Hindbær pénétra dans Henehar comme un loup blessé dans la tanière hivernale d’un ours, à petit pas, les crocs découverts et flairant l’air à la recherche du moindre danger. Et la ville ne manqua pas de lui annoncer la couleur : fumier qui fermente, eaux usées qui dégèlent, poissons pêchés qui retrouvent les étals au port, redevenu accessible avec la fonte des glaces… Le printemps ne sentait pas la rose à Henehar.
La chasseuse expira brusquement par le nez pour en expulser ces effluves malvenus. Il était encore temps de faire demi-tour ; tant pis pour ses munitions et autres achats qu’elle était venue faire… Elle avait survécu dix ans dans les collines et elle n’était pas sûre de tenir dix minutes dans cette pestilence urbaine. Mais, comme pour répondre à cette insulte informulée, les portes de Henehar se refermèrent derrière elle dans un grand bruit sec comme une mâchoire sur sa proie.
Prise au piège.
Hindbær regarda devant elle. Contrairement à ce que son nez indiquait, les rues – trop droites, trop entretenues – entachaient le sol par leur propreté contre-nature. Une cicatrice de briques de tourbes et de pavés gréseux, rayonnant depuis cette plaie purulente qu’était la place du printemps ! Dans cette contrée sauvage, l’urbanisme tiré au cordeau de la cité des mages était une souillure, les maisons de pierre et de bois autant de verrues sur cette terre jadis vierge. Et Hindbær cracha au sol son mépris pour ces humains qui s’étaient permis de rompre ainsi l’ordre des choses éternelles.
La grand-rue s'étirait devant elle, filant droite comme une flèche vers le cœur de cette bête malade et monstrueuse. (
Finissons-en). Hindbær avança, les doigts crispés sur son arc, les yeux balayant les enseignes de bois sculpté. (
Kraküs... Kraküs...) Elle offrait le nom au vent comme certains le font d’une prière à Rana, cherchant dans sa mémoire l’emplacement de la boutique. (
Près de la place du printemps, non ? À côté du vieux forgeron...) Mais dix ans, c’était trop long. Les souvenirs s’étaient effacés comme des traces de pas dans la neige.
Un mouvement sur sa droite la tira en sursaut de sa réflexion.
Un Asternia – pelage roux, petites cornes noires – déboula d’une contre-allée, queue dressée, museau frémissant. D’instinct, Hindbær dégaina son arc et encocha une flèche.
-
NON !
Un cri perçant fendit l’air. Elle se figea, le bras en suspens. Un gamin – huit ans, joues roses, manteau de fourrure trop grand pour lui – déboula à son tour, agitant les bras comme un moulin à vent.
-
C’est Ménos ! haleta-t-il, les yeux écarquillés.
Mon chat !
Hindbær cligna des yeux.
-
Ton chat ? remit-elle en cause en baissant son arc, lentement, désorientée.
Ma proie.
-
Non !
Le gamin s’approcha, tremblant mais décidé, et caressa l’Asternia, qui ronronna.
-
Tu vois, il est apprivoisé !
-
Appri-quoi ?
-
Il vit avec moi ! déclara fièrement l’enfant, un sourire rayonnant sous ses joues rosies par le froid.
Il dort dans mon lit !
Hindbær sentit une chaleur lui monter au visage – pas de la honte, non. De la colère.
-
Un prédateur, gronda-t-elle d’une voix lourde de reproches.
Tu le nourris ? Tu le protèges ?
-
Bien sûr, répliqua le gamin avec un haussement d’épaules, comme si c’était évident.
Il est mignon !
-
Mignon ?
Contre-nature, surtout. Elle regarda l’Asternia, ses épines mélangées à son pelage, ses yeux jaunes qui la fixaient, calmes. Le félin la narguait : il savait qu’il avait gagné la bataille.
-
C’est un tueur, comme moi, ajouta-t-elle comme pour détromper l’insolent animal.
-
T’es une chasseuse ?! s’exclama le gamin en sautillant, tout excité.
-
Oui.
-
T’as déjà tué un ours ?
-
Un.
-
Wow ! pétilla l’enfant, des étoiles dans les yeux.
T’es super !
-
Non.
Elle regarda ses mains, calleuses, la braise dans ses yeux éteinte comme un feu de camp au cœur de la nuit. La chasseuse se souvenait de cet hiver surnaturel… le plus rude depuis dix ans. Et elle eut une pensée pour l’ours abattu : pour sa graisse, sa viande et sa fourrure qui lui avaient permis de survivre.
-
Just’ vivante.
-
Pourquoi t’es venue ici ? passant du coq à l’âne sans s’arrêter sur l’humeur ombrageuse de son aïnée.
-
Kraküs.
-
Qui c’est ?
-
Marchand.
Elle soupira. Cette conversation trainait en longueur, et l’entrain du marmot était contagieuse. Et pas dans le bon sens du terme.
-
‘l a c’ qu’i’ m’ faut. Flèches. Soins. Tente, s’ouvrit-elle en dépit d’elle-même.
L’enfant cligna des yeux.
-
Kraküs ? répéta-t-il en se grattant sa tête.
Connais pas.
-
Tout l’ monde l’ connaît.
-
Non. Moi, je connais tout le monde ! se vanta l’enfant en gonflant le torse.
Et je connais pas Kraküs.
Hindbær serra les dents. C’était possible. C’était déjà une vieille branche quand elle était arrivée à Henehar, cette raclure de Kraküs.
-
Sûr ?
-
Ouais !
Il attrapa sa main, enthousiaste.
-
Mais je connais la boutique de Sigurd ! Elle a tout !
-
Sigurd ? demanda la chasseuse à voix haute, peu encline à aller chez un inconnu.
-
Ouais ! C’est la mère de Hölna et Hölna c’est mon amie.
Il l’entraînait déjà, tirant sur son bras comme un chien en laisse.
-
Elle est super ! Elle m’a donné un couteau !
-
Couteau ?
Elle le suivit, déséquilibrée par son enthousiasme autant que par l’idée d’armer un enfant…
-
T’as quoi ? Huit ans ?
-
Et alors ? rigola-t-il.
Je suis grand ! Et je veux être un chasseur, moi aussi.
(
Commence donc par ton Asternia…)
-
Elle te le dira, tout chasseur doit avoir son couteau ! C’est là !
Si brusque fut l’arrêt de la course sur le pavé glissant, Hindbær faillit renverser le chiot imprudent. Il pointait de sa moufle en peau de phoque une cabane construite de plein pied en rondin de bois. Le matériau lui évoqua les chalets de ces hameaux qui peuplaient les collines des alentours. Elle avait l’habitude de troquer avec ces avant-postes de la cité des mages. Ça lui inspira confiance.
-
Bon, bah… j’y vais moi.
Elle savait qu’elle était sensée dire quelque chose. Elle ne savait plus quoi, en revanche…
(
Mmh… il est déjà parti, le mioche)
La chasseuse poussa l’épaisse porte sans frapper et entra en courbant la nuque.
>> Suite : 03/09