La Plaine aux Herbes Hautes

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Yuimen
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La Plaine aux Herbes Hautes

Message par Yuimen » ven. 5 janv. 2018 13:23

La plaine aux herbes hautes

Image


Directement à la sortie d'Eniod se trouvent ces plaines aux plantes sauvages. Hautes d'une bonne cinquantaine de centimètres, les herbes qui poussent là sont indisciplinées et il est presque aussi difficile d'évoluer dans la plaine que dans la forêt dense. Heureusement, de multiples sentiers existent, permettant de rejoindre la forêt, le temple, et bien d'autres petits lieux se trouvant dans cette zone intermédiaire entre la ville et la forêt dense.

En général, tout y est relativement calme, même si l'on n'est jamais à l'abri par les temps qui courent de croiser quelques espions Shaakts venus observer les allées et venues des militaires d'Eniod...

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Jorus Kayne
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Re: La Plaine aux Herbes Hautes

Message par Jorus Kayne » ven. 3 avr. 2026 15:34

X.9 L’appel du marais perdu.

X.10 Le refus du retour.


Si le voyage vers Eniod ressemble à mes précédents déplacements, je ne peux réprimer une légère angoisse. Je n’ai pas remis les pieds à Eniod depuis des années. J’avais déjà fui mon passé en prenant la mer et, à mon retour, j’ai dû faire face à mon plus vieil ami, qui m’annonçait la mort de la jeune femme dont j’étais amoureux. Une fois encore, j’ai fui, et bien des événements se sont accumulés par la suite.

J’ai affronté de nombreuses menaces, des dangers que nul n’oserait imaginer, en particulier les plus récents. Pourtant, un nœud terrible me serre le ventre, grandissant à mesure que nous approchons de notre destination. Comme si je sentais que le destin attendait mon retour. La vie et la route que nous empruntons nous guident pourtant sur des sentiers bien étranges, aux détours inattendus.

C’est sans doute ce que j’affirmerai plus tard, car notre voyage subit un contretemps. Les sindeldis ne l’avouent pas immédiatement, mais une avarie du cynore les oblige à s’arrêter en cours de route. Ne pouvant faire halte au sein de la Sororité de Selinae en raison des conflits avec les hommes présents, le vaisseau s’immobilise non loin de Belsia.

Ils ignorent encore combien de temps l’appareil sera indisponible et, ne voulant pas entacher leur réputation, annoncent prendre en charge le trajet de Belsia jusqu’à Eniod. Il en va de même pour moi, bien que je n’aie rien payé. Malgré tout, un sentiment de sérénité m’envahit à l’idée que mon arrivée à Eniod est retardée. Un sentiment qui se renforce lorsque je retrouve Don Fradid et ses deux hommes armés.

« Sieur Kayne ! » Hurle-t-il dans ma direction, alors que je me trouvais auprès d’un sindel pour la fin de mon voyage.

M’excusant auprès de ce dernier, je vais à la rencontre du trio.

« Sieur Kayne, c’est le destin qui nous réunit ! Vous qui souhaitez vous rendre à Eniod, le marais n’est qu’à un petit détour. Les dieux eux-mêmes en ont décidé ainsi ! »

« Pour avoir une idée de ce que font les dieux, je doute que cela fasse partie de leurs plans » Fais-je à moitié amusé, l’autre moitié repensant à l’observateur de monde.

« Qu’importe, appelez cela comme vous le souhaitez. Vous avez la possibilité de vous joindre à notre excursion, et votre voyage vers Eniod n’en sera que légèrement plus long. J’ai bien noté que le marais a éveillé votre curiosité. Qu’en pensez-vous ? » Déclare-t-il en ouvrant grand les bras pour m’accueillir.

J’hésite un instant. Ma faéra ne semble pas apprécier cet homme. Pourtant, si parcourir cette région attise ma curiosité, c’est surtout la perspective de retarder mon arrivée à Eniod qui me pousse à accepter sa proposition.


X.11 Aux portes du marais.

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Jorus Kayne
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Re: La Plaine aux Herbes Hautes

Message par Jorus Kayne » sam. 18 avr. 2026 15:19

X.14 Le protecteur du Marais.

X.15 Cicatrices visibles et invisibles.


Les jours qui suivent sont durs à vivre. En voulant me prendre le bijou de mon père, le protecteur du marais m’a laissé un autre souvenir : une entaille peu profonde sur la poitrine, mais qui a eu le malheur de s’infecter. C’est ma veine. J’ai d’autres blessures à soigner, mais c’est surtout psychologiquement que la guérison est dure.

D’une part, mon égo souffre d’avoir été dupé de la sorte, mais avoir été trahi par des individus en qui j’avais tissé des liens et une certaine confiance me fait mal. La seule chose qui me remonte un peu le moral est ce que j’y ai appris : ne pas faire confiance au premier venu et essayer de toujours envisager qu’on me berne, ne serait-ce que pour prévoir un coup à l’avance.

La seconde leçon, conserver le secret sur mes capacités ou me rendre moins habile que je ne le suis. Mes fouets ont été ma carte maîtresse dans ce qui s’est déroulé. Sans eux, je n’aurais pas survécu à l’assaut des afrythons et encore moins à mon affrontement contre mes soi-disant camarades. Si Laïné m’avait poussé au duel, j’aurais peut-être perdu plus rapidement face à eux. Dans cette éventualité, si un jour je dois affronter un adversaire qui ne souhaite pas ma mort, mais juste évaluer mes techniques pour mieux les contrer, il serait préférable de ne pas montrer l’étendue de mes capacités.

Alors que je foule à nouveau les hautes herbes vertes de la grande plaine, deux chemins s’offrent à moi : rentrer à Belsia et probablement croiser les Sindeldi, à qui j’ai refusé de continuer de voyager pour, au final, me faire avoir comme un con, ou éviter de toucher encore plus à mon égo et continuer ma route jusqu’à Eniod, comme il était convenu à l’origine.

(Partir à Eniod ? Dans ton état ? Sais-tu combien de jours à pied il te reste avant d’arriver en lieu sûr ? Parce que oui, la route ne sera pas si simple. Eviter la faune locale, d’éventuels brigands, cela demande des ressources physiques, morales et, entre le sommeil que tu vas devoir restreindre, les vivres qui, je le rappelle, vont te manquer parce que non prévus dans le plan et les blessures à soigner, dont une qui s’infecte, ton petit égo passe largement loin en termes de priorité.)

Finalement, je décide de prendre la route de Belsia. D’une part, le style de mes équipements est drastiquement différent, mais cela me permet, et c’est là l’argument principal de ma décision, de faire cesser le discours moralisant de ma faéra.

(N’empêche, j’ai raison !)

Je prends la direction de l’est, marchant dans les hautes herbes, le soleil brûlant mon dos. Mes pieds me font un mal de chien lorsque j’aperçois enfin les murs de pierre de la cité. Un peu plus au nord, la silhouette du cynore se découpe sur l’horizon.

(Je pense que je vais bifurquer par le sud, moi.)


X.16 Aux portes de Belsia.

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Jorus Kayne
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Re: La Plaine aux Herbes Hautes

Message par Jorus Kayne » dim. 17 mai 2026 16:01

X.20 Ascensions au canal des Kaha’Kulis. (suite)

X.21 Quatre continents pour une femme.


Une fois pied à terre, je me rends sans attendre aux portes de la cité. Là-bas, le couple terminait d’atteler le chariot sur lequel nous allions voyager. Nous ne sommes que trois, le couple n’ayant réussi à faire venir aucun autre individu pour le voyage. Ils m’assurent disposer d’un éclaireur, sans que je ne puisse le voir de mes yeux.

Pour ma part, c’est l’impossibilité de les laisser voyager seuls qui m’a forcé à accepter. Ils étaient déterminés à rejoindre Eniod, accompagnés ou non, et l’idée de faire une orpheline m’a poussé à accepter de les rejoindre. Il y a peu, je me suis laissé croire que les cauchemars que je faisais régulièrement étaient des souvenirs refoulés par mon inconscient. Des bribes de mon esprit où l’homme qui hurlait dans les flammes était très probablement mon père.

J’avais quelques réticences à retourner à Eniod depuis ma fuite. À présent, ce sont de nouvelles questions sur mon passé et l’envie de les assouvir qui m’incitent à y retourner. Finalement, cette excursion avec les trois crapules m’aura été bénéfique.

Pressé de rejoindre la cité d’or et surtout leur fille, le couple ne s’attarde pas plus en bavardages. Prenant les rênes, l’homme conduit le chariot tandis que je me place à l’arrière avec la femme, de sorte à pouvoir sortir rapidement en cas d’attaque.

Nous faisons ainsi plus ample connaissance. L’homme et la femme se nomment Tian’ekohou et Maté'nayo. Un couple qui œuvre ensemble à l’oianid Voeilunid, le centre des mineurs et des artisans d’Eniod. Ils devaient transporter des marchandises à Belsia lorsqu’ils ont été attaqués et séparés d’Anhe’tei, leur fille. Une attaque surprenante, non seulement par le dispositif de sécurité déployé par l’oianid, mais aussi par la présence de Gaku’bo, l’éclaireur du convoi, également présent pour notre retour. Celui-ci passe la majorité du temps à scruter les environs dans le ciel, l’idéal lorsqu’on est un aigle.

Maté’nayo m’explique qu’il est plus que son familier, c’est un membre à part entière de la famille. Tout comme le couple, il vit la perte d’Anhe’tei comme une faute qu’il s’impute à lui-même. Blessé par un tireur qu’il n’a pas su repérer, il n’a pu prévenir à temps de l’attaque du convoi ni même rester auprès de la jeune fille. C’est pour cette raison qu’il se démène dans les airs au prix d’une grande fatigue.

Du moins, c’est la justification de la femme. Personnellement, je pense que mon casque en forme de tête d’aigle doit aussi le mettre mal à l’aise. Je le retire pour ne pas éprouver davantage la chaleur d’ici, le gardant près de moi afin de le remettre aussitôt en cas de nécessité.

« C’est bien ce qu’il me semblait. » déclare la femme en portant ses yeux sur mon visage. « Vous êtes un peu trop grand pour être un ayajpak. »

Elle prononce ces mots sans critique ni mépris dans la voix. Pourtant, je ne peux m’empêcher de le ressentir ainsi au fond de moi, mon enfance et le dédain pour les whiels qui vivaient à Eniod refaisant surface. Mes mots sortent d’eux-mêmes.

« C’est un problème ? »

« Pas du tout ! » déclare-t-elle avec un sourire agréable. « Il est rare de voir les pieds-lourds habillés comme un ayajpak. »

« Eniod est ma cité. J’y ai grandi, du moins… autant que j’ai pu. Mes parents sont morts alors que j’étais jeune. Mon père… je crois que mon père s’habillait lui aussi de cette manière. Peut-être essayait-il de s’intégrer à la société ayajpak. Jusqu’à il y a peu, je ne me posais pas la question et, comme j’ai passé ces dernières années loin d’ici, je n'ai pas eu l'occasion de me poser la question. »

« J’apprécie l’effort et mon époux aussi. » dit-elle, alors que l’intéressé lève une main pour confirmer ses paroles. « C’est pour tes parents que tu es revenu ? »

En voilà une bonne question. Dans l’idée, non, mais les dernières découvertes rebattent les cartes et m’ouvrent de nouvelles perspectives. Enquêter sur mon passé ? Pourquoi pas.

« Bien que ce ne soit pas le but initial, je pourrais revoir mes priorités le moment venu. »

« Et quelles sont ces priorités ? » demande-t-elle, le regard empli d’une curiosité bienveillante.

« Laisse-le donc, tu vois bien que tu l’embarrasses ! » gronde gentiment l’homme. « Cette femme est comme un serpent, dès qu’elle attrape sa proie, elle ne la lâche plus ! »

« C’est comme ça qu’elle a fait de toi son époux, Tian’ekohou ? »

La question tire un rire amusé alors que, dans son dos, la femme lui lance un regard acéré mêlé à un sourire en coin.

« Il dit ça, mais c’est lui qui tenait à faire de moi sa femme ! »

« Et je ne le regrette pour rien au monde. En revanche, Jor’us, appelle-nous Tian et Maté. Tu risques ta vie en nous accompagnant, tu fais partie de la famille à présent ! »

Je laisse le silence répondre pour moi. Même si j’affiche un sourire gêné, je garde sous silence la capacité de ma cape. Si les choses venaient à mal tourner, elle pourrait me rendre invisible et me donner une chance de fuir sans problème. Mais cela les laisserait exposés au danger. Je doute pouvoir agir de la sorte.

« Et au final, quelle est cette raison ? » insiste-t-elle.

Je la regarde un instant sans répondre, soutenant son regard, avant de finalement céder.

« Une femme. »

Le visage de Maté s’illumine, tandis que Tian tourne sa tête sur le côté pour jeter un regard de compréhension.

« Une femme ? En voilà une excellente raison ! Et vous avez un enfant ? »

« Ah, tu vois que ça t’intéresse ! » se moque Maté à son époux.

« Nous n’avons pas passé suffisamment de temps pour cela, même si on peut dire que j’ai parcouru les quatre continents pour elle. C’est… compliqué et assez long à expliquer. »

« Ça tombe bien, on a tout notre temps,… » dit-elle, alors que son aigle passe brièvement se désaltérer avant de reprendre son poste. « …et il n’y a aucun danger à l’horizon. »

Alors qu’elle me fixe de ses yeux et que je sens l’attention de Tian se désintéresser légèrement de la monotonie du chemin, je prends une grande inspiration et cède à la pression.

Je leur explique ma rencontre avec elle, trouvée dans les geôles d’un mage. J’évoque brièvement qu’il s’est servi de moi, laissant de côté les éléments concernant ma faéra. Je détaille ensuite notre départ pour le Nirtim en bateau, la tempête qui a failli me coûter la vie pour maintenir les voiles. Puis une première séparation, alors que, pour fuir un danger, j’en ai affronté un autre sur un monde inconnu.

À mon retour, nous nous sommes davantage rapprochés, le sauvetage d’esclaves aidant quelque peu. Elle m’a annoncé craindre pour des amis à elle, pris dans des événements inquiétants au Naora, sans m’expliquer pourquoi elle ne s’y rendait pas elle-même.

L’archipel est très loin d’ici, alors je ne parle que dans les grandes lignes de cette histoire à mes compagnons de voyage.

C’est avec un certain chagrin que je détaille que la cité où je l’ai laissée subissait la douleur de la guerre et qu’une fois tout cela terminé, à mon retour, une lettre m’était adressée. Quelques mots d’excuses et la demande de ne pas chercher à la retrouver, que je n’y arriverais pas malgré mes efforts.

Tian et Maté esquissent un sourire amusé lorsque je raconte qu’à peine la lettre lue, j’ai entrepris de prendre le chemin pour Eniod, là où elle s’était rendue, d’après les informations glanées.

Il me faut ensuite évoquer l’abordage des pirates et le combat pour la liberté des captifs, avant que nous ne ramenions le bateau au port le plus proche : Lebher.

Je passe sous silence les informations sur la cape magique détenue par les pirates pour enchaîner avec le message concernant le monde où j’avais porté mon aide. De grandes craintes tournaient autour du fluide spatial pour s’y rendre et les derniers événements là-bas m’ont poussé à y retourner, tandis qu’une camarade s’est rendue à Eniod pour entamer les recherches le temps de mon retour.

« Retour que voilà. »

Tian et Maté restent complètement muets, la sidération les empêchant de faire le moindre commentaire.

« Par les esprits, c’est... je n’aurais jamais pensé qu’un seul être puisse vivre tant de choses en une seule vie ! Et tu es à peine plus jeune que nous ! »

« Le besoin de voyager, le désir d’aider et beaucoup de chance pour survivre. Rien de plus. »

« Hé bien… si j’avais su, je t’aurais demandé immédiatement de l’aide plutôt qu’à ces maudits grands-pas de l’auberge ! » renifle Tian avec dédain.

« Tous les pieds-lourds ne sont pas les mêmes ! » fais-je en me désignant. « Cependant, je n’aurais pas été contre quelques lames de plus. »

« Nous sommes seuls, nous passerons peut-être inaperçus. »

« Qui sait ? » dis-je dans un murmure en fixant l’horizon.


X.22 Le fugitif des marais.
Modifié en dernier par Jorus Kayne le mar. 9 juin 2026 16:14, modifié 1 fois.

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Re: La Plaine aux Herbes Hautes

Message par Jorus Kayne » mar. 9 juin 2026 16:14

X.21 Quatre continents pour une femme.

X.22 Le fugitif des marais.


Les jours passent à bord du chariot. L’aigle fait un travail énorme pour surveiller les alentours, mais aussi déterminé puisse-t-il être, chaque individu, homme ou animal, possède ses limites physiques. Ainsi, lorsqu’il se repose, je prends le relais. Armé de ma longue-vue, je scrute les alentours avec une certaine angoisse.

(Serais-je en mesure de les protéger l’un et l’autre ?)

Cette pensée persiste et s’infiltre dans mon être comme un parasite que je ne peux déloger.

Fort heureusement, Tian et Maté se partagent la manœuvre du chariot et, lorsque l’homme se repose, il nous joue un air de musique grâce à son luth. Dès les premières notes, Maté se laisse aller, poussant une légère exclamation de ravissement. Visiblement, Tian a usé de ce genre de talent pour séduire sa belle.

L’air est agréable. Pourtant simple, le morceau apaise l’âme par son rythme doux et sa progression harmonieuse. Les notes virevoltent dans les airs dans un ballet aérien invisible. Je me laisse enchanter par cette mélodie, laissant mon esprit et mon regard s’éloigner dans le paysage tout autour de nous.

Le vent souffle dans les hautes herbes de la plaine. Le soleil darde ses derniers rayons dans le crépuscule du jour, agrémentant la scène de lueurs rougeoyantes. Les hautes herbes de la plaine se colorent d’une teinte rougeâtre presque irréelle en ce jour. Un moment de douce quiétude sur le chemin jusqu’à Eniod. Pour l’instant, nous n’avons croisé aucune menace à l’horizon, les assauts shaakts arrivant probablement à leur terme.

En effet, les attaques des elfes noirs ne sont en rien anecdotiques. Très souvent, ce peuple s’éloigne de ses terres pour éprouver les défenses ayajpaks. Si, par moments, ils parviennent à obtenir un avantage lors de certains conflits, les guerriers d’Eniod ont toujours su mettre à profit leur connaissance du terrain et une fougue sans pareille pour les envoyer paître, la queue entre les jambes, dans leurs cavernes.

A contrario, les tentatives de mettre à mal la cité de Khonfas, à l’ouest, ont toujours été soldées par des échecs sur le long terme, engendrant ainsi une forme de statu quo entre les deux forces majeures du sud de l’Imiftil.

Très souvent, les attaques shaakts tentent de mettre à mal l’économie d’Eniod en perturbant les échanges, mais après un bref laps de temps, les guerriers de la cité d’or parviennent toujours à enrayer ces menaces. L’absence de présence ennemie signifie certainement la fin de cette période d’attaques.

Plus nous nous rapprochons de la cité et de son aura protectrice, plus les esprits s’apaisent, les chances d’une intervention des peaux noires s’amenuisant comme une outre d’eau en plein été.

… quand le cri perçant d’un aigle se met à fendre le souffle du vent.

Avant même que Maté n’explique sa réaction, je bondis de ma place et dégaine ma longue-vue, guettant du regard notre éclaireur dans les cieux.

« Quelque chose approche ! Quelque chose de très gros ! »
déclare la femme.

« De très gros ? Pas des shaakts alors ? Combien y en a-t-il ? » fais-je en réfléchissant à toute vitesse, imaginant les scénarios possibles.

Après un léger moment sans réponse, elle réplique :

« Non, une créature. Elle est seule et massive. Elle décrit un chemin bizarre dans les herbes, mais elle sera sur nous sous peu. »

Trouvant l’aigle dans les cieux, je porte ma longue-vue dans sa direction. Au niveau des herbes hautes, je perçois une forme. Petite à cette distance, mais imposante, sans être en mesure de la définir correctement, la végétation m’en empêche.

« Tian, comment se porte le grand moa ? »

Le ton de sa voix, empli de crainte, en dit plus long que sa réponse.

« J’allais justement proposer que l’on s’arrête pour aujourd’hui. Il est fatigué, il ne sera pas capable de distancer une éventuelle menace ! »

(Tant pis, plus le choix.)

« Maté, demande à Gaku’bo de me guider depuis les hauteurs jusqu’à la bête. Tian, accélère la cadence autant que possible, je me charge de cette chose. »

« Hors de question ! On ne te laisse pas ici ! » hurle Maté en me retenant par la manche.

Le temps que nous avons passé ensemble à tisser des liens lui a fait oublier la raison principale de ma présence.

« C’est précisément pour cela que je suis venu. Pense à Anhe, elle a besoin de son père et de sa mère. Dès que vous serez assez loin, je m’éclipserai. » lui dis-je en retour.

Tourné vers moi, l’homme porte ensuite son regard sur sa femme.

« Maté !» déclare-t-il simplement, sans une once de commandement. Juste la fatalité de la réponse optimale face à cette situation.

« Entendu. » lâche-t-elle finalement en me libérant de son étreinte.

Quittant le convoi sans plus de cérémonie, je m’enfonce dans la haute végétation, me fiant à l’aigle pour me diriger. Dans cette partie de la plaine, la végétation est quelque peu différente. L’extrémité de la flore atteignant près de deux mètres, elle fait passer les herbes hautes pour de petites pousses vertes, au point où l’aigle n’est pas seulement un indicateur de direction, il permet aussi de ne pas se perdre dans ce dédale naturel.

Courant sans m’arrêter, je ne prête aucune attention au paysage d’épis qui défile sans interruption. Le bruit du chariot est déjà bien loin de moi, rapidement effacé par ma course. Mon souffle rapide et les battements de mon cœur prennent l’ascendant sur mon environnement.

Pourtant, un bruit sourd et lourd retentit.

Boum. Boum. Boum.

L’air vibre et le sol tremble sous ces martèlements puissants, au point qu’ils semblent venir de partout à la fois. Au-dessus de moi, l'aigle vole en rond, si bien que je n’arrive plus à déterminer dans quelle direction aller. Cependant, une autre raison explique cela, et elle me percute de plein fouet.

Plus petite que moi, une masse imposante m’atteint et me projette au sol, ma chute étant amortie par la végétation. Lorsque je reprends mes esprits, avec un goût de sang dans la bouche, mon obstacle mobile prend brièvement ses distances, me scrutant tout comme je le fais pour lui.

Un être étrange composé de plaques de terre vertes solides sur la quasi-totalité de son corps pour le protéger. Sans aucun lien pour les maintenir, l’armature fait office de carapace naturelle. Dénuée d’armes, la créature présente cependant d’énormes griffes au niveau des pouces, ainsi qu’une gueule munie de crocs dont la capacité de perforation ne fait aucun doute. J’ignore de quoi est capable cette chose, mais à la facilité qu’elle a eue à me projeter de la sorte, elle possède une force démentielle.

Cette créature me dit vaguement quelque chose, sans que je puisse mettre le doigt dessus. Si elle semble jauger ma dangerosité en restant en retrait, elle me réduit rapidement à l’état de menace temporaire en me fonçant à nouveau dessus.

Ne voulant pas vérifier son aptitude à me réduire en compote, je me relève d’un bond et évite la charge par une acrobatie rapide. Hélas, le terrain herbeux sous mes pieds est quelque peu chaotique et ma réception précaire. Évitant la charge, je suis incapable de faire de même lorsque la bête se retourne en écartant les bras, balayant la zone autour d’elle. Je place mes bras pour me protéger de l’impact, mais, à nouveau, je suis envoyé bouler plus loin. Preuve, encore une fois, de sa force écrasante.

Alors qu’une douleur sourde s'immisce dans mes avant-bras, ma faéra me fait un bref résumé de la situation.

(Si tu veux faire le poids face à cette chose, je te conseille de reprendre plusieurs parts de tourte bien grasse avant de revenir l’affronter !)

Comme à son habitude, Ysolde me met les évidences sous les yeux à sa façon. Toutefois, le rapport de force est clairement à mon désavantage. Plutôt que sur la force, il me faudra miser sur l’agilité pour l’emporter. Heureusement, c’est ma spécialité.

Poussé par mon instinct de survie, je fais de nouveau face à la créature qui ne cesse de charger. Je l’évite d’une nouvelle acrobatie et, une fois au sol, je dégaine mes armes, me courbe pour éviter son balayage de bras et frappe d’une lame dans la cuisse. Le cri de la bête rugit et me pousse à rapidement prendre mes distances.

(La dague de Xenair ? Pourquoi n’as-tu pas pris l’autre ? Elle est pourtant plus efficace !)

(Je…)

(C’est parce qu’elle peut atteindre l’âme et que tu en as fait toi-même l’expérience que tu refuses ?)

(...)

Je ne peux décidément rien cacher à Ysolde. Oui, ma pourfen’dent est d’une efficacité redoutable, mais je crains son pouvoir. En particulier lorsque j’ignore où se trouve le cœur de cette bête. La tuer est une chose ; effacer son existence en est une autre, et je me refuse à le faire par accident.

La créature réduit encore la distance, mais lève cette fois-ci les bras pour frapper, délaissant ses charges. Peut-être a-t-elle compris leur futilité face à moi. Puissante, elle est cependant assez lente pour que je parvienne à esquiver ses coups. Un pas de côté pour m’extraire de la trajectoire de son bras, un recul in extremis pour éviter le coup de crocs, une rotation basse pour passer sous une nouvelle attaque, me laissant l’opportunité de frapper. Je perce suffisamment la carapace de son torse pour entailler légèrement la peau en dessous avant de reprendre mes distances.

(Il me faut changer d’approche !)

De mes quelques échanges avec cette chose, deux éléments me sautent aux yeux. À défaut d’être habile, la créature est aussi forte que robuste. Les espaces non recouverts par son épaisse carapace sont rares, mais pas inexistants. L’autre élément est que mon adversaire ne semble pas doté d’une grande intelligence, éliminant le risque de témoigner de mes aptitudes particulières.

Attaquant de nouveau en levant les bras comme la fois précédente, je l’accueille avec une autre arme. Jetant mes dagues en l’air, je dégaine rapidement mes boomerangs affûtés pour en projeter deux dans sa direction. Ceux-ci viennent se ficher à la base de son bras droit, en plein dans sa chair découverte.

Hurlant de douleur, la bête interrompt son assaut pour déloger mes armes de jet, qui perturbent le maniement de son membre. Cela me laisse le temps de sortir mes fouets afin de rattraper mes dagues au vol, les rapatriant dans mes mains.

Dans ses yeux déjà rouges, une lueur naît et me fait craindre le pire. Je subis un nouvel assaut, mais mon adversaire n’use que d’un bras, l’autre étant très certainement trop atteint. Sans sa carapace, tailler dans sa chair devient un jeu d’enfant. Particulièrement amoindri, il me reste possible d’éviter ses attaques presque maladroites. Le duel devient une épreuve d’endurance, et celui qui fléchira le premier perdra. Patientant jusqu’à une prochaine ouverture dans sa garde, révélant un nouvel espace sans protection, je sais déjà que la victoire est mienne au vu de ma facilité à éviter ses coups.

Peut-être ai-je été trop présomptueux, ceci dit.

Dos à moi, je lance mes fouets pour attraper ses bras, tirant de toutes mes forces dans son dos afin de l’affaiblir. J’ai beau être capable de déployer une force supérieure à celle d’un humain ordinaire, la bête reste plus forte à ce jeu, même avec un seul bras.

D’un coup sec, je suis projeté en avant et percute un dos d’une solidité incontestable, avant de retomber au sol en perdant au passage mes dagues. Me relevant vivement pour lui faire face, la chose m’attrape par l’épaule, clouant mon bras le long de mon corps. Je sens sa griffe chercher l’interstice pour pénétrer ma chair, mais mon armure lui résiste suffisamment pour ne me laisser qu’une maigre éraflure.

Voyant son horrible gueule prête à me charcuter le visage, j’use du fouet de mon bras encore valide pour dégainer mon ultime lame. Galvanisé par l’énergie qui m’anime, mon fouet fait le tour de sa tête et vient frapper, avec une rapidité hors norme, ses deux grands crocs avant que ceux-ci n’engendrent une perte terrible pour la gent féminine en abîmant un visage aussi charmant que le mien.

Surprise par le coup ou affligée d’une douleur soudaine dont j’ignore l’origine, la créature me lance plusieurs mètres en arrière. Je n’attends pas pour me relever et faire face au prochain assaut, mais elle décide de réévaluer mon degré de dangerosité et préfère fuir, me laissant seul… ou presque.

(Hé ben, mon Jojo, tu l’as échappé belle ! T’as failli finir en amuse-gueule pour ce… cette…)

(Je crois savoir ce que c’était. Mais, d’ordinaire, ces créatures vivent dans les marais et ne s’en éloignent sous aucun prétexte. La seule raison plausible, c’est qu’un danger plus grand l’a poussée à fuir son habitat et ça… ça ne me dit rien qui vaille.)

(Tu vas prévenir Tian et Maté ?)

(Non !)

(Quoi ? Mais… pourquoi ?)

(Des shaakts attaquent les routes d’Eniod et maintenant des créatures capables de déraciner un arbre à mains nues préfèrent fuir la jungle. Je sens que quelque chose s’y trame et je compte bien découvrir quoi.)

Ramassant mes armes, je décide de continuer ma route en faisant un signe à l’aigle que je pars en direction de la jungle. Usant de l’héritage de mon paternel, je change mes équipements pour qu’ils adoptent la couleur de la végétation ambiante afin de gagner en discrétion.

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