Les Rues

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Yuimen
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Les Rues

Message par Yuimen » sam. 6 janv. 2018 11:23

Les rues de la cité

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Pohélis et ses rues agitées


Pohélis est connue pour ses esclaves, ses pierres précieuses et semi-précieuses. La richesse de certaines familles est connue jusqu'à Tahelta. Les maisons ont poussé sur l'ancienne cité Naine dans le roc, après sa prise par les humains, créant ainsi la ville actuelle. Les rues sont tortueuses et pavées, la foule dense.

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Huyïn
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Re: Les Rues

Message par Huyïn » mer. 6 nov. 2019 22:30

Prologue

-1-

Si l'on y réfléchit, une stratégie est en bien des points comparable à un morceau de musique. Elle peut être totalement improvisée à partir d'une poignée d'éléments disparates se trouvant à portée, imitée en reproduisant ce qui a déjà fait ses preuves, ou être savamment pensée par un esprit digne de ce nom avant d'être employée. La dernière possibilité prend du temps, évidemment, car il faut d'abord poser la partition histoire de donner un cadre contrôlé à son morceau, puis choisir les notes qui prendront part à la mélodie et les faire interagir intelligemment à leur petite échelle pour que, en toute fin de composition, la musique jouée se déroule harmonieusement. Comme conçue par son auteur.

Mais la petite humaine progressant à pas rapides dans la pénombre d'une soirée avancée ne se préoccupe pas de ces considérations. Une main rendue rigide par la crainte froisse sa robe au ton beige fané. Elle jette régulièrement un regard par-dessus son épaule, là où son autre main retient une chevelure châtain à moitié attachée. Entre deux souffles courts, elle maudit de façon audible ses deux frères. L'aîné, plus robuste qu'érudit et têtu comme pas deux, a claqué la porte de leur abri et disparu après une énième dispute avec le meneur du petit groupe de saltimbanques. Le cadet est allé, comme d'habitude après avoir vidé trop de choppes, provoquer des piliers de taverne. Son ébriété et un soupçon de poisse lui ont fait choisir comme opposant au bras de fer un impressionnant tas de muscles. La petite carrure du voltigeur n'a pas fait le poids dans le duel. Non seulement il a perdu, mais la défaite a été assez violente pour lui fracasser le poignet. Comme si cela n'avait pas suffi, en se relevant, il a trébuché. Il est est allé chuter sur une table proche, renversant la quinzaine de pintes de Jurenschauss tout juste gagnées aux dés par un groupe de marins en permission. Malgré l'intervention de Hasgörd, qui était malheureusement déjà occupé à calmer une rixe venant d'éclater de l'autre côté de la taverne, il n'est pas dit qu'il puisse reprendre ses acrobaties avant un bon moment. Ou même sortir de chez la guérisseuse sekteg décidée à lui faire boire quelque liquide à l'odeur et au coloris peu engageants.

Mais l'humaine n'y pense sans doute déjà plus, si elle l'a fait un jour. Elle allonge la foulée en se retournant une fois de plus. Elle est suivie. Elle le sait. Elle a beau se trémousser et se pavaner sous les yeux de ses congénères quand elle se tient entre quatre murs, elle est loin d'avoir la même arrogance dans une ruelle pourtant fréquentée. Elle maudit un nouveau nom entre ses dents et tourne abruptement après une masure, semblant retrouver un chemin familier. Se faufilant entre les badauds et les commères, elle manque de peu trébucher sur un duo de gobelins qui protestent vivement à son geste, avant que le grondement sourd d'un garzok mécontent les fasse se réfugier dans une demeure taillée dans le roc. Elle ne les remarque même pas, ses petits yeux rendus faussement plus grands par les artifices cosmétiques s'ouvrant aussi grands que sa bouche couverte d'une couleur voyante. La raison ? La vue d'une silhouette massive sortant d'un bâtiment où flotte une bannière arborant l'emblème de la cité. Un cri d'oiseau émerge de la petite femme qui se jette au cou de l'autre créature. Un grand mâle, chauve, trop élancé pour être un orc et trop verdâtre pour n'être qu'un humain.

Le long d'un mur, évité par les passants pressant le pas à proximité de lui, Huyïn observe ce qui se produit sans cligner des yeux. Le mâle massif empoigne la taille de l'humaine et l'écoute avant de scruter la ruelle d'où elle vient. D'autres silhouettes sortent, envoyées dans la direction indiquée par des ordres aboyés brièvement. Le woran demeure immobile longtemps, ne se décidant à retourner sur ses pas que quand le duo étudié s'engouffre dans une habitation plus bas dans la rue. Ce n'est pas trop tôt. C'est tout de même la cinquième fois que le Tigre tire les ficelles pour les faire se rencontrer, dont trois via ces traques grotesques à travers les rues sombres. Plus frustrantes que le gibier, ces bestioles bipèdes-là. Pourtant, vu les regards qu'ils se lançaient à la taverne à chaque représentation de la femelle, Huyïn aurait juré en terminer avec cet accord entre deux des notes de cette composition au moins une semaine plus tôt. Une étape retardée, mais finalement menée à son terme.

Sur le chemin du retour, le félin sombre passe sous une arche de pierre. Ses oreilles pointues lui permettent d'entendre un ricanement provenant d'au-dessus. Il n'y réagit pas. Ce n'est pas comme s'il était encore ce jeune tigreau d'autrefois ignorant comment les sans-fourrure pouvaient produire ce genre de sons, tout en étant incapables de gronder de contentement. D'autant plus que cette succession-ci de bruits ne lui est pas totalement étrangère.

Huyïn poursuit son chemin puis entre dans un abri également taillé dans le roc, s'arrêtant en entendant depuis l'entrée le ronflement aviné de son... Maître. Il se saisit de la planche de bois destinée à barrer la porte, la pose puis se rend à pas feutrés à proximité de la couche de l'homme. Il le scrute d'une paire d'yeux clairs reflétant la mèche encore incandescente de la bougie oubliée sur le meuble bas voisin. Emmitouflé dans ses couvertures, l'humain remue, sans doute gêné par le poids ou la chaleur de celles-ci contre son visage.

Est-ce que suffoquer un petit peu plus l'amènerait à se réveiller ou, au contraire, sombrerait-il dans un repos définitif ? Le woran demeure immobile, contemplant la faiblesse de cette créature qu'il connait depuis près de deux décennies maintenant. Ses griffes s'approchent de la gorge encerclée par un col étroitement fermé par un ruban et, après avoir suspendu leur mouvement, l'une d'entre elle y plonge sans hésitation. Le tissu crie dans la pénombre. Quelques battements de cœur plus tard, l'humain cesse lentement de gesticuler, se mettant à la place à ronfler paisiblement. Le Tigre dépose le ruban extirpé sur l'oreiller puis se détourne de l'endormi, rivant son regard plus loin, sur un objet par terre. Abandonné, comme un vulgaire accessoire... Ses pattes se referment par à-coup, ses griffes le démangeant d'y toucher secrètement encore une fois.

(Patience.)

Une discrète inspiration suffit. Il finit par quitter la pièce servant de chambre, prend place sur une des chaises à proximité du foyer rougeoyant et croise les bras. Un acte de rébellion dont le Maître ne saura jamais rien, aviné qu'il est pour le troisième jour consécutif. Il laisse son regard suivre la petite danse des flammèches dans l'âtre et se laisse peu à peu aller à piquer du nez, sans pour autant perdre sa posture assise impeccable.


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Huyïn
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Re: Les Rues

Message par Huyïn » mar. 3 nov. 2020 23:24

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-3-


Les pas vifs se font plus doux à mesure que leur propriétaire ralentit. Pas assez cependant au goût du Félin. Le tigreau humain doit avoir à faire et risque fort de ne pas prêter attention à ce qui se trame en bas. Huyïn fait alors appel à ce trait acquis chez les sans-fourrures. Il prend une décision et, délibérément, fait tinter la corde du luth la plus audible. Cela va à l'encontre de tout ce que son instinct de prédateur lui commande de faire. Se faire remarquer ? Absurde. Contre-productif. Et pourtant nécessaire.

Il attend, le regard tourné vers le toit à sa droite. Point positif, le son de marche rapide s'est arrêté. Point négatif, il ne semble pas vouloir se rapprocher. Le Tigre fait chanter son instrument une seconde fois. Là, la marche reprend dans sa direction. En une poignée d'instants, une silhouette masculine se penche au-dessus du bord du toit. Le visage neige à la crinière raide et noire se fend d'un sourire dévoilant une canine pointue en l'apercevant.

"Tiens tiens ! Ce s'rait pas le plus patient des chats du continent ?", lâche le jeune humain en s'asseyant vivement de profil au bord du surplomb, laissant pendre une jambe, croisant son autre cheville par-dessus et calant son poing contre sa pommette. "En balade ?"

Les yeux vert-grisé du félin se posent sur sa forme. Aucun changement notable après cette semaine sans le voir. Peut-être une tenue un peu plus propre, mais le tissu sombre n'aide pas à le savoir avec certitude. Attitude identique, mélange entre désinvolture, insouciance et méfiance. Malgré sa posture nonchalante, le Tigre peut lire une certaine tension dans ses épaules.

Huyïn ne faisant que le regarder fixement sans lui répondre, Arrluk se met à ricaner.

"Toujours aussi causant, hein ?", dit-il en balançant lentement sa jambe le long du mur, causant un bruit de raclement peu agréable. Il persiste de long moments, son regard vert foncé rivé à celui du Tigre. Puis, il finit par se donner une tape sur la cuisse. "Bon ! On cause on cause, et on n'voit pas le temps passer. On dirait pas, mais j'suis très occupé là. Si t'as fini, j'vais..."

Le Tigre roule la missive en une boule et la lance vers le tigreau humain qui la rattrape au vol d'une main. Il hausse l'un de ses courts sourcils sombre et déplie le papier. Il ne lui faut qu'une poignée de secondes pour en faire la lecture. Ce jeune être à l'apparence presque fragile sous certains angles mais capable de poignarder d'une quarantaine de coups un quidam l'ayant froissé est surprenamment capable de lire. Huyïn le devine en notant la façon dont son regard suit les lignes et ne saute pas d'un symbole à l'autre à travers la page.

Il émet un son de gorge et, après un moment de réflexion, il se laisse choir du toit, se ramassant sur lui-même à l'arrivée et agitant le papier froissé. Son sourire est parti, laissant place à une expression étrange. Les humains la qualifient de... Boudeuse ? Contrariée, en tous cas. Sa lèvre inférieure tatouée remonte un peu sur celle du haut et ses sourcils sont froncés.

"Si j'pige bien, tu sais où tu vas aller maint'nant, hein ?", dit-il en se grattant l'arrière du crâne de la main libre avant de soupirer si fort que sa tête bascule en arrière. "Y'a des domaines où t'avances vite."

Le tigreau humain reforme la boule de papier et la fait sauter dans sa paume à plusieurs reprises. Son autre main sous mitaine effleure le tatouage de sa joue. Le Tigre l'observe en silence, se demandant pourquoi Arrluk se montre aussi ouvert dans sa gestuelle. Il est littéralement en train de dire physiquement qu'il réfléchit et n'a que peu conscience de son environnement proche. Difficile d'accorder cela avec son habituelle indépendance et méfiance. Davantage de fatigue possiblement, ou une confiance déplacée envers le félin.

Soudainement, une succession de pas rapides fait écho dans la ruelle. Huyïn lance un regard par-dessus son épaule et pivote sur l'avant de son pied, quelques instants avant que la main du tigreau n'intercepte un poing fermé venant dans sa direction. Représailles immédiates. Arrluk lance un coup de poing fulgurant, frappant sans la moindre retenue un visage humain balafré. Son propriétaire tressaille mais ne recule pas, se contentant de se frotter la bouche puis de cracher en direction du woran. Il n'a pas le temps de prononcer un mot que Arrluk se place entre eux et lui assène un second coup, puis un troisième et ainsi de suite. Il les enchaine si vite que l'homme doit lever les deux bras et faire barrage avec pour protéger sa tête. Le jeune homme arme son bras et cogne une ultime fois contre la protection. Il recule d'un pas et fait craquer ses poings, frottant ses mitaines comme si elles avaient été souillées.

Lentement, celui qui a porté le coup abaisse ses avant-bras, dardant un regard noir non pas au tigreau humain, mais au félin se tenant en retrait, le luth sagement contre lui.

"Ce coup n'était pas pour toi.", lâche le balafré sans quitter le Tigre du regard.

"Mais c'est ma main qui a tout pris. Ne viens pas t'plaindre. T'as mérité ta correction. Et qu'est-ce que tu fiches ici ? Je t'avais dit de m'attendre à la planque, non ?", grimace le jeune homme.

"Éloigne-toi de cette créature."

Arrluk hausse un sourcil, se tournant vers Huyïn. Le Tigre fait mine d'ignorer la scène, frottant sa pommette contre l'instrument. Il reconnait cet énergumène, celui qui lui a donné un coup de poing devant l'âtre. Sauf qu'il ne lui fera pas l'honneur de le traiter différemment de la première fois. Il ne lui rend pas son regard et se met à jouer tranquillement de son instrument. Le woran tangue lentement d'une patte sur l'autre, ne tressaillant même pas quand le balafré fait mine de venir le cogner encore une fois. Il en est empêché par l'humain à peau de neige.

"Ne m'donne pas d'ordres...", persiffle le tigreau. "J'me fous de ce qu'il t'a fait ou pas. T'as d'plus gros chats à fouetter que celui-là."

La remarque semble faire mouche. L'homme reste tendu mais il préfère masser sa mâchoire que de retenter sa chance. Les yeux vert-gris du Tigre se posent sur une aspérité du mur face à lui, lui permettant de garder les deux humains dans son champ de vision. Ils discutent à voix basse, dardant des regards réguliers vers l'entrée de la ruelle. Leurs voix sont grandement masquées par les notes, mais aucun des deux ne semble vouloir faire cesser le son. Il entend cependant que la conversation tourne autour de la prochaine relève envoyée par Omyre pour garder la frontière Est. De relations du tigreau humain, aussi.

Les oreilles du Tigre se tournent brièvement vers eux au soudain silence de leur discussion. Il aperçoit alors sa missive entre les deux hommes, le tigreau pointant le nom de l'ancien boulet humain, la signature du quidam en robe et la destination. Le balafré claque de la langue, visiblement contrarié. Il proteste vigoureusement.

"Ses hommes cherchent un type grand et balafré qui se déplace seul. Ils n'penseront pas à ça.", commence Arrluk.

"Jamais !", proteste le balafré.

Un sourire dévoile les canines du tigreau. Une expression digne d'un prédateur ayant amené sa proie à l'endroit voulu.

"Qu'est-ce qui t'fait croire que t'as l'choix ?"

À son regard dans sa direction, le Tigre sait qu'une partie du plan le concerne. Il ferme les yeux, prenant son mal en patience. Qui sait si une opportunité de régler ses propres problèmes ne poindra pas au cours de cette partie d'échecs-ci ?


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