensement d'un endroit qu'elle aurait eu à administrer. Ezra, elle, n'avait pas bougé d'un pouce depuis qu'elle avait franchi le seuil. Elle s'était plantée au milieu de la pièce, les bras croisés, le dos droit, et regardait autour d'elle avec cet œil froid qui ne demandait rien à personne et notait tout quand même. Je les observai toutes deux brièvement, à la dérobée, avec ce pincement quelque part que je n'avais pas encore tout à fait nommé. Ces deux femmes arrachées à ce qu'elles avaient été. Par ma faute, si on voulait être précis. L'une semblait en faire moins de cas que l'autre, ou du moins le donnait-elle à croire.
Xander de Maisonneuve fit son entrée dans un bruit de semelles décidées sur le marbre, le menton haut, les mains dans le dos, l'air de celui qui arrive toujours au bon moment parce qu'il se tient perpétuellement prêt à en profiter. Le cheveu brun bien peigné, la mise impeccable à toute heure. Il portait son statut comme une seconde peau, facilement, sans ostentation, avec cet assurance des gens qui n'ont jamais eu à se justifier de ce qu'ils étaient. Je lui reconnaissais ça. Je lui reconnaissais même pas mal de choses, ce qui ne l'empêchait pas de m'agacer régulièrement.
Son regard glissa sur nous trois avec la célérité discrète du collectionneur, un seul coup d'œil, soigneusement calibré pour ne pas avoir l'air de peser les gens alors qu'il les pesait tout à fait.
« D'Arkasse ! » dit-il avec la satisfaction à peine contenue d'un homme qui vient de voir une bonne nouvelle sonner à sa porte. « Je vous croyais encore à bourlinguer aux quatre coins du monde connu. »
« Je viens d'en rentrer. » Je laissai un temps. « Comme vous pouvez le constater. »
Il ne dit rien d'inconvenant sur Blanche et Ezra. Ce qui, pour Maisonneuve, représentait un effort réel au vu de leurs loques et leur état. Je lui en sus gré mentalement tout en restant de marbre.
« Des compagnes de voyage ? »
« Des amies qui ont besoin d'un toit pour cette nuit. Et d'un repas. Je sais que la demande est abrupte et je ne… »
« Mais enfin d'Arkasse, » dit-il en levant une main, l'air franchement offensé, comme si j'avais laissé entendre que sa maison était petite.
« Vous êtes ici chez vous. Mes domestiques vont préparer des chambres. » Il se tourna vers moi avec ce sourire de biais qui ne présageait jamais rien de neutre. « Et vous ? Vous comptez nous faire faux bond dès maintenant ou vous daignerez passer la nuit sous mon toit comme un homme civilisé ? »
J'avais la réponse toute faite. La Cour et la nécessité de m'y présenter sans retard…
« Il est déjà tard. Le palais n'est pas loin. J'enverrai un message pour prévenir que vous arriverez demain matin. Ce sera ma contribution, » dit-il, tranchant la question avant que je l'aie posée.
Je connaissais ce procédé. Maisonneuve avait le don de rendre service de façon à ce que le refus devienne l'impolitesse. Chaque faveur accordée était un pion supplémentaire sur son échiquier, et lui seul en voyait la totalité. C'était un homme utile. C'était aussi un homme avec qui je ne me permettais jamais de baisser tout à fait la garde. Non par méfiance franche puisqu'il m'avait prouvé sa loyauté, à sa manière, mais parce que je savais que dans ce monde, les gens qui rendaient trop facilement service avaient toujours une bonne raison de le faire.
Je pesai la chose deux secondes. Un repas. Un lit. L'esprit moins embrumé pour le lendemain. Après des mois à ne dormir qu'à moitié et à manger ce qu'on trouvait, je n'allais pas faire le difficile.
« Soit. Mais je n'ai nulle intention d'y passer la semaine. »
Il rit, satisfait comme quelqu'un qui a remporté une petite partie.
On me conduisit dans une chambre d'invités. Haute de plafond, sobre, avec cette fenêtre donnant sur le jardin intérieur que j'avais appris à reconnaître. Comme toujours au sortir d'une campagne, le premier geste fut de retirer l'armure. C'était un moment à part, celui où toutes les angoisses refoulées par les écailles du dragon mauve remontaient d'un coup, sans prévenir, sans ordre particulier. Il m'avait fallu des années pour comprendre que ce n'était pas de la faiblesse, juste de la mécanique. Une main apposée sur mon front suant, je laissai passer et après un bain à me décrasser de toutes ces aventures je me glissai dans le lit qui me paraissait trop grand et trop doux et je dormis quand même, d'un sommeil qui n'était pas vraiment du repos mais qui ferait l'affaire.
Le dîner se tint à l'heure dite dans la grande salle que je connaissais déjà. La table avait été rallongée, les chandeliers ajoutés, le couvert dressé avec ce soin maniaque que les maisons de cette qualité produisaient sans qu'on leur demande. Vaisselle d'argent, nappes blanches, verres taillés qui captaient la lumière des flammes. Tout cela avait l'air de rien et coûtait probablement ce que certains ne gagnaient pas en un an.
Je n'étais pas dépaysé, j'avais passé mon enfance à être éduqué comme un noble, malgré la déchéance de mon père. Il n'en avaient plus le titre, mais toujours les réflexes, et le pécuniaire...
Xander de Maisonneuve présidait comme il présidait tout, avec l'évidence de l'homme qui ne conçoit pas que les choses se passent autrement. À sa droite, Madame de Maisonneuve souriait avec cette politesse légèrement crispée des maîtresses de maison qu'on n'a pas prévenues assez tôt. C'était une femme de taille moyenne, la quarantaine, mise avec une précision qui ne laissait rien au hasard. Elle avait ce regard de mère qui évaluait constamment les gens à l'aune de ce qu'ils pourraient être pour ses filles. Lesdites filles, deux jeunes personnes dont je n'avais jamais retenu les prénoms, nous observaient par-dessus leurs coupes avec des airs de poules fascinées. Le fils cadet, lui, mangea sans lever le nez de son assiette du début à la fin.
Blanche et Ezra avaient été placées de part et d'autre de moi. Idée discutable.
Blanche avait investi sa chaise avec ce calme qui lui était propre, sans le chercher, sans en faire étalage. Elle regardait tout, les bougies, le service, la disposition des couverts avec cette attention particulière des gens qui n'ont plus de repères et qui en fabriquent de nouveaux en temps réel. Il n'y avait rien d'affolé là-dedans. Juste quelque chose d'étrangement attentif, presque lumineux par sa simplicité. Elle se retourna vers Madame de Maisonneuve en s'asseyant et lui sourit , un sourire direct, sans calcul, le genre qu'on ne fabrique pas et la dame sembla ne pas savoir quoi en faire.
« C'est joli, ici. Beaucoup de choses, beaucoup de tableaux. Pourquoi est-ce qu'on accroche des tableaux ? »
Je bus une gorgée d'eau au mauvais moment, manquant de m'étouffer face à la remarque. Madame de Maisonneuve cherchait manifestement à déterminer si elle avait affaire à une impertinente ou à une enfant. Je me gardai d'intervenir.
Ezra, de son côté, avait fait l'inventaire de la table en moins d'une minute. Chaque visage, chaque porte, chaque issue. Elle avait les yeux de quelqu'un qui avait appris à ne pas être pris par surprise, même si elle ne savait plus quand ni pourquoi elle l'avait appris. Elle accepta le vin, en but une gorgée précise, posa la coupe. Pas de merci. Pas d'excuse. Juste ce regard qui pesait les choses et les gens avec une tranquillité qui pouvait, si on ne la connaissait pas, passer pour de l'arrogance. Elle inclina légèrement la tête vers moi.
« Je prendrai le pain s'il vous plaît. Et je voudrais savoir qui sont ces gens, mais j'imagine qu'on va d'abord faire semblant de parler d'autre chose. »
Assez fort pour que la table entière l'entende. Je me souvins que j'avais mangé avec des hommes qui utilisaient leurs couteaux pour menacer leurs voisins de table en guise d'introduction. Comparé à ça, c'était presque raffiné.
Maisonneuve éclata de rire, un vrai, sonore, qui fit sursauter Madame de Maisonneuve.
« J'aime beaucoup ces femmes, » dit-il en me regardant avec un plaisir non dissimulé. « D'où viennent-elles ? »
« De loin, » répondis-je.
Il comprit que c'était ma réponse complète.
C'est entre la soupe et le rôti que Maisonneuve lança, avec cet art qu'il avait de faire paraître les questions préméditées comme des curiosités spontanées :
« Alors d'Arkasse. Vous nous avez fait tenir une belle lettre depuis l'aynore, la dernière fois. Peut-on en apprendre plus de votre bouche ? »
Je posai ma fourchette. Tous les regards convergeaient. Les filles de Maisonneuve avaient arrêté de chuchoter, Madame levait les yeux de son assiette, et Ezra avait repris son inventaire des visages en y incluant cette fois le mien avec une acuité particulière celle qu'on réserve aux gens sur le point de révéler quelque chose.
Eh bien. Autant leur en donner pour leur argent.
« Il est possible que depuis mon dernier passage à Kendra-Kâr, » dis-je en pesant délibérément chaque mot, « j'ai eu l'occasion de traverser quelques épreuves en Nosveris. »
« Quelques épreuves, » répéta Maisonneuve avec l'intonation précise d'un homme qui sait qu'on lui présente une frégate comme un canot.
« Disons que le continent est aussi inhospitalier qu'on pouvait l'espérer. »
Je parlai. Je leur donnai Nosveris, ses monts qui tuaient les chevaux, ses créatures, ses pièges, les demi-dieux et leur insuffisance face à notre existence. Je ne mentis pas , ce n'était pas mon style -plus depuis que j'avais cessé mon infiltration dans le camp d'Oaxaca - mais je triais. Ashaar n'existait pas. Ce que Blanche et Ezra avaient traversé n'existait pas. Il y avait des trous dans mon récit que je comblais par des détails suffisamment vrais et suffisamment spectaculaires pour que personne ne cherche à regarder derrière. J'étais meilleur à ça que je ne l'aurais voulu.
Les filles avaient posé leurs couverts. Le fils avait levé le nez pour la première et unique fois de la soirée. Madame de Maisonneuve oscillait visiblement entre la fascination et la conviction que tout cela était fondamentalement inadmissible.
« Et vos compagnes dans tout ça ? Comment se sont-elles retrouvées mêlées à l'affaire ? »
Je pris un temps.
« Ce point-là, je vous prie de m'en dispenser ce soir. »
« La discrétion vous va bien depuis quand ? »
« Depuis que j'ai juré fidélité à une Cour qui appréciera d'être la première informée. Il y aurait quelque chose d'impropre à ce qu'eller apprenne les détails depuis votre table avant que j'aie eu le temps de faire mon rapport. Aussi charmante qu'elle soit, » ajoutai-je avec le sourire qui convenait.
Madame de Maisonneuve sembla prendre le compliment pour elle. Son mari me regarda avec cet œil de politique qui pèse la part de calcul dans une formule bien tournée, puis il sourit, concédant le point.
« Bien dit. Alors nous attendrons. »
« Moi aussi j'attends. Mais je n'ai pas l'air de savoir quoi. »
Le silence qui suivit fut court. Blanche le rompit d'une façon qui lui ressemblait.
« Il est bon, le rôti. Est-ce que je pourrais avoir la recette du rôti ? »
Je les regardai toutes deux. Ezra qui attendait on ne savait quoi avec la rigueur d'un guetteur de tour, Blanche qui voulait la recette du rôti plus par provocation que par désir véritable. Il y avait dans tout ça quelque chose d'absurde qui aurait pu m'accabler si je l'avais laissé faire. Je choisis de trouver ça presque drôle. Après que les domestiques eurent débarrassé et que la famille se fut retirée, Maisonneuve et moi restâmes quelques minutes à table le temps d'un verre, puis il m'invita d'un geste vers son bureau. Je connaissais le chemin.
La pièce était familière, des livres empilés selon une logique qui n'appartenait qu'à lui, des cartes sur un panneau de bois, deux fauteuils de part et d'autre du foyer dont les braises rougeoyaient encore faiblement. Il m'avait toujours paru plus lui-même dans ce bureau que dans sa propre salle à manger. Moins de mise en scène. Il me versa à boire sans demander mon avis sur la question.
« Vos recrues, » dit-il en s'installant avec l'aisance d'un homme sur son terrain. « J'imagine que vous voudrez être au courant avant toute chose. »
La formation. L'escadron. J'avais mis en branle tout ça avant de partir et je n'y avais pour ainsi dire pas repensé depuis Nosveris. Il me fallut un instant pour le replacer.
« En effet. »
« Ça avance. Corvus a pris les choses en main avec la rigueur qu'on lui connaît, peut-être même un peu plus si j'en crois les retours. La propriété que vous m'avez si obligeamment aidé à récupérer fait un lieu d'entraînement remarquable. » Il laissa passer un temps, souriant légèrement à ce qu'il s'apprêtait à dire. « Je me disais que c'était là une belle ironie. Vous avez gagné ce bien dans un duel en mon nom, et il sert maintenant à former vos hommes. »
J'appréciai modérément ce « vos hommes », qui avait l'air de sous-entendre que la chose lui revenait en partie. Le duel, c'était mon sang et mon bras. L'idée de l'escadron, c'était mon cerveau. Il avait financé, ce qui était déjà considérable, mais différent.
« C'était notre accord. Et les recrues elles-mêmes ? »
« Un mélange intéressant. Des orphelins de l'établissement que vous avez visité, si je me souviens bien, et quelques jeunes nobles que leurs familles ont daigné confier. Ça frotte un peu. Les uns ont trop de morgue, les autres trop de méfiance. Mais le Général dit que c'est justement ça qui les forge. »
Je pensai à Méli Almaran et à ses mots d'avertissement sur ses enfants. J'espérais qu'elle avait vu juste, que ce caractère difficile serait une matière à travailler et non un obstacle. J'avais commandé des exclus et des têtes brûlées avant ça. Une élite ne se fabrique pas avec des gens dociles, pas toujours...
« Un jour il faudrait que vous veniez voir. Je crois que ça vous ferait quelque chose de voir ce que vous avez mis en branle. Et moi, je dois admettre que je suis curieux de voir votre tête. »
« J'en ai bien l'intention, mais avant je dois régler ce qui presse. »
Il hocha la tête. Changea de registre avec la fluidité de quelqu'un qui avait préparé l'ordre de la conversation.
« La lettre de Xël Almaran fait toujours parler d'elle. Le temps n'a pas calmé grand-chose. Ybelinor a la rancune tenace, et son entourage aussi. Votre ami aura beau devenir Chevalier, certains n'ont pas digéré le ton. »
« Le ton de Xël lui appartient. Je n'ai ni à le changer ni à m'en excuser. »
« Non. Mais vous pouvez prévoir ce qu'il implique. Si Ybelinor cherche un jour à lui nuire, il cherchera aussi qui lui est proche. »
Je posai mon verre. Maisonneuve ne disait jamais les choses directement. Il ouvrait des fenêtres et attendait que l'air entre. C'était son mode, et c'était efficace, même si je n'allais pas lui dire.
« Vous me conseillez prudemment de prendre mes distances. »
« Je vous dis de tenir compte du paysage. Ce n'est pas tout à fait la même chose. »
« Je tiendrai compte du paysage. »
Il parut satisfait. Se leva pour resservir, resta debout, appuyé contre le bord de son bureau, signe que la dernière chose à dire venait.
« Ces deux femmes. Blanche et… Ezra ? »
« Oui. »
« Qu'est-ce que vous comptez faire d'elles ? »
Question directe. Pas cruelle. Maisonneuve n'était pas cruel, il était pragmatique, et les deux se ressemblaient parfois suffisamment pour qu'on les confonde.
« Je ne sais pas encore. Elles ont besoin de temps. D'un endroit stable. Je ne peux pas les emmener à la Cour et je ne peux pas non plus les laisser dans la rue à se demander ce qu'elles font là. »
Il tambourina deux fois sur le bureau.
« J'ai peut-être de la place. Ici, ou ailleurs. Des gens de confiance, discrets, le temps que vous sachiez ce que vous voulez en faire. »
« Je vous en serais obligé. Mais c'est à moi de régler ça. Vous m'avez déjà suffisamment aidé. »
Il me lança ce regard de côté, l'œil un peu trop allumé.
« Vous savez, d'Arkasse… la dernière fois que je vous ai croisé au sortir de vos aventures avec une femme, elle était enceinte. Je me souviens encore de la tête que vous faisiez dans cet aynore. »
Je ne répondis pas.
« Et là vous m'en amenez deux. Je me demandais juste… est-ce qu'elles aussi porteront vos bâtards ? La maison va commencer à coûter cher. »
Je m'apprêtai à lui répondre que Freida et moi n'avions jamais… que l'enfant n'était pas… que cette insinuation était d'une inconvenance caractérisée pour un homme de son rang…
« Combien de fois vais-je devoir vous le dire ? Freida ne portait pas mon bâtard… »
Le mot était sorti tout seul. Et je l'entendis une fraction de seconde après avec toute son absurdité. Je venais de défendre l'honneur d'une femme qui n'était pas la mienne, alors que ce n'était qu'une boutade.
Maisonneuve ne dit rien. Il attendit, avec ce sourire retenu de l'homme qui a gagné et qui a la décence de ne pas trop le montrer. Et malgré moi, malgré la fatigue, malgré Nosveris, malgré tout ce que je n'avais pas dit ce soir, je ris. Un rire court, un peu rauque, qui me prit par surprise autant qu'il parut ravir mon hôte.
« C'est tout ce que je voulais, » dit-il en levant son verre. « Bonne nuit, d'Arkasse. »
Je me réveillai avant que la maison ne soit tout à fait debout. Il y avait quelque chose de légèrement désagréable à dormir dans un bon lit après des semaines à ne pas l'avoir fait. Le corps qui ne savait plus très bien comment se positionner, un demi-sommeil agité par rien de particulier. Je m'en accommodai.
Un domestique avait glissé sous la porte un mot de Maisonneuve, bref comme toujours lorsqu'il écrivait :
« J'ai pris la liberté. Voyez avec Renaud. — X.dM. »
Renaud était le tailleur de la maison, apparemment. Un homme petit et méticuleux qui me reçut dans une pièce du rez-de-chaussée avec l'expression de quelqu'un qu'on avait prévenu en urgence mais qui avait décidé d'être professionnel à défaut d'être heureux. Il me présenta ce qu'on avait pu rassembler en hâte : une chemise propre de belle étoffe, un pourpoint sombre bien coupé, des bottes cirées à m'y voir dedans, une cape sobre mais de qualité. Rien d'ostentatoire. Rien qui ne passe pas.
Maisonneuve savait exactement quelle image il voulait que je donne en arrivant à la Cour. Il y avait pensé avant même que je m'en soucie. C'était à la fois utile et légèrement agaçant, cette façon qu'il avait de prendre en charge les choses sans qu'on le lui demande, comme si ma personne était un de ses actifs à entretenir.
Je me laissai faire sans trop ronchonner. Le miroir m'offrit un homme présentable. Je passai quelques secondes à regarder ça. Ça faisait longtemps que j'avais pas été aussi civilisé. Le pourpoint était bien coupé. Le port restait le mien, la tête haute, les épaules larges, ce quelque chose dans la façon de tenir debout qu'on ne taillait pas sur mesure. Oui, là je faisais honneur à mon rang.
Je trouvai Blanche et Ezra dans la petite salle du matin où les domestiques avaient disposé du pain, du fromage et du fruit. Blanche était installée les deux coudes sur la table, une tasse entre les mains, dans une posture qui n'avait rien d'aristocratique et qui semblait lui convenir parfaitement. Ezra se tenait droite sur sa chaise avec la raideur de quelqu'un qui n'a pas encore décidé si l'endroit méritait qu'elle se détende. Elles levèrent toutes les deux les yeux en m'entendant entrer.
« Tiens. Tu t'es transformé en Maisonneuve pendant la nuit. »
« Bonjour à toi aussi, Blanche. »
« Où tu vas ? »
La question d'Ezra était directe, sans préambule. Elle n'avait pas détourné les yeux de moi depuis que j'étais entré, et cette façon qu'elle avait de poser les choses, sans détour, sans politesse inutile me rappelait qu'elle n'avait rien perdu de l'essentiel dans l'affaire. Sa mémoire, oui. Mais pas ça.
« Je dois voir ma souveraine. »
« Ta souveraine... »
Elle répéta les mots comme si elle en prenait le poids.
« Tu es au service de quelqu'un ? »
« Je suis Chevalier du Royaume de Kendra-Kâr. J'ai prêté serment à ses trois régents. Et oui, parmi eux se trouve quelqu'un dont l'avis m'importe plus que celui des deux autres. Elle doit être informée de mon retour avant que la rumeur ne la précède. »
« Trois régents. Pourquoi trois ? »
Voilà. Je m'y attendais, quelque part. Le pain était frais, la maison calme, et elles avaient dormi. Le moment était venu pour les questions qu'on reporte jusqu'à ce qu'on ait assez d'énergie pour les poser vraiment. Je pris une chaise et m'assis face à elles. Autant que ce soit dit clairement.
« Le chef de cette cité, le Roi, est mort. Il n'avait pas d'héritier direct et la question de sa succession n'est pas tranchée. Trois prétendants se disputent le pouvoir et personne n'est encore couronné. En attendant que l'un d'eux s'impose, ils gouvernent ensemble. Ce qui dans les faits signifie qu'ils se surveillent, se contrarient, et que le Royaume s'enlise. »
Blanche avait posé sa tasse.
« Et toi dans tout ça, tu sers qui vraiment ? »
« Mon serment dit les trois. Les faits disent autre chose. Il y en a une seule à qui j'ai une dette réelle. »
« Une femme. »
« La Princesse Satina. Sœur du défunt Roi. L'un des trois régents, et selon moi la seule qui mérite de gouverner ce pays. Ce n'est pas un avis que je partage à voix haute dans toutes les salles. »
« Et nous. Nous sommes quoi dans ce pays ? »
La question avait quelque chose d'une lame. Posée sans colère, sans détresse visible juste avec cette précision d'Ezra qui allait toujours droit à l'os. Blanche déposa sa tasse avec un léger claquement.
« On vient d'où, Ezak ? D'où est-ce qu'on vient vraiment ? »
Je les regardai toutes deux. C'était la question que j'avais redoutée pas parce qu'elle était difficile à entendre, mais parce que j'allais devoir parler d'un endroit qu'elles ne se rappelaient plus, avec des mots qui risquaient de toucher quelque chose qu'elles ne sauraient pas nommer. Je choisis l'honnêteté franche.
« Vous venez d'Ashaar. Un monde qui n'est pas le mien... et pas le vôtre non plus, à vrai dire, ou du moins pas au sens où l'on naît quelque part et qu'on y revient. Ashaar est un monde à part. On n'y a pas de liberté. Ils naissent adultes, sans souvenirs, sans enfance. Parqués dans des niveaux, surveillés par des créatures qui les traitent comme des expériences. Et ceux qui dévissent, ceux qui ne rentrent pas dans le moule, finissent dans les Bouges une prison souterraine dont on ne sort pas. Dans ce monde il n'y a qu'une seule issue, l'extinction... »
Je vis leurs épaules se contracter légèrement, toutes les deux, presque en même temps. Elles ne se souvenaient de rien mais tout ce que je venais de dire les accablait.
« Pour traverser d'Ashaar jusqu'ici, jusqu'à Yuimen, mon monde il y avait un prix. Pour vous deux, la mémoire. Votre histoire, votre nom d'origine, les gens que vous connaissiez, tout ce qui faisait le fil de ce que vous étiez. Votre corps est ici. Ce que vous aviez vécu est resté là-bas. »
« Tu savais que ça arriverait. »
Ce n'était pas une accusation franche. C'était pire une question qui se donnait l'apparence d'un constat.
« Je savais que ça arriverait, oui. Mais si je vous avais laissées là tu serais probablement en train de te faire torturer à l'heure actuelle. Tu étais entourée d'un groupe qui avait de la haine pour ce que tu représentais et une personne parmi elles connaissait ton identité. »
« Et pourquoi ne pas vouloir parler de ça à notre hôte hier soir? »
« La plupart des gens de mon monde ne sont pas au fait que d'autres existent. Je n'ai ni envie de passer pour fou, ni envie de faire de vous des bêtes de foire. Alors soyez discrètes sur la question. »
Ezra ne répondit pas immédiatement. Elle me regarda avec ces yeux qui ne laissaient rien passer, et je soutins ce regard sans broncher parce que c'était la seule chose honnête que je pouvais faire. Blanche, elle, regardait ses mains posées sur la table. Quelque chose dans son expression avait changé. Pas de la détresse, rien d'aussi lisible. Plutôt cette façon qu'ont les gens quand une information vient confirmer une forme de vide qu'ils avaient déjà senti sans pouvoir le nommer.
« Et notre cas. Tu en parleras quand même à ta souveraine ? »
« Oui. Il y a des choses que je tairai, des choses qui ne regardent que nous trois mais elle saura l'essentiel. Votre présence ici, à Kendra-Kâr, à mes côtés, je ne peux pas la cacher indéfiniment. Et je ne veux pas vous laisser dans les limbes sans statut, sans rien de solide sous les pieds. »
« Elle peut faire quoi pour nous ? »
« Je n'en sais rien. J'espère qu'elle pourra donner une identité à des gens qui n'en ont plus. Légitimer une présence. Faire en sorte qu'on ne vous pose pas de questions auxquelles vous ne pouvez pas répondre. Dans un Royaume en crise de succession où tout le monde surveille tout le monde, ce n'est pas rien. »
« Et si elle refuse ? »
« Elle ne refusera pas. »
« Tu en es sûr. »
« Oui. »
« Comment peux-tu l'être ? »
« Parceque j'ai une confiance absolue en elle et c'est la raison pour laquelle elle a ma fidélité. »
Ce n'était pas de l'arrogance, juste une certitude sur la nature de cette femme que j'admirais plus que je ne l'avouais à haute voix.
Ezra avait posé ses deux mains à plat sur la table.
« Tu vas nous abandonner ici. »
Ce n'était pas une question. C'était un constat, prononcé sans accusation, ce qui était presque pire.
« Non. »
« Tu t'en vas. »
« Je m'en vais pour une partie de la journée. C'est différent. »
« En quoi c'est différent ? »
Elle ne posait pas ça pour m'accabler. Elle posait ça parce qu'elle ne savait plus très bien comment fonctionnait la confiance, et que c'était en partie de ma faute. Pas directement, pas volontairement, mais quand même. J'avais fait un choix en Ashaar. Il fallait bien que quelqu'un en porte le poids.
Je la regardai sans détourner les yeux.
« Oui. C'est différent. Parce que je reviendrai avant la fin de la journée. Parce que vous êtes dans une maison où on ne vous fera aucun mal, chez des gens qui ont reçu des instructions claires à votre sujet. Et parce que je ne vous ai pas ramenées jusqu'ici pour vous planter au premier carrefour. »
Blanche reprit sa tasse.
« Il dit ça bien. »
« Comme tout ce qui sort de sa bouche. »
« Ce n'est pas un discours. C'est la situation telle qu'elle est. »
Ezra me regarda encore un moment. Puis elle hocha la tête, une seule fois, brève, comme si elle avait pris acte sans pour autant tout ratifier. C'était d'elle, je commençais à le comprendre. Elle n'accordait pas sa confiance, elle la prêtait. Et elle gardait les yeux ouverts pendant ce temps-là. Je trouvais ça, quelque part, tout à fait raisonnable.
« Mangez. Reposez-vous. La maison est grande et le personnel est discret. Évitez simplement de trop explorer. »
« Pourquoi ? Il y a des choses intéressantes à trouver ? »
Je me levai avec un soupire. Je la connaissais assez pour savoir qu'il ne fallait pas entrer dans toutes ses provocations.
« Bonne journée, Blanche. »
Je saisis ma cape au passage et je sortis avant qu'elle ait pu formuler une seconde question. Dehors, le matin était frais. Kendra-Kâr s'éveillait dans le bruit familier des pavés, des charrettes, des voix qui s'interpellent d'un côté de la rue à l'autre. J'avais oublié à quel point cette ville faisait du bruit en vivant. Après Nosveris, et Ashaar, c'était réconfortant.
Je remontai le col de ma cape et pris la direction du Palais.