X.6 Quand le passé est récent. (suite)
X.6 Quand le passé est récent. (suite)
Le jeune homme me regarde avec un air un peu incrédule, jusqu’à ce qu’une étincelle dans ses yeux jaillisse et qu’il m’apprenne qu’il ne s’agit pas d’une inculcation, mais d’une incrustation. Hélas, à mon grand désarroi, le jeune homme n’est pas en mesure de faire cette tâche assez particulière. Il s’en va chercher son maître, non sans m’informer de la rémunération pécuniaire de ma demande.
(Ho bon sang. Non seulement je vais devoir rogner sur mes potions, mais je vais devoir faire avec le maître des lieux.)
L’apprenti arrive avec son maître, quelques instants plus tard et je le reconnais de suite. La cinquantaine, le bouc bien entretenu, taillé pour former une cascade de poils soyeuse, typique de la région. Faisant mine de prendre un air sérieux, je place ma main devant de visage et camoufle mes yeux derrière mes cheveux un peu longs. Élégamment vêtu d’un tissu de qualité à peine froissé, il arbore sur sa tunique un intrigant symbole d’un dragon d’or et d’argent volant dans un ciel ocre.
(Ha ! Je l’ai déjà croisé le dragon d’or. Plutôt sympas, mais au nom imprononçable.)
Il ne remarque pas ma petite mise en scène et s’intéresse davantage aux runes et à la demande relayée par son jeune apprenti. En souriant et examinant également les épaulettes, il m’explique qu’une telle tâche est aléatoire et l’effet peut être capricieux. En revanche, si j’accepte de payer le double de la somme, il peut prendre un temps plus conséquent pour réaliser non pas une incrustation, mais une œuvre minutieuse et s’assurer que l’effet ne me soit pas désagréable.
(Le double ? Cela fait tout de même cinq cents yus, ce n’est pas rien. C’est l’équivalent de deux énormes potions de soin et d’une grande si je ne me trompe. Bon, il me restera suffisamment pour m’en procurer et je pourrais toujours trouver un petit travail en cas de besoin.)
« Enten… » Fais-je de ma voix naturelle, avant de me racler la gorge et de prendre un ton plus grave.
« Entendu. Je suis en mesure de vous payer le nécessaire, alors prenez le temps qu’il vous faudra ! »
S’inclinant respectueusement, singé par son apprenti, il propose que celui-ci l’accompagne, l’incrustation étant une tâche particulièrement formatrice. Acceptant sa demande, il me propose d’aller visiter un musée d’ici l’achèvement de leur travail. Je m’incline, autant pour les remercier que pour dissimuler mon visage. Je me dirige vers l’espace des objets anciens, tandis qu’ils œuvrent à l’arrière de la boutique. J’ai le loisir d’y voir des jarres aux illustrations aussi magnifiques qu’anciennes, altérées par le temps. Des kokeshi, des poupées de bois, bon nombre d’instruments de musique, des statuettes représentant des animaux ou des esprits protecteurs et comme beaucoup d’établissements, l’armure d’un célèbre aïeul.
Une fois ma visite terminée, je retourne en boutique pour regarder ce qui pourrait m’intéresser. Je prévois de prendre des potions de soins, mais je m’attarde quelques instants sur un shoge, un grappin à l’allure particulière, proche d’une arme. Des lames, j’en ai déjà et pas de la pacotille. En revanche si je dispose déjà d’un grappin, la présence d’un deuxième pourrait être utile lorsque j’emploie mes deux fouets à la fois. Maximisant mon ascension.
Les deux hommes arrivent enfin, un changement d’attitude notable me fait oublier de couvrir mon visage : ils sont fatigués, particulièrement fatigués. Le travail qu’ils ont accompli l’un et l’autre semble particulièrement éprouvant. Ils m’apportent ma protection et au centre de chacune des épaulettes, l’inscription des runes formant un cercle, brille. Le maître espère que le résultat sera à la hauteur de mes espérances, en tout cas, il prétend que l’effet est unique, une altération qu’il n’a jamais eu l’occasion de voir.
Intrigué par cela, je les enfile sans demander mon reste et une fois en place, je sens un étrange phénomène magique. Une sorte d’énergie parcourt mes bras et entre en résonnance avec les fouets à l’intérieur. Comme s’ils désiraient sortir, fouettant l’air vivacité. Me connaissant, je ne vais pas attendre longtemps avant d’en comprendre la raison.
L’apprenti est aussi fatigué que son maître. Il a sûrement participé à l’incrustation dans le but de parfaire son apprentissage. Son mentor a dû user de plus de force pour former le jeune homme en plus d'achever ma demande. Je le remercie donc, avant de finir avec mes commandes.
« Merci pour votre travail, je sens… une étrange énergie qui parcoure mon corps. Avant de partir et de vous laisser le repos mérité, pourrais-je vous prendre quelques potions ? Deux énormes, trois grandes, ainsi que l’un de vos shoges ? » Dis-je en pointant du doigt le dernier objet en question avant de sortir ma gourde pour les potions de soins les plus importantes.