Les Terres Cultivées autour de Kendra Kâr
- Ezak
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- Enregistré le : mar. 22 déc. 2020 06:18
Re: Les Terres Cultivées autour de Kendra Kâr
Le sceptre vibra sous ma paume , une vibration sourde et profonde, comme si l'objet savait ce qu'il me coûtait de l'utiliser. Puis le monde se déchira. Quand la lumière cessa de m'aveugler, je m'écroulai sur un sol dur. De la pierre. Du granit, un chemin pavé comme on en trouve aux abords de Kendra-Kâr. Mes doigts s'agrippèrent à la poussière et mon souffle revint par saccades, les poumons en feu. Je luttai contre la nausée qui me soulevait l'estomac.
Les voyages inter-mondes. Toujours ce même supplice. Je m'étais juré de ne plus jamais en faire après mes mésaventure d'Aliaénon. Et me voilà de nouveau à mordre le sol comme un ivrogne à la sortie d'une taverne.
Je me redressai. Elles étaient là. Deux silhouettes allongées à quelques mètres, immobiles dans la poussière du chemin. Je m'approchai en apnée, les jambes moins solides qu'elles n'auraient dû l'être. Est-ce que ça avait marché ? Est-ce qu'elles étaient...
Ezra d'abord. Elle ne portait plus son armure banalisée ces haillons grossiers étaient ce qu'il restait de ses habits des Bouges. Ses cheveux tombaient en mèches sales sur son visage. Ses mains, qu'elle avait si souvent posées sur la garde de son épée avec cette autorité naturelle qui faisait courber l'échine à ses subordonnés, étaient ouvertes, inertes, paumes vers le ciel, comme une capitulation.
Blanche était à deux pas d'elle. Elle aussi en loques, à peine reconnaissable. Sa peau pâle était couverte de traces de poussière et de sang séché. Je ne savais pas ce qui s'était passé sur Ashaar alors que nous étions avec l'administrateur... et je ne le saurais probablement jamais. La magicienne semblait si petite ainsi, si fragile dans la lumière kendrane. Cette femme qui avait terrorisé les Hordes et coupé les queues des hommes comme on cueille des fleurs.
(Elle aurait détesté que je la voie comme ça.)
Je m'agenouillai entre elles.
« Ezra. Blanche. Réveillez-vous. »
Rien. Pas un tressaillement. Je posai une main sur l'épaule d'Ezra, la secouai doucement. « Réveillez-vous, bon sang. »
Son visage se crispa. Un grognement sourd s'échappa de ses lèvres, puis ses yeux s'ouvrirent et je reculai instinctivement. Ce n'était pas le regard d'Ezra Beaufort que je voyais. Pas cette lueur acérée, cette autorité froide qui avait tenu en respect ses hommes du G.I.G.N dans coursives des Voies Basses. C'était un regard vide, hagard, celui d'un animal pris au piège qui ne reconnaît pas le bruit de sa propre respiration.
« Où... » Sa voix était rauque, presque inaudible. « Où suis-je ? »
Elle se redressa d'un mouvement brusque, ses mains cherchant autour d'elle — son épée, instinctivement, le réflexe du soldat avant même la pensée. Ne trouvant rien, elle se releva d'un bond, les poings serrés, le corps tendu comme une arbalète armée.
« Restez où vous êtes ! » cria-t-elle en reculant.
Derrière elle, Blanche bougea. Un gémissement, puis ses paupières s'ouvrirent. Ses yeux sombres me fixèrent sans la moindre trace de reconnaissance ces yeux qui m'avaient jaugé avec tant d'ironie dans les couloirs des Bouges, qui avaient vu en moi un jouet.
« Qui... » murmura-t-elle. « Qui êtes-vous ? »
Je levai les mains, paumes ouvertes, comme on apaise un animal blessé.
« Je m'appelle Ezak d'Arkasse. » Je m'efforçai de garder la voix calme et posée. « Nous nous connaissons. Nous étions...alliés. Je vous ai ramenées ici — chez moi. »
Chez moi. Le mot sonnait faux dans ma gorge. Qu'est-ce que Kendra-Kâr allait bien pouvoir leur être ?
Ezra ne desserra pas les poings. « Chez vous. » Elle répéta le mot comme si elle le retournait entre ses dents pour en tester la solidité. Sa voix tremblait légèrement et ce tremblement-là, venant d'elle, me fit l'effet d'un coup au sternum. « Je ne vous connais pas. Je ne sais pas où je suis. Je ne... » Sa voix se brisa net. « Je ne me souviens de rien. »
Je savais que ça arriverait. Je le savais depuis qu'il avait expliqué le prix du passage. Je l'avais choisi quand même.
Blanche, elle, s'était mise à rire. Un rire sans joie, presque mécanique, qui semblait lui échapper malgré elle.
« Rien. » Elle se redressa lentement, ses loques glissant sur ses épaules dénudées sans qu'elle parût s'en soucier. « Moi non plus. Même pas mon nom. »
« Tu t'appelles Blanche. Blanche la Noire. »
Elle cligna des yeux. « Blanche la Noire. C'est ridicule. »
Un sourire me tirailla les lèvres malgré moi.
« Au moins, ton avis là-dessus n'a pas changé. »
Ezra me fixa un long moment avec ce regard scrutateur, cette façon de chercher la faille chez l'interlocuteur avant d'accorder quoi que ce soit. Je la vis sur le point de poser la question, puis ravaler sa fierté dans le silence. Alors je l'en délivrai.
« Ezra Beaufort. »
Je fis un pas vers elles. Ezra recula aussitôt, pivotant pour se placer entre Blanche et moi, les bras légèrement écartés.
« N'approchez pas. »
(Fascinant. Même sans mémoire, elle protège quelqu'un qu'elle vient de rencontrer. Le corps se souvient. Et elle se place entre moi et Blanche. Elles qui se détestaient là-bas. Qui s'étaient à peine parlé sans que les couteaux ne sortent. Le monde était décidément impossible à comprendre.)
Je m'arrêtai.
« Je ne vous veux aucun mal. »
« Vous dites ça. » La voix de Blanche depuis l'ombre d'Ezra était calme, presque détachée — mais ses yeux disaient autre chose. De la peur. Une peur ancienne, viscérale, qui n'avait pas besoin de mémoire pour exister. « Mais vous portez des armes. Une armure. Et nous, nous n'avons rien. »
Je les envoyai à leurs pieds — mon sabre elfique et ma masse d'armes, dans un claquement sourd contre le pavé.
« Prenez-les. Comme ça vous pouvez vous défendre si l'envie vous en prend. »
Elles hésitèrent. Une seconde, deux. Puis Ezra se baissa et ramassa le sabre. Blanche prit la masse avec cette prudence méticuleuse. Je notai que Ezra avait instinctivement pris ce qui correspondait à ce qu'elle était. Ezra et la lame... Son corps a une telle mémoire de ses années martiales. C'est impréssionnant et fascinant à la fois.
Blanche rompit le silence la première. « Pourquoi nous aurions été alliées ? Pourquoi nous avoir emmenées ici ? »
(Comment leur expliquer ? Comment condenser ce labyrinthe; les Bouges, le pacte, Eryn, la SOMA, le choix que j'avais fait pendant que les autres débattaient encore. Comment dire tout ça quelques phrases qui tiennent debout ?)
« Parce que nous avions des intérêts communs. » Je marquai une pause. « Et parce que je ne laisse personne derrière moi. »
Ezra secoua la tête. « Vous nous connaissiez ? »
« Oui. »
« Alors dites-moi qui je suis. » Sa voix s'était faite plus dure, presque provocante de ce réflexe d'attaque quand on ne sait pas comment se défendre autrement. « Ce que j'ai fait pour qu'un inconnu se donne cette peine. »
Je soutins son regard. « Vous étiez capitaine. D'un ordre armé qui faisait régner la loi dans une ville que vous ne pouviez pas quitter. Vous commandiez des soldats d'élite. Vous étiez loyale, courageuse, avec un sens du devoir qui frisait l'obstination. En cela on se ressemble. » Je laissai passer un instant. « Et vous êtes allée contre votre hiérarchie plus d'une fois pour aider un étranger perdu qui n'avait rien à vous offrir en retour. Cet étranger, c'était moi. »
Elle resta silencieuse. Son visage était indéchiffrable et cette indéchiffrabilité-là, au moins, lui ressemblait parfaitement.
« Capitaine. » Elle goûta le mot comme on teste la solidité d'une marche dans le noir. « Je ne me souviens de rien. »
« Je sais. »
« Alors comment puis-je savoir que c'est vrai ? »
« Vous ne pouvez pas. » J'avouai cela à voix basse, sans chercher à l'enrober. « Pas encore. »
Blanche avait contourné Ezra. Elle vint se planter devant moi, si proche que je voyais les cernes sous ses yeux ces marques que la pénombre des Bouges m'avait toujours cachées. Elle me regarda avec cette intensité tranquille qui lui appartenait, cette façon d'évaluer les gens comme on calcule la résistance d'un mur avant de décider s'il vaut la peine d'être abattu.
« Et moi ? »
Je pris une respiration. « Vous étiez une magicienne. La plus puissante que j'aie jamais rencontrée. Vous pouviez vous téléporter, changer d'apparence, plier la réalité entre vos doigts. »
(Ce que je ne lui dis pas : qu'elle était entrée dans les Bouges pour s'être défendue contre quelqu'un des Voies Hautes. Que l'oubli était peut-être une miséricorde. Je n'avais pas à décider ça pour elle.)
Elle ferma les yeux une seconde, concentrée, cherchant quelque chose que ses mains ne trouvèrent pas. Quand elle les rouvrit, il y avait quelque chose de nouveau dans son regard. Non pas de la faiblesse. Quelque chose de plus dangereux que ça. De la peur.
« Pourquoi je ne me souviens pas ? Pourquoi je ne sais pas qui je suis ? »
« C'était le prix du passage. » Je choisis mes mots avec soin. « Pour sortir de chez vous, il fallait tout laisser derrière vous. Tout ce que vous aviez été. Tout ce que vous aviez vécu. »
« Alors vous nous avez condamnées. » Le ton acéré, accusateur. « Vous nous avez arrachées à notre monde, effacé nos mémoires, et maintenant vous voulez qu'on vous fasse confiance ? »
« Je vous ai sauvées. »
« Sauvées. » Le mot sortit comme un crachat. « Je ne sais même pas qui je suis. Je ne sais pas où je suis. Je ne sais pas si ce que vous dites est seulement vrai. » Sa voix se brisa, et cette fissure-là me coûta plus que je ne l'aurais voulu. « Comment vous prouvez ça ? »
Je la regardai droit dans les yeux. « Votre corps se souvient, lui. Vous vous êtes levée comme une soldate. Vous avez cherché votre arme avant même de savoir où vous étiez. Vous vous êtes placée devant Blanche pour la protéger — devant une femme que vous connaissiez depuis trente secondes. »
Elle se figea.
« Le corps se souvient. » Elle répéta cela doucement, comme si les mots prenaient un sens en les disant.
« Oui. Le reste viendra peut-être. Ou pas. Mais vous êtes ici. Vous êtes vivantes. Et personne ne vous surveillera plus jamais de là-haut. »
Blanche s'était approchée d'une flaque d'eau, là où la pluie récente s'était logée das un creux dans le pavé. Elle se regarda dedans, ses doigts effleurant son visage sale, ses cheveux emmêlés, ses vêtements en lambeaux.
« Je suis à moitié nue. » Une voix étrangement calme. « Je suis à moitié nue et je ne me souviens de rien. »
La situation était d'une absurdité totale. Et pourtant c'était réel. C'était fait. Je détournai le regard. Je sortis de mon paquetage la cape en fourrure — celle que j'avais achetée pour les nuits de Nosveris — et la lui tendis sans un mot. Elle la prit, hésita, puis s'en enveloppa. Beaucoup trop grande pour elle, mais elle la serra contre elle comme une cuirasse.
« Et pour moi ? » La voix d'Ezra. Plus acérée en surface, moins hostile en dessous.
Je défis ma cape de voyage sombre et la lui lançai. Elle l'attrapa au vol sans un mot et la passa sur ses épaules d'un geste précis, économique, celui de quelqu'un habitué à s'équiper vite.
(Oui. Le corps se souvient.)
« Bien. Il faut bouger. Kendra-Kâr est à quelques heures de marche et je n'ai aucune envie d'être dehors à la nuit tombée. »
Ezra ne bougea pas. « Pourquoi on vous suivrait ? »
« Parce que je suis le seul ici qui sait où on va. Le seul qui peut vous trouver un toit et de la nourriture. Et parce que, même si vous ne vous en souvenez pas, vous m'avez déjà fait confiance une fois. »
Elle me fixa longuement, cherchant sur mon visage la faille, le mensonge. Je la laissai chercher.
« Une fois, ça ne veut pas dire deux. »
« Non. Mais ça veut dire que c'est possible. »
Derrière elle, Blanche avait noué la fourrure autour de ses hanches, découvrant ses épaules sans que cela ne parût lui poser le moindre problème. Elle se tenait droite, presque fière. Et dans ses yeux sombres, pour la première fois depuis son réveil, il y avait quelque chose — cette lueur qui m'avait exaspéré et fasciné à parts égales dans les couloirs des Bouges.
« Il a raison. » dit-elle. « On est nues, on est perdues, on ne connaît rien de cet endroit. Autant suivre celui qui a l'air de savoir où il va. »
Ezra se tourna vers elle, surprise. « Tu lui fais confiance ? »
Blanche haussa les épaules. « Je ne me souviens même pas de mon nom... Alors faire confiance à un inconnu... pourquoi pas. Ça ne peut pas être pire que de rester là. »
C'était tellement elle. Cette façon de transformer l'incertitude en provocation, le désespoir en ironie. La mémoire avait disparu. La personne, elle, était toujours là. Je ne savais pas si c'était une bonne nouvelle.
Ezra hésita encore. Je la vis peser, calculer, faire ce que font les soldats quand la situation les dépasse et qu'il n'y a plus que l'instinct à consulter. Puis, lentement, ses épaules se relâchèrent.
« Je vous suis. » Un temps. « Mais au premier signe de danger...»
« Vous serez libre de partir. »
Elle hocha la tête. C'était tout ce qu'elle demandait.
Les premières longues minutesfurent silencieuses et tendues. Je marchais devant, elles à quelques pas. Chaque fois que je me retournais, je trouvais Ezra les yeux fixés sur moi. Pas hostiles, mais jamais relâchés non plus. Le regard d'une femme qui ne sait pas encore si elle fait une erreur. Blanche, elle, regardait partout : le ciel, les arbres, les oiseaux, la lumière qui traversait les nuages. Elle s'émerveillait de tout, en silence, comme si elle craignait de briser quelque chose en nommant les choses trop tôt.
Ce fut elle qui rompit le silence.
« C'est quoi, cette chose ? » Elle pointait le ciel.
« Le soleil. »
« Le soleil. » Elle répéta cela lentement, comme on soupèse un mot étranger.
« Il est... chaud. »
« Oui. » Je marquai un temps. « Chez toi, il n'y en avait pas. Vous viviez sous terre. Pas de ciel, pas d'arbres — » je désignai un chêne au bord du chemin — « pas d'animaux non plus. » Une marmotte traversa le chemin à une dizaine de mètres, et Blanche s'arrêta net pour la regarder passer.
Elle resta un long moment immobile. Puis, d'une voix imperceptiblement plus douce : « C'est pour ça qu'on est sorties, alors ? Pour voir le soleil et les animaux ? »
Je faillis rire. Vraiment.
« En quelque sorte. »
Ezra grogna dans mon dos. « Vous parlez comme si on avait choisi de partir. »
Je me retournai. « Vous n'avez pas choisi. C'est moi qui ai choisi pour vous. »
« Et vous trouvez ça normal ? »
« Non. Mais c'était ça ou vous laisser là-bas. » Une pause. « Et je ne laisse personne derrière moi. »
Ce que je n'ajoutai pas : qu'Ezra était condamnée par la SOMA dès l'instant où Eryn l'avait reconnue. Que Blanche avait été déposée aux Bouges pour une seule nuit de justice légitime et y avait pourri pendant des décennies. Que "laisser derrière moi" aurait signifié les abandonner à deux éternités différentes de souffrance. Je n'ajoutai rien de tout ça. Le moment n'était pas venu.
« Où nous vivions, c'était si horrible que ça ? » reprit Blanche.
« Oui. » Je choisis l'honnêteté franche. « Ashaar n'est pas un monde comme les autres. Les habitants y sont immortels, mais au prix de leur liberté. Ils naissent adultes, sans souvenirs, sans enfance. Parqués dans des niveaux, surveillés par des créatures qui les traitent comme des expériences. Et ceux qui désobéissent, ceux qui ne rentrent pas dans le moule, finissent dans les Bouges, une prison souterraine dont on ne sort pas. »
(Je vis Ezra et Blanche se raidir légèrement. Elles ne se souvenaient de rien. Mais quelque chose dans ce mot — Bouges — avait touché quelque chose.)
« Vous, Blanche, vous y étiez depuis des décennies. Pour vous être défendue contre quelqu'un qui voulait vous faire du mal. »
Son visage se ferma. « Du mal. »
« Oui. » Juste ça.
« Et moi ? » Ezra, les yeux droit devant elle, la voix plate et volontaire.
« Vous étiez capitaine du Soleil Noir, l'ordre qui gardait les Bouges. Mais vous aviez des doutes. Vous vous demandiez si ce que vous faisiez était juste. C'est pour ça, en partie, que vous avez fini par choisir de me suivre. Vous étiez pleine de questions auxquelles votre monde refusait de donner des réponses. »
Silence.
Blanche fut la première à reprendre. « Vous n'avez toujours pas répondu. Pourquoi j'aurais accepté de vous suivre ? De m'allier à vous ? »
« Parce qu'on avait un pacte. Vous m'aidiez à rentrer chez moi. Moi, je vous aidais à détruire l'habitat de ceux qui étaient responsable de votre sort. »
« Détruire. Moi ? » Un rire bref, qui sonnait faux.
« Vous aviez une rage contre votre monde. Une rage que j'ai comprise. Et respectée. »
Le rire s'éteignit. « Une rage. » Elle répéta cela doucement, comme si elle sondait un endroit vide en elle.
« Je ne sens rien. »
Elle haussa les épaules et s'éloigna de quelques pas. « Peut-être. »
Ezra ne dit rien pendant tout cet échange. Elle marchait à mes côtés, les yeux à mi-distance, quelque part entre le chemin et ses propres pensées. Elle avait toujours été plus difficile à lire que Blanche. Plus fermée, plus économe de ce qu'elle laissait voir. Dans son état actuel, c'était pire encore.
« Vous ne dites rien ? »
« Je réfléchis. »
« À quoi ? »
Elle laissa passer trois pas avant de répondre. « À ce que vous avez dit. Sur le fait que je doutais. »
« C'était vrai. »
« Peut-être. » Elle tourna la tête vers moi, et pour la première fois, son regard n'était plus hostile. Juste interrogateur. Vulnérable, presque, et cela lui allait si peu qu'elle semblait vouloir le reprendre aussitôt. « Alors pourquoi je ne suis pas partie plus tôt ? Si je trouvais ça injuste, pourquoi je suis restée ? »
Bonne question. La question qu'elle n'aurait jamais posée là-bas, dans les couloirs de l'Entresol. Elle me la posait maintenant parce qu'elle n'avait plus rien à défendre.
« Parce que le doute, ce n'est pas une certitude. Parce que servir, même un système qu'on remet en question, c'est plus simple que de repartir de zéro. Parce qu'on peut croire faire le bien en faisant le mal, aussi longtemps qu'on ne tire pas le fil jusqu'au bout. Et parce que rien n'est simple. Ce sont justes des point de vues et dépendamment d'où on regarde, ils se valent tous...»
Elle hocha la tête lentement, comme si elle pesait chaque mot.
« Et maintenant ? »
« Maintenant, vous êtes libre. »
« Libre de quoi ? Je ne sais même pas qui je suis. »
« Vous allez le réapprendre. »
« Et si ce que j'apprends me déplaît ? »
Je m'arrêtai. Elle s'arrêta aussi. Je plongeai mon regard dans le sien, ce regard qui avait commandé des hommes dans le noir, qui avait résisté à l'Entresol et aux Bouges sans jamais vraiment plier.
« Alors vous changerez. C'est ça, la liberté : pas de rester ce qu'on est, mais de choisir ce qu'on veut devenir. J'ai passé beaucoup d'années à être quelqu'un que je n'avais pas choisi d'être. Je préfère la personne que je suis aujourd'hui. »
Ce que je ne précisai pas : que ce n'était pas encore acquis. Que je travaillais encore dessus. Elle me regarda un long moment, puis détourna les yeux vers l'horizon.
« Vous parlez avec beaucoup trop d'assurance. »
« C'est un compliment ? »
« J'en sais rien. »
...
Le soleil était déjà haut quand les premiers contreforts de Kendra-Kâr apparurent. De loin, la ville étincelait, ses murs blancs nets comme une promesse. Je me rappelai la première fois que j'avais vu cette vue j'étais un jeune homme arrogant qui croyait que le monde lui devait quelque chose. Comme j'avais changé... un peu.
« C'est là ? » dit Blanche.
« Oui. Kendra-Kâr. La Cité Blanche. »
« C'est grand. »
Ezra, elle, scrutait les remparts avec l'œil d'un officier qui évalue les défenses automatiquement, sans y penser. « Il y a des gardes. »
« C'est une ville fortifiée. »
« Ils nous laisseront entrer ? »
Deux femmes en haillons, sans papiers, sans passé que je puisse prouver. Sous d'autres circonstances, non.
« Laissez-moi parler. »
Le sergent à la barbe grise me reconnut avant même que j'arrive au portail.
« Ser d'Arkasse ! Bienvenue chez vous, ser ! »
Je saluai d'un signe de tête. « J'ai besoin d'entrer. Avec ma compagnie. »
Il regarda les deux femmes derrière moi. Ses sourcils montèrent d'un cran. [ « Vôtre... compagnie, ser ? »
« Des amies, » précisai-je. « Elles ont besoin de vêtements et d'un toit. Elles seront sous ma responsabilité. »
Un silence. Puis il haussa les épaules avec cette sagesse pratique des gens qui ont appris à ne pas poser trop de questions aux nobles. «Si vous vous portez garant, ser... »
« Je me porte garant. »
Il fit signe aux gardes de s'écarter, et nous pénétrâmes dans la ville.
Les voyages inter-mondes. Toujours ce même supplice. Je m'étais juré de ne plus jamais en faire après mes mésaventure d'Aliaénon. Et me voilà de nouveau à mordre le sol comme un ivrogne à la sortie d'une taverne.
Je me redressai. Elles étaient là. Deux silhouettes allongées à quelques mètres, immobiles dans la poussière du chemin. Je m'approchai en apnée, les jambes moins solides qu'elles n'auraient dû l'être. Est-ce que ça avait marché ? Est-ce qu'elles étaient...
Ezra d'abord. Elle ne portait plus son armure banalisée ces haillons grossiers étaient ce qu'il restait de ses habits des Bouges. Ses cheveux tombaient en mèches sales sur son visage. Ses mains, qu'elle avait si souvent posées sur la garde de son épée avec cette autorité naturelle qui faisait courber l'échine à ses subordonnés, étaient ouvertes, inertes, paumes vers le ciel, comme une capitulation.
Blanche était à deux pas d'elle. Elle aussi en loques, à peine reconnaissable. Sa peau pâle était couverte de traces de poussière et de sang séché. Je ne savais pas ce qui s'était passé sur Ashaar alors que nous étions avec l'administrateur... et je ne le saurais probablement jamais. La magicienne semblait si petite ainsi, si fragile dans la lumière kendrane. Cette femme qui avait terrorisé les Hordes et coupé les queues des hommes comme on cueille des fleurs.
(Elle aurait détesté que je la voie comme ça.)
Je m'agenouillai entre elles.
« Ezra. Blanche. Réveillez-vous. »
Rien. Pas un tressaillement. Je posai une main sur l'épaule d'Ezra, la secouai doucement. « Réveillez-vous, bon sang. »
Son visage se crispa. Un grognement sourd s'échappa de ses lèvres, puis ses yeux s'ouvrirent et je reculai instinctivement. Ce n'était pas le regard d'Ezra Beaufort que je voyais. Pas cette lueur acérée, cette autorité froide qui avait tenu en respect ses hommes du G.I.G.N dans coursives des Voies Basses. C'était un regard vide, hagard, celui d'un animal pris au piège qui ne reconnaît pas le bruit de sa propre respiration.
« Où... » Sa voix était rauque, presque inaudible. « Où suis-je ? »
Elle se redressa d'un mouvement brusque, ses mains cherchant autour d'elle — son épée, instinctivement, le réflexe du soldat avant même la pensée. Ne trouvant rien, elle se releva d'un bond, les poings serrés, le corps tendu comme une arbalète armée.
« Restez où vous êtes ! » cria-t-elle en reculant.
Derrière elle, Blanche bougea. Un gémissement, puis ses paupières s'ouvrirent. Ses yeux sombres me fixèrent sans la moindre trace de reconnaissance ces yeux qui m'avaient jaugé avec tant d'ironie dans les couloirs des Bouges, qui avaient vu en moi un jouet.
« Qui... » murmura-t-elle. « Qui êtes-vous ? »
Je levai les mains, paumes ouvertes, comme on apaise un animal blessé.
« Je m'appelle Ezak d'Arkasse. » Je m'efforçai de garder la voix calme et posée. « Nous nous connaissons. Nous étions...alliés. Je vous ai ramenées ici — chez moi. »
Chez moi. Le mot sonnait faux dans ma gorge. Qu'est-ce que Kendra-Kâr allait bien pouvoir leur être ?
Ezra ne desserra pas les poings. « Chez vous. » Elle répéta le mot comme si elle le retournait entre ses dents pour en tester la solidité. Sa voix tremblait légèrement et ce tremblement-là, venant d'elle, me fit l'effet d'un coup au sternum. « Je ne vous connais pas. Je ne sais pas où je suis. Je ne... » Sa voix se brisa net. « Je ne me souviens de rien. »
Je savais que ça arriverait. Je le savais depuis qu'il avait expliqué le prix du passage. Je l'avais choisi quand même.
Blanche, elle, s'était mise à rire. Un rire sans joie, presque mécanique, qui semblait lui échapper malgré elle.
« Rien. » Elle se redressa lentement, ses loques glissant sur ses épaules dénudées sans qu'elle parût s'en soucier. « Moi non plus. Même pas mon nom. »
« Tu t'appelles Blanche. Blanche la Noire. »
Elle cligna des yeux. « Blanche la Noire. C'est ridicule. »
Un sourire me tirailla les lèvres malgré moi.
« Au moins, ton avis là-dessus n'a pas changé. »
Ezra me fixa un long moment avec ce regard scrutateur, cette façon de chercher la faille chez l'interlocuteur avant d'accorder quoi que ce soit. Je la vis sur le point de poser la question, puis ravaler sa fierté dans le silence. Alors je l'en délivrai.
« Ezra Beaufort. »
Je fis un pas vers elles. Ezra recula aussitôt, pivotant pour se placer entre Blanche et moi, les bras légèrement écartés.
« N'approchez pas. »
(Fascinant. Même sans mémoire, elle protège quelqu'un qu'elle vient de rencontrer. Le corps se souvient. Et elle se place entre moi et Blanche. Elles qui se détestaient là-bas. Qui s'étaient à peine parlé sans que les couteaux ne sortent. Le monde était décidément impossible à comprendre.)
Je m'arrêtai.
« Je ne vous veux aucun mal. »
« Vous dites ça. » La voix de Blanche depuis l'ombre d'Ezra était calme, presque détachée — mais ses yeux disaient autre chose. De la peur. Une peur ancienne, viscérale, qui n'avait pas besoin de mémoire pour exister. « Mais vous portez des armes. Une armure. Et nous, nous n'avons rien. »
Je les envoyai à leurs pieds — mon sabre elfique et ma masse d'armes, dans un claquement sourd contre le pavé.
« Prenez-les. Comme ça vous pouvez vous défendre si l'envie vous en prend. »
Elles hésitèrent. Une seconde, deux. Puis Ezra se baissa et ramassa le sabre. Blanche prit la masse avec cette prudence méticuleuse. Je notai que Ezra avait instinctivement pris ce qui correspondait à ce qu'elle était. Ezra et la lame... Son corps a une telle mémoire de ses années martiales. C'est impréssionnant et fascinant à la fois.
Blanche rompit le silence la première. « Pourquoi nous aurions été alliées ? Pourquoi nous avoir emmenées ici ? »
(Comment leur expliquer ? Comment condenser ce labyrinthe; les Bouges, le pacte, Eryn, la SOMA, le choix que j'avais fait pendant que les autres débattaient encore. Comment dire tout ça quelques phrases qui tiennent debout ?)
« Parce que nous avions des intérêts communs. » Je marquai une pause. « Et parce que je ne laisse personne derrière moi. »
Ezra secoua la tête. « Vous nous connaissiez ? »
« Oui. »
« Alors dites-moi qui je suis. » Sa voix s'était faite plus dure, presque provocante de ce réflexe d'attaque quand on ne sait pas comment se défendre autrement. « Ce que j'ai fait pour qu'un inconnu se donne cette peine. »
Je soutins son regard. « Vous étiez capitaine. D'un ordre armé qui faisait régner la loi dans une ville que vous ne pouviez pas quitter. Vous commandiez des soldats d'élite. Vous étiez loyale, courageuse, avec un sens du devoir qui frisait l'obstination. En cela on se ressemble. » Je laissai passer un instant. « Et vous êtes allée contre votre hiérarchie plus d'une fois pour aider un étranger perdu qui n'avait rien à vous offrir en retour. Cet étranger, c'était moi. »
Elle resta silencieuse. Son visage était indéchiffrable et cette indéchiffrabilité-là, au moins, lui ressemblait parfaitement.
« Capitaine. » Elle goûta le mot comme on teste la solidité d'une marche dans le noir. « Je ne me souviens de rien. »
« Je sais. »
« Alors comment puis-je savoir que c'est vrai ? »
« Vous ne pouvez pas. » J'avouai cela à voix basse, sans chercher à l'enrober. « Pas encore. »
Blanche avait contourné Ezra. Elle vint se planter devant moi, si proche que je voyais les cernes sous ses yeux ces marques que la pénombre des Bouges m'avait toujours cachées. Elle me regarda avec cette intensité tranquille qui lui appartenait, cette façon d'évaluer les gens comme on calcule la résistance d'un mur avant de décider s'il vaut la peine d'être abattu.
« Et moi ? »
Je pris une respiration. « Vous étiez une magicienne. La plus puissante que j'aie jamais rencontrée. Vous pouviez vous téléporter, changer d'apparence, plier la réalité entre vos doigts. »
(Ce que je ne lui dis pas : qu'elle était entrée dans les Bouges pour s'être défendue contre quelqu'un des Voies Hautes. Que l'oubli était peut-être une miséricorde. Je n'avais pas à décider ça pour elle.)
Elle ferma les yeux une seconde, concentrée, cherchant quelque chose que ses mains ne trouvèrent pas. Quand elle les rouvrit, il y avait quelque chose de nouveau dans son regard. Non pas de la faiblesse. Quelque chose de plus dangereux que ça. De la peur.
« Pourquoi je ne me souviens pas ? Pourquoi je ne sais pas qui je suis ? »
« C'était le prix du passage. » Je choisis mes mots avec soin. « Pour sortir de chez vous, il fallait tout laisser derrière vous. Tout ce que vous aviez été. Tout ce que vous aviez vécu. »
« Alors vous nous avez condamnées. » Le ton acéré, accusateur. « Vous nous avez arrachées à notre monde, effacé nos mémoires, et maintenant vous voulez qu'on vous fasse confiance ? »
« Je vous ai sauvées. »
« Sauvées. » Le mot sortit comme un crachat. « Je ne sais même pas qui je suis. Je ne sais pas où je suis. Je ne sais pas si ce que vous dites est seulement vrai. » Sa voix se brisa, et cette fissure-là me coûta plus que je ne l'aurais voulu. « Comment vous prouvez ça ? »
Je la regardai droit dans les yeux. « Votre corps se souvient, lui. Vous vous êtes levée comme une soldate. Vous avez cherché votre arme avant même de savoir où vous étiez. Vous vous êtes placée devant Blanche pour la protéger — devant une femme que vous connaissiez depuis trente secondes. »
Elle se figea.
« Le corps se souvient. » Elle répéta cela doucement, comme si les mots prenaient un sens en les disant.
« Oui. Le reste viendra peut-être. Ou pas. Mais vous êtes ici. Vous êtes vivantes. Et personne ne vous surveillera plus jamais de là-haut. »
Blanche s'était approchée d'une flaque d'eau, là où la pluie récente s'était logée das un creux dans le pavé. Elle se regarda dedans, ses doigts effleurant son visage sale, ses cheveux emmêlés, ses vêtements en lambeaux.
« Je suis à moitié nue. » Une voix étrangement calme. « Je suis à moitié nue et je ne me souviens de rien. »
La situation était d'une absurdité totale. Et pourtant c'était réel. C'était fait. Je détournai le regard. Je sortis de mon paquetage la cape en fourrure — celle que j'avais achetée pour les nuits de Nosveris — et la lui tendis sans un mot. Elle la prit, hésita, puis s'en enveloppa. Beaucoup trop grande pour elle, mais elle la serra contre elle comme une cuirasse.
« Et pour moi ? » La voix d'Ezra. Plus acérée en surface, moins hostile en dessous.
Je défis ma cape de voyage sombre et la lui lançai. Elle l'attrapa au vol sans un mot et la passa sur ses épaules d'un geste précis, économique, celui de quelqu'un habitué à s'équiper vite.
(Oui. Le corps se souvient.)
« Bien. Il faut bouger. Kendra-Kâr est à quelques heures de marche et je n'ai aucune envie d'être dehors à la nuit tombée. »
Ezra ne bougea pas. « Pourquoi on vous suivrait ? »
« Parce que je suis le seul ici qui sait où on va. Le seul qui peut vous trouver un toit et de la nourriture. Et parce que, même si vous ne vous en souvenez pas, vous m'avez déjà fait confiance une fois. »
Elle me fixa longuement, cherchant sur mon visage la faille, le mensonge. Je la laissai chercher.
« Une fois, ça ne veut pas dire deux. »
« Non. Mais ça veut dire que c'est possible. »
Derrière elle, Blanche avait noué la fourrure autour de ses hanches, découvrant ses épaules sans que cela ne parût lui poser le moindre problème. Elle se tenait droite, presque fière. Et dans ses yeux sombres, pour la première fois depuis son réveil, il y avait quelque chose — cette lueur qui m'avait exaspéré et fasciné à parts égales dans les couloirs des Bouges.
« Il a raison. » dit-elle. « On est nues, on est perdues, on ne connaît rien de cet endroit. Autant suivre celui qui a l'air de savoir où il va. »
Ezra se tourna vers elle, surprise. « Tu lui fais confiance ? »
Blanche haussa les épaules. « Je ne me souviens même pas de mon nom... Alors faire confiance à un inconnu... pourquoi pas. Ça ne peut pas être pire que de rester là. »
C'était tellement elle. Cette façon de transformer l'incertitude en provocation, le désespoir en ironie. La mémoire avait disparu. La personne, elle, était toujours là. Je ne savais pas si c'était une bonne nouvelle.
Ezra hésita encore. Je la vis peser, calculer, faire ce que font les soldats quand la situation les dépasse et qu'il n'y a plus que l'instinct à consulter. Puis, lentement, ses épaules se relâchèrent.
« Je vous suis. » Un temps. « Mais au premier signe de danger...»
« Vous serez libre de partir. »
Elle hocha la tête. C'était tout ce qu'elle demandait.
Les premières longues minutesfurent silencieuses et tendues. Je marchais devant, elles à quelques pas. Chaque fois que je me retournais, je trouvais Ezra les yeux fixés sur moi. Pas hostiles, mais jamais relâchés non plus. Le regard d'une femme qui ne sait pas encore si elle fait une erreur. Blanche, elle, regardait partout : le ciel, les arbres, les oiseaux, la lumière qui traversait les nuages. Elle s'émerveillait de tout, en silence, comme si elle craignait de briser quelque chose en nommant les choses trop tôt.
Ce fut elle qui rompit le silence.
« C'est quoi, cette chose ? » Elle pointait le ciel.
« Le soleil. »
« Le soleil. » Elle répéta cela lentement, comme on soupèse un mot étranger.
« Il est... chaud. »
« Oui. » Je marquai un temps. « Chez toi, il n'y en avait pas. Vous viviez sous terre. Pas de ciel, pas d'arbres — » je désignai un chêne au bord du chemin — « pas d'animaux non plus. » Une marmotte traversa le chemin à une dizaine de mètres, et Blanche s'arrêta net pour la regarder passer.
Elle resta un long moment immobile. Puis, d'une voix imperceptiblement plus douce : « C'est pour ça qu'on est sorties, alors ? Pour voir le soleil et les animaux ? »
Je faillis rire. Vraiment.
« En quelque sorte. »
Ezra grogna dans mon dos. « Vous parlez comme si on avait choisi de partir. »
Je me retournai. « Vous n'avez pas choisi. C'est moi qui ai choisi pour vous. »
« Et vous trouvez ça normal ? »
« Non. Mais c'était ça ou vous laisser là-bas. » Une pause. « Et je ne laisse personne derrière moi. »
Ce que je n'ajoutai pas : qu'Ezra était condamnée par la SOMA dès l'instant où Eryn l'avait reconnue. Que Blanche avait été déposée aux Bouges pour une seule nuit de justice légitime et y avait pourri pendant des décennies. Que "laisser derrière moi" aurait signifié les abandonner à deux éternités différentes de souffrance. Je n'ajoutai rien de tout ça. Le moment n'était pas venu.
« Où nous vivions, c'était si horrible que ça ? » reprit Blanche.
« Oui. » Je choisis l'honnêteté franche. « Ashaar n'est pas un monde comme les autres. Les habitants y sont immortels, mais au prix de leur liberté. Ils naissent adultes, sans souvenirs, sans enfance. Parqués dans des niveaux, surveillés par des créatures qui les traitent comme des expériences. Et ceux qui désobéissent, ceux qui ne rentrent pas dans le moule, finissent dans les Bouges, une prison souterraine dont on ne sort pas. »
(Je vis Ezra et Blanche se raidir légèrement. Elles ne se souvenaient de rien. Mais quelque chose dans ce mot — Bouges — avait touché quelque chose.)
« Vous, Blanche, vous y étiez depuis des décennies. Pour vous être défendue contre quelqu'un qui voulait vous faire du mal. »
Son visage se ferma. « Du mal. »
« Oui. » Juste ça.
« Et moi ? » Ezra, les yeux droit devant elle, la voix plate et volontaire.
« Vous étiez capitaine du Soleil Noir, l'ordre qui gardait les Bouges. Mais vous aviez des doutes. Vous vous demandiez si ce que vous faisiez était juste. C'est pour ça, en partie, que vous avez fini par choisir de me suivre. Vous étiez pleine de questions auxquelles votre monde refusait de donner des réponses. »
Silence.
Blanche fut la première à reprendre. « Vous n'avez toujours pas répondu. Pourquoi j'aurais accepté de vous suivre ? De m'allier à vous ? »
« Parce qu'on avait un pacte. Vous m'aidiez à rentrer chez moi. Moi, je vous aidais à détruire l'habitat de ceux qui étaient responsable de votre sort. »
« Détruire. Moi ? » Un rire bref, qui sonnait faux.
« Vous aviez une rage contre votre monde. Une rage que j'ai comprise. Et respectée. »
Le rire s'éteignit. « Une rage. » Elle répéta cela doucement, comme si elle sondait un endroit vide en elle.
« Je ne sens rien. »
Elle haussa les épaules et s'éloigna de quelques pas. « Peut-être. »
Ezra ne dit rien pendant tout cet échange. Elle marchait à mes côtés, les yeux à mi-distance, quelque part entre le chemin et ses propres pensées. Elle avait toujours été plus difficile à lire que Blanche. Plus fermée, plus économe de ce qu'elle laissait voir. Dans son état actuel, c'était pire encore.
« Vous ne dites rien ? »
« Je réfléchis. »
« À quoi ? »
Elle laissa passer trois pas avant de répondre. « À ce que vous avez dit. Sur le fait que je doutais. »
« C'était vrai. »
« Peut-être. » Elle tourna la tête vers moi, et pour la première fois, son regard n'était plus hostile. Juste interrogateur. Vulnérable, presque, et cela lui allait si peu qu'elle semblait vouloir le reprendre aussitôt. « Alors pourquoi je ne suis pas partie plus tôt ? Si je trouvais ça injuste, pourquoi je suis restée ? »
Bonne question. La question qu'elle n'aurait jamais posée là-bas, dans les couloirs de l'Entresol. Elle me la posait maintenant parce qu'elle n'avait plus rien à défendre.
« Parce que le doute, ce n'est pas une certitude. Parce que servir, même un système qu'on remet en question, c'est plus simple que de repartir de zéro. Parce qu'on peut croire faire le bien en faisant le mal, aussi longtemps qu'on ne tire pas le fil jusqu'au bout. Et parce que rien n'est simple. Ce sont justes des point de vues et dépendamment d'où on regarde, ils se valent tous...»
Elle hocha la tête lentement, comme si elle pesait chaque mot.
« Et maintenant ? »
« Maintenant, vous êtes libre. »
« Libre de quoi ? Je ne sais même pas qui je suis. »
« Vous allez le réapprendre. »
« Et si ce que j'apprends me déplaît ? »
Je m'arrêtai. Elle s'arrêta aussi. Je plongeai mon regard dans le sien, ce regard qui avait commandé des hommes dans le noir, qui avait résisté à l'Entresol et aux Bouges sans jamais vraiment plier.
« Alors vous changerez. C'est ça, la liberté : pas de rester ce qu'on est, mais de choisir ce qu'on veut devenir. J'ai passé beaucoup d'années à être quelqu'un que je n'avais pas choisi d'être. Je préfère la personne que je suis aujourd'hui. »
Ce que je ne précisai pas : que ce n'était pas encore acquis. Que je travaillais encore dessus. Elle me regarda un long moment, puis détourna les yeux vers l'horizon.
« Vous parlez avec beaucoup trop d'assurance. »
« C'est un compliment ? »
« J'en sais rien. »
...
Le soleil était déjà haut quand les premiers contreforts de Kendra-Kâr apparurent. De loin, la ville étincelait, ses murs blancs nets comme une promesse. Je me rappelai la première fois que j'avais vu cette vue j'étais un jeune homme arrogant qui croyait que le monde lui devait quelque chose. Comme j'avais changé... un peu.
« C'est là ? » dit Blanche.
« Oui. Kendra-Kâr. La Cité Blanche. »
« C'est grand. »
Ezra, elle, scrutait les remparts avec l'œil d'un officier qui évalue les défenses automatiquement, sans y penser. « Il y a des gardes. »
« C'est une ville fortifiée. »
« Ils nous laisseront entrer ? »
Deux femmes en haillons, sans papiers, sans passé que je puisse prouver. Sous d'autres circonstances, non.
« Laissez-moi parler. »
Le sergent à la barbe grise me reconnut avant même que j'arrive au portail.
« Ser d'Arkasse ! Bienvenue chez vous, ser ! »
Je saluai d'un signe de tête. « J'ai besoin d'entrer. Avec ma compagnie. »
Il regarda les deux femmes derrière moi. Ses sourcils montèrent d'un cran. [ « Vôtre... compagnie, ser ? »
« Des amies, » précisai-je. « Elles ont besoin de vêtements et d'un toit. Elles seront sous ma responsabilité. »
Un silence. Puis il haussa les épaules avec cette sagesse pratique des gens qui ont appris à ne pas poser trop de questions aux nobles. «Si vous vous portez garant, ser... »
« Je me porte garant. »
Il fit signe aux gardes de s'écarter, et nous pénétrâmes dans la ville.
- Silmeria
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- Enregistré le : sam. 5 janv. 2019 11:39
Re: Les Terres Cultivées autour de Kendra Kâr
" Alors ça ! Est-ce qu'il est possible de manquer de chance à ce point là où j'ai quatorze malédictions qui s'entassent ? "
Je pestais, il fallait essorer mes affaires et faire le nécessaire pour ne pas rester moisir ici. La berge était poisseuse, mes bottes s'enfonçaient dans la boue et plusieurs flaques un peu vicieuses étaient bien plus profond qu'il n'y paraissait.
" Rappelle moi encore la raison de cette folie ? Pourquoi on naviguait tranquillement avant de se prendre un arbre entier dans le cul du capitaine ?"
" C'est une sacré malchance quand même. La rivière a quelque peu détourné son lit et il arrive que ce soit à cause des paysans qui dévient un peu le cours de l'eau pour des raisons d'agriculture, généralement ils déblaient le terrain mais il devait rester une souche coupée qui au fur et à mesure a vu ses racines céder avant de partir comme une flèche dans... "
" Dans le cul du capitaine. "
" Vraiment pas d'chance mais pour le coup c'est aussi impressionnant qu'imprévisible. "
" Noooon, trois fois rien, je venais de faire le point avec lui pour rentrer en ville sans me faire voir, puis au cours de la conversations j'ai été secouée, terminé comme une autruche, la tronche au sol et le cul en l'air, l'autre gus a terminé tartiné dans l'encadrement de la cale et on a pris l'eau. "
" Pas d'chance... Ouaip... "
" En plus il est en bouille, j'peux même pas me faire rembourser. Hey ! Hey toi ! Tu sais où on est ? "
Je m'adressais à un des deux matelots qui revenait sur la terre ferme bientôt rejoins du second. Si ma mémoire était assez correcte voire limite acceptable, j'avais entendu le capitaine et ses deux compères, personne d'autre pour une si petite embarcation qui devait transporter des poutres par voie fluviale. C'était un grand classique des contrebandiers, on fait bonne figure pendant quelques années, on est gentil et poli et un jour, hop, on fait passer des choses bizarres pour se simplifier la vie et s'accorder un peu de confort. Je m'avançais vers eux mais la boue fit ventouse sur ma botte et manqua de me déchausser.
" Et puis zut. Râle ! Tu es gentil, tu me donnes le bras. ?" Le jeune homme complètement déboussolé fut rejoins par son compère et ils se montrèrent vraiment très gentils, très aimables et bien urbains car ils sont tout de suite venus pour m'aider, j'ai pu me défaire de ma prison boueuse et en remontant un peu la petite berge qui menait à un chemin dans l'herbe on était tous les trois enfin hors de l'eau. Les deux étaient complètement paniqués, ils jetaient des œillades alarmante à gauche et à droite. Personne à l'horizon, je n'entendais même aucune animation particulière à part le bruit mat des planches qui s'entrechoquaient sur le cours redevenu tranquille des flots.
Celui qui avait un affreux bouton brun avec un énoooooooooorme poil gras et luisant sur le pif m'indiquait qu'on avait échoué à côté des terres paysannes mais comme c'est jour de fête de l'été les paysans se rassemblent dans les villages pour festoyer, brûler des statues de paille et picoler à outrance. C'était pas une mauvaise nouvelle, ce genre d'attroupement permet souvent de trouver quelqu'un qui peut donner un coup de main et les gens font rarement attention aux individus recherchés dans ce type de fête. Faut juste que j'évite au maximum la garde surtout les gradés et les vétérans. Je claquais des mains, les manches encore alourdies par l'eau. Au moins par cette chaleur, j'allais vite sécher.
" Bon, mes biquets adorés ! Votre patron il risque de pas trop s'en remettre. " Je leur expliquais la situation aussi simplement que possible, allez raconter à deux jeunes voyous que venu de nul part un arbre a jailli des fonds du fleuve pour écrabouiller le cap'tain c'était pas vraiment ce que j'avais imaginé pour ma journée. Soit. En mimant bien le capitaine avec deux doigts et le poing fermé pour le tronc d'arbre ils comprirent.
" Qu'est ce qu'on va faire ? C'est le chef qui avait les papiers pour entrer en ville. "
" Ouaip... Ouaip... Dites mes biquets... J'suis qui ? "
Ils échangèrent un regard un peu trop complice. Je pense qu'ils savaient, je préférais juste ne pas laisser trainer des témoins derrière moi, Kendra Kar était pas l'endroit le plus accueillant pour moi mais je devais rejoindre les Murènes, mon entrée par l'écluse de la ville était foutue faute de bateau et de capitaine, ces deux poulets pourraient très bien aller cafter cette histoire dans des oreilles trop curieuses ou rancunières...
" Aucune idée." Avait lancé le jeune homme au poireau velu.
" Baaaaah... Peu importe. Le village le plus proche il se trouve où ? "
Les deux pointèrent la même direction en parfaite synchronisation ce qui laissait assez peu de doute quant à la véracité de l'information.
" Parfait ! " Disais-je toute contente. Puis je claquais des doigts et de l'ombre vint Hrist, en un éclair le serment du faucheur apparut et trancha net les deux gorges d'un coup propre et net.
Je regardais une tête, la première rouler le long de la berge avant de finir face contre boue.
" Et beh mémère... Il était super propre ce coup de lame. Pas un cri, pas un chuintement. Franchement je suis heureuse d'avoir vu celui-ci parce que vraaaaaaaaaaaaaaaaaaaaiment il était splendide. "
Hrist ne dit rien comme à son habitude, elle donna un petit coup de pied dans la tête du second qui malheureusement ne s'était pas détachée du corps. Elle haussa les épaules et réinvoqua sa lame dans un petit pet de corruption brumeux.
" La prochaine fois on en aligne cinq ! Six ! J'suis sûre que tu peux couper six têtes d'un coup. "
" Je manque probablement de force, c'est un acte surhumain. "
" Et si on affûte la lame ! Elle s'affûte d'ailleurs ? C'est quelle matière ? "
" Elle ne s'affûte pas... C'est du métal et de la corruption. "
" Six, sept, huit, neuf, dix, onze... Onze mots ! Tu as fait une phrase avec onze mots ? "
Aaaah enfin un mini sourire de sa part, faut vraiment y aller pour la dérider. Allez, on claque des doigts et on range la peste etle choléra en kimono Oranais et on se met en route pour de nouvelles aventures !
Je pestais, il fallait essorer mes affaires et faire le nécessaire pour ne pas rester moisir ici. La berge était poisseuse, mes bottes s'enfonçaient dans la boue et plusieurs flaques un peu vicieuses étaient bien plus profond qu'il n'y paraissait.
" Rappelle moi encore la raison de cette folie ? Pourquoi on naviguait tranquillement avant de se prendre un arbre entier dans le cul du capitaine ?"
" C'est une sacré malchance quand même. La rivière a quelque peu détourné son lit et il arrive que ce soit à cause des paysans qui dévient un peu le cours de l'eau pour des raisons d'agriculture, généralement ils déblaient le terrain mais il devait rester une souche coupée qui au fur et à mesure a vu ses racines céder avant de partir comme une flèche dans... "
" Dans le cul du capitaine. "
" Vraiment pas d'chance mais pour le coup c'est aussi impressionnant qu'imprévisible. "
" Noooon, trois fois rien, je venais de faire le point avec lui pour rentrer en ville sans me faire voir, puis au cours de la conversations j'ai été secouée, terminé comme une autruche, la tronche au sol et le cul en l'air, l'autre gus a terminé tartiné dans l'encadrement de la cale et on a pris l'eau. "
" Pas d'chance... Ouaip... "
" En plus il est en bouille, j'peux même pas me faire rembourser. Hey ! Hey toi ! Tu sais où on est ? "
Je m'adressais à un des deux matelots qui revenait sur la terre ferme bientôt rejoins du second. Si ma mémoire était assez correcte voire limite acceptable, j'avais entendu le capitaine et ses deux compères, personne d'autre pour une si petite embarcation qui devait transporter des poutres par voie fluviale. C'était un grand classique des contrebandiers, on fait bonne figure pendant quelques années, on est gentil et poli et un jour, hop, on fait passer des choses bizarres pour se simplifier la vie et s'accorder un peu de confort. Je m'avançais vers eux mais la boue fit ventouse sur ma botte et manqua de me déchausser.
" Et puis zut. Râle ! Tu es gentil, tu me donnes le bras. ?" Le jeune homme complètement déboussolé fut rejoins par son compère et ils se montrèrent vraiment très gentils, très aimables et bien urbains car ils sont tout de suite venus pour m'aider, j'ai pu me défaire de ma prison boueuse et en remontant un peu la petite berge qui menait à un chemin dans l'herbe on était tous les trois enfin hors de l'eau. Les deux étaient complètement paniqués, ils jetaient des œillades alarmante à gauche et à droite. Personne à l'horizon, je n'entendais même aucune animation particulière à part le bruit mat des planches qui s'entrechoquaient sur le cours redevenu tranquille des flots.
Celui qui avait un affreux bouton brun avec un énoooooooooorme poil gras et luisant sur le pif m'indiquait qu'on avait échoué à côté des terres paysannes mais comme c'est jour de fête de l'été les paysans se rassemblent dans les villages pour festoyer, brûler des statues de paille et picoler à outrance. C'était pas une mauvaise nouvelle, ce genre d'attroupement permet souvent de trouver quelqu'un qui peut donner un coup de main et les gens font rarement attention aux individus recherchés dans ce type de fête. Faut juste que j'évite au maximum la garde surtout les gradés et les vétérans. Je claquais des mains, les manches encore alourdies par l'eau. Au moins par cette chaleur, j'allais vite sécher.
" Bon, mes biquets adorés ! Votre patron il risque de pas trop s'en remettre. " Je leur expliquais la situation aussi simplement que possible, allez raconter à deux jeunes voyous que venu de nul part un arbre a jailli des fonds du fleuve pour écrabouiller le cap'tain c'était pas vraiment ce que j'avais imaginé pour ma journée. Soit. En mimant bien le capitaine avec deux doigts et le poing fermé pour le tronc d'arbre ils comprirent.
" Qu'est ce qu'on va faire ? C'est le chef qui avait les papiers pour entrer en ville. "
" Ouaip... Ouaip... Dites mes biquets... J'suis qui ? "
Ils échangèrent un regard un peu trop complice. Je pense qu'ils savaient, je préférais juste ne pas laisser trainer des témoins derrière moi, Kendra Kar était pas l'endroit le plus accueillant pour moi mais je devais rejoindre les Murènes, mon entrée par l'écluse de la ville était foutue faute de bateau et de capitaine, ces deux poulets pourraient très bien aller cafter cette histoire dans des oreilles trop curieuses ou rancunières...
" Aucune idée." Avait lancé le jeune homme au poireau velu.
" Baaaaah... Peu importe. Le village le plus proche il se trouve où ? "
Les deux pointèrent la même direction en parfaite synchronisation ce qui laissait assez peu de doute quant à la véracité de l'information.
" Parfait ! " Disais-je toute contente. Puis je claquais des doigts et de l'ombre vint Hrist, en un éclair le serment du faucheur apparut et trancha net les deux gorges d'un coup propre et net.
Je regardais une tête, la première rouler le long de la berge avant de finir face contre boue.
" Et beh mémère... Il était super propre ce coup de lame. Pas un cri, pas un chuintement. Franchement je suis heureuse d'avoir vu celui-ci parce que vraaaaaaaaaaaaaaaaaaaaiment il était splendide. "
Hrist ne dit rien comme à son habitude, elle donna un petit coup de pied dans la tête du second qui malheureusement ne s'était pas détachée du corps. Elle haussa les épaules et réinvoqua sa lame dans un petit pet de corruption brumeux.
" La prochaine fois on en aligne cinq ! Six ! J'suis sûre que tu peux couper six têtes d'un coup. "
" Je manque probablement de force, c'est un acte surhumain. "
" Et si on affûte la lame ! Elle s'affûte d'ailleurs ? C'est quelle matière ? "
" Elle ne s'affûte pas... C'est du métal et de la corruption. "
" Six, sept, huit, neuf, dix, onze... Onze mots ! Tu as fait une phrase avec onze mots ? "
Aaaah enfin un mini sourire de sa part, faut vraiment y aller pour la dérider. Allez, on claque des doigts et on range la peste etle choléra en kimono Oranais et on se met en route pour de nouvelles aventures !
La petite plume de la Mort.
Alors, j'ai établi ma couche dans les charniers,
Au milieu des cercueils,
Où la Mort Noire tient le registre des trophées qu'elle a conquis.
Alors, j'ai établi ma couche dans les charniers,
Au milieu des cercueils,
Où la Mort Noire tient le registre des trophées qu'elle a conquis.
- Silmeria
- Messages : 348
- Enregistré le : sam. 5 janv. 2019 11:39
Re: Les Terres Cultivées autour de Kendra Kâr
" Aaaaah... J'adore l'air de la campagne. Enfin, entendons-nous, l'air de la campagne douce. Il est assez facile de préférer un air de blé, un four à pain qui laisse s'échapper un parfum plaisant... Surtout quand les gens se rassemblent lorsque le four est encore chaud, après les pains de la semaine. Je me souviens qu'on enveloppait de l'oignon dans du miel avec un peu d'épices et qu'on laissait le tout se confire doucement à la chaleur morte. Je pourrais presque jurer qu'il n'y ait rien de plus doux et de réconfortant au creux de l'hiver que l'oignon compoté au miel... Mais aujourd'hui le soleil tape fort, les blés rôtissent sous la chaleur écrasante, quelques oiseaux volent jusqu'aux mares et étangs déjà diminués. Le soleil déclinait et j'approchais du village, une musique de vieille à roue, flûte et tambour s'entendait d'assez loin, quelques éclats de rire... Des enfants qui criaient. Un corbeau sur... mon épaule ? "
" Croa ? "
" Tu crois ? "
" Croaaa ! "
" Tu n'allais sans doute pas dire waf... Tu veux quoi, l'volatille ? "
" Croa ! "
" Ah... Trois coups de bec sur l'épaule... C'est... Merde... deux coups maintenant. Trois coups et deux alternés ? Cèles ? "
" Lune haut perché, lieu de repos."
" Aaaaaaah, ah bah vi. Du coup taverne à la nuit tombée. J'le savais j'avais absolument pas oublié le code de Lydia ! "
" Lydia a pu te retrouver ? Faudrait penser à lui donner une promotion... "
La fête continuait, j'arrivais au moment où un gaillard recevait un porc entier pour avoir remporté le concours de fauchage de blé. Il y faisait bon, j'aimais assez ces ambiances, quelques lanternes de papier huilé pendaient des granges aux maisons, des guirlandes de blé et de fleurs flottaient au vent du soir, des gamins jouaient en courant partout, l'un d'eux me bousculait, je vérifiais rapidement si ce petit con n'avait pas subtilisé ma bourse, on est jamais trop sûre de rien mais quand je le vis perdre ses dents de devant en percutant de plein fouet une table je me dis qu'il ne ferait pas carrière dans le vol à la tire. Pourquoi les chiards restent souvent une demi seconde le regard dans le vide après être tombé avant de pleurer ? Oh ! Un forgeron. Il distribue des fers à cheval pour que les gamins et les adultes jouent au piquet. Il a sorti sa lourde enclume sur la place du village et petits et grands admirent son coup de marteau, certains s'essaient même à l'exercice souvent accompagnés de moquerie. Encore des gamins avec des crécelles ? Qui a inventé cette merde sérieusement.
Oh, ça sent bon ! Du fromz ! J'aime bien les gens qui fabriquent le miam, j'suis persuadée que ce sont des gentils gens pas méchants ! Mais j'étais assez décue. Il y avait de petits pains à la lavande et un... Affreux fromage. Vraiment hideux.
" S'cusez mon brave, votre from... C'quoictechose ? "
" Baaah. Ma bonne dame ça c'est not' dernière création. Un bon fromage comme mon père y les f'sait, bah moi, j'les envelo'pp dans de l'ortie voyez, faut qu'y soit bien vert, bien fumant vo'yez, bah ensuite quand il est bien envl'oppé, bah j'y mets une liqueur d'ortie, une bonne gnole, un bon casse patte. J'laisse tout ça au soleil une bonne semaine, faut qu'ça s'imbibe, qu'ça s'imprègne vo'yez ? Quand le fromage il est bien souple sous la feuille d'ortie j'y met à sécher, que ça chauffe une bonne semaine qu'l'ortie y red'vienne tout sec. Ca offre cette croûte épaisse, sentez comme y sent bon celui-ci ! Pour cinq yus je vous en donne plus que vous pouvez en porter ma jolie ! "
Il me glisse sous le nez un morceau tout crouteux, brun, la croûte si épaisse que même le coeur de la meule a l'air sec.
" Aaaaah... En effet... Il a l'air vraiment... "
" Tu as pleutré ! "
" La ferme ! J'allais pas me faire remarquer. " Disais-je en grommelant et en jetant d'épais morceaux de fromages aux cochons et sans mentir, même eux le boudaient ! D'ailleurs il était tellement infâme que lorsqu'il finissait dans la boue on ne le différenciait plus.
Après m'être débarrassée de cette immondice, je m'approchais de la taverne, à l'intérieur c'était irrespirable. Beaucoup d'hommes attablés fumaient la pipe, les torches crachaient une fumée âcre et les femmes n'avaient rien trouvé de mieux pour chasser tout ça que de brûler de la sauge.
" Je vais puer le fumé à quatre lieux... Reste plus qu'à attendre ma Lydia... Je suis un peu en avance. Hey, l'ami. Donne un cidre et de quoi manger à une voyageuse affamée ! " En posant devant sa trogne quelques pièces.
Je m'installais sur une petite table bancale et bientôt on m'apportait de quoi boire, du pain noir et un bouillon d'avoine au lard, un demi gâteau au mouton salé. Je commençais à boulotter. Le tavernier était assez aimable et je dois avouer ne pas trop m'attendre à de la sympathie mais c'était agréable de se sentir accueillie par autre chose que des menaces et des épées.
" Vous... Vous venez de la ville, ça s'voit ! "
" Ah... Heu... Oui oui de la ville. Pas beaucoup de visiteurs ? "
" Ah ça non. On fête la fin de l'été entre nous, chaque village a ses petites habitudes. Vous venez prospecter ? "
" Pourquoi ? Je ne suis pas la seule ? "
" C'est qu'on a eu deux trois gars qui venaient proposer d'acheter des terres, un vieux moulin, aménager des routes, ajouter un autel, on a vraiment de tout. "
" Non pas prévu d'acheter grand chose en ce moment. "
" Oh ! Il faut que je vous montre quelque chose... " Il alla derrière le bar et y récupéra un petit linge noué d'une tresse de paille et la posa devant moi. Sous son regard approbateur je l'ouvris et y découvrit une carapace de tortue. Elle était complètement vide, je l'observais à la lueur des chandelles et des torches et appréciait son relief, ses écailles. J'avais déjà vu des tortues mais j'étais parfaitement incapable d'en distinguer la variété.
" C'est beau hein ? Ca vient d'un long voyage par delà la mer. Un ami qui a ramené cet étrange animal. Mon fils jouait du tambour sur sa carapace et un jour, ma femme l'a mise à sécher à côté du feu. Depuis ce jour, le petit animal qui y vivait a cessé d'exister. "
" Ah... A croire qu'il faut pas mettre les animaux aquatiques à côté d'un feu, incompréhensible ça. "
" C'est vrai qu'elle vivait souvent dans l'aquatique, enfin elle allait souvent dans l'eau, un petit trou d'eau derrière l'auberge. "
" C'est un beau trésor en tout cas, je comprends que vous gardiez ça précieusement mon ami. Merci de me l'avoir montré ! "
" Ah ! " Dit-il en m'envoyant une grande tape sur l'épaule. Je manquais de me prendre la table dans la tronche sous sa paluche de bourrin.
" Vous, j'vous aime bien ! Vous payez bien et vous êtes pas comme ceux d'la ville à mépriser les gens. J'vous offre quelque chose, vous allez m'en dire des nouvelles. " Il s'en alla tout heureux avant de revenir avec un bol en terre cuite contenant du pain et...
" Ooooh... Du fromage... Celui aux orties... "
" Oui ma chère, j'ai vu que vous en aviez acheté une bonne part au berger ! Et... Et ? Et ? "
" Et ? "
" Et vous en avez déjà plus ! Il est délicieux hein ! "
" Ah... Mer... Heu, oui il est délicieux, divin, sublime... "
Il porte le bol à son nez et respire à plein poumon.
" Ahaha, comme il sent bon, ça sent l'ortie, le petit lait, la crème douce, le beurre."
" Oui, gorgé de soleil, la nature, la boue... "
" Avec les compliments d'la maison comme on dit dans ces grands salon de la ville, enfin j'dis ça j'y suis jamais allé hein, ici on s'emmerde pas !"
Il s'en alla, me laissant avec ce fromage absolument infâme frotté à la boue. Quelques mouches virevoltaient autour des tables mais je suis prête à jurer que celles qui volaient autour de la mienne ont toutes déserté à l'instant où ce fromage a rejoint la table.
A ce moment, une silhouette discrète fit son entrée, une femme encapuchonnée qui avait comme un petit parfum de corbeau. Silencieuse comme la nuit, froide comme le brouillard, souple comme une feuille qui ployait sous la rosée d'un petit matin d'automne.
" Croa ? "
" Tu crois ? "
" Croaaa ! "
" Tu n'allais sans doute pas dire waf... Tu veux quoi, l'volatille ? "
" Croa ! "
" Ah... Trois coups de bec sur l'épaule... C'est... Merde... deux coups maintenant. Trois coups et deux alternés ? Cèles ? "
" Lune haut perché, lieu de repos."
" Aaaaaaah, ah bah vi. Du coup taverne à la nuit tombée. J'le savais j'avais absolument pas oublié le code de Lydia ! "
" Lydia a pu te retrouver ? Faudrait penser à lui donner une promotion... "
La fête continuait, j'arrivais au moment où un gaillard recevait un porc entier pour avoir remporté le concours de fauchage de blé. Il y faisait bon, j'aimais assez ces ambiances, quelques lanternes de papier huilé pendaient des granges aux maisons, des guirlandes de blé et de fleurs flottaient au vent du soir, des gamins jouaient en courant partout, l'un d'eux me bousculait, je vérifiais rapidement si ce petit con n'avait pas subtilisé ma bourse, on est jamais trop sûre de rien mais quand je le vis perdre ses dents de devant en percutant de plein fouet une table je me dis qu'il ne ferait pas carrière dans le vol à la tire. Pourquoi les chiards restent souvent une demi seconde le regard dans le vide après être tombé avant de pleurer ? Oh ! Un forgeron. Il distribue des fers à cheval pour que les gamins et les adultes jouent au piquet. Il a sorti sa lourde enclume sur la place du village et petits et grands admirent son coup de marteau, certains s'essaient même à l'exercice souvent accompagnés de moquerie. Encore des gamins avec des crécelles ? Qui a inventé cette merde sérieusement.
Oh, ça sent bon ! Du fromz ! J'aime bien les gens qui fabriquent le miam, j'suis persuadée que ce sont des gentils gens pas méchants ! Mais j'étais assez décue. Il y avait de petits pains à la lavande et un... Affreux fromage. Vraiment hideux.
" S'cusez mon brave, votre from... C'quoictechose ? "
" Baaah. Ma bonne dame ça c'est not' dernière création. Un bon fromage comme mon père y les f'sait, bah moi, j'les envelo'pp dans de l'ortie voyez, faut qu'y soit bien vert, bien fumant vo'yez, bah ensuite quand il est bien envl'oppé, bah j'y mets une liqueur d'ortie, une bonne gnole, un bon casse patte. J'laisse tout ça au soleil une bonne semaine, faut qu'ça s'imbibe, qu'ça s'imprègne vo'yez ? Quand le fromage il est bien souple sous la feuille d'ortie j'y met à sécher, que ça chauffe une bonne semaine qu'l'ortie y red'vienne tout sec. Ca offre cette croûte épaisse, sentez comme y sent bon celui-ci ! Pour cinq yus je vous en donne plus que vous pouvez en porter ma jolie ! "
Il me glisse sous le nez un morceau tout crouteux, brun, la croûte si épaisse que même le coeur de la meule a l'air sec.
" Aaaaah... En effet... Il a l'air vraiment... "
Un peu plus loin
" Pleutre."" Tu as pleutré ! "
" La ferme ! J'allais pas me faire remarquer. " Disais-je en grommelant et en jetant d'épais morceaux de fromages aux cochons et sans mentir, même eux le boudaient ! D'ailleurs il était tellement infâme que lorsqu'il finissait dans la boue on ne le différenciait plus.
Après m'être débarrassée de cette immondice, je m'approchais de la taverne, à l'intérieur c'était irrespirable. Beaucoup d'hommes attablés fumaient la pipe, les torches crachaient une fumée âcre et les femmes n'avaient rien trouvé de mieux pour chasser tout ça que de brûler de la sauge.
" Je vais puer le fumé à quatre lieux... Reste plus qu'à attendre ma Lydia... Je suis un peu en avance. Hey, l'ami. Donne un cidre et de quoi manger à une voyageuse affamée ! " En posant devant sa trogne quelques pièces.
Je m'installais sur une petite table bancale et bientôt on m'apportait de quoi boire, du pain noir et un bouillon d'avoine au lard, un demi gâteau au mouton salé. Je commençais à boulotter. Le tavernier était assez aimable et je dois avouer ne pas trop m'attendre à de la sympathie mais c'était agréable de se sentir accueillie par autre chose que des menaces et des épées.
" Vous... Vous venez de la ville, ça s'voit ! "
" Ah... Heu... Oui oui de la ville. Pas beaucoup de visiteurs ? "
" Ah ça non. On fête la fin de l'été entre nous, chaque village a ses petites habitudes. Vous venez prospecter ? "
" Pourquoi ? Je ne suis pas la seule ? "
" C'est qu'on a eu deux trois gars qui venaient proposer d'acheter des terres, un vieux moulin, aménager des routes, ajouter un autel, on a vraiment de tout. "
" Non pas prévu d'acheter grand chose en ce moment. "
" Oh ! Il faut que je vous montre quelque chose... " Il alla derrière le bar et y récupéra un petit linge noué d'une tresse de paille et la posa devant moi. Sous son regard approbateur je l'ouvris et y découvrit une carapace de tortue. Elle était complètement vide, je l'observais à la lueur des chandelles et des torches et appréciait son relief, ses écailles. J'avais déjà vu des tortues mais j'étais parfaitement incapable d'en distinguer la variété.
" C'est beau hein ? Ca vient d'un long voyage par delà la mer. Un ami qui a ramené cet étrange animal. Mon fils jouait du tambour sur sa carapace et un jour, ma femme l'a mise à sécher à côté du feu. Depuis ce jour, le petit animal qui y vivait a cessé d'exister. "
" Ah... A croire qu'il faut pas mettre les animaux aquatiques à côté d'un feu, incompréhensible ça. "
" C'est vrai qu'elle vivait souvent dans l'aquatique, enfin elle allait souvent dans l'eau, un petit trou d'eau derrière l'auberge. "
" C'est un beau trésor en tout cas, je comprends que vous gardiez ça précieusement mon ami. Merci de me l'avoir montré ! "
" Ah ! " Dit-il en m'envoyant une grande tape sur l'épaule. Je manquais de me prendre la table dans la tronche sous sa paluche de bourrin.
" Vous, j'vous aime bien ! Vous payez bien et vous êtes pas comme ceux d'la ville à mépriser les gens. J'vous offre quelque chose, vous allez m'en dire des nouvelles. " Il s'en alla tout heureux avant de revenir avec un bol en terre cuite contenant du pain et...
" Ooooh... Du fromage... Celui aux orties... "
" Oui ma chère, j'ai vu que vous en aviez acheté une bonne part au berger ! Et... Et ? Et ? "
" Et ? "
" Et vous en avez déjà plus ! Il est délicieux hein ! "
" Ah... Mer... Heu, oui il est délicieux, divin, sublime... "
Il porte le bol à son nez et respire à plein poumon.
" Ahaha, comme il sent bon, ça sent l'ortie, le petit lait, la crème douce, le beurre."
" Oui, gorgé de soleil, la nature, la boue... "
" Avec les compliments d'la maison comme on dit dans ces grands salon de la ville, enfin j'dis ça j'y suis jamais allé hein, ici on s'emmerde pas !"
Il s'en alla, me laissant avec ce fromage absolument infâme frotté à la boue. Quelques mouches virevoltaient autour des tables mais je suis prête à jurer que celles qui volaient autour de la mienne ont toutes déserté à l'instant où ce fromage a rejoint la table.
A ce moment, une silhouette discrète fit son entrée, une femme encapuchonnée qui avait comme un petit parfum de corbeau. Silencieuse comme la nuit, froide comme le brouillard, souple comme une feuille qui ployait sous la rosée d'un petit matin d'automne.
La petite plume de la Mort.
Alors, j'ai établi ma couche dans les charniers,
Au milieu des cercueils,
Où la Mort Noire tient le registre des trophées qu'elle a conquis.
Alors, j'ai établi ma couche dans les charniers,
Au milieu des cercueils,
Où la Mort Noire tient le registre des trophées qu'elle a conquis.
- Corvus Salverac
- Messages : 78
- Enregistré le : mar. 2 déc. 2025 02:39
Re: Les Terres Cultivées autour de Kendra Kâr
Chapitre V
Partie I
•
Partie I
•
Voilà plusieurs jours que Corvus avait quitté la capitale, pour un long moment. Traverser la ville puis en franchir les portes n’avait pas été la tâche la plus aisée ; Corvus, contraint à la plus grande vigilance, avait rasé les murs et profité de sa cape capuchonnée pour couvrir autant que possible son visage. Or, les contrôles aux portes de la ville étaient assez rigoureux, bien qu’aléatoires. Nombre de manants, tant à pied qu’à cheval, franchissaient ce passage. Aux heures les plus chargées, une foule abondait sur le chemin et les miliciens redoublaient d’efforts pour ne laisser passer que les honnêtes gens. Si Corvus, à son arrivée, avait eu la chance de passer entre les mailles du filet, il ne pouvait espérer en faire autant à sa sortie.
Car, hélas, il fut interpellé par un garde. Un simple contrôle de routine, au cours duquel il lui fut demandé de vider sa besace. Gaïa en soit louée ; son visage, grâce à la bénédiction de la prêtresse Luanda, avait été quelque peu soigné. Corvus, à ce moment-là, avait davantage l’apparence d’un voyageur quelconque que celle d’un meurtrier. Ce fut uniquement grâce à cela que le garde, peut-être un tantinet négligent lorsqu’il s’agissait de se remémorer les portraits des criminels recherchés, le laissa partir. Un profond soulagement se répandit dans la poitrine de Corvus qui, dès lors, avait les yeux rivés sur la grande route menant de la capitale vers de multiples chemins, de plus en plus petits et épars. Sa quête l’attendait désormais ailleurs, dans les plaines cultivées septentrionales…
La grande route avait attendu le maraudeur. Elle s’étendait à perte de vue devant lui, alors que ses pas l’avaient guidé, jour après jour, vers le nord des plaines cultivées kendranes, en quête du vignoble de ce fameux Valère de Langres. Un nom qu’il avait pu arracher à la force de ses bras — et de ses jambes, lorsqu’il lui avait fallu fuir les docks. Voilà donc où sa quête le menait désormais. Alors qu’il voyageait sans incident apparent, son esprit fulminait. En retrouvant une relative quiétude dans la solitude, sans danger imminent — hormis les brigands et les maraudeurs dont il lui fallait éviter la route —, Corvus pouvait enfin se recentrer sur son enquête.
L’image du comte de Mordansac lui revenait enfin à l’esprit. Cet homme attendait-il encore quelque chose de lui ? Corvus en doutait, ne sachant guère si la patience du noble était suffisamment grande pour lui permettre de prendre ainsi son temps. Peut-être qu’en revenant auprès de cet homme, ce dernier ne le reconnaîtrait même pas. La possibilité qu’il eût même oublié cette affaire était loin d’être nulle. Pour autant… Corvus persistait. Car, dorénavant, c’était tout ce qui lui restait. Que ferait-il, sinon ? Probablement tâcher de retrouver Igor et ce qu’il restait de sa troupe. Mais cette option était largement écartée pour le moment. Corvus avait eu une pensée pour son ancien compagnon de route, ayant même tenté de retourner au repaire des « Trois Rochers ». Vide. Pas âme qui vive, comme jadis avant qu’Igor n’en prenne possession.
L’homme ne savait pas où cette quête le mènerait, mais il était désormais convaincu que quelque chose d’important se cachait derrière cet épais brouillard. Valère de Langres semblait, de toute évidence à ses yeux, être la clé de la résolution de ce mystère. Car il apparaissait comme l’homme central, le commanditaire, celui qui tirait les ficelles. Le réseau de Breen, les faussaires, même le livre de comptes, dont Corvus n’avait toujours pas percé les secrets ; tout semblait converger vers lui. Il espérait bien que ce Valère lui permettrait également d’en extraire des informations cruciales… Peut-être que, sans le vouloir, Corvus accordait trop d’importance à cet homme par pur espoir que tout s’achève bientôt.
Ainsi donc, une nouvelle journée de voyage s’était achevée. L’ancien soldat avait malheureusement dû dormir à la belle étoile, au bord d’un lac, se trouvant à ce moment précis au milieu de nulle part. Il y avait bien quelques fermes à quelques lieues, mais l’hospitalité des manants du coin n’était guère recommandée. Et puis, au fond, Corvus se sentait bien ainsi, seul après un tel tumulte dans la capitale. Ne dormant que d’un œil, contraint de rester aux aguets pour les coupe-gorges et autres pendards, il ne récupéra pas autant qu’il l’aurait souhaité. Il put néanmoins assouvir en partie sa soif et sa faim grâce à quelques victuailles qu’il avait pu glaner dans l’ancien repaire d’Igor. Rien de bien ragoûtant… Mais suffisamment bien conservé pour lui tenir au ventre sans lui donner de maux. Sa route reprit, l’épée portée dans son dos pour davantage de confort, bien que cette configuration rendît difficile le dégainé de sa lame en cas de besoin.
Fort heureusement, un petit village fut enfin en vue. Le regard concentré, le voyageur entra lentement dans la bourgade, au rythme de ses pas, découvrant un endroit qui semblait plus animé qu’il ne l’aurait pensé. Loin du vacarme de la capitale, l’on pouvait encore entendre ici les oiseaux et les bruits de la campagne au milieu de l’effervescence d’une fête de village. Le lieu semblait gagné par la magie des festivités de fin d’été, ce qui fit plaisir à un Corvus un peu moins tendu qu’auparavant. L’homme ne savait guère si ce village se trouvait encore près ou loin du vignoble du sire de Langres, mais il pouvait toujours questionner un ou deux villageois pour tenter de le savoir.
Corvus traversa la petite place centrale faite de terre battue, où petits étals vendant des spécialités du coin, tablées improvisées et beuveries en plein air se côtoyaient gaiement. Une chaleur et une ambiance qui émoussaient quelque peu les arêtes de son humeur morose d’antan. Ses pas le conduisirent à la taverne du village, endroit parfait pour y trouver du repos, mais surtout de quoi boire et apaiser un peu sa faim. L’ancien soldat approcha de l’établissement ; une modeste bâtisse faite de bois et de pierres, dans le style le plus campagnard qui soit, au toit de chaume. La porte grinça en s’ouvrant. Une salle de taverne des plus classiques, avec son vacarme habituel… et sa marmite de soupe perpétuelle ! L’estomac de Corvus en réclamait d’ores et déjà. Lentement, sa silhouette glissa du comptoir jusqu’à une petite table située non loin. Corvus y prit place, poussant un lourd soupir, s’apparentant davantage au râle d’un ours au sortir de l’hibernation qu’à autre chose. Ayant pris soin auparavant de détacher son épée de son épaule, il la posa devant lui sur le plateau de la table.
Quelques minutes plus tard, on lui apporta une chope de cervoise fraîche, puis il en profita pour demander un bol de soupe perpétuelle, récupérant quelques pièces de sa bourse afin de payer son dû. L’instant aurait pu être pour lui l’occasion de se reposer, de repenser à sa quête et, surtout, d’identifier autour de lui les personnes susceptibles de lui fournir quelques informations. Il y avait là nombre de péquenauds qui ne présentaient aucun signe susceptible d’orienter son choix. Sa soupe arriva, dans laquelle flottaient quelques morceaux de poireaux, de carottes et surtout un petit morceau de viande mijotée. Manger lui fit le plus grand bien, et il trouva un certain réconfort dans ce plat classique des tavernes.
Mais il ne put s’empêcher de tendre l’oreille. Alors qu’il reprenait une cuillerée de soupe, il crut vaguement entendre converser deux personnes, dont l’une était encapuchonnée et l’autre une femme. Si Corvus leur prêtait désormais une attention discrète, c’était parce que son ouïe avait capté quelques mots étranges. « Contact », « riche », « passeur »… Des mots qui pouvaient avoir trait à Valère de Langres. Peut-être. Rien n’était moins sûr… Mais, en l’absence de meilleure piste, l’homme habitué au pistage laissait volontiers ses oreilles traîner encore un peu, désireux d’écouter cette conversation autant qu’il lui était possible.
- Silmeria
- Messages : 348
- Enregistré le : sam. 5 janv. 2019 11:39
Re: Les Terres Cultivées autour de Kendra Kâr
Je mâchonnais mollement le reste de la croûte de ma tourte, Lydia elle buvait dans mon cidre, elle n'avait vraiment pas l'intention de rester traîner. J'observais son accoutrement, de vieille chausses usées, un peu de paille dépassait du cuir, un porte cuissot usé jusqu'à pâlir et une chemise en chanvre à laquelle était nouée d'une cordelette de cuir une cape.
" T'es vraiment à la mode du coin ma poulette."
" Oui je préfère qu'on évite de me voir, gérer les Murènes à Kendra Kar c'est un beau petit cadeau empoisonné que tu me laisses. "
" Ouiiii à ce sujet... J'ai pas été très disponible ces dernières... Semaines ? "
" Ces quatre dernières années ? Von Klaash a presque failli partir, j'sais pas pourquoi, une envie de reprendre la mer. Tu verrais la tête qu'il tirait sur le quai à regarder l'horizon comme si les maquereaux l'appelaient. "
" C'est toi qui l'a convaincu de rester ? "
" Katalina. Elle a simplement présenté un prisonnier, l'a piqué avec une aiguille et il est mort en deux minutes, il s'est souillé, a écumé par la bouche, le nez, convulsé jusqu'à rougir et se friper comme une vieille noix et il est mort sur place. Elle a dit que si on partait on aurait aussi notre aiguille. Non pas que j'ai eu envie de partir, Von Klaash quant à lui est resté sans trop broncher. Il va de temps à autre au large avec la Laide-les-Maines et a fait amarrer le Redoutable Jugement aux Murènes. " Dit-elle en haussant les épaules nonchalamment.
" Mouaiiiis... Bon en tout cas j'ai été pas mal prise. Ah j'ai revu Vallel ? Il est sympa. Il a jugé bon de me transformer en morte vivante mais sinon un chic type. Ensuite j'ai raté un sortilège et j'ai semé la mort sur un monde avant d'arriver sur un autre et par mégarde j'ai transformé Hrist en agent d'extinction, une porteuse de peste, une divinité malveillante qui répandait la mort comme des miasmes. Après j'ai goûte une tarte viande et fraises, le mélange était vraiment sympa, ensuite le passeur est mort et pour être tout à fait honnête je me demandais comment tu as su que j'étais dans la panade comme un glaçon sur une marmite ? "
" J'ai organisé ta venue surtout, mais maintenant il faut que tu ailles voir un homme, un riche vigneron du nom de De Langres, il pourra s'occuper de toi si tu lui dis que tu t'es faite mordre par une tégénaire et que tu voudrais de la sauge. "
" Tu veux un bout de fromz ? " Disais-je en agitant le fromage frotté à la boue de la pointe de mon couteau.
" Tu comprends ? "
" Oui oui, je me fais piquer par une trentenaire et je veux de la sauce. Tu veux du fromz ? "
Elle décala mon fromz et me jeta un air très sérieux avec ses yeux verts. " Tu peux être sérieuse, Lenneth ? "
" Je suis sérieuse comme une pneumonie chez un orphelin ma cocotte. Tu le veux ce fromz ou merde ? Il est vraiment délicieux. Je peux même te l'emballer. "
" De Langres, encore un nom de fromage. Je te retrouverai aux Thermes dans trois semaines. " Puis elle s'en alla.
" Ton fromz ! Il peut voyager ! Et puis crotte, t'saispasc'queturates ! "
Je posais mes mains sur mes joues, boudant, observant la faible effervescence de mon cidre au fond de ma coupe. Une ombre approcha, je levais le regard je reconnu le gros fromager, un sourire ravi lui fendait le visage. " Mon amiiiiiie ! " Il posa ses mains sur mes épaules et me fit un baiser sur le front, renversant ma capuche et laissant apparaître mes cheveux blancs.
" Votre amie est venue, elle m'a donné les cinq pièces d'argent pour mes fromages disant que vous les aimez tant que vous vouliez encourager le commerce de ma famille, j'en ferai un excellent usage ma bonne ! Vous êtes si bienveillante, j'ai pas pu m'empêcher de... MARTHE, VIENS SALUER LA GENTILLE DAME ! "
" Ooooh mais non c'est pas vraiment nécessaire ! "
" LUCIEN ! ANTHES ! VENEZ ! "
" Meeeeeerdouille.... Oooooh les petits trésors qu'ils sont... Sales. MIGNON ! Ils sont si mignons ! "
" Ahaha, ils sont beaux hein. C'est grâce à cette dame qu'on aura trois vaches de plus, une bonne stère de bois pour cet hiver. Allez, présentez vous. "
" Moi c'est Maaaaarthe madame. C'est quoi ton prénom ?"
" Moi c'est Anthes, et lui c'est mon petit frère Lucien, il sait pas encore parlé parce qu'il a été très malade et le druide il a dit que ça l'avait rendu muet. Elles sont jolies tes bottes."
" Ouiiiiii... Allez, vous êtes tous très beaux hein, on laisse tata Sissi... Lenneth tranquille maintenant ? "
" Papa il veut te faire goûter sa nouvelle création."
Quand il le posa sur table j'ai eu l'impression qu'il tenait une brique dans son enveloppe en chanvre.
" Madame, ça c'est la dernière trouvaille. Un fromage puissant ! "
" Ouiiiii celui qui était à la boue et aux orties était un peu léger, c'est ce que je me disais hein. Très printanier. "
Il leva le doigt en l'air " Un palais si précieux devrait être ravit par ce dernier. Je mélange du sang de truie à la préparation du fromage. Regardez ce marbrage, on voit le caillé enrobé du sang, il brunit, il fermente, il apporte une superbe longueur. Un bon encas pour se remettre d'une bonne journée de travail ! Et parfaire un produit aussi simple mais complexe ma p'tite dame, il faut de l'ingéniosité ! De la finesse ! "
" Oui une grande finesse. C'est vrai que ça nous vient pas à l'idée de mettre du sang dans du fromage. Vous pourriez essayer après les vendanges de simplement mettre du marc de raisin sur la croûte ? Ca le rendrait déjà plus... Comesti."
" Ah ! Par mon troupeau excellente idée mais attendez, attendez, déjà on va goûter ma création ! Tous ensemble, allez les enfants on prend un couteau et on partage cette bonne tomme pour faire goûter, après tout c'est la fête, au nom de notre bienfaitrice ! "
" J'adore les petits villages où je reste discrète. Presque autant que le fromage." Disais-je en m'envoyant le reste de mon cidre. " Merde j'aurai du garder du cidre pour faire passer le fromage."
Les enfants se dispersaient et offraient du fromage à tout le monde dans la taverne, recevant de nombreuses tapes sur la tête en remerciement. Les gens du coin avaient l'air d'apprécier, en même temps s'ils ne connaissaient que ce fromage on ne pouvait pas leur en vouloir.
" Quels charmants amours... Il est pas un peu tard pour eux ? Oh oui, merci mon joli trésor. Tu t'appelles comment déjà ? Hanté ? Herpès ? "
" Moi c'est Anthes."
" Ah tu m'as vraiment coupé un beau morceau, c'est normal qu'il soit... Mouillé ? Tu l'as pas mâchonné hein ? Allez file. "
J'observais à gauche et à droite en espérant trouver une faille dans l'effervescence générale pour m'éclipser mais les occasions n'étaient pas séduisantes.
" T'es vraiment à la mode du coin ma poulette."
" Oui je préfère qu'on évite de me voir, gérer les Murènes à Kendra Kar c'est un beau petit cadeau empoisonné que tu me laisses. "
" Ouiiii à ce sujet... J'ai pas été très disponible ces dernières... Semaines ? "
" Ces quatre dernières années ? Von Klaash a presque failli partir, j'sais pas pourquoi, une envie de reprendre la mer. Tu verrais la tête qu'il tirait sur le quai à regarder l'horizon comme si les maquereaux l'appelaient. "
" C'est toi qui l'a convaincu de rester ? "
" Katalina. Elle a simplement présenté un prisonnier, l'a piqué avec une aiguille et il est mort en deux minutes, il s'est souillé, a écumé par la bouche, le nez, convulsé jusqu'à rougir et se friper comme une vieille noix et il est mort sur place. Elle a dit que si on partait on aurait aussi notre aiguille. Non pas que j'ai eu envie de partir, Von Klaash quant à lui est resté sans trop broncher. Il va de temps à autre au large avec la Laide-les-Maines et a fait amarrer le Redoutable Jugement aux Murènes. " Dit-elle en haussant les épaules nonchalamment.
" Mouaiiiis... Bon en tout cas j'ai été pas mal prise. Ah j'ai revu Vallel ? Il est sympa. Il a jugé bon de me transformer en morte vivante mais sinon un chic type. Ensuite j'ai raté un sortilège et j'ai semé la mort sur un monde avant d'arriver sur un autre et par mégarde j'ai transformé Hrist en agent d'extinction, une porteuse de peste, une divinité malveillante qui répandait la mort comme des miasmes. Après j'ai goûte une tarte viande et fraises, le mélange était vraiment sympa, ensuite le passeur est mort et pour être tout à fait honnête je me demandais comment tu as su que j'étais dans la panade comme un glaçon sur une marmite ? "
" J'ai organisé ta venue surtout, mais maintenant il faut que tu ailles voir un homme, un riche vigneron du nom de De Langres, il pourra s'occuper de toi si tu lui dis que tu t'es faite mordre par une tégénaire et que tu voudrais de la sauge. "
" Tu veux un bout de fromz ? " Disais-je en agitant le fromage frotté à la boue de la pointe de mon couteau.
" Tu comprends ? "
" Oui oui, je me fais piquer par une trentenaire et je veux de la sauce. Tu veux du fromz ? "
Elle décala mon fromz et me jeta un air très sérieux avec ses yeux verts. " Tu peux être sérieuse, Lenneth ? "
" Je suis sérieuse comme une pneumonie chez un orphelin ma cocotte. Tu le veux ce fromz ou merde ? Il est vraiment délicieux. Je peux même te l'emballer. "
" De Langres, encore un nom de fromage. Je te retrouverai aux Thermes dans trois semaines. " Puis elle s'en alla.
" Ton fromz ! Il peut voyager ! Et puis crotte, t'saispasc'queturates ! "
Je posais mes mains sur mes joues, boudant, observant la faible effervescence de mon cidre au fond de ma coupe. Une ombre approcha, je levais le regard je reconnu le gros fromager, un sourire ravi lui fendait le visage. " Mon amiiiiiie ! " Il posa ses mains sur mes épaules et me fit un baiser sur le front, renversant ma capuche et laissant apparaître mes cheveux blancs.
" Votre amie est venue, elle m'a donné les cinq pièces d'argent pour mes fromages disant que vous les aimez tant que vous vouliez encourager le commerce de ma famille, j'en ferai un excellent usage ma bonne ! Vous êtes si bienveillante, j'ai pas pu m'empêcher de... MARTHE, VIENS SALUER LA GENTILLE DAME ! "
" Ooooh mais non c'est pas vraiment nécessaire ! "
" LUCIEN ! ANTHES ! VENEZ ! "
" Meeeeeerdouille.... Oooooh les petits trésors qu'ils sont... Sales. MIGNON ! Ils sont si mignons ! "
" Ahaha, ils sont beaux hein. C'est grâce à cette dame qu'on aura trois vaches de plus, une bonne stère de bois pour cet hiver. Allez, présentez vous. "
" Moi c'est Maaaaarthe madame. C'est quoi ton prénom ?"
" Moi c'est Anthes, et lui c'est mon petit frère Lucien, il sait pas encore parlé parce qu'il a été très malade et le druide il a dit que ça l'avait rendu muet. Elles sont jolies tes bottes."
" Ouiiiiii... Allez, vous êtes tous très beaux hein, on laisse tata Sissi... Lenneth tranquille maintenant ? "
" Papa il veut te faire goûter sa nouvelle création."
Quand il le posa sur table j'ai eu l'impression qu'il tenait une brique dans son enveloppe en chanvre.
" Madame, ça c'est la dernière trouvaille. Un fromage puissant ! "
" Ouiiiii celui qui était à la boue et aux orties était un peu léger, c'est ce que je me disais hein. Très printanier. "
Il leva le doigt en l'air " Un palais si précieux devrait être ravit par ce dernier. Je mélange du sang de truie à la préparation du fromage. Regardez ce marbrage, on voit le caillé enrobé du sang, il brunit, il fermente, il apporte une superbe longueur. Un bon encas pour se remettre d'une bonne journée de travail ! Et parfaire un produit aussi simple mais complexe ma p'tite dame, il faut de l'ingéniosité ! De la finesse ! "
" Oui une grande finesse. C'est vrai que ça nous vient pas à l'idée de mettre du sang dans du fromage. Vous pourriez essayer après les vendanges de simplement mettre du marc de raisin sur la croûte ? Ca le rendrait déjà plus... Comesti."
" Ah ! Par mon troupeau excellente idée mais attendez, attendez, déjà on va goûter ma création ! Tous ensemble, allez les enfants on prend un couteau et on partage cette bonne tomme pour faire goûter, après tout c'est la fête, au nom de notre bienfaitrice ! "
" J'adore les petits villages où je reste discrète. Presque autant que le fromage." Disais-je en m'envoyant le reste de mon cidre. " Merde j'aurai du garder du cidre pour faire passer le fromage."
Les enfants se dispersaient et offraient du fromage à tout le monde dans la taverne, recevant de nombreuses tapes sur la tête en remerciement. Les gens du coin avaient l'air d'apprécier, en même temps s'ils ne connaissaient que ce fromage on ne pouvait pas leur en vouloir.
" Quels charmants amours... Il est pas un peu tard pour eux ? Oh oui, merci mon joli trésor. Tu t'appelles comment déjà ? Hanté ? Herpès ? "
" Moi c'est Anthes."
" Ah tu m'as vraiment coupé un beau morceau, c'est normal qu'il soit... Mouillé ? Tu l'as pas mâchonné hein ? Allez file. "
J'observais à gauche et à droite en espérant trouver une faille dans l'effervescence générale pour m'éclipser mais les occasions n'étaient pas séduisantes.
La petite plume de la Mort.
Alors, j'ai établi ma couche dans les charniers,
Au milieu des cercueils,
Où la Mort Noire tient le registre des trophées qu'elle a conquis.
Alors, j'ai établi ma couche dans les charniers,
Au milieu des cercueils,
Où la Mort Noire tient le registre des trophées qu'elle a conquis.
- Corvus Salverac
- Messages : 78
- Enregistré le : mar. 2 déc. 2025 02:39
Re: Les Terres Cultivées autour de Kendra Kâr
Chapitre V
Partie II
•
Partie II
•
Cette fête de village semblait battre son plein lorsqu’un autre paysan, accompagné de ce qui semblait être sa famille, fit irruption dans l’auberge dans un grand vacarme. Tout ce bruit perturbait Corvus, qui était resté concentré jusqu’à présent sur la conversation se tenant à côté de lui, entre les deux femmes. Car, en effet, il s’avérait que la personne encapuchonnée était elle aussi une femme. Deux demoiselles discutaient d’un sujet assez vague, mais dont certains mots étaient des plus intéressants. L’homme entendit pour la première fois parler des « Murènes », qui semblaient être une sorte de guilde. Il ne put malheureusement en apprendre davantage, car la femme qui en parlait n’avait fait qu’en mentionner le nom sans fournir davantage d’explications.
Corvus jeta quelques coups d’œil tout autour de lui, s’assurant que personne ne le regardait avec trop d’insistance. Après tout, il demeurait un criminel recherché, même si, en ces lieux reculés, il y avait peu de chances que quelqu’un le reconnût. Rassuré, il revint à la discussion, mais s’aperçut malheureusement que la femme à la capuche s’était éclipsée. Ce n’était toutefois pas le détail le plus important… Car, juste avant, il avait pu saisir un nom, et pas des moindres : de Langres ! Ainsi donc, elles aussi étaient à la recherche de cet homme. Quelle chance inespérée avait-il eue de tomber sur elles à cet instant précis ! Cependant, quelque chose le gênait profondément : son interlocutrice, une certaine Lenneth, semblait parler d’une manière… erratique. Et cela ne s’arrangea guère lorsque le paysan qui venait d’entrer dans la taverne s’approcha d’elle, entouré de sa famille, et commença sa tirade.
Corvus resta un moment sans rien faire, occupé à finir sa soupe et sa cervoise. Puis il se mit à réfléchir. Comment pouvait-il aborder cette personne — qui semblait également à la recherche de Valère — sans pour autant passer pour un individu suspect ? La dernière chose que voulait faire Corvus était de créer des vagues. La discrétion était de mise, mais il commençait à douter, au vu du comportement singulier de la jeune femme, que les choses fussent aussi simples. Ainsi, il se leva de sa table, non sans reprendre son épée, qu’il attacha à sa ceinture, puis se dirigea vers la curieuse « Lenneth ». Celle-ci semblait être bien embarrassée par l’un des gamins du paysan, tandis que ce dernier s’affairait à distribuer son fromage douteux au reste de la taverne. Corvus approcha de l’enfant, puis lui tapota légèrement l’épaule. Anthes se retourna, les yeux ronds, avant que le maraudeur ne le gratifiât d’un mince sourire.
— Ta fougue est bien louable, et je ne doute point que ton fromage soit goûtu. Mais mon amie, ici, a besoin de se reposer ; elle a beaucoup voyagé. Peux-tu nous laisser ? dit alors Corvus d’une voix calme. Le gamin, circonspect, ne répondit point d’abord. Il se tourna vers Lenneth, puis regarda de nouveau Corvus.
— Ben, on ne dirait pas pourtant… Boh, je vous laisse. Vous voulez pas du fro…
Anthes n’eut pas le temps d’achever que Corvus leva la main pour lui signifier par avance qu’il ne voulait pas de son produit. Boudeur, le garçon finit par partir, laissant donc Corvus seul avec Lenneth. L’homme le regarda s’éloigner un moment, s’assurant qu’il fût suffisamment loin, avant de reporter son attention sur la jeune femme.
— Ah, ces garnements… Quand ils vous collent… Pires que des abeilles autour d’un gros pot de miel, dit alors Corvus en tendant la main à Lenneth.
— Je me nomme Marcus. Puis-je me joindre à vous ? Désolé de vous importuner de la sorte, mais... Je n’ai pu m’empêcher de tendre l’oreille et ai cru comprendre que vous connaissiez les Murènes ? expliqua alors Corvus, échafaudant un mensonge afin de mieux obtenir les renseignements dont il avait besoin. Cette guilde, si tant est que c’en fût bien une, lui fournissait un bon alibi pour approcher cette dame. Ensuite, il pourrait faire croire qu’il désirait en savoir davantage, la rejoindre ou quelque chose d’approchant. Peu importait ! Le véritable but derrière cette manœuvre était d’approcher Valère de Langres par l’intermédiaire de Lenneth, qui semblait devoir le rencontrer elle aussi. L’homme tâchait de garder bonne contenance, dissimulant son appréhension.
Alors qu’il s’était avancé pour lui serrer la main, son esprit redevint un tant soit peu paranoïaque et commença à se poser mille et une questions. Qui était cette femme ? Et qui était l’autre, celle qui parlait avec elle ? Était-elle dangereuse ? Que voulait-elle à Valère de Langres ? Autant de questions pour si peu de réponses, qu’il espérait désormais obtenir maintenant que le contact était établi.
- Silmeria
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- Enregistré le : sam. 5 janv. 2019 11:39
Re: Les Terres Cultivées autour de Kendra Kâr
Le gamin ne mouftait pas, je ne savais pas trop comment me débarrasser de ce chiard sans avoir à goûter son fromage. Il l'agitait là, devant mon nez, on voyait le marbrage du sang brun qui coagulait dans le lactose, la croûte épaisse qui avait été teinté de rose. Mais comment ils ont pu créer une chose pareille ? Ca avait l'air absolument épouvantable, même un garzok aurait hésité à croquer dedans et franchement j'en ai vu manger des trucs qui ressemblait à des cadavres couverts de moisissure grise.
Un homme s'était levé et d'un ton doux et paternel avait chassé le chiard en toute délicatesse. Sans heurt, sans moquerie, sans menace. J'haussais un sourcil lorsqu'il se présentait à moi. (" Comment ça un gros pot de miel ? Il me trouve grosse ? Je suis énorme ? ") Mais surtout, je me sentais un peu honteuse lorsqu'il mentionna les Murènes. (" Merd'... Il a entendu quoi de notre conversation ? ") dans cette main pourtant inconnue qui m'était tendue j'y glissais la mienne comme une couleuvre.
" Lenneth, mais ça vous l'aviez sûrement entendu. Vous avez les oreilles bien pendues ami étranger. Merci de m'avoir libéré de ce... fromage. Cette prise d'otage fromagère. Les Murènes oui... oui oui oui. Asseyons nous voyons. "
Je fis un grand geste du bras au tavernier mimant comme je pouvais le cidre et bientôt on apporta à notre table deux pichets de cidre tiède et un bol de pain noir craquant avec ce satané fromage. L'aubergiste me fit un grand sourire et une gentille tape sur l'épaule et salua Marcus avant de prendre congés, il avait une bonhommie assez amusante, gros, patapouf, un grand sourire niais mais imprégné d'une grande douceur et d'une réelle envie de faire plaisir. Tout l'inverse de notre ami Marcus, j'avais vraiment l'impression d'être en face du grand survivant de la légendaire Dépression Famélique de la Mort ! Mais il était armé, une épée. J'avais connu assez de mercenaires pour savoir que c'était peut-être un appât, un soldat souple et rapide, capable de me retenir une demi seconde le temps que ses camarades ne se dévoilent. Je ne voyais rien de bizarre ou d'inquiétant dans la salle et j'avais déjà survécu à une triste expérience de la sorte, croyez moi l'aubergiste n'aurait pas eu ce regard plein de bonté comme s'il venait de servir sa propre fille. Il aurait l'oeil sagement dérobé, le frisson qui aurait électrisé son dos, annihilé ses sens et fait trembler sa main. Il ne fallait pas baisser sa garde.
" Je connais un peu les Murènes oui, j'y ai été soignée au dispensaire des oeillets. Un malheureux accident à Kendra Kâr, certains malfrats n'hésitent pas à user du coutelas pour une simple bourse, aussi maigre soit-elle. Je n'avais rien à offrir à mes bienfaiteurs, depuis deux ans que je suis remise j'aime aider, je ne peux pas offrir beaucoup mais j'aide à trouver des mécènes, des gens pour aider, que ce soit quelques piécettes, un sac de farine, un peu de vin. Tout est bon à prendre pour ceux qui donnent sans compter ni attendre en retour. Vous y êtes déjà allé aussi ? Je veux dire... "
J'hésitais lourdement.
" Sans vouloir être trop curieuse hein."
Un homme s'était levé et d'un ton doux et paternel avait chassé le chiard en toute délicatesse. Sans heurt, sans moquerie, sans menace. J'haussais un sourcil lorsqu'il se présentait à moi. (" Comment ça un gros pot de miel ? Il me trouve grosse ? Je suis énorme ? ") Mais surtout, je me sentais un peu honteuse lorsqu'il mentionna les Murènes. (" Merd'... Il a entendu quoi de notre conversation ? ") dans cette main pourtant inconnue qui m'était tendue j'y glissais la mienne comme une couleuvre.
" Lenneth, mais ça vous l'aviez sûrement entendu. Vous avez les oreilles bien pendues ami étranger. Merci de m'avoir libéré de ce... fromage. Cette prise d'otage fromagère. Les Murènes oui... oui oui oui. Asseyons nous voyons. "
Je fis un grand geste du bras au tavernier mimant comme je pouvais le cidre et bientôt on apporta à notre table deux pichets de cidre tiède et un bol de pain noir craquant avec ce satané fromage. L'aubergiste me fit un grand sourire et une gentille tape sur l'épaule et salua Marcus avant de prendre congés, il avait une bonhommie assez amusante, gros, patapouf, un grand sourire niais mais imprégné d'une grande douceur et d'une réelle envie de faire plaisir. Tout l'inverse de notre ami Marcus, j'avais vraiment l'impression d'être en face du grand survivant de la légendaire Dépression Famélique de la Mort ! Mais il était armé, une épée. J'avais connu assez de mercenaires pour savoir que c'était peut-être un appât, un soldat souple et rapide, capable de me retenir une demi seconde le temps que ses camarades ne se dévoilent. Je ne voyais rien de bizarre ou d'inquiétant dans la salle et j'avais déjà survécu à une triste expérience de la sorte, croyez moi l'aubergiste n'aurait pas eu ce regard plein de bonté comme s'il venait de servir sa propre fille. Il aurait l'oeil sagement dérobé, le frisson qui aurait électrisé son dos, annihilé ses sens et fait trembler sa main. Il ne fallait pas baisser sa garde.
" Je connais un peu les Murènes oui, j'y ai été soignée au dispensaire des oeillets. Un malheureux accident à Kendra Kâr, certains malfrats n'hésitent pas à user du coutelas pour une simple bourse, aussi maigre soit-elle. Je n'avais rien à offrir à mes bienfaiteurs, depuis deux ans que je suis remise j'aime aider, je ne peux pas offrir beaucoup mais j'aide à trouver des mécènes, des gens pour aider, que ce soit quelques piécettes, un sac de farine, un peu de vin. Tout est bon à prendre pour ceux qui donnent sans compter ni attendre en retour. Vous y êtes déjà allé aussi ? Je veux dire... "
J'hésitais lourdement.
" Sans vouloir être trop curieuse hein."
La petite plume de la Mort.
Alors, j'ai établi ma couche dans les charniers,
Au milieu des cercueils,
Où la Mort Noire tient le registre des trophées qu'elle a conquis.
Alors, j'ai établi ma couche dans les charniers,
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- Corvus Salverac
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- Enregistré le : mar. 2 déc. 2025 02:39
Re: Les Terres Cultivées autour de Kendra Kâr
Chapitre V
Partie III
•
Partie III
•
Le cidre frais parvint à la table des deux aventuriers, après que Corvus — se présentant sous le nom de Marcus — eut réussi à approcher cette mystérieuse femme. Le moins que l’on pût dire était qu’il avait affaire à une personne haute en couleur, au verbe déconcertant. Était-ce une façade ? Une façon de duper les autres ? Nul ne pouvait le savoir. Corvus, en tout cas, l’ignorait. L’homme prit une gorgée de son cidre, non sans avoir rapidement esquissé un geste pour trinquer. Puis il écouta attentivement ce que lui disait sa comparse du moment au sujet des Murènes.
Il opina du chef, accusant réception de ses dires. Ses yeux scrutaient cette dame, et l’homme ne pouvait décemment ignorer les traits singuliers de son visage, même partiellement dissimulés par la capuche de sa cape. Sa tenue aurait pu la faire passer pour une voyageuse sans le sou ; pourtant, quelque chose dans sa posture ne concordait pas. Elle ne semblait jamais tout à fait relâchée, comme si une part d’elle continuait d’observer la salle même lorsqu’elle parlait. Peut-être Corvus analysait que trop cette femme… C’était hélas sans doute son naturel suspicieux qui reprenait le dessus. Corvus s’éclaircit alors la gorge lorsque la question lui fut posée au sujet de sa connaissance des Murènes et, surtout, afin de savoir s’il était déjà allé les voir.
La vérité était qu’il ne connaissait rien d’eux et ne s’y intéressait pas réellement. Ce n’était qu’un prétexte pour pouvoir approcher cette femme qui semblait connaître De Langres, ni plus ni moins. Il allait devoir improviser…
— Malheureusement, ma route n’a jamais croisé la leur. Cependant, j’ai ouï parler de leurs exploits et il me plairait de les rencontrer un jour, dit-il en marquant une pause avant de reprendre une gorgée de cidre. La vérité est que je suis une épée à vendre et, qui sait, nos intérêts pourraient converger ? Il resta évasif, essayant de ne pas entrer davantage dans les détails d’un sujet dont il n’avait en réalité aucune connaissance. Cela pouvait compromettre sa couverture et le récit qu’il venait d’échafauder, après tout ! À ces mots, Lenneth l’observa.
— Ça oui, il y a eu deux ou trois faits, mais rien de bien exceptionnel. Mais, à dire vrai, je suis censée rester un peu discrète en ce moment, donc… puisque c’est compromis, je pourrais bénéficier d’un homme sachant manier l’épée. Quel est votre prix ? demanda-t-elle finalement.
Corvus acquiesça, songeur, finissant par s’avancer sur sa chaise, les coudes posés sur la table.
— Quelques yus suffiront. Mais je me sentirai surtout utile si je puis vous accompagner dans votre mission.
Il sourit, un peu jaune, laissant ainsi comprendre qu’il avait écouté le reste de la conversation au sujet du passeur. C’était risqué de s’exposer ainsi, Corvus le savait bien. En prenant les devants et en montrant qu’il avait écouté leur conversation, il risquait bien entendu de braquer la jeune femme, voire de lui donner le sentiment qu’il représentait une menace, ce qui allait à l’encontre de son dessein, lui qui cherchait précisément à l’accompagner jusqu’à De Langres. C’était comme s’il retenait son souffle, le regard rivé avec insistance sur la dame.
— Bien… souffla-t-elle de prime abord, ses ongles tapotant le bois rustique de la table. Ce n’est pas vraiment une mission. Comme je le disais, je vais surtout trouver des fonds pour mes bienfaiteurs. Mais les routes sont parfois peu sûres et il serait bon d’avoir un protecteur, en effet. Déjà, ce serait plus dissuasif. Vous venez de la ville ? expliqua-t-elle.
Corvus s’en trouva quelque peu étonné. Il ne savait pourquoi, mais son instinct lui soufflait vaguement qu’elle n’était guère le genre de femme à être démunie. Son accoutrement, son langage, tant verbal que corporel, ce genre de détails laissaient penser à Corvus qu’elle était plus redoutable qu’elle ne le paraissait. L’ancien soldat déglutit, reprenant une lampée de cidre afin de se reconcentrer. Au fond, cet échange avait davantage l’air d’un interrogatoire que d’une conversation amicale. Ce qui, à bien y réfléchir, était parfaitement normal : Corvus avait écouté une conversation qui ne lui était pas destinée et se trouvait maintenant là à pêcher des informations. Alors, il se ressaisit et tenta d’adopter un air plus confiant, plus serein, sans pour autant verser dans une nonchalance qui aurait pu être interprétée comme un manque de respect.
— Je suis un voyageur, je n’ai guère d’attaches. Mais je reviens de la capitale, où j’ai dû rendre quelques services à un ancien camarade il y a quelques jours, dit-il en marquant une pause et en observant la réaction de Lenneth avant de reprendre aussitôt. Et vous ?
La meilleure défense étant l’attaque, il avait décidé de faire pivoter la conversation et de lui retourner la question afin de ne pas en demeurer trop longtemps le sujet. Corvus ne savait nullement si Lenneth avait compris sa façon de procéder mais, en tout cas, elle semblait prompte à lui répondre.
— Disons que je viens de Tulorim, par-delà l’océan. Je ne connais que peu ces terres, mais j’ai souvent entendu dire que la fin de la guerre n’avait en rien su chasser les dangers qui rôdent, dit-elle.
— C’est bien vrai. C’est une raison de plus pour se promener avec une épée !
Il marqua une pause, aspirant une nouvelle gorgée de cidre.
— Bien… Qu’en dites-vous ? Avons-nous un marché ? dit-il, tentant de couper court aux questions. Lenneth sembla acquiescer, levant ainsi son gobelet de cidre et clamant qu’ils pouvaient donc s’entendre là-dessus. Corvus jubilait intérieurement : une première étape réussie ! Si réellement cette femme connaissait De Langres ou, tout du moins, savait où le trouver, c’était une grande victoire pour lui.
Au fond de lui, il sentait qu’il approchait du but, qu’il n’était plus qu’à quelques jours de pouvoir enfin faire la lumière sur cette affaire qui le taraudait depuis tant de semaines désormais. Enfin… encore fallait-il ne pas se faire de faux espoirs. Qui savait ce que De Langres allait réellement lui dire ? Si tant est qu’il lui dît quoi que ce soit. Corvus, qui s’était laissé gagner par une joie fugace, la réprima aussitôt sous le poids de ces doutes. Il trinqua avec Lenneth pour sceller leur accord, puis engloutit le reste de son breuvage, le cidre de ce petit village étant particulièrement frais et goûteux ! Il se surprit même à songer qu’il reviendrait peut-être ici, quelque jour lointain, pour y goûter de nouveau et, qui sait, profiter également des festivités.
- Silmeria
- Messages : 348
- Enregistré le : sam. 5 janv. 2019 11:39
Re: Les Terres Cultivées autour de Kendra Kâr
" Quelques yus suffiront. Mais je me sentirai surtout utile si je puis vous accompagner dans votre mission."
Je levais un sourcil à cette phrase. Quelques yus suffiront ? J'avais beau le regarder et essayer de comprendre qui j'avais en face de moi je n'y entravais pas grand chose. J'ai cru à un espion mais il n'avait rien de bien inquisiteur, il était plutôt de ceux qui avaient quelque chose à cacher. Probablement un petit malin comme ce type jadis, le grand dadais déguisé en épouvantail qui ne vivait que pour torturer son prochain. Il avait du entendre parler des Murènes et voulait probablement montrer sa valeur en prêtant son épée espérant que ça conduise immédiatement à quelque chose de plus concret. A dire vrai, payer pour un service était monnaie courante et franch'ment c'est le cas de le dire. Mais ce bon vieux Marcus ne sera pas vraiment une escorte mais plus un moyen de passer pour plus vulnérable. Ce ne serait pas du luxe que d'avoir quelqu'un pour parler à ma place lorsque la situation l'exigera. Il avait l'air débrouillard, juste cette gueule à avoir vécu un tas de saloperie et de ne pas en être tout à fait mort. C'marrant, je le vois bien observer dans le noir la poutre de sa piaule se demandant si sa ceinture serait assez épaisse pour supporter le poids de son corps et qu'il puisse se pendre. Mais bon, les humains sont si fragiles. R'marque, les elfes aussi, ils vivent juste plus longtemps que les humains et le problème de ces derniers c'est la mort, et c'qui est embêtant avec la mort et beh... C'est que c'est vachement long.
" Je suis un voyageur, je n’ai guère d’attaches. Mais je reviens de la capitale, où j’ai dû rendre quelques services à un ancien camarade il y a quelques jours "
Un camarade sans nom et un service non mentionné. A ce moment je réalise que je suis peut-être en face d'un assistant du grand prêtre de Yuimen qui a passé ses derniers jours à bénir, soigner, offrir et aider son prochain ou à un rejeton humain de mon bon gros Kuklux le garzok fou qui aurait épluché une tripotée d'enfants, un coup sur deux comme les courgettes avant de parader devant les gardes en agitant un collier de foetus morts encore tièdes.
Si ça se trouve je me ferai mettre aux fers parce que je me trimballe avec un fou furieux sadique qui collectionne les mamelons gauches et qui aime la pédophilie. Si ça se trouve il est en quête d'un enfant. Ou d'un nain. Les pédophiles aiment les nains ?
Et si un pédophile tombe sur un enfant nain, ça doit être le rêve de toute une vie.
Je préférais changer le cours de mes pensées et diriger un peu sur la sûreté des routes, avec la guerre comme prétexte, j'allais peut-être glaner une ou deux informations sur le coin. Peut-être que des bandits sévissaient dans les horizons et que la garde était quadruplée pour que les marchands soient un peu tranquilles.
" C’est bien vrai. C’est une raison de plus pour se promener avec une épée ! "
Bah j'étais pas beaucoup plus avancée, je trempais mes lèvres dans le cidre. Ce goût de fromage vraiment voulait pas me lâcher. J'ai l'impression que mes molaires baignent encore dans le moisi.
" Bien… Qu’en dites-vous ? Avons-nous un marché ? "
Je levais mon verre, d'un entendons nous la dessus le plus diplomatique possible, j'avalais un maximum de lie et de particules de pomme qui gisait au fond du verre pour essayer de faire passer le goût du fromage à la boue.
Que faire... Est-ce que De Langres allait faire la gueule si je ramenais quelqu'un ? Au pire je le fends en deux devant De Langres pour lui montrer qu'il faut pas essayer de m'entourlouper mais bon, j'aime autant être la plus discrète possible et limiter le nombre de macchabés derrière moi un maximum et j'en ai déjà composté deux sur le rivage. Enfin... Pas moi, Hrist, mais paraît que le procureur de Kendra Kâr, le grand Juge et le Bailli ne veulent rien entendre.
Je faisais rouler dans mon gobelet la compote de cidre tant il y avait de la lie. Ce fumier d'aubergiste m'a donné le fond du fût ? Et ce Marcus là, une épée à mon service sans même se demander si j'ai l'occasion de pouvoir le payer, vraiment ? J'ai pourtant tout l'attirail de la mendiante, ma robe est plus trouée qu'un gruyère et entre De Langres et ce putain de fromage à la boue, ça commence à faire beaucoup de fromz ! Peut-être que je devrais le cuisiner un peu mais où avoir un coin tranquille pour être sûre de ses intentions.
C'est en regardant à travers la petite lucarne le jour décliner qu'une idée me traversa l'esprit !
Bon, pour dire la vérité c'est Hrist qui me souffla l'idée mais c'est du pareil au même.
Je m'excusais un instant, quittant la table pour passer la main à travers la lucarne avant de revenir. '' Bah je trouve qu'il fait bon dehors ! L'air est pas froid et on pourrait gagner le domaine de De Langres juste avant la nuit noire... Bon j'exagère un peu mais disons avant le creux de la nuit. De toutes façons on est attendus. Enfin, je suis attendue mais c'est pareil. Je pense qu'on devrait se mettre en route directement et si bandits il y a et bien... Disons deux cent yus pour la protection par demi journée et cinq cent par tête en cas de mauvaise rencontre. Est-ce assez Marcus le mercenaire des Murènes ? ''
Je levais un sourcil à cette phrase. Quelques yus suffiront ? J'avais beau le regarder et essayer de comprendre qui j'avais en face de moi je n'y entravais pas grand chose. J'ai cru à un espion mais il n'avait rien de bien inquisiteur, il était plutôt de ceux qui avaient quelque chose à cacher. Probablement un petit malin comme ce type jadis, le grand dadais déguisé en épouvantail qui ne vivait que pour torturer son prochain. Il avait du entendre parler des Murènes et voulait probablement montrer sa valeur en prêtant son épée espérant que ça conduise immédiatement à quelque chose de plus concret. A dire vrai, payer pour un service était monnaie courante et franch'ment c'est le cas de le dire. Mais ce bon vieux Marcus ne sera pas vraiment une escorte mais plus un moyen de passer pour plus vulnérable. Ce ne serait pas du luxe que d'avoir quelqu'un pour parler à ma place lorsque la situation l'exigera. Il avait l'air débrouillard, juste cette gueule à avoir vécu un tas de saloperie et de ne pas en être tout à fait mort. C'marrant, je le vois bien observer dans le noir la poutre de sa piaule se demandant si sa ceinture serait assez épaisse pour supporter le poids de son corps et qu'il puisse se pendre. Mais bon, les humains sont si fragiles. R'marque, les elfes aussi, ils vivent juste plus longtemps que les humains et le problème de ces derniers c'est la mort, et c'qui est embêtant avec la mort et beh... C'est que c'est vachement long.
" Je suis un voyageur, je n’ai guère d’attaches. Mais je reviens de la capitale, où j’ai dû rendre quelques services à un ancien camarade il y a quelques jours "
Un camarade sans nom et un service non mentionné. A ce moment je réalise que je suis peut-être en face d'un assistant du grand prêtre de Yuimen qui a passé ses derniers jours à bénir, soigner, offrir et aider son prochain ou à un rejeton humain de mon bon gros Kuklux le garzok fou qui aurait épluché une tripotée d'enfants, un coup sur deux comme les courgettes avant de parader devant les gardes en agitant un collier de foetus morts encore tièdes.
Si ça se trouve je me ferai mettre aux fers parce que je me trimballe avec un fou furieux sadique qui collectionne les mamelons gauches et qui aime la pédophilie. Si ça se trouve il est en quête d'un enfant. Ou d'un nain. Les pédophiles aiment les nains ?
Et si un pédophile tombe sur un enfant nain, ça doit être le rêve de toute une vie.
Je préférais changer le cours de mes pensées et diriger un peu sur la sûreté des routes, avec la guerre comme prétexte, j'allais peut-être glaner une ou deux informations sur le coin. Peut-être que des bandits sévissaient dans les horizons et que la garde était quadruplée pour que les marchands soient un peu tranquilles.
" C’est bien vrai. C’est une raison de plus pour se promener avec une épée ! "
Bah j'étais pas beaucoup plus avancée, je trempais mes lèvres dans le cidre. Ce goût de fromage vraiment voulait pas me lâcher. J'ai l'impression que mes molaires baignent encore dans le moisi.
" Bien… Qu’en dites-vous ? Avons-nous un marché ? "
Je levais mon verre, d'un entendons nous la dessus le plus diplomatique possible, j'avalais un maximum de lie et de particules de pomme qui gisait au fond du verre pour essayer de faire passer le goût du fromage à la boue.
Que faire... Est-ce que De Langres allait faire la gueule si je ramenais quelqu'un ? Au pire je le fends en deux devant De Langres pour lui montrer qu'il faut pas essayer de m'entourlouper mais bon, j'aime autant être la plus discrète possible et limiter le nombre de macchabés derrière moi un maximum et j'en ai déjà composté deux sur le rivage. Enfin... Pas moi, Hrist, mais paraît que le procureur de Kendra Kâr, le grand Juge et le Bailli ne veulent rien entendre.
Je faisais rouler dans mon gobelet la compote de cidre tant il y avait de la lie. Ce fumier d'aubergiste m'a donné le fond du fût ? Et ce Marcus là, une épée à mon service sans même se demander si j'ai l'occasion de pouvoir le payer, vraiment ? J'ai pourtant tout l'attirail de la mendiante, ma robe est plus trouée qu'un gruyère et entre De Langres et ce putain de fromage à la boue, ça commence à faire beaucoup de fromz ! Peut-être que je devrais le cuisiner un peu mais où avoir un coin tranquille pour être sûre de ses intentions.
C'est en regardant à travers la petite lucarne le jour décliner qu'une idée me traversa l'esprit !
Bon, pour dire la vérité c'est Hrist qui me souffla l'idée mais c'est du pareil au même.
Je m'excusais un instant, quittant la table pour passer la main à travers la lucarne avant de revenir. '' Bah je trouve qu'il fait bon dehors ! L'air est pas froid et on pourrait gagner le domaine de De Langres juste avant la nuit noire... Bon j'exagère un peu mais disons avant le creux de la nuit. De toutes façons on est attendus. Enfin, je suis attendue mais c'est pareil. Je pense qu'on devrait se mettre en route directement et si bandits il y a et bien... Disons deux cent yus pour la protection par demi journée et cinq cent par tête en cas de mauvaise rencontre. Est-ce assez Marcus le mercenaire des Murènes ? ''
La petite plume de la Mort.
Alors, j'ai établi ma couche dans les charniers,
Au milieu des cercueils,
Où la Mort Noire tient le registre des trophées qu'elle a conquis.
Alors, j'ai établi ma couche dans les charniers,
Au milieu des cercueils,
Où la Mort Noire tient le registre des trophées qu'elle a conquis.
- Ezak
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- Enregistré le : mar. 22 déc. 2020 06:18
Re: Les Terres Cultivées autour de Kendra Kâr
Les premières minutes de voyages furent silencieuses. Ezra tenait ses rênes avec une précision un peu trop grande, les épaules légèrement trop hautes, le regard fixé entre les oreilles de sa monture comme si regarder ailleurs aurait été une erreur tactique. Son visage avait une expression fermée et concentrée avec quelque chose en dessous que je n'aurais pas su nommer précisément. Une tristesse peut-être ? Ou l'ombre de quelque chose qu'elle ne se rappelait pas mais dont l'absence pesait quand même ?
Blanche, elle, regardait absolument tout.
Les arbres. Les gens sur le bord du chemin. Un chien qui aboyait depuis une cour. Les nuages. Elle tournait la tête dans tous les sens avec cette attention inépuisable qui ne se lassait jamais de ce qu'elle trouvait.
« Pourquoi est-ce que ça bouge autant ? »
« Le cheval ? Parce qu'il marche. »
« Ça bouge dans tous les sens en même temps. »
« Tu t'y habitueras. »
« Je n'ai pas dit que ça me dérangeait. »
Maisonneuve, qui chevauchait à ma gauche, me lança un regard amusé que je choisis d'ignorer.
Quelques instants plus tard, Blanche laissa les rênes un peu trop libres et son cheval s'arrêta pour brouter le bord du chemin. Elle le regarda faire.
« Il mange. »
« Tire sur les rênes. »
Elle tira. Le cheval releva la tête, mâcha ce qu'il avait dans la bouche, et repartit d'un pas tranquille.
« On aurait pu attendre qu'il finisse. »
Ezra, qui n'avait pas dit un mot depuis le départ, produisit un son qui ressemblait à quelque chose entre le soupir et le rire retenu. Je la regardai. Elle regardait droit devant elle. Mais quelque chose dans ses épaules avait légèrement changé moins haut, moins raide; Elle commençait à se détendre;
La propriété apparut au bout d'une demi-heure de chemin, passé les dernières maisons des faubourgs de Kendra-Kâr. Pas assez loin pour être isolée maisassez loin pour être à part.
Je la vis d'abord depuis le chemin, avant même d'avoir atteint la grille. Le toit de tuiles grises par-dessus les arbres, puis les murs en pierre, puis l'ensemble qui se dévoilait au fur et à mesure qu'on avançait sur l'allée de gravier bordée de vieux chênes dénudés. C'est depuis le chemin, avant même d'avoir mis pied à terre, que j'entendis Corvus. Sa voix d'abord ,courte, nette, sans élever le ton. Puis les bruits sourds des corps à l'entraînement. Puis je les vis.
Sur le terrain à gauche de la bâtisse, une quinzaine de silhouettes s'exerçaient dans la lumière froide de l'après-midi. Corps à corps, deux par deux, leurs souffles formant de petits nuages blancs dans l'air. Corvus au centre, les bras croisés, cette stature qu'on ne fabrique pas.
Il leva les yeux en nous entendant arriver. Deux doigts levés vers son assistant qui prit le relais. Puis il traversa la cour vers nous. Je mis pied à terre et restai un moment à regarder le terrain avant qu'il n'arrive. Ezra s'était arrêtée à côté de moi. Elle ne dit rien mais elle regardait. Blanche descendit de cheval en tapotant l'encolure de sa monture naturellement, comme si elle l'avait toujours fait et leva les yeux vers la bâtisse.
« Il y a des tableaux à l'intérieur ? »
« Dix-sept. »
« Ooooh. »
Elle s'avança vers la porte d'entrée sans attendre qu'on l'y invite.
Corvus arriva devant moi et me regarda de haut en bas avec cet œil clinique des vieux soldats.
« Ser D'Arkasse. »
« Général. »
« Vous avez l'air en vie. »
« J'essaye, du mieux que je peux.. »
Il jeta un regard vers Blanche qui disparaissait dans la bâtisse, puis vers Ezra qui regardait toujours le terrain.
« Qui sont-elles ? »
« Des personnes qui voyagent avec moi. Je vous expliquerai en tant voulu. »
Il hocha la tête, n'insistant pas.
« Venez. Je vais vous montrer ce qu'on a fait de votre idée. »
Je le suivis. Derrière nous, Maisonneuve emboîtait le pas en commençant déjà à évoquer l'histoire de la propriété. Je l'entendis prononcer le nom des de Maisonneuve deux fois avant d'avoir franchi le seuil. La visite fut donc menée en tandem. Maisonneuve s'attardant sur l'histoire et le patrimoine, Corvus sur le fonctionnel et l'opérationnel. Je laissai les deux se compléter.
On commença par le vestibule sobre. Les crochets pour les armes et les manteaux, puis la grande salle commune avec ses deux longues tables, la cheminée large, les fenêtres donnant sur le terrain.
« Repas ici. Cours théoriques quand le temps ne permet pas de travailler dehors. Les recrues arrivent le matin depuis la cité et repartent en fin de journée. »
« Ils ne dorment pas ici ? »
« Non. La moitié ont leurs familles en ville. Les autres viennent de l’orphelinat. Le trajet à pied est d'une heure environ. À cheval, une demi-heure. C'est voulu. Le chemin aller est un échauffement. Le retour est une décompression. »
Je hochai la tête devant la logique alors que la visite continuait.
La bibliothèque ensuite. Les ouvrages militaires, les cartes épinglées aux murs couvertes d'annotations serrées à l'encre. Je pris le temps d'en lire quelques-unes.
« Qui écrit ça ? »
« Plusieurs d'entre eux. Je leur demande de noter leurs observations après chaque cours théorique. Ceux qui ne savent pas écrire correctement dictent à ceux qui savent. »
Je le regardai.
« Vous leur apprenez aussi à écrire. »
« Je leur apprends à penser d’Arkasse. »
Blanche était devant une des cartes et l'examinait avec cette attention minutieuse qu'elle portait à tout.
« C'est quoi tous ces traits ? »
« Des routes. Des frontières. Des positions stratégiques. »
Corvus lui répondit avec le même ton qu'il aurait eu pour une recrue. Elle hocha la tête et continua à regarder. Il la jaugea une seconde d’un regard d'inventaire, puis se détourna sans commentaire. Ezra, dans l'encadrement de la porte, n'avait pas touché aux cartes. Elle regardait les schémas de formations militaires épinglés au mur du fond. Ses yeux s'y étaient arrêtés et n'avaient pas bougé. Je la regardai regarder. Corvus aussi l'avait remarqué je le vis à la façon dont il marqua une pause imperceptible avant de reprendre la route vers l’'armurerie derrière une porte en bois renforcé de métal, fermée à clé.
« Les armes sont comptées chaque soir avant que les recrues repartent. Chaque matin à leur arrivée. »
« Sage précaution avec ce genre de jeunesse. »
« Avec n'importe quelle jeunesse, si vous voulez mon avis. »
Ce fut ensuite les cuisines au fond du couloir. Grandes, fonctionnelles, avec leur âtre en pierre et leur longue table de préparation.Puis l'étage. Il y avait plusieurs chambres disponibles, actuellement inoccupées puisque les recrues ne dormaient pas sur place. Des pièces sobres, hautes de plafond, avec des fenêtres qui donnaient alternativement sur le terrain et sur le jardin à l'abandon.
« Le bâtiment est grand pour le nombre de gens qui l'utilisent. Les espaces du haut n'ont pas encore trouvé leur fonction. »
Maisonneuve saisit l'occasion.
« Justement. »Il se tourna vers moi avec ce sourire de biais qui ne présageait jamais rien de neutre. « Je ne resterai pas longtemps/ Des affaires à la cité qui n'attendent pas. Mais je me disais que ces chambres mériteraient d'être occupées par des gens de confiance. »
Il laissa le silence faire son travail.
« Vous nous proposez d'investir les lieux. »
« Je vous propose d'habiter ce qui m’appartient grâce à vous depuis que vous l'avez gagner en duel judiciaire. La grande chambre du deuxième vous revient évidemment. Et Blanche et Ezra pourraient prendre chacune une chambre au premier. Il y a largement la place. »
« Soit. »
Corvus montra à chacune leur espace sans cérémonie. La chambre d'Ezra était au premier étage, côté terrain d'entraînement. Une fenêtre qui donnait directement sur le sol où les recrues travaillaient elle put le voir immédiatement en entrant. Elle fit le tour de la pièce en silence, s'arrêta devant la fenêtre, regarda en bas. Elle n'avait pas dit oui. Elle n'avait pas dit non. Elle avait juste posé ses affaires sur le coffre au pied du lit avec ce geste définitif qui valait acceptation.
La chambre de Blanche était juste à côté, côté jardin. Elle entra, regarda le lit, regarda le plafond, regarda la fenêtre.
« Il n'y a pas de tableau. »
« Je peux en faire monter un, » dit Maisonneuve depuis le couloir.
« Ça ira. »
Elle posa une main sur le rebord de la fenêtre, regarda le jardin à l'abandon en contrebas. Un vieux puits en pierre, des allées mangées par la végétation, un banc dont un pied était cassé.
« C'est joli un jardin abandonné. »
la réfléxion me tira un sourire. Décidément je ne me lassais pas de les voir l'une et l'autre découvrir ce monde comme des nouveaux-nés.
Ma chambre était au deuxième étage, seule à ce niveau. Corvus ouvrit la porte et s'effaça pour me laisser entrer. La fenêtre d'abord plein sud sur le terrain dans son intégralité. Les poutres apparentes du plafond. La cheminée dans l'angle. Le bureau face à la fenêtre. Et au-dessus de la cheminée, un tableau que Maisonneuve avait fait monter : un paysage kendran avec des collines et un ciel d'orage, peint par un artiste que la famille avait patronné deux générations plus tôt, précisa-t-il depuis l'encadrement de la porte.
Je restai devant la fenêtre un moment. Le terrain entier. Les quinze recrues qui s'entraînaient sous les directives de l'assistant de Corvus. La ligne d'arbres au fond. Le chemin qui menait à la grille. On voyait tout depuis ici.
« Elle vous revient, d'Arkasse. »
« Parfait. »
…
La visite terminée, Corvus retourna vers les recrues et Maisonneuve se dirigea vers sa monture.
« Je vous laisse donc à votre nouveau domaine. »
« Ce n'est pas mon domaine. C'est le vôtre. »
« Techniquement, oui. » dit-il avec un sourire de biais. « Mais pratiquement, d'Arkasse les choses qui se construisent ici portent votre nom. Pas le mien. »
Je le regardai un moment. C'était peut-être la chose la plus honnête qu'il m'ait dite depuis que je le connaissais.
« Je ne l'oublierai pas. »lâchai-je avec un franc sourire.
Il hocha la tête. Puis, avec ce sens du dernier mot qui lui était naturel :
« Le tableau au-dessus de la cheminée est un de Maisonneuve. Un de la première génération. Je vous demanderais de ne pas le faire décrocher. »
« Je n'y avais pas songé un seul instant. »
« Raison pour laquelle j'y avais pensé pour vous. » dit-il avec ce sourire mystérieux qui la caractérisait tant.
Il sortit. Les sabots de son cheval sur le gravier, le grincement de la grille, puis plus rien. Je restai dans le vestibule un instant. Écoutant les sons de la propriété dont la quiétude était troublé par l’entrainement des recrues. Je montai au deuxième étagenminstallai dans le fauteuil face à la fenêtre pour les observer. Il était temps de voir ce qu'on on pouvait en faire.
Blanche, elle, regardait absolument tout.
Les arbres. Les gens sur le bord du chemin. Un chien qui aboyait depuis une cour. Les nuages. Elle tournait la tête dans tous les sens avec cette attention inépuisable qui ne se lassait jamais de ce qu'elle trouvait.
« Pourquoi est-ce que ça bouge autant ? »
« Le cheval ? Parce qu'il marche. »
« Ça bouge dans tous les sens en même temps. »
« Tu t'y habitueras. »
« Je n'ai pas dit que ça me dérangeait. »
Maisonneuve, qui chevauchait à ma gauche, me lança un regard amusé que je choisis d'ignorer.
Quelques instants plus tard, Blanche laissa les rênes un peu trop libres et son cheval s'arrêta pour brouter le bord du chemin. Elle le regarda faire.
« Il mange. »
« Tire sur les rênes. »
Elle tira. Le cheval releva la tête, mâcha ce qu'il avait dans la bouche, et repartit d'un pas tranquille.
« On aurait pu attendre qu'il finisse. »
Ezra, qui n'avait pas dit un mot depuis le départ, produisit un son qui ressemblait à quelque chose entre le soupir et le rire retenu. Je la regardai. Elle regardait droit devant elle. Mais quelque chose dans ses épaules avait légèrement changé moins haut, moins raide; Elle commençait à se détendre;
La propriété apparut au bout d'une demi-heure de chemin, passé les dernières maisons des faubourgs de Kendra-Kâr. Pas assez loin pour être isolée maisassez loin pour être à part.
Je la vis d'abord depuis le chemin, avant même d'avoir atteint la grille. Le toit de tuiles grises par-dessus les arbres, puis les murs en pierre, puis l'ensemble qui se dévoilait au fur et à mesure qu'on avançait sur l'allée de gravier bordée de vieux chênes dénudés. C'est depuis le chemin, avant même d'avoir mis pied à terre, que j'entendis Corvus. Sa voix d'abord ,courte, nette, sans élever le ton. Puis les bruits sourds des corps à l'entraînement. Puis je les vis.
Sur le terrain à gauche de la bâtisse, une quinzaine de silhouettes s'exerçaient dans la lumière froide de l'après-midi. Corps à corps, deux par deux, leurs souffles formant de petits nuages blancs dans l'air. Corvus au centre, les bras croisés, cette stature qu'on ne fabrique pas.
Il leva les yeux en nous entendant arriver. Deux doigts levés vers son assistant qui prit le relais. Puis il traversa la cour vers nous. Je mis pied à terre et restai un moment à regarder le terrain avant qu'il n'arrive. Ezra s'était arrêtée à côté de moi. Elle ne dit rien mais elle regardait. Blanche descendit de cheval en tapotant l'encolure de sa monture naturellement, comme si elle l'avait toujours fait et leva les yeux vers la bâtisse.
« Il y a des tableaux à l'intérieur ? »
« Dix-sept. »
« Ooooh. »
Elle s'avança vers la porte d'entrée sans attendre qu'on l'y invite.
Corvus arriva devant moi et me regarda de haut en bas avec cet œil clinique des vieux soldats.
« Ser D'Arkasse. »
« Général. »
« Vous avez l'air en vie. »
« J'essaye, du mieux que je peux.. »
Il jeta un regard vers Blanche qui disparaissait dans la bâtisse, puis vers Ezra qui regardait toujours le terrain.
« Qui sont-elles ? »
« Des personnes qui voyagent avec moi. Je vous expliquerai en tant voulu. »
Il hocha la tête, n'insistant pas.
« Venez. Je vais vous montrer ce qu'on a fait de votre idée. »
Je le suivis. Derrière nous, Maisonneuve emboîtait le pas en commençant déjà à évoquer l'histoire de la propriété. Je l'entendis prononcer le nom des de Maisonneuve deux fois avant d'avoir franchi le seuil. La visite fut donc menée en tandem. Maisonneuve s'attardant sur l'histoire et le patrimoine, Corvus sur le fonctionnel et l'opérationnel. Je laissai les deux se compléter.
On commença par le vestibule sobre. Les crochets pour les armes et les manteaux, puis la grande salle commune avec ses deux longues tables, la cheminée large, les fenêtres donnant sur le terrain.
« Repas ici. Cours théoriques quand le temps ne permet pas de travailler dehors. Les recrues arrivent le matin depuis la cité et repartent en fin de journée. »
« Ils ne dorment pas ici ? »
« Non. La moitié ont leurs familles en ville. Les autres viennent de l’orphelinat. Le trajet à pied est d'une heure environ. À cheval, une demi-heure. C'est voulu. Le chemin aller est un échauffement. Le retour est une décompression. »
Je hochai la tête devant la logique alors que la visite continuait.
La bibliothèque ensuite. Les ouvrages militaires, les cartes épinglées aux murs couvertes d'annotations serrées à l'encre. Je pris le temps d'en lire quelques-unes.
« Qui écrit ça ? »
« Plusieurs d'entre eux. Je leur demande de noter leurs observations après chaque cours théorique. Ceux qui ne savent pas écrire correctement dictent à ceux qui savent. »
Je le regardai.
« Vous leur apprenez aussi à écrire. »
« Je leur apprends à penser d’Arkasse. »
Blanche était devant une des cartes et l'examinait avec cette attention minutieuse qu'elle portait à tout.
« C'est quoi tous ces traits ? »
« Des routes. Des frontières. Des positions stratégiques. »
Corvus lui répondit avec le même ton qu'il aurait eu pour une recrue. Elle hocha la tête et continua à regarder. Il la jaugea une seconde d’un regard d'inventaire, puis se détourna sans commentaire. Ezra, dans l'encadrement de la porte, n'avait pas touché aux cartes. Elle regardait les schémas de formations militaires épinglés au mur du fond. Ses yeux s'y étaient arrêtés et n'avaient pas bougé. Je la regardai regarder. Corvus aussi l'avait remarqué je le vis à la façon dont il marqua une pause imperceptible avant de reprendre la route vers l’'armurerie derrière une porte en bois renforcé de métal, fermée à clé.
« Les armes sont comptées chaque soir avant que les recrues repartent. Chaque matin à leur arrivée. »
« Sage précaution avec ce genre de jeunesse. »
« Avec n'importe quelle jeunesse, si vous voulez mon avis. »
Ce fut ensuite les cuisines au fond du couloir. Grandes, fonctionnelles, avec leur âtre en pierre et leur longue table de préparation.Puis l'étage. Il y avait plusieurs chambres disponibles, actuellement inoccupées puisque les recrues ne dormaient pas sur place. Des pièces sobres, hautes de plafond, avec des fenêtres qui donnaient alternativement sur le terrain et sur le jardin à l'abandon.
« Le bâtiment est grand pour le nombre de gens qui l'utilisent. Les espaces du haut n'ont pas encore trouvé leur fonction. »
Maisonneuve saisit l'occasion.
« Justement. »Il se tourna vers moi avec ce sourire de biais qui ne présageait jamais rien de neutre. « Je ne resterai pas longtemps/ Des affaires à la cité qui n'attendent pas. Mais je me disais que ces chambres mériteraient d'être occupées par des gens de confiance. »
Il laissa le silence faire son travail.
« Vous nous proposez d'investir les lieux. »
« Je vous propose d'habiter ce qui m’appartient grâce à vous depuis que vous l'avez gagner en duel judiciaire. La grande chambre du deuxième vous revient évidemment. Et Blanche et Ezra pourraient prendre chacune une chambre au premier. Il y a largement la place. »
« Soit. »
Corvus montra à chacune leur espace sans cérémonie. La chambre d'Ezra était au premier étage, côté terrain d'entraînement. Une fenêtre qui donnait directement sur le sol où les recrues travaillaient elle put le voir immédiatement en entrant. Elle fit le tour de la pièce en silence, s'arrêta devant la fenêtre, regarda en bas. Elle n'avait pas dit oui. Elle n'avait pas dit non. Elle avait juste posé ses affaires sur le coffre au pied du lit avec ce geste définitif qui valait acceptation.
La chambre de Blanche était juste à côté, côté jardin. Elle entra, regarda le lit, regarda le plafond, regarda la fenêtre.
« Il n'y a pas de tableau. »
« Je peux en faire monter un, » dit Maisonneuve depuis le couloir.
« Ça ira. »
Elle posa une main sur le rebord de la fenêtre, regarda le jardin à l'abandon en contrebas. Un vieux puits en pierre, des allées mangées par la végétation, un banc dont un pied était cassé.
« C'est joli un jardin abandonné. »
la réfléxion me tira un sourire. Décidément je ne me lassais pas de les voir l'une et l'autre découvrir ce monde comme des nouveaux-nés.
Ma chambre était au deuxième étage, seule à ce niveau. Corvus ouvrit la porte et s'effaça pour me laisser entrer. La fenêtre d'abord plein sud sur le terrain dans son intégralité. Les poutres apparentes du plafond. La cheminée dans l'angle. Le bureau face à la fenêtre. Et au-dessus de la cheminée, un tableau que Maisonneuve avait fait monter : un paysage kendran avec des collines et un ciel d'orage, peint par un artiste que la famille avait patronné deux générations plus tôt, précisa-t-il depuis l'encadrement de la porte.
Je restai devant la fenêtre un moment. Le terrain entier. Les quinze recrues qui s'entraînaient sous les directives de l'assistant de Corvus. La ligne d'arbres au fond. Le chemin qui menait à la grille. On voyait tout depuis ici.
« Elle vous revient, d'Arkasse. »
« Parfait. »
…
La visite terminée, Corvus retourna vers les recrues et Maisonneuve se dirigea vers sa monture.
« Je vous laisse donc à votre nouveau domaine. »
« Ce n'est pas mon domaine. C'est le vôtre. »
« Techniquement, oui. » dit-il avec un sourire de biais. « Mais pratiquement, d'Arkasse les choses qui se construisent ici portent votre nom. Pas le mien. »
Je le regardai un moment. C'était peut-être la chose la plus honnête qu'il m'ait dite depuis que je le connaissais.
« Je ne l'oublierai pas. »lâchai-je avec un franc sourire.
Il hocha la tête. Puis, avec ce sens du dernier mot qui lui était naturel :
« Le tableau au-dessus de la cheminée est un de Maisonneuve. Un de la première génération. Je vous demanderais de ne pas le faire décrocher. »
« Je n'y avais pas songé un seul instant. »
« Raison pour laquelle j'y avais pensé pour vous. » dit-il avec ce sourire mystérieux qui la caractérisait tant.
Il sortit. Les sabots de son cheval sur le gravier, le grincement de la grille, puis plus rien. Je restai dans le vestibule un instant. Écoutant les sons de la propriété dont la quiétude était troublé par l’entrainement des recrues. Je montai au deuxième étagenminstallai dans le fauteuil face à la fenêtre pour les observer. Il était temps de voir ce qu'on on pouvait en faire.
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- Enregistré le : mar. 22 déc. 2020 06:18
Re: Les Terres Cultivées autour de Kendra Kâr
Je m'installai dans le fauteuil face à la fenêtre et les regardai travailler.
Corvus avait repris les rênes après le départ de Maisonneuve deux mots à son assistant, un geste, et les quinze recrues s'étaient remises en mouvement avec discipline.
Je les observai depuis le haut.
La plupart en étaient encore là où on pouvait s'attendre qu'ils soient à essayer de tenir correctement leurs armes, à chercher leurs appuis, à comprendre que la force brute ne suffisait pas et que le corps avait besoin qu'on lui apprenne une langue nouvelle. C'était le travail de base, nécessaire, sans raccourci possible.
Mais trois d'entre eux avaient autre chose.
La première que je remarquai était une fille.
Noble, à la façon dont elle se tenait. Ce port qu'on n'apprenait pas à la rue. Mais il y avait dans ses gestes quelque chose qui dépassait l'éducation et le rang. Elle était rapide, d'abord. quelque chose de fluide, de naturel, comme si son corps avait déjà compris ce que sa tête apprenait encore. Ses transitions entre la défense et l'attaque étaient propres. Trop propres pour quelqu'un qui débutait.
Je la regardai perdre deux fois contre l'assistant de Corvus lors d'une démonstration. Elle ne se démonta pas. Elle regarda ce qu'il avait fait, se releva, et recommença avec quelque chose de différent dans ses gestes une adaptation immédiate qui n'avait rien de mécanique. Elle cherchait la solution, pas l'imitation.
Je notai son visage.
Le second était un noble aussi j’étais prêt à le jurer. Impossible à manquer.
Grand, bien bâti, avec cette carrure qui le distinguait physiquement des autres d'une catégorie entière. Mais ce n'était pas ça qui retint mon attention. C'était la façon dont les autres se positionnaient autour de lui. Les nobles surtout, ils gravitaient dans sa direction pendant les pauses sans que personne n'ait l'air de l'avoir décidé. Il parlait peu. Mais quand il parlait, on l'écoutait.
Ce qui m'intéressa davantage, c'est ce que ça produisait de l'autre côté. Les orphelins ne gravitaient pas autour de lui. Ils s'écartaient.
Ça frottait. Cela se voyait dans les échanges, , les provocations, les paires qui se formaient toujours selon le même clivage, les regards qui évitaient ou provoquaient, les petits accrochages verbaux pendant les exercices que Corvus interrompait d'un mot avant qu'ils ne deviennent autre chose. Le grand noble, lui, semblait ne pas s'en rendre compte, étrangement.
Le troisième était le plus difficile à voir.
Un orphelin celui-là. Maigre, les cheveux sombres coupés court. Il travaillait à l'écart des autres groupes, avec un partenaire qui semblait avoir été assigné plutôt que choisi. Sa technique était approximative les positions pas toujours justes, les gestes encore hésitants par endroits et son épée paraissait presque trop lourde pour ces petits bras..
Mais il y avait quelque chose.
Deux fois pendant que je le regardai, son partenaire lança une attaque imprévue, une feinte mal exécutée qui partait dans une direction différente de ce qui avait été annoncé. Deux fois, Varn s'adapta. Pas en corrigeant consciemment, pas avec le temps de la réflexion. Juste en étant là où il fallait être une fraction de seconde avant que la logique n'aurait pu l'y amener.Il avait l'instinct. Pas la technique. Pas encore la rigueur. Mais cet endroit en lui qui savait lire le combat ça, ça ne s'apprenait pas. Ça se développait ou ça ne se développait pas. Chez lui, c'était là dès le départ.
Je les regardai partir en fin d'après-midi par petits groupes, certains à pied, quelques-uns à cheval, reprenant le chemin vers la cité. Les nobles ensemble, les orphelins ensemble, la distance naturelle qui se reconstituait dès que Corvus n'était plus là pour l'empêcher.
La cour se vida. La propriété retrouva son silence particulier. Je restai dans le fauteuil jusqu'à ce que la lumière soit entièrement partie ne me levant que pour le dîner.
Il se tint dans la grande salle commune es longues tables et les bougies qui posaient une lumière changeante sur les murs de pierre. Il y avait Corvus, son assistan un type pas très bavard qui s’avérait être son neveu, Ezra Blanche et moi. La pièce paraissait, presque trop grande pour cinq personnes. Mais Corvus avait fait disposer le couvert à un bout de la table seulement, ce qui ramenait les choses à des proportions humaines.
Blanche examina sa cuillère un moment avant de l'utiliser. Ezra mangea sans lever les yeux de son assiette les premières minutes comme plongée dans une intense réflexion.Corvus les regarda toutes deux. Puis me regarda.
« Alors d’Arkasse ? Vous m'avez dit que vous expliqueriez. »
« En temps voulu. »
« C'est le soir. Le dîner. Je dirais que le temps est venu, non ? »
Je posai mon pain avant de dévoiler le mensonge que j’avais inventé pour elles.
« Elles viennent de Nosveris. Elles faisaient partie d'un groupe que j'ai croisé là-bas pendant la mission. Il y a eu un incident avec l'Esprit de Glace —l'entité que nous combattions. Elles ont perdu la mémoire dans l'affaire. Tout ce qui précède Nosveris a disparu. »
Corvus les regarda l'une après l'autre.
« Perdu la mémoire ? »
« Entièrement. »
Un temps. Corvus reprit sa fourchette.
« Et elles sont ici parce que... »
« Parce qu'elles n'avaient nulle part ailleurs où aller. Et parce que c'est de ma faute si elles ont payées ce prix. Je m’occupe d’elles jusqu’à ce qu’elles décident quoi faire. »
Je le dis simplement, sans chercher à l'habiller. Cette partie n’était pas un mensonge.
« C'est quoi l'Esprit de Glace ? »
Blanche posait la question avec cette ingénuité tranquille qu'elle avait pour tout. Je la regardai sévèrement. Elel était en train de tout faire capoter. Elle me rendit mon regard avec une placidité absolue.
« Une entité divine que nous avons combattue en Nosveris. Elle est détruite. »
« Et elle nous a pris la mémoire ? » dit-elle avec un brin d’espièglerie.
Il y avait une lueur dans son regard. Elle jouait, encore, comme toujours, avec ou sans mémoire. Je me demandai pour la centième fois ce que j'allais faire de cette femme.
« Oui. Je te l'ai expliqué dix fois déjà.» dis-je en insistant mon regard sur elle.
« Oooh ! Il avait l'air désagréable cet esprit. » dit-elle avec sa fausse légèreté reconnaissable entre milles.
Corvus leva les yeux de son assiette. Regarda Blanche puis moi et quelque chose passa sur son visage. Un doute qu’il n’osa pas formuler, puis il reprit sa fourchette sans commentaire. Il n'était pas dupe, mais il évitait de poser plus de questions. C'était l'essentiel.
Le reste du repas se déroula fort heureusemenjt sans encombre. Ce fut après, autour des verres que Corvus avait sortis d'un placard avec la sobriété d'un homme qui buvait parce que c'était la fin de la journée et non parce qu'il en avait envie, qu'on parla vraiment.
Ezra s'était levée pour regarder par la fenêtre le terrain dans le noir. Blanche examinait la flamme d'une bougie avec cette attention qu'elle portait aux choses dont elle cherchait la logique interne depuis qu’on avait posé le pied sur Yuimen.
« La fille blonde... »
Corvus sut immédiatement de qui je parlais.
« Lucille. Dix-sept ans. Fille d'un marchand anobli de la cité. Le troisième ou quatrième enfant, je ne me souviens plus. Assez loin dans la lignée pour que personne n'attende grand-chose d'elle. Ce qui lui a probablement laissé la liberté de devenir ce qu'elle est. »
« Elle est excellente pour son âge. »
« Je vous le fais pas dire ! Ce qui peut devenir un problème si on n'y prend pas garde. Parce qu'elle le sait. Ce qui la rend bourrée d’arrogance et de certitudes. Or, c’est dangereux la certitude avec une arme à la main.»
Je pris note de son avis sans le partager entièrement. J'étais été cet homme-là arrogant, certain, convaincu d'être le meilleur dans la pièce. Et dans la plupart des pièces j'avais eu raison. Connaître sa valeur sans fausse modestie était socialement mal accepté et c'était là la marque des meilleurs.
Je bus une gorgée.
« Et le grand. Celui que les autres écoutent. »
« Médérik. Dix-neuf ans. Deuxième fils d'une petite noblesse en perte de vitesse. Son père l'a envoyé ici parce qu'il n'avait pas d'autre plan pour lui. L'aîné prend le titre, la rente, tout le reste. Médérik a grandi avec ça. »
« Il le prend comment ? »
« Mieux que la plupart je crois. Il a décidé de ne pas en faire une blessure. Ce qui en fait quelqu'un de solide. » Il marqua un temps. « Et quelqu'un d'aveugle à ce qu'il produit sur les orphelins sans le vouloir. »
« Il les agace. »
« Il les agace sans chercher à le vouloir. Ce qui n’est pas le cas de tous les autres au sang bleus qui composent le groupe, mais le résultat est identique. »
Je posai mon verre.
« Et le malingre aux cheveux noirs. »
Corvus me regarda un instant.
« Varn ? Il vient de l’orphelinat. Il a l'instinct du guerrier. Ça ne court pas les rues. »
« Sa technique est lacunaire. »
« Sa technique est à construire entièrement. Et son physique aussi. Ce qui est un travail considérable. Mais l'instinct, lui, est là. Et l'instinct sans technique finit par tuer son homme. La technique sans instinct produit des soldats juste corrects. Les deux ensemble... »
Il ne finit pas la phrase. Il n'avait pas besoin.
« Et les autres ? »
« Les autres travaillent…Certains mieux que d'autres. Quelues uns peuvent s’élever au niveau des meilleurs si ils s’en inspirent . Deux ou trois ne deviendront jamais ce qu'on espère d'eux pas par manque de volonté, par manque de ce que la volonté ne peut pas remplacer, le talent. Mais c'est trop tôt pour en être sûr. Je leur laisse le temps. »
Ezra s'était retournée depuis la fenêtre. Elle écoutait sans chercher à le dissimuler.
« Le problème immédiat n'est pas le niveau de chacun. »
Corvus dit ça avec le ton de quelqu'un qui arrivait à ce qu'il voulait dire depuis le début.
« Le problème immédiat c'est que ce groupe ne fonctionne pas encore comme un groupe. »
« Les tensions entre nobles et orphelins. »
« Tout juste. Ça frotte depuis le début. J'ai géré et je gère toujours. Mais ça résiste. Il y a quelque chose là-dedans qui ne se règle pas par l'autorité. Il faut que ça vienne d'eux, ou d'un déclencheur extérieur. »
Il me regarda avec ce regard qui ne demandait rien mais qui disait tout. Je ne répondis pas directement.
« Kendra-Kâr est dans le même état. Trois régents qui se surveillent, qui se méfient. Et personne pour trancher parce que trancher coûterait trop cher à celui qui le ferait. »
« La différence c'est que sur un terrain d'entraînement on peut forcer le choc avant qu'il devienne incontrôlable. »
« Et à l'échelle d'un Royaume ? »
Corvus but une gorgée.
« À l'échelle d'un Royaume on attend que quelqu'un soit assez courageux ou assez fou pour aller chercher la couronne. Et on espère que c'est la bonne personne. Si Ybelinor avait des couilles il ferait ce qu’il faut, mais bon ce serait trop demandé à ce couard.»
Un silence. Bien que j’étais d’accord avec ce juste portrait d'Ybelinor, je ne commentai pas plus. Mon serment m’interdisait de délivrer une mauvaise image de mon seigneur-lige. Peu étaient les personnes devant qui je me permettais cette liberté de parole. Corvus Heinart n'en faisait pas partie.
« C'est quoi une couronne exactement ? »
Corvus regarda Blanche. Blanche regardait sa bougie.
« Un objet en métal qui représente le droit de commander à tout un peuple. »
« Et ça marche ? »
Corvus la regarda encore un moment, perplexe.
« Parfois. »
Il vida son verre et se leva.
« Je vous laisse. Le réveil est tôt. »
Il sortit sans cérémonie. Ses pas dans le couloir, puis la porte de ses appartement qui se fermaient.. Je restai à table avec Ezra et Blanche. Les bougies baissaient. Dehors le vent faisait craquer la batisse.
« Tu disais que j’étais une guerriere non ? »
Je relevais la tête surpris par l’intervention d’Ezra.
« Oui, tu était même d’un grade élévé à la tête de tes troupes.. »
« Je veux apprendre. Ou plutôt réapprendre. J’aimerais me joindre à eux demain. »
Je regardai cette femme qui avait été capitaine du Soleil Noir et qui demandait à ce que l'aide à réapprendre à tenir une arme. Il y avait quelque chose là-dedans qui aurait pu être triste si je ne me disais pas que si je l'avais abandonné à son sort sur Ashaar elle serait probablement en train de subir je ne sais quelles exactions de la part de la SOMA, là où nous l'avions nous même guidés. Oui, j'avais fait le meilleur choix.
« On fera mieux que ça. Demain à l’aube on se rejoint sur le terrain. Tu travailleras avec moi. »
Ezra acquiesça avec l'amorce d'un sourire. Blanche souffla sa bougie et regarda la fumée monter dans l'obscurité avec l'air de quelqu'un qui vient de trouver quelque chose d'intéressant à observer.
Corvus avait repris les rênes après le départ de Maisonneuve deux mots à son assistant, un geste, et les quinze recrues s'étaient remises en mouvement avec discipline.
Je les observai depuis le haut.
La plupart en étaient encore là où on pouvait s'attendre qu'ils soient à essayer de tenir correctement leurs armes, à chercher leurs appuis, à comprendre que la force brute ne suffisait pas et que le corps avait besoin qu'on lui apprenne une langue nouvelle. C'était le travail de base, nécessaire, sans raccourci possible.
Mais trois d'entre eux avaient autre chose.
La première que je remarquai était une fille.
Noble, à la façon dont elle se tenait. Ce port qu'on n'apprenait pas à la rue. Mais il y avait dans ses gestes quelque chose qui dépassait l'éducation et le rang. Elle était rapide, d'abord. quelque chose de fluide, de naturel, comme si son corps avait déjà compris ce que sa tête apprenait encore. Ses transitions entre la défense et l'attaque étaient propres. Trop propres pour quelqu'un qui débutait.
Je la regardai perdre deux fois contre l'assistant de Corvus lors d'une démonstration. Elle ne se démonta pas. Elle regarda ce qu'il avait fait, se releva, et recommença avec quelque chose de différent dans ses gestes une adaptation immédiate qui n'avait rien de mécanique. Elle cherchait la solution, pas l'imitation.
Je notai son visage.
Le second était un noble aussi j’étais prêt à le jurer. Impossible à manquer.
Grand, bien bâti, avec cette carrure qui le distinguait physiquement des autres d'une catégorie entière. Mais ce n'était pas ça qui retint mon attention. C'était la façon dont les autres se positionnaient autour de lui. Les nobles surtout, ils gravitaient dans sa direction pendant les pauses sans que personne n'ait l'air de l'avoir décidé. Il parlait peu. Mais quand il parlait, on l'écoutait.
Ce qui m'intéressa davantage, c'est ce que ça produisait de l'autre côté. Les orphelins ne gravitaient pas autour de lui. Ils s'écartaient.
Ça frottait. Cela se voyait dans les échanges, , les provocations, les paires qui se formaient toujours selon le même clivage, les regards qui évitaient ou provoquaient, les petits accrochages verbaux pendant les exercices que Corvus interrompait d'un mot avant qu'ils ne deviennent autre chose. Le grand noble, lui, semblait ne pas s'en rendre compte, étrangement.
Le troisième était le plus difficile à voir.
Un orphelin celui-là. Maigre, les cheveux sombres coupés court. Il travaillait à l'écart des autres groupes, avec un partenaire qui semblait avoir été assigné plutôt que choisi. Sa technique était approximative les positions pas toujours justes, les gestes encore hésitants par endroits et son épée paraissait presque trop lourde pour ces petits bras..
Mais il y avait quelque chose.
Deux fois pendant que je le regardai, son partenaire lança une attaque imprévue, une feinte mal exécutée qui partait dans une direction différente de ce qui avait été annoncé. Deux fois, Varn s'adapta. Pas en corrigeant consciemment, pas avec le temps de la réflexion. Juste en étant là où il fallait être une fraction de seconde avant que la logique n'aurait pu l'y amener.Il avait l'instinct. Pas la technique. Pas encore la rigueur. Mais cet endroit en lui qui savait lire le combat ça, ça ne s'apprenait pas. Ça se développait ou ça ne se développait pas. Chez lui, c'était là dès le départ.
Je les regardai partir en fin d'après-midi par petits groupes, certains à pied, quelques-uns à cheval, reprenant le chemin vers la cité. Les nobles ensemble, les orphelins ensemble, la distance naturelle qui se reconstituait dès que Corvus n'était plus là pour l'empêcher.
La cour se vida. La propriété retrouva son silence particulier. Je restai dans le fauteuil jusqu'à ce que la lumière soit entièrement partie ne me levant que pour le dîner.
Il se tint dans la grande salle commune es longues tables et les bougies qui posaient une lumière changeante sur les murs de pierre. Il y avait Corvus, son assistan un type pas très bavard qui s’avérait être son neveu, Ezra Blanche et moi. La pièce paraissait, presque trop grande pour cinq personnes. Mais Corvus avait fait disposer le couvert à un bout de la table seulement, ce qui ramenait les choses à des proportions humaines.
Blanche examina sa cuillère un moment avant de l'utiliser. Ezra mangea sans lever les yeux de son assiette les premières minutes comme plongée dans une intense réflexion.Corvus les regarda toutes deux. Puis me regarda.
« Alors d’Arkasse ? Vous m'avez dit que vous expliqueriez. »
« En temps voulu. »
« C'est le soir. Le dîner. Je dirais que le temps est venu, non ? »
Je posai mon pain avant de dévoiler le mensonge que j’avais inventé pour elles.
« Elles viennent de Nosveris. Elles faisaient partie d'un groupe que j'ai croisé là-bas pendant la mission. Il y a eu un incident avec l'Esprit de Glace —l'entité que nous combattions. Elles ont perdu la mémoire dans l'affaire. Tout ce qui précède Nosveris a disparu. »
Corvus les regarda l'une après l'autre.
« Perdu la mémoire ? »
« Entièrement. »
Un temps. Corvus reprit sa fourchette.
« Et elles sont ici parce que... »
« Parce qu'elles n'avaient nulle part ailleurs où aller. Et parce que c'est de ma faute si elles ont payées ce prix. Je m’occupe d’elles jusqu’à ce qu’elles décident quoi faire. »
Je le dis simplement, sans chercher à l'habiller. Cette partie n’était pas un mensonge.
« C'est quoi l'Esprit de Glace ? »
Blanche posait la question avec cette ingénuité tranquille qu'elle avait pour tout. Je la regardai sévèrement. Elel était en train de tout faire capoter. Elle me rendit mon regard avec une placidité absolue.
« Une entité divine que nous avons combattue en Nosveris. Elle est détruite. »
« Et elle nous a pris la mémoire ? » dit-elle avec un brin d’espièglerie.
Il y avait une lueur dans son regard. Elle jouait, encore, comme toujours, avec ou sans mémoire. Je me demandai pour la centième fois ce que j'allais faire de cette femme.
« Oui. Je te l'ai expliqué dix fois déjà.» dis-je en insistant mon regard sur elle.
« Oooh ! Il avait l'air désagréable cet esprit. » dit-elle avec sa fausse légèreté reconnaissable entre milles.
Corvus leva les yeux de son assiette. Regarda Blanche puis moi et quelque chose passa sur son visage. Un doute qu’il n’osa pas formuler, puis il reprit sa fourchette sans commentaire. Il n'était pas dupe, mais il évitait de poser plus de questions. C'était l'essentiel.
Le reste du repas se déroula fort heureusemenjt sans encombre. Ce fut après, autour des verres que Corvus avait sortis d'un placard avec la sobriété d'un homme qui buvait parce que c'était la fin de la journée et non parce qu'il en avait envie, qu'on parla vraiment.
Ezra s'était levée pour regarder par la fenêtre le terrain dans le noir. Blanche examinait la flamme d'une bougie avec cette attention qu'elle portait aux choses dont elle cherchait la logique interne depuis qu’on avait posé le pied sur Yuimen.
« La fille blonde... »
Corvus sut immédiatement de qui je parlais.
« Lucille. Dix-sept ans. Fille d'un marchand anobli de la cité. Le troisième ou quatrième enfant, je ne me souviens plus. Assez loin dans la lignée pour que personne n'attende grand-chose d'elle. Ce qui lui a probablement laissé la liberté de devenir ce qu'elle est. »
« Elle est excellente pour son âge. »
« Je vous le fais pas dire ! Ce qui peut devenir un problème si on n'y prend pas garde. Parce qu'elle le sait. Ce qui la rend bourrée d’arrogance et de certitudes. Or, c’est dangereux la certitude avec une arme à la main.»
Je pris note de son avis sans le partager entièrement. J'étais été cet homme-là arrogant, certain, convaincu d'être le meilleur dans la pièce. Et dans la plupart des pièces j'avais eu raison. Connaître sa valeur sans fausse modestie était socialement mal accepté et c'était là la marque des meilleurs.
Je bus une gorgée.
« Et le grand. Celui que les autres écoutent. »
« Médérik. Dix-neuf ans. Deuxième fils d'une petite noblesse en perte de vitesse. Son père l'a envoyé ici parce qu'il n'avait pas d'autre plan pour lui. L'aîné prend le titre, la rente, tout le reste. Médérik a grandi avec ça. »
« Il le prend comment ? »
« Mieux que la plupart je crois. Il a décidé de ne pas en faire une blessure. Ce qui en fait quelqu'un de solide. » Il marqua un temps. « Et quelqu'un d'aveugle à ce qu'il produit sur les orphelins sans le vouloir. »
« Il les agace. »
« Il les agace sans chercher à le vouloir. Ce qui n’est pas le cas de tous les autres au sang bleus qui composent le groupe, mais le résultat est identique. »
Je posai mon verre.
« Et le malingre aux cheveux noirs. »
Corvus me regarda un instant.
« Varn ? Il vient de l’orphelinat. Il a l'instinct du guerrier. Ça ne court pas les rues. »
« Sa technique est lacunaire. »
« Sa technique est à construire entièrement. Et son physique aussi. Ce qui est un travail considérable. Mais l'instinct, lui, est là. Et l'instinct sans technique finit par tuer son homme. La technique sans instinct produit des soldats juste corrects. Les deux ensemble... »
Il ne finit pas la phrase. Il n'avait pas besoin.
« Et les autres ? »
« Les autres travaillent…Certains mieux que d'autres. Quelues uns peuvent s’élever au niveau des meilleurs si ils s’en inspirent . Deux ou trois ne deviendront jamais ce qu'on espère d'eux pas par manque de volonté, par manque de ce que la volonté ne peut pas remplacer, le talent. Mais c'est trop tôt pour en être sûr. Je leur laisse le temps. »
Ezra s'était retournée depuis la fenêtre. Elle écoutait sans chercher à le dissimuler.
« Le problème immédiat n'est pas le niveau de chacun. »
Corvus dit ça avec le ton de quelqu'un qui arrivait à ce qu'il voulait dire depuis le début.
« Le problème immédiat c'est que ce groupe ne fonctionne pas encore comme un groupe. »
« Les tensions entre nobles et orphelins. »
« Tout juste. Ça frotte depuis le début. J'ai géré et je gère toujours. Mais ça résiste. Il y a quelque chose là-dedans qui ne se règle pas par l'autorité. Il faut que ça vienne d'eux, ou d'un déclencheur extérieur. »
Il me regarda avec ce regard qui ne demandait rien mais qui disait tout. Je ne répondis pas directement.
« Kendra-Kâr est dans le même état. Trois régents qui se surveillent, qui se méfient. Et personne pour trancher parce que trancher coûterait trop cher à celui qui le ferait. »
« La différence c'est que sur un terrain d'entraînement on peut forcer le choc avant qu'il devienne incontrôlable. »
« Et à l'échelle d'un Royaume ? »
Corvus but une gorgée.
« À l'échelle d'un Royaume on attend que quelqu'un soit assez courageux ou assez fou pour aller chercher la couronne. Et on espère que c'est la bonne personne. Si Ybelinor avait des couilles il ferait ce qu’il faut, mais bon ce serait trop demandé à ce couard.»
Un silence. Bien que j’étais d’accord avec ce juste portrait d'Ybelinor, je ne commentai pas plus. Mon serment m’interdisait de délivrer une mauvaise image de mon seigneur-lige. Peu étaient les personnes devant qui je me permettais cette liberté de parole. Corvus Heinart n'en faisait pas partie.
« C'est quoi une couronne exactement ? »
Corvus regarda Blanche. Blanche regardait sa bougie.
« Un objet en métal qui représente le droit de commander à tout un peuple. »
« Et ça marche ? »
Corvus la regarda encore un moment, perplexe.
« Parfois. »
Il vida son verre et se leva.
« Je vous laisse. Le réveil est tôt. »
Il sortit sans cérémonie. Ses pas dans le couloir, puis la porte de ses appartement qui se fermaient.. Je restai à table avec Ezra et Blanche. Les bougies baissaient. Dehors le vent faisait craquer la batisse.
« Tu disais que j’étais une guerriere non ? »
Je relevais la tête surpris par l’intervention d’Ezra.
« Oui, tu était même d’un grade élévé à la tête de tes troupes.. »
« Je veux apprendre. Ou plutôt réapprendre. J’aimerais me joindre à eux demain. »
Je regardai cette femme qui avait été capitaine du Soleil Noir et qui demandait à ce que l'aide à réapprendre à tenir une arme. Il y avait quelque chose là-dedans qui aurait pu être triste si je ne me disais pas que si je l'avais abandonné à son sort sur Ashaar elle serait probablement en train de subir je ne sais quelles exactions de la part de la SOMA, là où nous l'avions nous même guidés. Oui, j'avais fait le meilleur choix.
« On fera mieux que ça. Demain à l’aube on se rejoint sur le terrain. Tu travailleras avec moi. »
Ezra acquiesça avec l'amorce d'un sourire. Blanche souffla sa bougie et regarda la fumée monter dans l'obscurité avec l'air de quelqu'un qui vient de trouver quelque chose d'intéressant à observer.