X.21 Quatre continents pour une femme.
X.22 Le fugitif des marais.
Les jours passent à bord du chariot. L’aigle fait un travail énorme pour surveiller les alentours, mais aussi déterminé puisse-t-il être, chaque individu, homme ou animal, possède ses limites physiques. Ainsi, lorsqu’il se repose, je prends le relais. Armé de ma longue-vue, je scrute les alentours avec une certaine angoisse.
(Serais-je en mesure de les protéger l’un et l’autre ?)
Cette pensée persiste et s’infiltre dans mon être comme un parasite que je ne peux déloger.
Fort heureusement, Tian et Maté se partagent la manœuvre du chariot et, lorsque l’homme se repose, il nous joue un air de musique grâce à son luth. Dès les premières notes, Maté se laisse aller, poussant une légère exclamation de ravissement. Visiblement, Tian a usé de ce genre de talent pour séduire sa belle.
L’air est agréable. Pourtant simple, le morceau apaise l’âme par son rythme doux et sa progression harmonieuse. Les notes virevoltent dans les airs dans un ballet aérien invisible. Je me laisse enchanter par cette mélodie, laissant mon esprit et mon regard s’éloigner dans le paysage tout autour de nous.
Le vent souffle dans les hautes herbes de la plaine. Le soleil darde ses derniers rayons dans le crépuscule du jour, agrémentant la scène de lueurs rougeoyantes. Les hautes herbes de la plaine se colorent d’une teinte rougeâtre presque irréelle en ce jour. Un moment de douce quiétude sur le chemin jusqu’à Eniod. Pour l’instant, nous n’avons croisé aucune menace à l’horizon, les assauts shaakts arrivant probablement à leur terme.
En effet, les attaques des elfes noirs ne sont en rien anecdotiques. Très souvent, ce peuple s’éloigne de ses terres pour éprouver les défenses ayajpaks. Si, par moments, ils parviennent à obtenir un avantage lors de certains conflits, les guerriers d’Eniod ont toujours su mettre à profit leur connaissance du terrain et une fougue sans pareille pour les envoyer paître, la queue entre les jambes, dans leurs cavernes.
A contrario, les tentatives de mettre à mal la cité de Khonfas, à l’ouest, ont toujours été soldées par des échecs sur le long terme, engendrant ainsi une forme de statu quo entre les deux forces majeures du sud de l’Imiftil.
Très souvent, les attaques shaakts tentent de mettre à mal l’économie d’Eniod en perturbant les échanges, mais après un bref laps de temps, les guerriers de la cité d’or parviennent toujours à enrayer ces menaces. L’absence de présence ennemie signifie certainement la fin de cette période d’attaques.
Plus nous nous rapprochons de la cité et de son aura protectrice, plus les esprits s’apaisent, les chances d’une intervention des peaux noires s’amenuisant comme une outre d’eau en plein été.
… quand le cri perçant d’un aigle se met à fendre le souffle du vent.
Avant même que Maté n’explique sa réaction, je bondis de ma place et dégaine ma longue-vue, guettant du regard notre éclaireur dans les cieux.
« Quelque chose approche ! Quelque chose de très gros ! » déclare la femme.
« De très gros ? Pas des shaakts alors ? Combien y en a-t-il ? » fais-je en réfléchissant à toute vitesse, imaginant les scénarios possibles.
Après un léger moment sans réponse, elle réplique :
« Non, une créature. Elle est seule et massive. Elle décrit un chemin bizarre dans les herbes, mais elle sera sur nous sous peu. »
Trouvant l’aigle dans les cieux, je porte ma longue-vue dans sa direction. Au niveau des herbes hautes, je perçois une forme. Petite à cette distance, mais imposante, sans être en mesure de la définir correctement, la végétation m’en empêche.
« Tian, comment se porte le grand moa ? »
Le ton de sa voix, empli de crainte, en dit plus long que sa réponse.
« J’allais justement proposer que l’on s’arrête pour aujourd’hui. Il est fatigué, il ne sera pas capable de distancer une éventuelle menace ! »
(Tant pis, plus le choix.)
« Maté, demande à Gaku’bo de me guider depuis les hauteurs jusqu’à la bête. Tian, accélère la cadence autant que possible, je me charge de cette chose. »
« Hors de question ! On ne te laisse pas ici ! » hurle Maté en me retenant par la manche.
Le temps que nous avons passé ensemble à tisser des liens lui a fait oublier la raison principale de ma présence.
« C’est précisément pour cela que je suis venu. Pense à Anhe, elle a besoin de son père et de sa mère. Dès que vous serez assez loin, je m’éclipserai. » lui dis-je en retour.
Tourné vers moi, l’homme porte ensuite son regard sur sa femme.
« Maté !» déclare-t-il simplement, sans une once de commandement. Juste la fatalité de la réponse optimale face à cette situation.
« Entendu. » lâche-t-elle finalement en me libérant de son étreinte.
Quittant le convoi sans plus de cérémonie, je m’enfonce dans la haute végétation, me fiant à l’aigle pour me diriger. Dans cette partie de la plaine, la végétation est quelque peu différente. L’extrémité de la flore atteignant près de deux mètres, elle fait passer les herbes hautes pour de petites pousses vertes, au point où l’aigle n’est pas seulement un indicateur de direction, il permet aussi de ne pas se perdre dans ce dédale naturel.
Courant sans m’arrêter, je ne prête aucune attention au paysage d’épis qui défile sans interruption. Le bruit du chariot est déjà bien loin de moi, rapidement effacé par ma course. Mon souffle rapide et les battements de mon cœur prennent l’ascendant sur mon environnement.
Pourtant, un bruit sourd et lourd retentit.
Boum. Boum. Boum.
L’air vibre et le sol tremble sous ces martèlements puissants, au point qu’ils semblent venir de partout à la fois. Au-dessus de moi, l'aigle vole en rond, si bien que je n’arrive plus à déterminer dans quelle direction aller. Cependant, une autre raison explique cela, et elle me percute de plein fouet.
Plus petite que moi, une masse imposante m’atteint et me projette au sol, ma chute étant amortie par la végétation. Lorsque je reprends mes esprits, avec un goût de sang dans la bouche, mon obstacle mobile prend brièvement ses distances, me scrutant tout comme je le fais pour lui.
Un être étrange composé de plaques de terre vertes solides sur la quasi-totalité de son corps pour le protéger. Sans aucun lien pour les maintenir, l’armature fait office de carapace naturelle. Dénuée d’armes, la créature présente cependant d’énormes griffes au niveau des pouces, ainsi qu’une gueule munie de crocs dont la capacité de perforation ne fait aucun doute. J’ignore de quoi est capable cette chose, mais à la facilité qu’elle a eue à me projeter de la sorte, elle possède une force démentielle.
Cette créature me dit vaguement quelque chose, sans que je puisse mettre le doigt dessus. Si elle semble jauger ma dangerosité en restant en retrait, elle me réduit rapidement à l’état de menace temporaire en me fonçant à nouveau dessus.
Ne voulant pas vérifier son aptitude à me réduire en compote, je me relève d’un bond et évite la charge par une acrobatie rapide. Hélas, le terrain herbeux sous mes pieds est quelque peu chaotique et ma réception précaire. Évitant la charge, je suis incapable de faire de même lorsque la bête se retourne en écartant les bras, balayant la zone autour d’elle. Je place mes bras pour me protéger de l’impact, mais, à nouveau, je suis envoyé bouler plus loin. Preuve, encore une fois, de sa force écrasante.
Alors qu’une douleur sourde s'immisce dans mes avant-bras, ma faéra me fait un bref résumé de la situation.
(Si tu veux faire le poids face à cette chose, je te conseille de reprendre plusieurs parts de tourte bien grasse avant de revenir l’affronter !)
Comme à son habitude, Ysolde me met les évidences sous les yeux à sa façon. Toutefois, le rapport de force est clairement à mon désavantage. Plutôt que sur la force, il me faudra miser sur l’agilité pour l’emporter. Heureusement, c’est ma spécialité.
Poussé par mon instinct de survie, je fais de nouveau face à la créature qui ne cesse de charger. Je l’évite d’une nouvelle acrobatie et, une fois au sol, je dégaine mes armes, me courbe pour éviter son balayage de bras et frappe d’une lame dans la cuisse. Le cri de la bête rugit et me pousse à rapidement prendre mes distances.
(La dague de Xenair ? Pourquoi n’as-tu pas pris l’autre ? Elle est pourtant plus efficace !)
(Je…)
(C’est parce qu’elle peut atteindre l’âme et que tu en as fait toi-même l’expérience que tu refuses ?)
(...)
Je ne peux décidément rien cacher à Ysolde. Oui, ma pourfen’dent est d’une efficacité redoutable, mais je crains son pouvoir. En particulier lorsque j’ignore où se trouve le cœur de cette bête. La tuer est une chose ; effacer son existence en est une autre, et je me refuse à le faire par accident.
La créature réduit encore la distance, mais lève cette fois-ci les bras pour frapper, délaissant ses charges. Peut-être a-t-elle compris leur futilité face à moi. Puissante, elle est cependant assez lente pour que je parvienne à esquiver ses coups. Un pas de côté pour m’extraire de la trajectoire de son bras, un recul in extremis pour éviter le coup de crocs, une rotation basse pour passer sous une nouvelle attaque, me laissant l’opportunité de frapper. Je perce suffisamment la carapace de son torse pour entailler légèrement la peau en dessous avant de reprendre mes distances.
(Il me faut changer d’approche !)
De mes quelques échanges avec cette chose, deux éléments me sautent aux yeux. À défaut d’être habile, la créature est aussi forte que robuste. Les espaces non recouverts par son épaisse carapace sont rares, mais pas inexistants. L’autre élément est que mon adversaire ne semble pas doté d’une grande intelligence, éliminant le risque de témoigner de mes aptitudes particulières.
Attaquant de nouveau en levant les bras comme la fois précédente, je l’accueille avec une autre arme. Jetant mes dagues en l’air, je dégaine rapidement mes boomerangs affûtés pour en projeter deux dans sa direction. Ceux-ci viennent se ficher à la base de son bras droit, en plein dans sa chair découverte.
Hurlant de douleur, la bête interrompt son assaut pour déloger mes armes de jet, qui perturbent le maniement de son membre. Cela me laisse le temps de sortir mes fouets afin de rattraper mes dagues au vol, les rapatriant dans mes mains.
Dans ses yeux déjà rouges, une lueur naît et me fait craindre le pire. Je subis un nouvel assaut, mais mon adversaire n’use que d’un bras, l’autre étant très certainement trop atteint. Sans sa carapace, tailler dans sa chair devient un jeu d’enfant. Particulièrement amoindri, il me reste possible d’éviter ses attaques presque maladroites. Le duel devient une épreuve d’endurance, et celui qui fléchira le premier perdra. Patientant jusqu’à une prochaine ouverture dans sa garde, révélant un nouvel espace sans protection, je sais déjà que la victoire est mienne au vu de ma facilité à éviter ses coups.
Peut-être ai-je été trop présomptueux, ceci dit.
Dos à moi, je lance mes fouets pour attraper ses bras, tirant de toutes mes forces dans son dos afin de l’affaiblir. J’ai beau être capable de déployer une force supérieure à celle d’un humain ordinaire, la bête reste plus forte à ce jeu, même avec un seul bras.
D’un coup sec, je suis projeté en avant et percute un dos d’une solidité incontestable, avant de retomber au sol en perdant au passage mes dagues. Me relevant vivement pour lui faire face, la chose m’attrape par l’épaule, clouant mon bras le long de mon corps. Je sens sa griffe chercher l’interstice pour pénétrer ma chair, mais mon armure lui résiste suffisamment pour ne me laisser qu’une maigre éraflure.
Voyant son horrible gueule prête à me charcuter le visage, j’use du fouet de mon bras encore valide pour dégainer mon ultime lame. Galvanisé par l’énergie qui m’anime, mon fouet fait le tour de sa tête et vient frapper, avec une rapidité hors norme, ses deux grands crocs avant que ceux-ci n’engendrent une perte terrible pour la gent féminine en abîmant un visage aussi charmant que le mien.
Surprise par le coup ou affligée d’une douleur soudaine dont j’ignore l’origine, la créature me lance plusieurs mètres en arrière. Je n’attends pas pour me relever et faire face au prochain assaut, mais elle décide de réévaluer mon degré de dangerosité et préfère fuir, me laissant seul… ou presque.
(Hé ben, mon Jojo, tu l’as échappé belle ! T’as failli finir en amuse-gueule pour ce… cette…)
(Je crois savoir ce que c’était. Mais, d’ordinaire, ces créatures vivent dans les marais et ne s’en éloignent sous aucun prétexte. La seule raison plausible, c’est qu’un danger plus grand l’a poussée à fuir son habitat et ça… ça ne me dit rien qui vaille.)
(Tu vas prévenir Tian et Maté ?)
(Non !)
(Quoi ? Mais… pourquoi ?)
(Des shaakts attaquent les routes d’Eniod et maintenant des créatures capables de déraciner un arbre à mains nues préfèrent fuir la jungle. Je sens que quelque chose s’y trame et je compte bien découvrir quoi.)
Ramassant mes armes, je décide de continuer ma route en faisant un signe à l’aigle que je pars en direction de la jungle. Usant de l’héritage de mon paternel, je change mes équipements pour qu’ils adoptent la couleur de la végétation ambiante afin de gagner en discrétion.