Le Repos du Maître

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Yuimen
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Le Repos du Maître

Message par Yuimen » sam. 6 janv. 2018 15:06

Le Repos du Maître

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Ce grand palais est en fait la villa du Maître, gouverneur de cette cité toute particulière. Cet Elfe, très hospitalier, a consacré toute une aile de sa demeure à l'accueil des nouveaux arrivants et des voyageurs, afin de leur offrir le grand luxe et ce qui se fait de mieux sur l'île.

En entrant dans ce lieu, vous pénétrez dans le hall de réception où une foule de personnes circule, car ce hall est l'endroit de tous les passages et sert parfois, à l'occasion, de salle de bal. Un Elfe distingué du nom d'Aldin'Rish'Tourya se tient, sur votre droite, derrière un haut comptoir marbré et il s'occupe de la réception.

Sur la gauche, l'entrée aux appartements privés du grand Maître est gardée par deux grands Elfes dorés en armure vous interdisant le passage. Sur la droite, en revanche, l'accès est ouvert à tout le monde et donne sur d'innombrables pièces, telles que les chambres richement aménagées, ou encore la salle de restauration et les cuisines.

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Tergeist
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Re: Le Repos du Maître

Message par Tergeist » sam. 23 oct. 2021 19:41

Dans le chapitre précédent...

Evénement : La fin d'une ère.

43 : Nyr'Tel Ermansi.

Cherock avait rarement dormi aussi bien, et tout aussi rarement dans un état de fatigue aussi avancé. Lorsqu'il ouvrit les yeux, il ne sut pas vraiment ce qui le frappa en premier : la douceur des draps et le moelleux du matelas, les courbatures qui rendaient chaque mouvement infernal, ou son ventre qui criait famine. Comatant de longues minutes dans les tissus sans doute hors de prix, c'est un énième hurlement de son estomac qui le força à émerger de son sommeil. Un sommeil qui avait été lourd, réparateur, mais dont il ne se souvenait de rien. A vrai dire, il avait même des doutes sur le lieu dans lequel il se trouvait.

"Oowh..." grogna l'Ynorien en se redressant, tous ses muscles protestant vivement. Frottant ses yeux gonflés de sommeil, le contact humide l'interpella et il ne lui fallut pas longtemps pour réaliser qu'il s'agissait de ses larmes ; déboussolé, tout lui revint rapidement en mémoire à sa grande tristesse. La bataille, le dragon, la mort. Elle. Il ne se souvenait pas de ses rêves, mais il y avait fort à parier qu'il en avait pleuré toute la nuit à en juger l'état de son oreiller. Cherock resta un long moment assis dans son lit, sans bouger, à constater le gouffre qui s'était ouvert dans sa poitrine. Elle n'était plus là, et avait emporté une partie de son coeur avec. Fauchée par un sortilège d'une ampleur cataclysmique, que rien n'aurait pu empêcher. Sauf s'il avait mise à l'écart de la guerre, l'avait protégé. l'avait incité à rejoindre Frans et sa mère à Shory, loin des combats. Mais il avait échoué, et elle était morte. Se bercer d'illusions à la croire encore en vie avait été un mirage qu'il s'était imposé pour continuer à avancer, continuer à se battre, mais il prenait désormais conscience que c'était impossible. Il avait foulé lui même le camp Kendran et ses dizaines de milliers de morts : aurait-Elle survécu qu'Elle aurait été debout et se serait fait remarquer pendant l'affrontement final, apportant par la même occasion une part d'espoir pour l'enchanteur. Il n'en était rien.

Ses bras, sans force et endoloris, n'avaient plus la volonté de se lever. Il aurait continuer à se morfondre pendant encore des heures si sa Faëra n'était pas intervenue.

(Contente que tu sois réveillé. Tu sais que tu as dormi presque une journée entière ?)

(Oh, Amy... Ouais désolé, ça doit être à cause de la rune Tez qui a foiré contre Karsinar. Et franchement, j'ai pas grands souvenirs de ce qui a bien pu se passer hier.)

(Il faut dire que tu étais un véritable zombie. Tu as somnolé pendant tout le trajet et tu as loupé l'arrivée sur Nyr'Tel Ermansi et il faut dire que c'était assez incroyable. Même Yliria s'est collé aux grandes baies vitrées, comme une gosse. Elle avait des étoiles dans les yeux, et vu comment elle était abattue, ça relève presque du miracle.)

(C'est si impressionnant que ça ?) s'étonna Cherock en se forçant à se lever, quittant à regrets le confort du lit. Sa chambre était munie d'une fenêtre et la lumière, bien qu'obstruée par les volets de bois, filtrait doucement à travers. Il ouvrit les battants de bois et fut frappé par un spectacle qui le fit un instant oublier son corps douloureux. Il se trouvait au deuxième ou troisième étage d'une grande bâtisse de marbre blanc et devant ses yeux s'étendaient Nyr'Tel Ermansi, l'île volante et foyer des Dieux. Ce qu'il voyait était une large ville verdoyante, parcourue de nombreux jardins aériens et de lacs, parsemant la cité de vert et de bleu. La cité même, ses bâtiments, son architecture, tout dépassait ce qu'avait pu voir ailleurs le jeune homme, et pourtant il avait vu aussi bien la cité souterraine de Mertar que le bastion Nessima en passant par la cité Blanche, qui aurait été la ville des Ermansi des millénaires plus tôt. Plusieurs spires s'élançaient vers le ciel, faites d'un métal brillant au soleil et reflétant son éclat. De vrais monolithes métalliques, qui avaient dû demander des fourneaux titanesques pour en forger les parties.

Ca et là, cependant, des bâtisses détonnaient sur ce paysage irréel. Parmi les rues où déambulaient les Ermansi par centaines, on pouvait apercevoir une petite dizaine de structures aux couleurs variées, faits dans des matériaux qui semblaient plus tirés de Yuimen que le reste.

(Ce sont les temples de Dieux,) intervint la Faëra. (Plus que des temples, ce sont également leurs maisons, là où ils vivent sous leur forme d'elfe doré. Par exemple, tu vois le temple avec les colonnes blanches qui semblent flotter tout en soutenant le toit ? C'est celui de Rana.)

(Ca me semble évident... Je regrette de pas avoir vu ce paysage avant. Par contre, c'est normal que je sois encore habillé ?)

(Ah, ça... Quand vous êtes arrivés, tu as suivis le groupe des aventuriers souhaitant se reposer sans un mot, et tes yeux semblaient vouloir se fermer à chaque pas. On vous a amené dans cet endroit, le Repos du Maître, où les rares visiteurs sont accueillis. C'est aussi la résidence de ce qu'on pourrait appeler comme le chef des Ermansi, mais passons. Arrivé dans ta chambre, tu as à peine fait un pas dedans que tu t'es effondré sur le sol. Je te raconte pas comment j'étais paniquée,
sans parler d'Yliria qui a la chambre pas très loin. Elle s'est précipitée comme une furie, mais quand on a vu que tu étais juste tellement épuisé que tu t'es endormi sans même arriver à ton lit, on a été soulagé.)


(AH.
Donc, euh, c'est Yliria qui m'a couché ?)


(Elle t'a tiré jusqu'au lit oui, et t'as l'air de peser ton poids vu comment elle a juré en te tirant. Elle a eu la gentillesse te de retirer ton casque et tes armes, mais elle est pas aller plus loin. Pour des raisons évidentes.)

Il hocha la tête, reconnaissant envers la jeune fille d'avoir pris soin de lui et l'avoir empêcher de dormir à même le plancher. Plancher qui était lui aussi fait dans un bois précieux tout comme les murs et le mobilier. Parmi ce dernier, un grand miroir de plein pied lui permit de se rendre compte de son état épouvantable. Cheveux en bataille, habits tâchés, peau maculée de terre et de sang. S'il voulait voir qui que ce soit et à fortiori les Dieux, il se devait d'avoir une apparence un minimum présentable. Heureusement pour lui, la chambre qu'il avait été accompagnée d'une salle d'eau avec une large bassine disposée au dessus de curieux tuyaux courant le long des murs, terminé par ce qui devait s'apparenter à une sorte de valve. Tournant cette dernière, elle permit à de l'eau agréablement chaude de couler dans la bassine avant de s'écouler par un trou. Avisant un rond de bois de la même taille que le trou, il le boucha et la bassine finit par se remplir lentement. Un système ingénieux qui impressionna le jeune homme, qui se demandait bien comment de l'eau aussi chaude pouvait être produite. Se délestant de ses habits restant, il se plongea avec délectation dans le bain, passant un long moment à se frotter pour se nettoyer avant de laisser s'échapper l'eau sale et remplir de nouveau la bassine d'eau claire dans laquelle il ferma les yeux, savourant ce moment de calme et se laissant presque s'endormir. Mais un regard sur son corps laissa apparaitre de nouvelles cicatrices, accumulées pendant la bataille. Notamment celle parcourant son bras droit, infligée par Karsinar et qui avait failli le lui arracher. Le calme du moment laissa de nouveau place à la réalité du moment.

La guerre était terminée. Ils avaient gagné mais en payant le prix fort, perdant des centaines de milliers de personnes, et même des êtres chers. L'eau s'écoula de nouveau à travers le trou, emportant eau et sérénité, et il se releva. La chaleur avait détendu ses muscles et il pouvait de nouveau se mouvoir sans grimacer à chaque mouvement. Mettant un peu d'ordre dans ses cheveux humides, il se regarda dans une glace pour la première fois depuis longtemps. Son visage avait perdu les dernières rondeurs de l'enfance, sa mâchoire désormais mangée par une courte barbe de deux jours. il s'était rasé juste avant la bataille, mais le nécessaire de rasage n'était pas ce qu'on emportait pour aller au front aussi n'eut-il d'autre choix que de la laisser ainsi. Ses cheveux étaient tout juste assez longs pour qu'il les attache à l'arrière de sa tête à l'aide d'un lien de cuir, comme le faisait son peuple. Ses yeux bicolores avaient perdus de leur lueur, et il se demandait si jamais ils brilleraient de nouveau.

Son corps nu aussi avait changé, depuis le temps. Des mois, des années d'aventures avaient sculpté un corps athlétique, aux épaules larges. Autre signe de ses errances et de ses péripéties, sa peau gardait la trace de nombreuses blessures, causées par des attaques aussi diverses que variées. On l'avait tailladé, embroché, griffé, brisé ses os. Il avait toujours aussi cette cicatrice couvrant tout son bras, comme les ramifications d'un arbre. Cuisant rappel de son arrogance passée, qui allait enfin se dénouer : était-il réellement un Elu de Valyus ? Il était temps de le savoir.

Au fond de sa besace de voyage, il trouva une tunique et des braies qu'il avait prise pour son voyage vers le Palais de la Roseraie et n'avait pas pris la peine de retirer lors de son passage à Oranan. Chausses, braies beiges, tunique grise et veste assortie aux braies furent enfilées tandis que celles sales et en lambeaux furent fourrés au fond, entre les doses de Keraunos. Il s'en débarrasserait le moment venu. Vint le tour de son armure : ses cotes de bras en Drakarn avaient étonnamment résistées, et il les enfila en les sanglant autour de son torse, avant de faire jouer ses bras. Tout s'agençait parfaitement et si on omettait les quelques écailles qui avaient sautés sous certains des coups les plus violents, il était satisfait de leur état. Ses bottes de foudre étaient elles sacrément salies, et il usa une nouvelle fois des tuyaux apporteurs d'eau et d'une brosse pour les nettoyer et leur rendre leur dignité d'antan avant de les enfiler. Les pièces suivantes étaient celles ayant le plus souffert. Son casque avait perdu une partie de sa protection de joue droite, et même si l'ensemble restait correcte, ce déséquilibre visuel n'était pas vraiment présentable. Son manteau de voyage avait lui aussi subit plusieurs dommages, et parsemé de plusieurs trous. Il s'arma donc d'une aiguille et d'un peu de fil et reprisa sommairement les trous, en attendant de trouver un tailleur pour réparer le tout proprement : être tatoueur lui donnait un certain doigté pour ce qui était du maniement d'une aiguille, mais il était loin d'égaler le talent d'un vrai artisan du tissu.

Ne restait que sa cotte de maille. Sa brave et fidèle cotte de mailles. Forgée à Mertar avec une partie de la Faerunne durement acquise. L'armure l'avait suivi dans la plupart de ses combats et avait vaillamment rempli son rôle... Mais elle avait atteint sa limite. C'était déjà un exploit qu'elle soit encore en une seule pièce avec tout les maillons qui étaient rompus, ça et là. Elle ne pourrait plus encaisser grand chose. Avec beaucoup de soin, il la plia et la rangea dans sa besace, elle aussi. Nyr Tel Ermansi était bien un des rares endroits où il n'aurait pas besoin de se protéger, selon lui. Néanmoins, il ceignit pourtant à sa taille la Kizoku Rana ainsi qu'il passa son harnais par dessus son manteau auquel il mit son marteau et son nouveau bouclier. Cherock n'aurait pas à se battre, certes, mais il allait rencontrer deux Dieux. Et chacune de ces armes avaient une signification pour l'un d'eux.

Ainsi équipé, il senti son estomac gronder douloureusement : il allait devoir manger, aussi. L'enchanteur sorti dans le couloir, tout aussi luxueux que sa chambre, et couverts de tapis. Empruntant la voix des escaliers selon les brides de souvenirs qui lui revenaient désormais, Amy l'arrêta rapidement : il était devant la chambre d'Yliria et comme elle sentait la présence d'Alyah à l'intérieure... La jeune semi-shaakte devait y être. Il soupira. Le petit déjeuner allait attendre, et Cherock frappa doucement à la porte.

"Yli ? C'est moi, je peux entrer ?"

Une voix étouffée lui répondit, et le jeune homme n'attendit que quelques instants. Les yeux endormis d'Yliria et sa coiffure en bataille quand elle ouvrit la porte lui firent comprendre qu'elle avait tout de même réussit à trouver le sommeil, d'une façon ou d'une autre. Ca le rassura et il senti les coins de ses lèvres légèrement se relever, malgré son état d'esprit morose. Il entra et s'assit sur l'unique chaise en face d'Yliria qui se réinstalla dans son lit, Ssussun dans ses bras.

"Comment tu te sens ? Tu voulais quelque chose ?

- Mieux qu'hier, même si j'ai l'impression que mon corps s'est fait piétiner par une douzaine de minotaures."

(Allez, dis lui.)

"Et si je suis là... c'est autant pour savoir comment toi tu allais que pour... avoir la conversation dont je t'ai parlé, sur le dos de Cromax. Je ne compte pas rester très longtemps sur l'île des Dieux : j'ai trop de choses à faire en bas, en Ynorie. Et comme je sais pas ce qui se passera quand j'aurais rencontré Rana et Valyus...

- Je vais bien... Tout ça m'a secoué, mais je vais prendre le temps de récupérer avant de repartir d'ici. Et pour la conversation... Je ne sais pas par quoi tu veux commencer donc... Je t'écoute, répondit-elle avec appréhension.

- Pour commencer... Pourquoi est ce que tu étais si obstinée à aller affronter Oaxaca ? Tu avais l'air de craindre quelque chose..."

Du bout des lèvres, elle lui expliqua qu'en voyant tout le monde s'effondrer, elle avait eu peur que cela recommence. Pour elle, perdre son âme était inacceptable. Lui se contenta-t-il d'acquiescer en expliquant qu'il avait mis du temps à comprendre la gravité de la situation. Il n'osa pas lui dire que pour lui, voir son âme arrachée ou non ne l'affectait pas : il était mort dans les deux cas...
Il tournait autour du pot, peu désireux d'attaquer le sujet sensible même si c'était lui qui avait voulu cette discussion.

"J'ai peut-être été un peu dur, à te menacer et tout. Mais je... Enfin... Tu vois... Pff. Te voir te précipiter vers Oaxaca, ça m'a fait très peur. Surtout quand tu as décidé de me laisser derrière. Ah, j'imagine que je dois m'excuser aussi pour la gifle...

- Non... Je te présente mes excuses aussi, je n'aurai pas dû essayer de te laisser derrière, mais j'étais vraiment prête à tout pour l'empêcher d'agir. Au moins j'ai pu réfléchir plus calmement après que tu m'ais remis les idées en place.

- Quelle histoire... Pourquoi tu tenais tant que ça me tenir à l'écart... commença-t-il avant de prendre une grande inspiration et regarder dans les yeux la jeune fille, toujours sur le lit. ... Même si j'ai une idée, pour ce qui a suivi la gifle."

C'était le moment. Il l'avait dit. Il observa du coin de l'oeil la jeune fille se collecter, avant de lui explique qu'il savait ce que c'était de perdre quelqu'un qu'on aimait. Et elle ne voulait pas revivre ça. Elle lui dit aussi que sa tendance à vouloir la protéger l'agaçait par moment, qu'elle était tout à fait capable de se défendre toute seule. Quant au baiser... Yliria avoua ne pas avoir de raison, d'avoir fait ce qu'elle avait voulue, instinctivement, comme elle pensait ne plus en avoir l'occasion. Elle n'était pas douée pour s'exprimer, et lui aussi était parfois un peu gauche avec ses émotions et ses mots. Il ne pouvait la comprendre que trop bien.

"Ce sont mes valeurs, Yliria. Je sais que t'es parfaitement capable de te défendre : tu l'as suffisamment prouvé. Trop, même. Et je refusais que tu te mettes plus en danger que ce que tu avais déjà fait, pas pour un continent qui n est pas le tiens, pas alors que t'as passé ta vie à démontrer que tu étais plus courageuse que quiconque."

il prit un nouveau temps avant de reprendre la parole. Il fallait mettre des mots sur ce qui s'était passé, et ne plus tourner autour du pot.

"Je suis désolé de ne pas m'être rendu compte de tes sentiments avant que tu m'embrasses, Yli. C'est pas quelque chose avec quoi je suis doué, moi non plus. Désolé, Yli. Mais je peux pas te retourner ces sentiments, malgré l'affection que je te porte. Même si je ne l'ai pas vu... Elle est peut être encore là en vie, quelque part. On a survécu, alors Elle aussi... Elle doit l'être aussi..."

Son regard avait progressivement chuté vers le sol, et c'est les marques humides sur ce dernier qui firent prendre conscience au jeune homme que le simple fait d'évoquer à haute voix la tatoueuse et son destin qu'il refusait de voir le faisait pleurer. Doucement, d'une voix nouée, il entendit Yliria presque s'excuser. Dire que c'était une erreur de sa part, et d'oublier ce qui c'était passé, avant de rajouter :

"Et je pense qu'on n'arriva jamais à se comprendre vraiment, de toute façon...

- Jamais se comprendre vraiment ? Qu'est ce que tu entends ?

- Tu l'as dit toi-même. Tu refusais que je me mette en danger pour un continent qui n'est pas le mien. Et ça, Cherock, c'est précisément là où on ne se comprend pas. Tu appelles ça protection, j'appelle ça du contrôle. Tu vois ça comme quelque chose de noble, moi j'ai l'impression qu'on me prive de ma liberté. Tu penses que je me mets en danger alors que j'agis seulement selon ma propre volonté. J'ai passé ma vie à être contrôlée, privée de liberté, incapable de faire selon ma volonté, et je ne laisserai personne me priver de tout ça, maintenant, pas même toi. Pas après ce que ça m'a coûté."

il la regarda, hébété. Il mis plusieurs secondes avant d'ouvrir la bouche, puis la refermer, plusieurs fois. La jeune fille avait raison : il s'était montré très paternaliste. Egoiste, même. A vouloir décider pour elle, croire qu'elle avait besoin de lui. Amy lui souffla, l'air de rien, qu'on appelait ça le complexe du héros : penser qu'on est le sauveur de quelqu'un, en tout lieu, toute circonstance.

"J'a... J'avais jamais vu ça sous cet angle. Je vois ce que tu veux dire... Alors je comprendrai jamais, ouais, parce que j'ai pas vécu comme toi."

il secoua la tête avant de se la prendre entre ses mains, avant de la regarder de nouveau.

"Je vais arrêter de te dire quoi faire alors ou te... "contrôler", ajouta-t-il avec une voix plus basse le dernier mot. Enfin, je ferais de mon mieux pour. A un détail près."

il se leva pour s'approcher d'elle et se mettre à son niveau.

" "Tu penses que je me mets en danger alors que j'agis seulement selon ma propre volonté". T'es une tête brûlée de mule, Yli. Si je te vois te lancer dans une entreprise stupide et dangereuse, tu m'empêcheras pas de te le faire remarquer. Mais je t'imposerai plus mes choix... ni ma présence."

Cherock marqua alors un temps d'hésitation, avant de rendre bras hésitant pour inviter la jeune fille à le rejoindre dans une étreinte dont les avaient cruellement besoin du réconfort. Après la brève étreinte dans laquelle elle le remercia une énième fois en l'assurant qu'il aurait toujours son soutien, il se sépara de la jeune fille. Il eut envie de frotter affectueusement sa tête, mais se retint : l'embrassade était suffisante et mieux valait ne pas trop tirer sur la corde alors qu'elle était là victime d'un amour a sens unique.

"Mon aide t'es aussi acquise, bien entendu.
Je vais devoir y aller... comme je t'ai dis, je veux pas rester plus longtemps que nécessaire ici. Je repasserai te voir plus tard, et au pire avant mon départ."


il s'avança vers la porte, s'arrêta sur son pas, et de retourna vers elle une dernière fois en offrant le sourire le plus sincère qu'il pouvait, bien qu'il devait être peu glorieux vu son état maussade.

"Et... merci pour tout Yli. T'as peut être participé à la guerre par conviction et de ton propre chef, mais je considère que j'ai une dette envers toi.

- Tu n'as aucune dette envers moi, Cherock. Si tu as besoin, je serai là, c'est tout."

Il hocha la tête. Puis, lentement, il referma la porte derrière lui. Fermant les yeux, il confirma qu'il sentait bien, de nouveau, la marque qu'il avait apposée sur le serre-tête d'Yliria. Après ce qu'elle avait dit, il avait peur qu'elle prenne cette demande comme une nouvelle façon de la contrôler. Etait-ce une nouvelle façon pour lui d'être le "héros" d'Yliria ? Non. Ce n'était pas le cas. Il savait désormais que cette marque lui servait avant tout à pouvoir rejoindre les personnes qui lui étaient chers, surtout quand elles en avaient besoin. Yliria était libre de faire ce qu'elle désirait, et il ne lui dirait plus jamais quoi faire, à moins que sa vie n'en dépende. S'il l'avait su plus tôt...

(Ca n'aurait pas empêcher sa mort, et tu le sais.)

(Oui... Mais...)

(Ressasser le passé ne te fera pas avancer, Cherock. Tu le sais. Et Ant... Elle ne voudrait pas ça.)

Ecrasant une dernière larme roulant sur sa joue, l'Ynorien finit par se ressaisir. Il n'était pas là par commodité : il avait une mission. D'abord, se restaurer. Ensuite, aller à la rencontre de Rana, déesse tutélaire de son peuple et maitresse des Airs et des Cieux.

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Xël
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Re: Le Repos du Maître

Message par Xël » lun. 27 déc. 2021 23:26

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Alors la voilà. L’île des Dieux. Je sens l’agitation qui règne à bord de l’Ermansi devant ce lieu. Les combattants épuisés se déplacent pour observer cet endroit ne ressemblant à aucune autre. Je m’attendais à voir un amas rocheux flottant sur lequel serait posé un palais. Un peu à l’image de Nagorin bâtit au sommet d’un pic rocheux. Mais il n’en est rien, c’est une cité flottante comme un nuage. Des quartiers luxueux aux couleurs d’or reliées par des passerelles magiques. Un lieu divin, sans aucun doute, en l’apercevant je ne pourrais imaginer qu’autre chose y demeure. On pourrait la décrire comme prompt à faire oublier les pensées les plus sombres même si dans mon cas je suis loin de me défaire des images que j’ai aperçu plus bas. Je suis quand même sensible à la vue de ce sanctuaire qui par sa beauté chasse dans l’immédiat les tourments qui me rongent.

La machine volante s’élève au dessus des toits aux couleurs d’or, surplombant les nombreux temples, palais et jardins, perceptibles à travers ce qui semble être une fine membrane translucide aux reflets irisés. Nous tournons autour de la cité, comme si le pilote voulait nous offrir ce moment de contemplation nous permettant de mieux observer les bâtiments divins. Je repère en premier le plus imposant semblant d’acier et de verre, non loin se trouve d’autres pavillons de couleurs noir, grise, rouge, de pierre, de glace ou encore de nuage. Ainsi il est facile de savoir à quel Dieu est dédié chaque temple. Je n’ai d’ailleurs aucun mal à reconnaître celui de Rana, la déesse du vent. Perché dans les airs, le bâtiment, si on peut l’appeler ainsi, est ouvert de tout côté, générant un courant d’air aux mouvements perceptibles. Un temple aérien, semblant irréel, accessible par des marches en nuage d’un blanc cotonneux.

L’Ermansi poursuit son tour avant de s’approcher d’une grande étendue miroitante au bout d’un long ponton joignant un bâtiment aux couleurs d’une aurore boréale. L’engin s’y pose et des membres de l’équipage m’invitent à descendre en compagnie des autres aventuriers pour rejoindre le coeur de la cité. Comme eux, je suis épuisé, arrivant au bout de mes dernières ressources. Nous sommes guidés vers un grand palais où une aile est consacré à accueillir les visiteurs. Trop épuisé pour en observer les détails, je me contente de suivre le mouvement en regardant où je mets les pieds et en accordant mes derniers soupçons de concentration aux ennemis qui pourraient encore se tenir près de moi, m’efforçant encore d’être en mesure de me défendre.

Finalement je rentre dans une pièce qui me servira de chambre. Je m’accorde enfin un signe de faiblesse en lâchant mon bouclier et mon bâton avant de me laisser tomber, provoquant le vacarme de l’acier de mon armure contre le mur qui heureusement m’empêche de chuter. Je me retrouve affalé, l’épaule contre la paroi en fixant avec intensité le lit luxueux trônant au fond de la chambre richement décorée alors que ma vue se trouble. De mes mains tremblantes je parviens à retirer mes gants et défaire de les sangles de mes épaulières qui tombent sur le sol. Avec difficulté, je retire mon plastron qui tombe lui aussi en causant un vacarme vibrant qui me secoue l’esprit qui se remémore le fracas de la bataille. Comme un coup de tonnerre qui m’oblige à tourner le visage pour me protéger d’un éclat blanc éblouissant, crispant mes mâchoires et mes épaules pour tenter d’en atténuer le bruit. Je pousse un grognement de râle, d’animal blessé et épuisé. Au bord des larmes de peine et de rage. J’ouvre à nouveau les yeux pour trouver les sangles de mes jambières afin de m’en débarrasser.

Je fais difficilement les quelques pas qui me séparent du lit avant de m’y écrouler. De mes deux mains tremblantes je saisis l’oreiller et y enfonce mon visage pour pousser un cri bestial et libérateur.


>>>
Modifié en dernier par Xël le dim. 9 janv. 2022 21:50, modifié 2 fois.

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Yliria
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Re: Le Repos du Maître

Message par Yliria » jeu. 30 déc. 2021 13:56

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Repos du corps, repos de l'âme


L’arrivée sur l’île fut aussi calme que le voyage. Le spectacle des lieux irréels, de la nature verdoyante et des bâtiments semblant provenir d’un autre monde rendirent la marche jusqu’à notre destination aussi courte qu’incroyable. Ça et les elfes. Ils ressemblaient à des Hinions, grands et gracieux, mais un seul coup d’œil en disait assez long pour savoir que ça n’en était pas. Leurs cheveux couleurs dorés, leurs vêtements, leur démarche, tout semblait différent. Ça et leurs regards distants, parfois curieux. Pas cette curiosité lorsqu’on voit quelque chose de nouveau, non. Plutôt comme lorsqu’on observe un animal étrange qu’on vient de rencontrer pour la première fois. Cela me mit mal à l’aise, d’être observée ainsi, et je dus faire un effort pour ne pas simplement porter la main à la poignée de ma rapière pour me rassurer. Il n’y avait nul ennemi ici, nous en avions été assuré.

Le bâtiment dans lequel nous entrâmes était immense, tel un palais. J’observai les immenses voûtes qui faisaient office de plafond alors que le hall semblait capable de faire tenir la moitié de la commanderie à lui seul. Je me demandai quel pouvait être cet endroit et pourquoi les elfes dorés avaient besoin d’un tel lieu. Malgré sa taille, le hall était pourtant bondé d’elfes allant et venant, s’occupant de leurs vies quotidiennes et ce fut l’un d’entre eux, qui se tenait derrière un comptoir marbré, qui se présenta et se chargea d’accueillir tout le monde.

- Bienvenu. Je suis Aldin'Rish'Tourya et me chargerai de votre accueil. Vous êtes ici dans la demeure du seigneur de notre cité. Vous êtes les bienvenus aussi longtemps que vous le désirez. Les chambres sont sur votre droite, mettez-vous à l’aise.

Suivant les indications du réceptionniste, j’entrai dans un couloir garni de chambre de part et d’autre et en pris une au hasard, cela important relativement peu, au final. Pourtant, le luxe qui se dégageait de la pièce me fit écarquiller les yeux alors que je posais mon sac sur le sol. Un grand lit occupait une partie de la pièce et le couchage invitait au repos sans condition. Chaque meuble était fait d’un bois précieux et finement ouvragé. Une grande fenêtre offrait une magnifique vue sur les jardins. Je restais un pantoise un instant avant d’entreprendre de me déshabiller, retirant ma broigne avant qu’un bruit sourd, comme celui d’un corps tombant au sol, n’attire mon attention. Je posai ma broigne sur le sol et ouvris la porte, apercevant une porte ouverte et des bottes dépassant en dehors de la chambre. J’écarquillai les yeux et me ruai vers le corps étendu de Cherock. Je vérifiai son pouls et soupirai de soulagement en le sentant battre normalement. Il devait simplement être épuisé, comme tous ici.

Je roulai des épaules et saisis le jeune homme sous les aisselles pour le tirer avant d’entreprendre de le mettre sur son lit après avoir retirer se bottes et posé ses armes sur le côté. Il pesait son poids et je soufflai un ou deux noms d’oiseaux en le faisant basculer sur le lit. J’essayai de l’installer aussi confortablement que possible avant de l’observer une seconde, la gorge serrée en repensant à ce qu’il s’était passé. J’inspirai longuement, secouai la tête pour en chasser l'idée qui émergeait et sortis de la chambre sans faire de bruit, refermant la porte derrière moi pour retourner dans celle que j’avais choisie. Je remarquai une deuxième porte dans la pièce et l’ouvris finalement en écarquillant les yeux. Une pièce entière dédiée à l’hygiène, voilà qui était inhabituel, mais bienvenue. Décidée, et ce malgré la fatigue, je me déshabillai entièrement et profitai de ce moment d’intimité pour me laver des pieds à la tête. L’eau prit une teinte noirâtre, parsemée de reflets carmins et je me frictionnai un moment, à tel point que ma peau me brûlait quand j’eus terminé. Je sortis de la pièce, mais sans vraiment me sentir propre pour autant.

Je m’arrêtai une seconde face à un grand miroir de plein pied disposé dans le coin opposé au lit et, après avoir fermé les rideaux, retirai le tissu qui couvrait mon corps. J’inspirai et fit face au miroir avant de lui présenter mon dos. Mon dos qui était débarrassé de toute marque. Disparus les cicatrices, là ou ailleurs. Ma peau était comme intouchée, comme si rien n’avait jamais eu lieu. J’eus beau tâter l’endroit, certaine que ce n’était qu’une illusion, je ne sentais rien d’autre que la douceur de l’épiderme intact.

(Quand tu auras fini de te tripoter, je te conseille de dormir.)

(Je ne me tripote pas…)

(Tu devrais quand même dormir.)

(J’ai l’impression qu’il a effacé une partie de moi d’un simple claquement de doigts… C’est injuste…)

(Ces marques n’ont jamais défini qui tu étais, Yliria. Tu t’apitoyais sur ton sort à cause d’elles. Il est temps d’avancer, maintenant. Après une bonne nuit de sommeil.)

Le ton maternel qu’elle prit m’ôta toute envie de discuter et je me pelotonnai dans les draps frais et qui sentaient bon. Je poussai un soupir d’aise en fermant les yeux. Je les rouvris bien vite, cependant et me retournai pour me redresser et m’asseoir. J’inspirai et tentai une nouvelle fois.

- Ssussun.

Un franc sourire éclaira mon visage lorsqu’il apparut devant moi, illuminant la pièce plongée dans l’obscurité. Je caressai son flanc, son ventre, avant de le prendre dans mes bras, le serrant contre ma poitrine. J’étais soulagée qu’il soit toujours là, je m’étais attachée à ce petit poisson de lumière qui m’aidait par sa seule présence. Je me rallongeai, me pelotonnant à nouveau sous les draps, Ssussun niché contre ma poitrine. Je dus m’endormir très vite, car je ne me souvins même pas d’avoir fermé les yeux avant de les ouvrir lorsqu’on frappa à la porte. Je papillonnai un instant avant qu’on ne frappe à nouveau, me faisant grogner tout bas. Je serais bien restée au lit encore deux ou trois ans, pour être honnête. Quand je compris enfin que Cherock voulait entrer, je me redressai aussitôt en lâchant Ssussun.

- Euh... Deux minutes !

Je sortis du lit en trombe et ramassai les premières affaires de rechange que je trouvai dans mon sac pour les enfiler en vitesse avant d'ouvrir les rideaux, clignant des yeux face à la clarté du jour. Je cherchai à dompter mes cheveux avec un succès relatif, avant d'ouvrir la porte, faisant face à un Cherock avec une mine un peu meilleure. Ce qui n’était pas une très grande amélioration et cela me serra un peu la poitrine.

- Tu peux entrer...

Je refermai la porte avant de m'installer sur le lit, Ssussun se lovant dans mes bras. Sa présence allait être plus que nécessaire pour ce qui allait suivre. J’aurais probablement mieux fait de faire semblant de dormir pour éviter une quelconque discussion. Mais puisqu’il était là.

- Comment tu te sens ? Tu voulais quelque chose ?

Je hochai la tête, compréhensive lorsqu’il évoqua l’état de son corps. J'avais également mal partout, même si la présence de Ssussun rendait cela moins douloureux. La suite me fit hésiter et je serrai un peu plus l'élémentaire dans mes bras. Evidemment qu’il voulait en parler maintenant… Autant être honnête.

- Je vais bien... Tout ça m'a secoué, mais je vais prendre le temps de récupérer avant de repartir d'ici. Et pour la conversation...

J'inspirai lentement. Je sentais que j’allais détester cette conversation de bout en bout.

- Je ne sais pas par quoi tu veux commencer donc... Je t'écoute...

Je retins de justesse de lever les yeux au ciel à sa question. Evidemment que j’étais obstinée à vouloir affronter Oaxaca ! Je haussai les épaules en fixant un instant le décor idyllique que la fenêtre offrait, avant de soupirer.

- Ce qu'il s'est passé quand tout le monde s'est écroulé... Je craignais que cela se produise à nouveau, avec plus de force. Et... avoir mon âme aspirée et dévorée, c'est pire que la mort. Je refusais qu'il recommence.

Il ne semblait pas avoir compris, dans l’instant, et me le confirma. Je ne lui en voulais pas. Sans Alyah, je n’aurai pas compris ça aussi simplement, après tout. Je m’en voulais de l’avoir laissé derrière également, mais il ne me le reprocha pas, s’excusant plutôt pour la gifle qu’il m’avait asséné. Cela me fit presque sourire. Presque.

- Non... Je te présente mes excuses aussi, je n'aurai pas dû essayer de te laisser derrière, mais j'étais vraiment prête à tout pour l'empêcher d'agir. Au moins j'ai pu réfléchir plus calmement après que tu m'ais remis les idées en place.

- Quelle histoire... Pourquoi tu tenais tant que ça me tenir à l'écart..? Même si j'ai une idée, pour ce qui a suivi la gifle.

Nous y étions. Je déglutis en sentant mon visage s'empourprer face à son regard et détournai à nouveau le mien, trouvant le spectacle au dehors plus intéressant et bien plus simple que de subir le regard inquisiteur de Cherock. Il le fallait pourtant et je dus rassembler les brides de courage qui n’avaient pas fui en le voyant entrer.

- Tu sais ce que ça fait de perdre quelqu'un qu'on aime, Cherock, et moi je ne voulais pas revivre ça une fois de plus. J'en ai profité aussi pour te montrer à quel point c'est énervant quand on essaie de nous protéger alors qu'on est parfaitement capable de se débrouiller et qu'on l'a prouvé plusieurs fois. Pour le reste...

Je soupirai et caressai Ssussun avec douceur, le blottissant contre ma poitrine. Il gigota brièvement et je me sentis mieux, comme s’il savait ce dont j’avais besoin sans que je n’aie à lui demander.

- Je n'ai pas d'explications à t'offrir. Tout semblait perdu, j'ai juste... J'ai voulu... J'en sais rien. Je suis pas douée avec ça...

- Je suis désolé de ne pas m'être rendu compte de tes sentiments avant que tu m'embrasses, Yli. Ce n’est pas quelque chose avec quoi je suis doué, moi non plus. Désolé, Yli. Mais je peux pas te retourner ces sentiments, malgré l'affection que je te porte. Même si je ne l'ai pas vu... Elle est peut-être encore là en vie, quelque part. On a survécu, alors Theli... Elle doit l'être aussi...

Je le savais, mais je sentis quand même ma poitrine se serrer un peu plus en l'entendant à haute voix. En l'entendant de sa voix. Je tendis la main en le voyant baisser la tête, puis me ravisai en pinçant les lèvres, de peur que cela ne fasse qu'empirer les choses. Ssussun évacua la tristesse qui s'enfla à chaque mot que je prononçai, pour que je ne me mette pas à pleurer, moi aussi. Plus tard.

- Ne soit pas désolé. C'était une erreur et c'était idiot de ma part. Tu n'as pas à retourner quoi que ce soit, oublie ça. Va retrouver Anthelia et on ne parlera plus jamais de ce qu'il s'est passé à ce moment-là.

Je déglutis à nouveau, la gorge nouée malgré tout.

- Et je pense qu'on n'arriva jamais à se comprendre vraiment, de toute façon...

- Jamais se comprendre vraiment ? Qu'est-ce que tu entends ?

Je soupirai longuement en fermant les yeux avant de les rouvrir pour le fixer.

- Tu l'as dit toi-même. Tu refusais que je me mette en danger pour un continent qui n'est pas le mien. Et ça, Cherock, c'est précisément là où on ne se comprend pas. Tu appelles ça protection, j'appelle ça du contrôle. Tu vois ça comme quelque chose de noble, moi j'ai l'impression qu'on me prive de ma liberté. Tu penses que je me mets en danger alors que j'agis seulement selon ma propre volonté. J'ai passé ma vie à être contrôlée, privée de liberté, incapable de faire selon ma volonté, et je ne laisserai personne me priver de tout ça, maintenant, pas même toi. Pas après ce que ça m'a coûté.

J'inspirai et expirai, me débarrassant de l'air que j'avais bloqué inconsciemment.

- Et ne dis pas que tu comprends, Cherock... tu ne peux pas...

- J'a... J'avais jamais vu ça sous cet angle. Je vois ce que tu veux dire... Alors je comprendrai jamais, ouais, parce que j'ai pas vécu comme toi.

Le voir se prendre la tête entre ses mains me serra le cœur, une fois de plus. Il semblait blessé par mes paroles, affirmant qu’il ne chercherait plus à me contrôler. Avais-je mal exprimé le sentiment que j’avais quand il me disait quoi faire ? Peut-être, je n’étais pas une grande oratrice, mais le voir réagir comme ça me fit mal. Je fixai son bras tendu, hésitante. Il restait quelqu'un que j'appréciais... même bien plus que ça, et en qui j'avais confiance, malgré tout et je n’avais pas voulu le blesser, juste qu'il comprenne à quel point ses mots, ses actions, pouvaient avoir l'effet inverse de ce qu'il espérait. J'ouvris la bouche, puis la refermai avant de me lever pour lui offrir l'étreinte dans laquelle il m'invitait.

- Merci pour tout Cherock... Tu pourras toujours compter sur mon aide, si tu en as besoin. Et pour ce que ça vaut, je suis désolée.

Je profitai honteusement de l'instant, parce que je sentais que ce serait sans doute le dernier moment où je pourrais faire cela sans que le souvenir de ce baiser ne vienne tout gâcher. Je m'écartai de lui dès qu'il intima un mouvement de recul et me rassis sur le lit. Lui ne comptait pas rester très longtemps ici, contrairement à moi qui voulais prendre le temps qu’il fallait. C’était une occasion qui ne se présentait pas deux fois, après tout.

- Je serai là, je vais profiter de cet endroit quelques temps, me reposer, explorer.

Je l'observai quitter la pièce, se retourner avec un sourire si douloureux que ma gorge se serra encore un peu plus. Je secouai la tête lorsqu'il affirma avoir une dette envers moi.

- Tu n'as aucune dette envers moi, Cherock. Si tu as besoin, je serai là, c'est tout.

Il sortit de la pièce et le silence retomba, douloureux. Je me rallongeai aussitôt, m’enfouissant sous les draps et couvertureq, repliée su moi-même. Je luttai contre le sentiment dans ma poitrine pendant quelques minutes avant de laisser tomber. Je ne sus pas quand le sommeil me happa de nouveau. Je savais juste que je pleurais encore quand je m’endormis.


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Yliria
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Re: Le Repos du Maître

Message par Yliria » jeu. 30 déc. 2021 17:36

<< Précédemment


Je me réveillai toute seule, la fois suivante. Ssussun avait disparu et le silence régnait dans la pièce plongée dans l’obscurité. Je me tournai sur le dos, observant le plafond finement décoré pendant un temps avant de repousser les draps et me lever. Je grimaçai en sentant les courbatures qui pinçaient mes muscles et soupirai lorsque mes cheveux, libres de faire leur vie, m’obstruèrent la vue. Je les repoussai d’une main tout en baillant, l’estomac gargouillant et les yeux encore emplis de sommeil. Cela faisait combien de temps que je n’avais pas autant dormi ? Que je n’avais pas profité d’un tel moment de calme ? Difficile à dire, je ne me souvenais même pas de la dernière fois où j’avais pu me reposer ainsi, sans aucune contrainte, sans obligations, sans craintes. Je me massai la nuque avant de m’étirer, sentant avec bonheur quelques articulations craquer. Je me dirigeai à petit pas vers la salle d’eau et pris un long moment pour me laver et dompter me cheveux que j’avais négligé depuis des jours. Ça n’alla pas sans quelques jurons bien senti à leur encontre, mais une fois propre et les cheveux ordonné et cascadant dans mon dos, je sortis de la chambre, vêtue de ma chemise, d’un pantalon et de mes bottes. Heureusement que j’avais ces vêtements de rechange, les autres étaient bons à jeter.

Me souvenant des indications fournies par le réceptionniste, j’entrai dans une grande salle où les repas étaient servis. Comme tout le reste de l’endroit, la pièce était immense et richement décorée et je m’arrêtai, le nez en l’air, pour observer un instant les lieux avant qu’on ne m’invite à m’asseoir. Un elfe doré demanda ce que je désirais manger et mon regard perdu dut lui suffire car il se chargea d’amener quelque chose sans que je ne demande rien. Je mangeai avec appétit, savourant le repas qui me parut encore plus délicieux tant j’avais faim. Je me concentrai sur mon écuelle, ignorant les alentours et mes propres pensées. Une fois le repas terminé, je retournai dans ma chambre et ouvris la fenêtre à laquelle je m’accoudai, laissant le vent me caresser le visage et le soleil me chauffer les joues avec un plaisir bien réel. Le calme avait quelque chose d’irréel après tout ce qui s’était passé.

Après quelques minutes à rester ainsi, je m’écartai de la fenêtre et, avisant mes affaires, m’assis à même le sol avant d’entreprendre de nettoyer mon armure qui avait réellement souffert de la bataille. Elle restait dans un état correct, mais avait perdu de sa superbe et passer un peu de temps dessus lui redonnerait un peu de couleur et me permettrait de ne pas penser. Je repoussais encore et encore le moment où il me faudrait faire face à ce qu’il s’était passé ; la confrontation avec Cherock m’avait laissé suffisamment exsangue, je n’avais pas envie d’y repenser immédiatement. Alors je m’appliquai, redressai les écailles, nettoyai chaque parcelle de mon armure avec rigueur, focalisant mon esprit pour l’empêcher de partir à la dérive, pour éviter de m’apitoyer ou de repenser à ce champ de cadavre, à la rage qui m'avait submergé, à tous ces morts que je ne pouvais pas ramener. Je fermai un instant les yeux en soupirant avant de sursauter lorsqu’on frappa à ma porte. Décidément, j’étais sollicitée ici. Je me levai, délaissant ma broigne que je posai sur la table avant d'aller ouvrir. La voix qui me parvint de l’autre côté du bois me fit hausser un sourcil avant que je n’ouvre, trouvant Jorus sur le pas de ma porte.

- Jorus ? Que... Que se passe-t-il ?

Je clignai des yeux, un peu prise au dépourvu par la soudaineté de son arrivée et de ce qu'il racontait. Il me remerciait d’une étrange façon, inquiet que je ne puisse le frapper en entendant ce qu’il disait. Je secouai la tête en parvenant à afficher un maigre sourire.

- Je ne vais pas te frapper pour rien, je ne suis pas une sauvage.

J'hésitai une seconde pour finalement hocher la tête. Je voyais de quoi il voulait parler lorsqu’il disait vouloir savoir ce qu’était cette façon de combattre que j’avais, comme une danse. Il avait bien perçu le principe, au moins.

- On ne s'appelle pas les Danseurs d'Opale pour rien, tu sais. C'est une danse de combat, la danse de l'Eclipse. C'est Tanaëth, l'un des chefs de notre Ordre, qui me l'a enseignée lorsque j'étais au Naora. Que veux-tu savoir ?

Il n’alla pas par quatre chemins, je pouvais au moins lui reconnaître ça. Il voulait l’apprendre, il voulait pouvoir s’en servir, lui aussi, la maitriser. Je retins un soupir, ma main passant dans mes cheveux, par habitude.

- Je n’ai pas... Je ne peux pas te l'enseigner, j'ai pas la tête à ça et j'en suis pas capable. Le mieux que je puisse faire, c'est te montrer la base et t'expliquer le principe. Je te conseillerais d'aller voir un maître d'armes de l'Ordre pour un vrai entraînement.

Cela ne le découragea pas le moins du monde et il se permit même une taquinerie innocente, arguant qu’il pourrait se vanter que j’aie dansé pour lui. Je levai les yeux au ciel, lâchant malgré tout un sourire plus aisément que le précédent. J’avais dansé devant des foules à Exech et au beau milieu de deux champs de bataille, ce n’était pas vraiment difficile de danser pour lui montrer. Je récupérai mes armes dans ma chambre. Je n'avais qu'une chemise et un pantalon, pas mon armure que je laissai sur la table, mais cela ferait l'affaire, je n'avais pas fini de la nettoyer et n'en aurais pas besoin. J’enfilai mes bottes, armes à la ceinture, avant de sortir.

- On va faire ça dans les jardins, j'ai repéré un genre de cour.

On descendit avant de sortir et je fermai un instant les yeux pour profiter du soleil radieux qui nous surplombait sans pouvoir m’en lasser. Depuis ce moment en sortant du tombeau sous Nayssan, chaque rayon de soleil me procurait une sensation de bien-être, sans que j’en comprenne la raison. J’inspirai et m’ôtai ce questionnement de la tête avant de mener Jorus vers les jardins, non loin d'une fontaine. Je jetai un œil à ses armes et fit la moue. Une dague...

- Je ne sais pas ce que ça va donner avec une dague... mais voilà le principe. C'est basé sur la course des astres dans le ciel. Le but, c'est de toujours être en mouvement pour que les attaques soient toujours difficiles à percevoir. L'idéal étant d'avoir deux armes ou, comme moi, un bouclier, mais tu peux utiliser l'environnement pour t'aider. La forme de base consiste en des arabesques relativement simples, mais ton bras armé se cache derrière ton corps jusqu'à frapper. Comme ceci.

Je fis une démonstration en espérant aller assez lentement. J'avais l'habitude de l'utiliser à pleine vitesse pour empêcher quiconque de lire mes mouvements, pas d'entraîner quelqu'un. L’exercice n’était pas spécialement difficile, mais je ne savais pas si c’était lisible pour un total néophyte.

- Est ce que tu... as compris jusque-là ?

Jorus s'essaya à l'exercice avec ferveur et je ne savais pas si ça venait de mon explication ou de la lenteur forcée qu'il donnait à ses mouvements, mais le tout me semblait bizarre. Dire si ce qu'il faisait était bien ou non me semblait réellement compliqué. A l'exception d'un détail.

- Je dirais que oui, sur le principe. Par contre tes jambes, tu as un mauvais appui. Si je te poussais, tu tomberais assez facilement. Essaie d'aller plus vite pour voir ?

J'observai un instant son deuxième essai, mais secouai la tête.

- Pas comme ça... Normalement tu devrais apprendre les mouvements un à un parce que c'est une danse et chaque mouvement doit être chorégraphié, même si après tu peux t'approprier la chose en ajoutant tes propres mouvements... Voilà ce qu'on va faire : je vais te montrer la forme de base et tu vas la faire en même temps que moi, je vais détacher chaque mouvement et tu vas le répéter avant de tout faire d'une traite. J'ai appris comme ça, ce sera plus simple.


Je me mis en garde et attendis qu'il fasse de même avant de faire chaque mouvement un à un, attendant qu'il me suive avant d'entamer le suivant. Une fois la première forme terminée, je l'invitai à tout refaire d'une traite. Jorus suivis mes mouvements, avec une certaine maladresse compréhensible. Petit à petit, je sentis qu'il parvenait à reproduire les mouvements et le laissais faire. Cela me rendit nostalgique et me rappelai les entrainements sur le pont avec Tanaëth et les passes d'armes avec Nyllyn. J’avais hâte de rentrer, mais pas dans cet état. Je soupirai doucement avant de me concentrer sur Jorus, hochant finalement la tête. Il avait réussi les mouvements de base, il fallait qu'il s'entraîne maintenant. Un maître serait bien plus à même de lui expliquer à quoi correspondait chaque arabesque, chaque pas et chaque mouvement, mais pas moi, et j'étais trop lasse pour m'adonner à l'exercice de toute façon. Assise en tailleurs sur le bord de la fontaine, je hochai la tête.

- Tu as compris le principe de base. Maintenant faut t'entraîner pour les maîtriser avant de t'en servir. Je ne peux vraiment pas te servir de tutrice, je ne saurai pas t'expliquer comment faire...

Ses remerciements, j'y répondis par un simple hochement de tête, mon regard se perdant un instant au-delà des limites de la cour. Ce lieu allait être propice au calme et au repos, et j'en avais vraiment besoin. Mes yeux se posèrent à nouveau sur Jorus qui racontait devoir retrouver quelqu'un. Je retins un soupir. J’avais aussi des gens à rejoindre, mais pas immédiatement, pas tant que je n'aurai pas fait le vide, au moins un peu, dans mon esprit. Je fixai sa main tendue pendant une seconde avant de me lever et de la prendre avec sincérité.

- Je l'espère aussi, Jorus. Je vis à Tulorim, si jamais tu passes dans le coin, nous y avons une commanderie. Et... Ne te fais pas tuer, j'ai trop peu d'amis pour en perdre.

Il y eut un instant de flottement, comme une infime hésitation de sa part, avant qu’il ne lâche finalement ma main et ne se détourne. Je le regardai partir et aurais pris sa suite s’il n’avait pas fait un arrêt pour ajouter dos à moi, mais un sourire facilement perceptible.

- J’ai survécu à l’affrontement contre Oaxaca. Il en faudra beaucoup pour me tuer après cela. Cependant, si cela devait arriver, je plains déjà celui qui subira le courroux d’Yliria à la lumière ardente !

Je me contentai de le regarder partir avec une boule dans la gorge en me rasseyant sur le bord de la fontaine. Qu’est-ce que j’en avais à faire que quelqu’un subisse mon courroux ? Je ne voulais simplement pas qu’il meurt, ni lui, ni personne. Personne ne semblait comprendre cela. Je n’étais que ça ? une boule de colère qui était prête à tout ? Je soupirai en enfouissant ma tête dans mes mains. Qu’est ce que je fichais, exactement ? Je devais me reprendre, avancer, ne pas penser au pire continuellement. J’inspirai lentement avant de me lever pour retourner à ma chambre. Je devais encore m’occuper de mon armure. Cela fait, j’allais visiter les lieux. Cet endroit valait la peine qu’on s’y attarde pour en profiter. Et ça m'éviterait de penser. Tout sauf ça...


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Xël
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Re: Le Repos du Maître

Message par Xël » mar. 4 janv. 2022 17:09

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Mes courbatures se réveillent alors que mes paupières s’ouvrent, achevant un sommeil sans rêves ou en tout cas sans leurs souvenirs. J’en suis heureux, j’ai ainsi pu me reposer sans souffrir des cauchemars. Je me suis d’ailleurs rarement senti aussi reposé. Pourtant je n’ai pas dû dormir très longtemps car le soleil n’est pas encore couché. Ou alors j’ai dormi trop longtemps. Je me redresse, constatant que j’ai laissé sur l’oreiller l’emprunte boueuse de mon visage et de mes mains. Je me mets assis au bord du lit, passant une main sur mon visage crasseux. Même mon odeur commence à m’incommoder. Je plisse le nez après avoir humé l’air de la chambre, souillée d’odeurs de sueur, de sang, de terre boueuse et de morceaux de Déesse déchue.

Je me lève et me dirige vers une porte vitrée qui donne sur un balcon. Je prends une grande bouffée d’air frais tout en contemplant la vue sur la cité divine. J’ignore si c’est du fait de la vision de la cité, de la magie qui irradie ce lieu ou simplement le repos mais je me sens plus serein, moins enragé. Je remarque quelques étages en dessous une terrasse plus grande où ce qui semble être un large bassin dépasse de l’intérieur. Un bain, voilà ce qu’il me faut. Me défaire de toute la crasse collée à ma peau. J’ouvre un portail pour rejoindre le bassin, m’assurant qu’il s’agit bien d’une salle de bain avant d’y débarquer à poil.

Il s’agit en effet d’une salle d’eau munie d’un large bassin fumant dont la terrasse est une extension de la pièce. Je retourne sur mon balcon pour regagner ma chambre, me déshabille et trouve dans les meubles de quoi me laver, me frotter et me sécher avant de retourner au pied du bassin, équipé d’une serviette nouée autour de ma taille, grâce à un nouveau portail.

Mais les quelques instants que j’ai passé dans ma chambre pour ont suffit pour qu’on me pique la place. Et pas par n’importe qui ! Non ! Dans l’eau je peux la voir, détendue, sans son armure ni ses armes. Entièrement nue, dévoilant un corps dont je ne me doutais pas de la beauté. Mises à part les cicatrices qui témoignent de ses combats, sa peau est d’un blanc envoutant, son corps élancé, fin, au point de voir ses clavicules se dessiner sous sa peau. Sa petite poitrine se dessine sous la surface de l’eau juste avant qu’elle ne la recouvre d’un bras fin tatoué d’un animal marin.

Je me surprends à la reluquer ainsi alors que je sens à nouveau monter en moi la colère de recroiser si tôt la Régicide. Mais ma fureur est calmée par mon embarras de la surprendre ainsi. Sa réaction est rapide et perçante, elle dissimule d’un bras sa poitrine en affichant une mine surprise et outrée tout en cherchant de la seconde main quelque chose derrière elle.

« Mais qu’est-ce que tu fiches ici, sale con ? »

Je défais mon regard de sa poitrine que je ne peux plus voir pour planter mon regard dans le sien.

"Mais toi qu'est ce que tu fous là ?! J'peux pas me barrer deux minutes pour chercher une brosse ?"

Dis-je en la secouant, la brosse. Perplexe, son menton se mets à trembler comme si elle peinait à articuler quelque chose.

" Mais.. tu es dans ma brosse. Chambre ! Dans ma chambre ! "

"N'importe quoi ! Tu es dans la salle d'eau ! Et j'étais là avant !"

" Dans la salle d'eau de MA CHAMBRE. Les grouillots comme toi ça dort pas dans le foin en temps normal ? Et ne t'avise pas de mettre des puces dans MON eau. "

Elle se redresse brièvement serrant les cuisses et gardant sa poitrine cachée, me dévoilant plus de sa peau. Sa main parvient finalement à saisir une chemise alors que grâce à ma magie je fais doucement voler une serviette jusqu’à elle après un bruit de bouche agacé. Elle s’en saisit et sans quitter l’eau la noue autour de son torse. Elle darde ensuite son regard vers moi avec un air sévère mais demande avec douceur et fermeté si je suis venu dans le but de l’assassiner. Quel idée. Je ne savais pas qu’elle était là et j’aurais préféré ne pas la revoir si tôt.

« Non. Je voulais juste prendre un bain mais j’ai dû me tromper de terrasse... Quand j’aurais décidé de te tuer tu m’entendras venir. »

Elle m’observe un instant avant d'avoir un petit sourire, presque sincère, doux avant de conclure par un amer :

" C'est mignon, si je devais décider de te supprimer, tu ne m'entendrais pas arriver. "

Elle se laisse doucement glisser dans l’eau avant de fermer à demi ses yeux en m’invitant étrangement à la rejoindre, arguant qu’elle n’a pas grand chose à craindre de ma brosse. De la provocation ? De l’intimidation ? Malgré la bizarrerie de l’invitation je ne me démonte pas et me défait de ma serviette, me dévoilant totalement avant de rentrer dans le bassin pour m’y asseoir en la fixant d’un air étrange. Nous restons tous les deux silencieux un moment avant que je brise le silence.

« Je trouve ça bizarre. »

" Autant que de voir un homme apparaître dans ton bain ? "

Je soupire profondément, encore un peu embarrassé de l’avoir surprise dans son bain tandis qu’Elle ouvre un oeil en demandant d’ailleurs qui je suis. Je prends de l’eau dans mes mains pour me frotter le visage, retirant les saletés collées à ma peau.

« Je pense que tu sais déjà qui je suis, Régicide. »

Dis-je finalement, d’un ton calme.

« Non. Pas eu ce plaisir. »

Rétorque-elle d’un air condescendant.

« Je doute que tu ai entendu parler de beaucoup de mages capable d’ouvrir des portails. Mais tu me diras… je ne connais pas ton nom non plus. »

Mais je ne doute pas que mon nom commence à se faire connaître maintenant. Entre les assassins à mes trousses et les dégâts que j’ai pu faire dans le cas adverse, elle sait qui je suis, c’est certain.

" Peut-être. Cependant tu es au fait de mon dernier contrat. J'ai un peu salopé le travail, je crois qu'il a grandement souffert et j'ai senti une frayeur indicible chez lui. D'ordinaire je fais ça plus proprement. Et tu allais dire, qu'est-ce que tu trouves bizarre, Mage-des-portails ? "

« Je comprends ce que tu veux dire. J’ai aussi vu l’effroi dans le regard de ton maître quand il a abandonné le combat en suppliant pour sa vie… J’en connais trois autres qui n’en ont pas eu le temps.»

" Xenair n'est plus mon Maître. Je suis tout aussi surprise que toi, je le croyais plus... fort ? "

Je me frotte sous les bras, entamant mon nettoyage, bien conscient que nous étions entrés dans une phase de provocations.

« Ce qui est bizarre c’est que hier nous nous serions entre tués. Et que là nous partageons un moment très intime. Tu as vu ma queue et j’ai vu tes tétés. »

A ma dernière intervention elle lève un sourcil outré et remonte sa serviette en silence tandis que je me mets à sourire. Avant de poursuivre après un court silence.

" Qui sont les trois autres ?"

« Gadory et Aerq pendant la bataille et j’ai enseveli Vallel sous un tas de pierre. »

" Quel fléau tu es. Si ça se trouve ton nom figurait sur ma liste. "

Son ton emprunt d'ironie et de moquerie laisse entendre qu'elle n’est pas vraiment impressionnée mais il déclenche chez moi un rire léger alors que je me frotte le dos avec ma brosse.

« Pourquoi tu es si gêné alors que c’est toi qui m’a invité à entrer dedans ? Dans le bassin. »

" Tu avais l'air idiot à agiter ta brosse. Et vu que les chances de te voir me tuer avec sont minces... "

Elle ferme les yeux et laisse s'échapper

" 'savez pas faire la guerre sans haine. "

"Nous sommes dans un sanctuaire, même avec une arme je ne t'aurais pas attaquée. Encore moins nue."

A sa seconde réflexion je prends une position plus détendue et perds mon regard vers le ciel qui surplombe le bassin.

"Je ne suis pas né pour être soldat. Il y a un an je ne l'étais pas."

" On ne nait pas soldat. Beaucoup, plus bas, n'ont même pas eu le temps de mourir en soldat quand on y pense. Mais j'ai vu notre charmante Princesse échapper à la mort. Il faut lui accorder une certaine bravoure. "

"Et pour toi ? Est-ce que tuer s'est révélé être un don inné ?"

" Je ne pense pas. Je n'ai pas tué beaucoup de monde aujourd'hui. Probablement moins que toi. "

"Sans doute. Tu as raison. Au final je tue plus de monde que toi."

C’est une chose que j’ai déjà assumé il y a longtemps en tuant tous ces gens dans la forêt d’émeraude.

" Et quand tu sera rentré chez toi, ce sera le retour du héros. De ce mage des portails qui a tué Aerq, Gadory, Vallel et qui entreprendrait presque de traquer Xenair. Quant à moi, je resterai la Murène, l'infâme Régicide. "

Je reste silencieux, pensif. Je doute d’être accueilli avec une telle clameur alors que tant sont morts. Je doute même que la fin d’Oaxaca soit fêtée tant nos pertes sont immenses. Aucun soldat ne retrouvera sa famille. Il n’y aura que des tombes, des obsèques. Sans doute les plus grandes que la cité n’ait jamais organisée. Quant à elle, elle sera traitée en assassine de talent. Le titre de Régicide est peu fréquent j’imagine dans ce milieu de rats. Je pousse un profond soupir en y pensant tandis qu’un pet s’échappe, faisant remonter quelques bulles à la surface de l’eau. L’Hinionne ouvre grand les yeux, absolument outrée avant de s’exclamer:

" Mais... tu sais que j'ai une excellente ouïe ? "

"J'suis avant tout un mage des vents."

Rétorquais-je avec un rictus moqueur, satisfait. Elle se contente de secouer la tête et de renverser dans l’eau l’assiette qui contenait les herbes parfumées. Le silence s’installe à nouveau avant que ce soit elle qui le brise cette fois:

" Tiens, je me demandais. J'étais presque offerte à Ezak et votre joyeuse troupe de héros en devenir, cependant après qu'il rate son coup une énième fois, tu as retenu ton attaque, pourquoi ? Tu ne voulais pas ajouter quelqu'un à ta longue liste ? "

Je prends un instant pour me remémorer la scène. Ezak qui charge en éructant. Mon sort qui brise Aerq, Cromax qui s’interpose. J’inspire profondément avant de répondre:

« Cromax. »

Je marque une courte pause avant de poursuivre.

« Il s’est interposé pour te sauver. J’avais une dette envers lui. J’estime maintenant que c’est remboursé. »

" Me sauver, me sauver... c'est vite dit. Il a peut-être sauvé Ezak au final. Mais le saura-t-on jamais ? "

Rétorque-elle avant qu’un petit sourire lui fende les lèvres.

" Sais-tu quel est le lien qui nous unis, Cromax et moi ? "

« Ce qui t’unis avec le partouzeur des Sept Sabres ? J’ai bien une idée ouais. »

Dis-je avec le même sourire.

" Mis à part ses travers lubriques, nous sommes mariés. "

« Merde alors. »

Lâchais-je simplement.

« Je suis curieux de savoir comment vous vous êtes rencontrés. »

Elle me raconte que Xenair l’avait chargé de le surveiller mais qu’en mission sur un autre monde un mariage leur a servi de couverture pour négocier un accord commercial.

« Merde alors. »

Répètais-je en continuant de me frotter.

« Et vous avez consommé le mariage malgré ta mission ? »

" Non, ce genre de divertissement n'est pas acceptable. Je n'ai jamais compris cet intérêt."

Je hausse un sourcil. Etonné par ce que je viens d’entendre.

« Attends… quoi ? Ca veut dire que… tu n’as jamais ? »

Je mime l’acte charnel avec mes doigts après un instant d’hésitation. Elle lève son sourcil.

" Jamais quoi ? Enfoncé ma lame dans le cœur de quelqu'un ? Plus d'une fois. "

« Non je parlais de baiser. »

Dis-je sans gêne avant de me mettre assis, fasciné.

« Merde alors. T’es une elfe, tu as quoi… 2000 ans ? Et tu as jamais couché ? »

Elle secoue la tête comme si je venais de dire une énormité supplémentaire.

" Mais non, j'ai pas 2000 ans qu'est-ce que tu racontes. J'en ai tout juste 200. C'est quoi, 20 ans pour un humain ? "

Je hausse les épaules.

« Bah j’en sais rien. Mais à 20 ans j’avais déjà tremper le biscuit pas mal de fois. »

" Encore une fois, quel intérêt ? "

« Mais… »

Je suis sincèrement étonné, presque navré qu’elle n’est jamais vécu cette experience.

« Le plaisir de la chair, de sentir la peau de quelqu’un contre la tienne. Je parle pas simplement d’un acte de reproduction comme un animal. Tu n’as jamais senti ce désir de partager une telle intimité avec quelqu’un d’autre ? »

" Hm, non pas vraiment de désir. Je dois être cassée. Je ne ressens même pas de plaisir à... Sentir la peau de quelqu'un crever comme une bulle sous ma lame, sentir un souffle qui se coupe, un feu qui s'éteint dans le regard. Pourtant il y a bien plus d'intimité à tuer quelqu'un qu'à coucher avec. "

« Qu’est-ce que tu en sais puisque tu es vierge ? »

Je m’allonge à nouveau et la fixe avec un regard moins hostile.

« Pourtant tu semblais sincèrement inquiète pour Cromax quand Ezak lui a transpercé les épaules. Comme si ça te blessait aussi. »

Elle hausse les épaules.

" J'ai été une servante, une cuisinière, une sage femme, une mendiante, une ambassadrice, une baronne... la donzesse choquée n'est pas mon rôle le plus difficile. Je voulais qu'Ezak remette deux trois choses en question. "

Je n’en crois pas un mot et je ne manque pas de le lui dire tout en me curant l’oreille d’un geste nonchalant.

" Libre à toi. J'étais tellement inquiète que j'en ai oublié de le saluer, je viens d'y penser. "

« Tu ne me feras pas croire qu’en cinq siècles d’existence tu n’as jamais rien ressenti pour personne. »

" Le dégoût, ça compte ? "

« Des parents ? Des freres ? Des soeurs ? »

" Non, non et non. "

Elle prononce ces mots puis laisse échapper un profond soupir.

« Merde alors. Quel tristesse. »

Un nouveau moment de silence avant que la conversation ne reprenne.

" Dis. Tu comptes vraiment traquer Xenair ? "

« Xenair, Crean, Herle et tous les autres oui. »

Répondis-je en observant le ciel d’un air pensif.

" Ça en fait du beau monde. Tu n'oublies pas quelqu'un ? "

Dit-elle en pichnettant la surface de l'eau dans ma direction.

« J’imagine que tu parles de Cromax. »

Je sais bien qu’il y a un lien entre lui et Oaxaca. Je l’ai bien compris. Néanmoins je n’ai ni vu ni entendu parler de monstruosité qu’il aurait créée ou commise. Il nous a guidé jusqu’à Lorener et Khynt, il a aidé pour me sortir de la cage de Crean, a combattu ses anciens alliés. Je ne peux pas le ranger dans la catégorie d’ennemi même si ses intentions sont floues. Mais face à sa réaction agacée je comprends que ce n’est pas de lui qu’elle parlait. Je hausse un sourcil.

« Toi ? »

" Bah oui. Aucun d'eux n'a tué de Roi aujourd'hui. Je pense même que tu ne pourrais pas me citer le nom des victimes de Xenair, Herle ou de Crean. "

Elle agite ses doigts comme si elle jouait avec une toile invisible et ajoute:

" Enfin peut-être que si. Il doit bien y avoir quelque chose pour justifier cet envie de mort. "

"Si ce n'est pas eux ce sont leurs créatures. Ou leurs hommes. Mais je reconnais que j'ai soif de vengeance. En ce qui te concerne ce n'est pas le moment d'y penser, j'ai encore l'image de ta poitrine dans la tête."

" Il t'en faut peu. "

Elle se pince l'arrête du nez et décolle une mèche de cheveux blanc collée à son cou.

" Je suis certaine d'avoir pu me cacher avant. Au pire qu'est-ce que ça fait. "

« J’ai l’oeil vif pour ce genre de choses. »

Dis-je alors qu’une nouvelle vague de bulles rejoint la surface et d'ajouter:

« Rien. C’est bizarre. Rassures moi je suis pas le premier gars que tu vois à poil ? »

" Non, tu n'es pas le premier. J'ai tendance à dévêtir les personnes que je dois interroger. Ça alimente leur sentiment d'impuissance. Beaucoup de choses passent par l'esprit, plus que par la chaire. "

Quel tarée. Mais je pourrais presque comprendre sa frustration. Je reste un instant silencieux, pensif. Je me souviens du moment de notre première rencontre elle avait comme perdu la tête, changeant de personnalité et faisant référence à ce qu’elle venait de faire en parlant d’elle comme d’une autre personne. Le regard toujours perdu en l’air, je déclare:

« Sur le champs de bataille, tu as parlé d’une jumelle en te décrivant toi même. Tu semblais même être d’un coup une personne différente. C’est commun chez toi ? »

" Je ne me souviens plus. J'ai effectivement peut-être minimisé l'existence de mes " soeurs " aujourd'hui mortes et de ma jumelle, mon... autre moi. Nous nous alternons et vivons ensemble depuis si longtemps que je ne sais plus où elle commence et où je finis. »

« Ça doit être pratique pour les conversations. Comment sont elles mortes ? »

Après avoir affirmée qu’elles ne connaissaient pas l’ennui elle garde un instant le silence avant de déclarer qu’elles sont mortes à cause du Roi Solennel. Je baisse alors les yeux vers elle avec une certaine compassion, décelant de la tristesse dans son regard.

« Raconte moi. »

Elle me regarde longuement avant de me raconter que plus jeune elle faisait partie avec ses soeurs d’un groupe d’assassins traquant des Shaakts ayant crée un poison capable de faire perdre la tête aux victimes. Les forçant à se comporter comme des animaux sauvages, blessant ceux autour d’eux. Une de ses soeurs, du nom de Lilly fut touché par le poison et elles furent obligées de lui ôter la vie avant que ses autres soeurs meurent dans une bataille peu après. Si je suis sensible à la peine qu’elle peut ressentir, je ne suis pas certain de pouvoir la croire alors qu’elle affirmait un peu plus tôt n’avoir aucune famille. Mais raconter son histoire semble vraiment la rendre triste, au point de se laisser couler dans l’eau comme pour dissimuler des larmes.

"Je suis navré pour tes soeurs. Mais quel rapport avec Solennel, si je comprends bien c'était un poison Shaakt et il n'était même pas né."

Déclarais-je finalement après avoir gardé un instant le silence.

" Notre commandement s'appelait Lune. » poursuit-elle « Alors qu'on approchait du repaire des Shaakts, Lune a tout simplement cessé de répondre. Sans nous envoyer de soutien ni même des ressources. Nous étions seules et comme je te le disais, nous étions déjà considérées comme mortes. Plus tard, j'ai appris que Lune n'était rien de moins que le commandement de Kendra Kâr, orchestré par la Royauté qui avait estimé que le poison des Shaakts était une grande menace et qu'il valait mieux régler le problème à la racine. J'ai compris plus tard qu'ils ont coupé le contact en comprenant que nous ne pouvions pas récupérer de quoi reproduire le poison pour eux, à titre dissuasif, va savoir, et que nous ne pouvions que le détruire. Certes, les Shaakts sont tout aussi responsables, j'en ai traqué de nombreux pour trouver la Matriarche responsable de tout ceci. Jusqu'à présent je n'ai pas de trace, mais j'ai fait tomber la couronne, à titre symbolique. Une couronne pour un bouquet de fleurs, aujourd'hui fanées. "

Une conclusion bien poétique alors qu’elle m’avait expliqué dans son récit qu’elles portaient toutes un nom de fleur, destinées à faner. Je soupire et passe une main sur mon visage avant d'étendre les bras sur le bord du bassin.

"Je veux bien te croire. Mais tu vois que tu n'es pas si insensible. Ou alors tu joues un autre rôle..."

" On a peut-être toujours un peu d'innocence à perdre. Après avoir perdu toutes celles que j'aimais, je me suis plus beaucoup émue de ce que je voyais. "

"Je comprends ton désir de vengeance. J'y ai aussi succombé. Mais le sillage de morts que je laisse sur ma route ne me vient pas d'une envie de tuer mais de protéger. Je ne veux pas que ceux que j'aime à Kendra Kâr subissent ce qui est arrivé en Ynorie ou sur Aliaénon, un autre monde envahi par Oaxaca. C'est pour ça que je n'en ai pas fini avec les Treize qui restent, jamais je ne pourrais avoir l'esprit tranquille alors qu'ils rôdent encore sur Nirtim. Et toi quel est ton projet maintenant que Solennel est mort ? Tu va traquer d'autres Shaakts ?"

" Peut-être. Je pense déjà qu'il faudrait trouver un sens à Omyre. Comme tout bon autocrate, Oaxaca a emporté beaucoup dans sa chute et je pense qu'il serait plus clairvoyant de ne pas reproduire les erreurs du passé, qu'il faut confier le pouvoir à diverses personnes et non pas à une seule, fusse-elle issue des Dieux ou non. Je comprends aussi que la vengeance soit à double tranchant, pourtant, tu ne sembles pas avoir de grief contre moi. "

Je défais mon regard du sien pour à nouveau observer le ciel, réfléchissant à sa remarque avant de répondre:

"Tu as tué mon Roi. Tu as voulu tuer la Princesse. Ce serait mon devoir de te démembrer d'une tornade mais..."

Je marque une pause.

"Au final c'est vrai, je n'ai rien de personnel contre toi. Et je n'étais pas spécialement proche du Roi."

" Nous avons tous perdus d'illustres inconnus, est-ce pour autant une raison de s'entretuer pour honorer leur mémoire ? Ne trouves-tu pas ça un peu idiot de mourir pour venger quelqu'un qui n'a jamais entendu parler de toi ? Le Roi serait-il mort pour te venger ? Je sais que chacune de mes soeurs... Oui... Elles auraient tué jusqu'aux Dieux pour venger la mort d'une d'entre nous. »

"Je te l'accorde."

" Et pourtant, nous faisions la guerre. Toi, Mage des Portails et moi, la Murène devenue Regicide. Si demain les choses venaient à recommencer, verrais-tu les choses d'un autre œil ?"

"Non. Je continuerais à défendre Kendra Kâr. Mais je comprends que je n'ai pas besoin de traquer chaque soldat qui se tenait face à moi. Toi par exemple."

" Je comprends bien. Je ne pense pas que la face du monde change beaucoup après ce qui est arrivé aujourd'hui. Au final, les hommes vont juste diaboliser davantage Omyre. "

« Je pense qu’ils vont d’abord faire en sorte de se reconstruire. »

" Avant de reconstituer pareille armée... "

Dit-elle avec amertume. J’observe la surface de l’eau avec un air préoccupé se muant en tristesse.

« Je doute que Satina ait des intentions belliqueuses. Peut être qu’elle tentera d’entreprendre un dialogue avec Omyre… Qui va y reprendre les rênes ? Lorener ? »

" Crean ? Tal'Raban ? Les deux sont de puissants dirigeants. Si ça se trouve pendant ce temps la ville est tombée aux griffes de ces infâmes Shaakts. Je n'ai pas beaucoup de goût en matière de politique, je ne suis qu'une tueuse dont la lame est à vendre. "

Surpris. Je lui demande ce que les Shaakts ont à voir là dedans et elle m’explique qu’ils attendaient une armée de Shaakt qui n’est jamais venu. Je passe une autre main sur mon visage tout en gardant le silence, une autre nuée de bulles venant gagner la surface. Elle rétorque alors que si elle voit un étron flotter elle m’enfoncera une brosse dans le fondement.

(Et celui qui parviendra à la retirer deviendra Roi. Je connais l’histoire.)

Pensais-je avant de répondre que je relâche juste la pression. Elle demande alors si l’eau chaude ne suffit pas et s’ensuit une conversation sur les pets et l’endroit où les faire que nous concluons finalement en admettant que l’occasion est exceptionnelle. Elle se lève et s'extirpe alors du bassin tout en gardant sa serviette trempée pour dissimuler sa nudité et me demande de me tourner. J’obéis, tournant la tête pour regarder dans une autre direction alors qu’elle se débarrasse de la serviette pour enfiler une chemise. Je risque un rapide coup d’oeil, simplement pour mémoriser une dernière fois les courbes de son corps nu tandis qu’elle me demande ce que je viens chercher sur l’île des Dieux.

"Voir les Dieux."

" Qu'as-tu à demander ? "

"J'ai entendu dire qu'ils pouvaient fournir un entrainement particulier."

" Les fameuses Ordalies. C'est donc l'accès à un nouveau pouvoir qui justifie ta présence ici."

« Je l’espère en tout cas. »

Je redirige mon regard vers elle, la scrutant de haut en bas, devinant désormais ses formes derrière le lin.

« Et toi ? »

" Je viens escorter Oaxaca. Je pense que c'est là une mission des plus paisible. En vérité je voulais aussi voir ces lieux, et puis .. qui sait ce qui serait advenu si une quelconque vermine hargneuse avait croisé ma route plus bas. "

Je hausse un sourcil, me demandant si elle fait référence à quelqu’un en particulier avant de lui demander si elle n’avait pas un Dieu particulier à voir.

" Non, je ne pense pas que ce soit très intéressant d'être face à un être encore plus immortel que moi que n'a sûrement que de la condescendance à offrir. Qui vas-tu voir ? "

« Rana j’imagine. »

Dis-je en haussant les épaules. C’est la divinité qu’on associe au vent donc c’est une décision qui me semble logique. Je plonge ma tête sous l’eau pour en retirer la poussière et ressentir la douceur chaude de l’eau sur mon crâne. En remontant à la surface j’interroge la Régicide du regard en voyant sa face interloquée. Elle répond qu’elle est simplement subjuguée par tant de convictions. Je hausse les épaules et m’extirpe à mon tour du bassin sans pudeur. Je saisis ma serviette et m’essuie la tête sans prendre la peine de dissimuler ce qui se trouve plus bas. Pour être honnête ça m’amuse de voir ses réactions outrées. Elle se pince l’arrête du nez et me lance sa serviette, laissant ses fines jambes musclées à peine couverte par sa chemise de lin.

" Peux-tu afficher un soupçon de pudeur ? J'ai eu mon compte d'horreur aujourd'hui. "

« C’est pas si terrible. »

Dis-je en nouant la serviette autour de ma taille et utilisant l’autre pour me sécher le torse tout en ajoutant.

« Cette conversation non plus d’ailleurs. Contrairement à ce que j’aurais pu croire. »

" Ce n'est qu'une question de contexte. "

Je pose la serviette sur mes épaules.

« Espérons que la prochaine fois le contexte sera dans le même esprit alors… J’imagine que tu n’as pas de bière, du coup… Je pense que je vais m’éclipser. »

Elle lève les yeux au ciel.

" Décidément, tu manques de tenue jusqu'au bout. Je n'ai pas vu de bière ici, je n'ai eu qu'une cruche d'hydromel et quelques fruits pour toute collation. Sers toi. "

« Une chambre avec bassin. De quoi boire. Visiblement on n’a pas eu les mêmes chambres. Enfin bon si tu insistes. »

Rétorquais-je en me rapprochant de la cruche.

« Je te sers un verre ? »

" Non. "

Répond-elle simplement en se glissant derrière un paravent. Je me sers alors un verre et déclare plus fort pour qu’elle m’entende.

« Faut m’excuser pour mes manières. J’agis parfois encore comme un clodo. Puis je me rends petit à petit compte de ce à quoi j’ai survécu. »

" Savoir se tenir est d'une importance capitale. Tu ne voudrais pas qu'on se souvienne du Mage des Portails, pourfendeur des 13 comme d'un faquin sans éducation ? "

"Je m'en tape pas mal à vrai dire."

" C'est là que tu fais fausse route. "

Elle réapparaît, habillée d’une robe qui lui donne légèrement l'impression de flotter, ses mouvements se font évanescents.

" Une bonne adaptation est primordiale. Tu dis t'en moquer, mais tu viens de t'excuser de tes piètres manières à l'instant. D'où viens-tu ? "

« Kendra Kâr. J’suis un gosse des rues. »

" Oh... Et tu finis en héros aujourd'hui. Combien de gosses des rues, comme tu le dis, finissent alcooliques ou meurent dans les ruelles sombres ? Qu'est-ce qui t'a empêché de finir ainsi ? "

Je prends un instant pour y réfléchir. Comment tout a commencé ? Cela me semble si loin, comme si c’était une autre vie.

« La magie. Aliaénon. La chance… »

Dis-je simplement en haussant les épaules. La base de tout ceci c’est ma magie et le travail que m’a confié ce vieux mage. Travail qui m’a mené sur Aliaénon, en quelque sorte, là où j’ai découvert le potentiel de mes pouvoirs et le véritable danger que représentait Oaxaca et ses sbires. Je poursuis:

« J’ai fait construire un orphelinat pour ces gosses. J’essaie d’améliorer les choses. Et toi ? Comment une elfe blanche est devenue une tueuse à la solde d’Omyre ? »

" Quelle charmante idée. Tu t'occupes donc des infortunés en souvenir du temps où tu as toi même souffert. C'est assez noble. Je suis... j'étais, plutôt, au service de Xenair. Il m'a offert de m'assister dans mon objectif contre mes services mais j'en suis libéré. Et puisque Satinette ne semble pas vouloir m'enroler, j'en resterai à Omyre... par la force des choses. "

Je prends une gorgée d’hydromel avant d’avouer que je voyais les assassins plutôt comme des personnes acceptant les contrats des meilleurs payeurs.

" Tu dois pourtant fréquenter des tavernes qui sont peuplées de gros bras qui seraient trop contents de casser une tête ou trancher une gorge pour une bière. "

"C'était le cas oui. Mais je doute qu'ils portent un jour le même titre que toi. Régicide. D'ailleurs, quel est le nom de fleur que tu portes ?"

" Pourtant ça reste des tueurs, piètres tueurs mais tueurs quand même. "

Elle s'arrête un temps, comme figée sur place, et dit simplement, à voix si basse que je peine à l’entendre.

" Rose. "

Je répète son nom avant d’ajouter.

"C'est un joli nom. Dommage qu'il porte une si triste histoire. Est-ce que c'est comme ça que je dois t’appeler ?"

" Surtout pas ! "

Sentence-t-elle immédiatement avant de reprendre d'un ton plus calme.

" Ce nom c'est comme une prière, murmuré par mes sœurs depuis l'au-delà. Il n'a pas sa place en ce monde. "

Je montre d’un signe que je comprends alors qu’Elle s'assoit au bord de la balustrade avant d’avouer qu’elle a envie de quelque chose. Méfiant, je lui demande ce que c’est après avoir repris une rasade de boisson. Elle répond qu’elle désire dépecer entièrement un Shaakt. Tout autre homme, sauf Shaakt j’imagine, aurait aimé qu’elle formule une autre demande. Pas moi, je ne suis pas fou à ce point. Tout est à sa place je dois admettre, mais dans la belle coquille se trouve une bête immonde issue des ravages de la guerre, de la rancoeur et de la peine. Un monstre dont le ventre est encore fécond et qui pourrait un jour me transformer complètement moi aussi. Face à un tel aveu je déclare préféré m’en aller avant que ça ne dégénère.

" Tu n'es pas sensible aux charmes d'une mort hideuse ? "

« Non. Non, pas vraiment. »

Je vide mon verre et me rapproche à mon tour de la balustrade.

« Merci pour le verre. Et le bain. »

" Tâches de ne pas finir dans la baignoire de Sirat, il serait moins accueillant. "

Mon regard s’assombrit mais je réponds néanmoins calmement. Une provocation de plus, c’est inutile d’y répondre maintenant. J’estime que la trêve entre moi et cette tueuse est signée.

« Il paiera ses nombreuses trahison un jour ou l’autre. »

Je me concentre alors pour ouvrir un portail, menant directement à mon petit balcon que j’ai dans mon champs de vision.

" Je te souhaite bien du courage, Mage des Portails. "

Dit-elle sans m’accorder un regard.

« A toi aussi Régicide. J’espère que tu redécouvriras un jour ce que c’est d’être proche de quelqu’un. »

Répondis-je sincèrement avant de traverser après lui avoir adressé un signe de la main. Je me défais ensuite de sa serviette nouée à la ceinture pour la jeter à travers le portail. Ma dernière provocation alors que le verre dans lequel j’ai bu revient en retour.


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Modifié en dernier par Xël le dim. 9 janv. 2022 21:52, modifié 3 fois.

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Xël
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Re: Le Repos du Maître

Message par Xël » ven. 7 janv. 2022 21:18

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Le matin est là. Le soleil brille. J’ai pu compléter ma nuit. J’enfile des vêtements propres et sors de ma chambre pour visiter un peu plus en détail le bâtiment où je me trouve. J’avais déjà pu constater de son immensité et de sa richesse en regardant par la fenêtre mais j’en découvre plus encore et je ne manque pas de me perdre en déambulant dans les couloirs. Je passe devant de nombreuses chambres avant que mon nez et mon estomac me guide vers les cuisines. Là les cuisiniers elfes me rouspètent alors que je demande quelque chose à manger, m’indiquant le chemin vers la salle à manger. Une pièce dont le luxe et la démesure me met presque mal à l’aise. Du marbre partout, des tables et des bancs au bois épais, des chandeliers d’or et des nappes de soie. Il suffit que je m’installe pour qu’on me rapporte pain, charcuterie, fruits et boissons chaudes. D’où peuvent-ils tirer toutes ces ressources ? Je n’ai pas vu un seul champs, ni élevage, ni verger, ni potager. Ça ne m’empêche pas de dévorer ce qu’on me rapporte à pleine dents, sous les regards presque écoeurés de ceux qui viennent me servir. Je suis affamé et je ne me prive pas. Tout y passe; croissant, pain et miel, tranches fines de jambon et de fromage, pommes, poires, oranges que j’arrose d’un lait de chèvre encore chaud. Une fois l’assiette vide et la panse pleine, un serveur vient me demander avec un cynisme à peine déguisé si j’ai assez mangé. Je lui réponds malgré moi d’un petit rot qui en témoigne, provoquant chez lui une grimace écoeuré et un air outré semblable à celui de la Régicide lors de notre bain. Je le remercie chaleureusement mais ne pousse pas la moquerie au point de m’essuyer le bec avec la nappe. Je lui demande simplement si il peut faire apporter dans ma chambre de quoi nettoyer mes affaires ce à quoi il acquiesce avant de débarrasser.

Je continue mon exploration, débarquant dans la salle principale du palais, le hall de réception sur lequel donne l’entrée du palais, plus marbré encore que la salle de restauration. Je fais demi-tour assez rapidement, remarquant que la seconde aile est inaccessible aux visiteurs. Je retrouve donc le chemin jusqu’à ma chambre et constate qu’une bassine d’eau chaude et des chiffons sont à ma disposition. Mais aussi un rasoir, du savon et autres accessoires utiles aux soins personnels.

J’entreprends alors tout d’abord de m’occuper de moi, refaisant une courte toilette. Je me rase, me nettoie les cheveux correctement et arrange ma coupe courte. Je m’occupe ensuite de mes vêtements, coupant des tranches de savon que je dissous dans l’eau chaude. J’y plonge mes affaires que je frotte avec vigueur avant de les étendre à l’air libre sur le balcon. Je m’occupe ensuite de mon armure, humidifiant un chiffon pour frotter l’acier, retirant les tâches de boue et de sang. Je fais au mieux pour lui donner un aspect neuf même si c’est trahi par les déformations et les rayures plus ou moins épaisses. Je prends un soin particulier pour le bouclier de Anne, l’écu d’acier aux couleurs de Kendra Kâr, blanc et bleu estampillé du symbole royal, un soleil d’or posé devant une étoile d’argent. Je revois son visage alors qu’elle s’effondre. Je ferme les yeux, retiens mes larmes. Je pense aussi à Camille et Edmen, sans doute morts. Tous mes amis recrues; Ed’, Cwen, Chet’, Thonas, Trieli… tous morts sans doute. De notre petit groupe; Stepha, restée à Bouhen, est probablement la seule survivante. Je subis la douleur de le réaliser tout en terminant de rendre au bouclier son éclat. Je leurs rendrai hommage, ce bouclier continuera de défendre Kendra Kâr, en leurs noms.

Je passe le reste de la matinée dans ma chambre en attendant que le vent et le soleil sèche mes vêtements avant de les enfiler et de regrouper mon armure dans un sac. Je retourne dans la salle à manger pour prendre mon déjeuner avant de quitter le palais après qu’on m’ait indiqué où je pouvais trouver un forgeron.


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Tergeist
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Re: Le Repos du Maître

Message par Tergeist » mer. 12 janv. 2022 00:14

Dans le chapitre précédent...

Evénement : La fin d'une ère.

50 : La douleur d'un avenir révolu, la résolution d'un avenir douloureux.

Les deux jours d’attente demandés par Aer’Nistral, Cherock les passa dans sa chambre. Après s’être écroulé sur le lit en rentrant du forgeron, il avait dormi une demi-journée pour se réveiller au beau milieu de la nuit. Il eut beau se tourner et se retourner, le sommeil ne revint pas. Il eut d’abord l’idée de se promener à la faveur des étoiles, mais son corps protesta vivement. Ses canaux magiques, notamment, lui faisaient mal. L’Ordalie avait énormément chamboulé son organisme magique et s’il voulait pouvoir profiter d’une promenade nocturne sans avoir à grimacer à chaque mouvement un peu trop ample, il se devait d’abord de régler ce problème.

(Puis, ça m’évitera de trop cogiter.)

Assis en tailleur sur le lit, le mage ferma les yeux et s’immergea en lui-même. Son réservoir magique était de nouveau stable et semblait pouvoir accepter plus de fluides : la sensation de plein qu’il ressentait en ayant toutes ses capacités magiques avait disparu. Selon Amy, l’Ordalie lui permettrait d’absorber et de doubler ses réserves de mana. Un avantage bienvenu, qui permettrait au jeune homme de lancer encore plus de sort qu’il ne le pouvait déjà. Et compte tenu de ses gantelets qui lui permettaient de récupérer du mana à chacun de ses sorts réussis…

"… Disons que la panne sèche n’est plus vraiment envisageable," maugréa-t-il avant de se replonger dans son analyse. Son réservoir de fluide n’avait pas à proprement parlé grandi pour accueillir plus d’énergie : le concept de taille n’était qu’une image qui l’aidait à visualiser son corps et sa magie. La sensation au creux de sa poitrine faisait toujours la même « taille », mais avait passé la nuit à filtrer et purger encore et encore ses fluides de foudre. Une énergie raffinée qui ne prenait donc plus autant de « place » et pouvait donc en accueillir plus. Le problème, c’était que le réseau qui parcourait son corps n’était lui pas habitué à cette nouvelle énergie plus pure : c’était la raison pour laquelle chaque mouvement lui faisait mal, parce qu’il avait pris l’habitude de faire circuler sa magie dans son corps en même temps que celui-ci pour être toujours prêt à lancer un sort. La suite logique était donc simple : faire circuler progressivement ses fluides dans tout son corps pour l’habituer.

Ce ne fut pas sans douleur. Le premier tour de magie lui arracha un grognement de douleur et une larme, tant il avait l’impression d’être écartelé de l’intérieur ou de lui faire couler du métal en fusion dans les veines. Il s’évertua quand même à répéter l’opération jusqu’au petit matin et recouvrit ainsi un semblant de mobilité. Il put ainsi se lever pour descendre dans la salle de repas qui trônait au rez-de-chaussée et y prendre un petit-déjeuner solide, constitué de pain et de saucisse à la provenance inconnue mais au goût épicé. De la saucisse d’Aniac avait annoncé l’aubergiste, une spécialité des déserts d’Imiftil. Mastiquant son repas, le jeune homme en vint à se demander d’où pouvait venir la nourriture d’ici : les Ermansi descendaient-ils régulièrement sur la terre ferme pour faire des provisions ? C’avait beau être la seule explication logique, Cherock n’avait jamais entendu parler de quoi que ce soit de similaire : un Aynore venant de l’île des dieux pour acheter des denrées ou même chasser, cela aurait forcément attiré l’attention.

(Une idée, Amy ?)

(Bah, pourquoi tu ne lui demandes pas tout simplement ?)

(Là, tout de suite, j’ai pas vraiment envie de parler avec qui que ce soit.)

(Donc si je comprends bien, tu as parlé à Yliria, Xël et aux dieux hier, mais maintenant t’as plus envie ? Tu me fais un caprice ou bien ?)

(C’est précisément parce que j’ai parlé avec Xël et Yliria que j’ai pas envie de parler à quelqu’un d’autre.)

(Bah j’en sais pas plus que toi, voilà.)

Le banc grinça quand sous l’effet de la contrariété, Cherock se leva brusquement. Même s’il savait parfaitement que son attitude renfermée était ridicule, il n’avait envie de parler à personne. Hormis Valyus et Rana qui étaient des Dieux et donc un peu à part, ses dernières interactions sociales n’avaient rien donné de bon.

(Et Aer’ Nistral ?)

(Tais toi.)

Un silence froid se fit dans son esprit, avant que la voix blessée et contrariée de la Faëra n’y résonne à nouveau.

(Comme tu voudras.)

Quand Cherock passa devant la porte d’Yliria au retour, il pressa le pas pour ne pas avoir à hésiter devant. S’enfermant de nouveau dans la chambre, il se remit en position et refit circuler la magie dans son corps, avec violence. Sa mauvaise humeur manifeste lui fit arracher un cri et au lieu de s’arrêter, il continua encore plus fort. Son corps entier le brûlait et il sentait ses doigts raidis par la foudre le traversant furieusement, mais il n’en eu cure. Le temps passa et peu à peu, la colère laissa place à la lassitude, la lassitude à la honte, la honte à la tristesse. Voilà qu’il réagissait comme un enfant… Incapable de gérer la peine qui l’envahissait, il la rejetait sur les autres. Il voulait être plaint, mais ne voulait pas entrer en relation avec les autres. Il voulait être aidé, mais refusait qu’on lui tende la main.

Ces pensées tournèrent en boucle un long moment dans son esprit. Finalement incapable d’y trouver une solution satisfaisante -en réalité, il avait juste peur d’admettre ses erreurs auprès d’Amy-, il se plongea à corps perdu dans la méditation et la circulation de sa magie. Elle avait été avec elle toute sa vie, faisait partie de lui. Et maintenant qu’il n’avait jamais été aussi en symbiose avec elle, il ne pouvait pas la perdre. Lentement, pas à pas, il répara les dégâts causés par sa fureur. Les fluides glissèrent d’un canal endommagé à l’autre, réparant et consolidant ces derniers. L’énergie de la foudre coula en lui inlassablement, des heures durant. Concentré dessus, il ne se rendit pas compte que la Faëra avait recommencé à l’observer après l’avoir ignoré depuis leur dispute.

(C’est bon ? Tu es calmé ?)

Bien que surpris, Cherock ne perdit pas le contrôle de son flux et continua son exercice.

(Je… M’excuse, je t’ai envoyé bouler alors que tu m’aidais…)

(T’as le droit d’être triste, énervé, ou peiné Cherock. Mais n’en veut pas au monde entier. Eux n'y sont pour rien, tu n’y es pour rien. Anthelia est morte, et tu dois vivre avec.)

(Je sais… C’est juste… Trop dur.)

Les yeux toujours clos ne purent pas empêcher les larmes de mouiller son visage. Tout comme sur les remparts, les souvenirs des moments passés avec Elle l’assaillirent et il ne put pas les refouler. Ses épaules tressautaient sous les sanglots, ses mâchoires serrées ne laissaient passer qu’un râle étouffé. Dans cette chambre, il était seul. Pas de Dieux à visiter pour le compte de son peuple, pas de dragon à affronter. Pas de distraction pour l’empêcher de penser et de ressasser ce qu’il ne vivrait plus. Des sensations douces, des moments joyeux, des instants de complicité, des passions dévorantes. La pression d’une main sur sa poitrine au niveau du cœur, et une voix amusée accompagné d’un souffle chaud dans son cou qui murmurait. La félicité qu’on aurait posée sur sa route. Un visage qui avait pu l’étaler d’un simple sourire, qui le rendait volontiers vulnérable. Cet avenir commun qui n’était pas évoqué comme un rêve ou une possibilité, mais tel un destin gravé dans la pierre.

"Désolé.. Je suis tellement désolé… j’aurais dû… J’aurais dû... !"

La voix enrouée et douloureuse de l’enchanteur se chargea d’une procession sans fin de lamentations et de remords. Si seulement il l’avait convaincue de ne pas venir. Si seulement il l’avait gardé près de lui. Si seulement il avait placé une marque sur elle. Ses regrets le menèrent au terrible constat qu’il n’aurait pas pu la sauver, quoi qu’il arrive. Qu’elle soit avec lui ou non, le Dragon aurait fauché son âme. Une âme qu’il savait désormais perdue, détruite à jamais. Le peuple de Wiehl croyait en l’esprit des morts veillant sur leur famille… Et Elle ne pourrait même pas le faire. Ne subsistait d’elle que les douloureux souvenirs dans sa tête et l’art qu’elle lui avait légué. L’une des dernières tatoueuses magiques s’était éteinte à jamais.

Les pleurs trop longtemps retenus s’épanchèrent jusque dans la nuit, durant toute l’après-midi, vidant Cherock une nouvelle fois de toute son énergie. Il finit par s’effondrer sur son oreiller mouillé et plongea dans un sommeil agité qui le priva de tout espoir de se reposer un tant soit peu. Ses yeux douloureux et gonflés n’avaient plus de larmes à verser et il resta là pendant plusieurs heures après son réveil, le regard vitreux observant la course du soleil à travers les volets de la fenêtre. Son ventre vide ne réclama aucune nourriture. Puis, sans grande conviction, il se releva sur le lit et recommença à méditer et à faire circuler sa magie en lui. La veille, il avait tenté à plusieurs reprises de s’y remettre pour couper le cycle de sanglots dans lequel il était enfoncé, sans succès. Mais désormais, son corps n’était plus en état de perturber son état et une lueur morne avait fini par pointer dans son univers grisâtre. Le devoir. On comptait sur lui. On lui avait donné une mission. Il pouvait empêcher d’autres de te connaître le même sort que le sien ; et son corps brisé actuel ne serait pas en état de remplir ces objectifs.

Le troisième jour, c’est un Ynorien au visage creusé par le sommeil qui sortit du repos du Maître. Son corps avait enfin accepté pleinement sa nouvelle magie au prix d’une longue nuit sans sommeil. La magie glissait en lui comme avant, mais porteuse d’un nouveau potentiel. Et a défaut de pouvoir le mettre à son service… Il la mettrait au service des autres, et peu importait s'il devait en souffrir. Des autres, mais pas d’Yliria. Il avait trouvé le courage de cogner à sa porte, mais elle n’avait pas daigné lui ouvrir. Sa présence la mettait mal à l’aise, il en était certain. Trop déprimé pour imaginer qu’elle puisse simplement s’être absentée, il avait quitté le bâtiment avec son paquetage, sans un regard en arrière. Et après avoir récupéré l’armure, le casque et le pavois chez Aer’Nistral, Cherock O’Fall disparut dans un éclair de l’île des Dieux.
Fin de l'évènement "La fin d'une ère."



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Re: Le Repos du Maître

Message par Yliria » jeu. 13 janv. 2022 21:46

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Bris de vie


Je la détestais. Je haïssais cette femme qui me regardais alors que j’aurai dû me trouver à sa place. Elle n’avait cessé de me fixer dès l’instant où j’étais rentrée dans ma chambre et avais jeté mes affaires au sol pour ne plus avoir à sentir quoi que ce soit sur moi. Et je l’avais vu, ce visage de shaakt et ses longs cheveux blancs, ce corps féminin plus mature et ses grands yeux bleus. Je l’avais haï instantanément, lui avais tourné le dos en espérant qu’elle aurait disparu après quelques heures de sommeil. Mais au réveil, elle était encore là, me fixant d’un air revêche, comme si elle me défiait de faire quoi que ce soit. Comme si elle se moquait.« Trop tard, tu ne peux rien y changer à présent. » Bordel, je la haïssais…

On m’avait tout enlevé, une chose après l’autre, sans que j’aie demandé quoi que ce soit, sans que j’aie voulu quoi que ce soit. Mais une fois de plus, on se fichait de ce que je voulais. « C’était nécessaire ». Alors même que j’avais la sensation d’avoir accompli quelque chose par moi-même, toute seule, quelque chose que j’avais voulu faire, il avait fallu qu’on me retire quelque chose en retour. Toujours la même chose. Obtenir quelque chose revenait à en perdre une autre. La liberté contre mon père, la lumière contre mon amie, un pouvoir contre trente ans de ma vie… La liste était longue et j’en avais assez. J’en avais marre de devoir payer le prix fort pour chaque chose que je faisais. C’était terminé. J’en avais fini avec tout ça.

Même mon corps ne m’appartenait plus. On avait effacé mes cicatrices comme si de rien n’était, on m’avait enlevé le rappel de ma haine pour juste me laisser avec rien en échange. Sans demander, sans même prévenir, elles avaient disparu et je me sentais vide, dans une coquille qui n’avait plus rien à voir avec celle que j’étais. On m’avait tout pris et je les détestai tous pour ça. Même si je n’aimais pas qu’on m’appelle « gamine », qu’on renvoie toujours tout à ma corpulence, à mon âge, tout ça, ça faisait partie de moi, ça me définissait, ça avait quelque chose de réconfortant, de familier. Et à présent ? j’étais quoi ? Une poupée qu’on avait achevée et trimballée à droite et à gauche, pour finalement la laisser là, seule, dans un coin, pour voir ce que ça allait donner, voir comment elle allait s’en sortir. Je voulais juste avoir le contrôle de ma vie, mais personne n’en avait rien à foutre.

Même lui s’en foutait. J’avais voulu son aide, j’étais passée par sa chambre avant la mienne, espérant qu’il saurait quoi dire, quoi faire, n’importe quoi plutôt que l’abysse totale d’incompréhension et de peur dans lequel j’étais. Tout ça avait tourné court. Sa chambre était vide, ses affaires n’étaient plus là. Il était parti. Comme ça, sans rien dire. J’avais eu le culot de dire que je voulais avoir ma vie à moi, que je voulais être libre et il avait disparu, sans même laisser un message, pas même un mot. Rien. Je n’étais personne pour lui et ça me faisait mal. Et je le détestai pour ça. Et je me détestai d’avoir ces sentiments, cette douleur dans la poitrine en sachant que je ne serai jamais rien de plus pour lui. Oublier. Je devais juste l’oublier. Et à chaque fois que j’y songeais, je sentais ma poitrine se serrer un peu plus, et je me haïssais pour ça aussi. Je ne savais simplement pas comment faire.

Et pendant tout ce temps, elle m’observait. Je n’arrivais pas à échapper à son regard. Dès que je tournai la tête, je la voyais. Alors je me levai, exaspérée, furieuse contre tout, contre lui, contre elle, contre les dieux, contre le putain de monde.

(Yliria s’il te plaît, calme-t…)

- Qu’ils aillent tous se faire foutre… TOUS !

Je frappai. Je sentis mon poing s’écraser, briser, morceler cette image que je haïssais, mais, malgré le sang qui maculait mes phalanges, elle était toujours là. Alors je frappai, encore et encore, ignorant la douleur, ignorant le sang qui giclait et les morceaux qui s’amoncelaient sur le sol et qui me renvoyaient toujours cette même image. Cette image de la vie qui venait de m’être volée sans que je ne demande rien. Un cri de rage emplit la chambre alors que je me jetai pour de bon sur elle. Je sentis la douleur me taillader le visage, j’entendis les suppliques d‘Alyah, je goûtai mon propre sang et j’entendis le bruit du verre brisé et de mon cœur battant contre mes côtes.

A bout de forces, les mains et le visage en sang, laissant un miroir brisé et un plancher maculé de carmin, je tombai à bout de force, les larmes se mélangeant au sang, ajoutant une note salée à ce goût de fer que je connaissais si bien à présent. Alyah me suppliait, mais ce n’était qu’un bourdonnement à mes oreilles et je me réfugiai dans un coin de mon esprit où je n’entendrai plus sa voix. Où je ne sentirai plus rien, ne ressentirai plus rien.


***

- Papa ? Pourquoi je ne te ressemble pas ? t’es tout blanc avec des cheveux noirs et moi je suis toute noire avec des cheveux blancs.

Il rit, amusé par ma question alors que j’étais sérieuse et très curieuse. Il réfléchit un instant, un fin sourire sur les lèvres, se moquant gentiment.

- Tu as les cheveux et la couleur de ta mère, mais tu es définitivement ma fille, aucun doute là-dessus.

- Moi je voudrais te ressembler ! Comme ça on saurait qui je suis…

- L’important ce n’est pas à quoi tu ressembles, trésor, l’important…

Il tapota ma poitrine de l’index, désignant mon cœur.

- … c’est ce qu’il y a là-dedans. Tu seras toujours toi.

- Même quand je serai vieille et toute ridée comme toi ?

- Hey ! Espèce de petite insolente. Tu vas voir qui est vieux et ridé ! Viens ici !

Je ris alors qu’il me soulevait en me chatouillant les côtes, me piquant avec sa barbe en déposant es baisers sur mes joues, consommant ainsi sa terrible vengeance alors que je m’esclaffais à en manquer d’air. J’étais heureuse. Tellement heureuse.


***

Ce fut un bref sursaut qui me fit ouvrir les yeux. Je tremblai, le corps douloureux. Mes mains me faisaient atrocement souffrir et je sentais le sang séché maculé mon visage et mes doigts alors que des larmes coulaient lentement, résultat de la vision que je venais d'avoir. D'un temps ancien qui, malgré la peur, la faim, le froid et la douleur, me semblait parfois plus doux et tellement plus simple. Je me redressai doucement, observant le carnage qu’était la chambre. Le miroir était en miette, le verre étalé dans un vaste cercle tout autour, maculé de sang. J’en avais même encore enfoncé dans les mains. Je déglutis et fermai les yeux.

(C’est toi, Alyah, qui m’a envoyé ces images… ces souvenirs...)

Ce n’était pas une question. Ça ne pouvait pas être une simple coïncidence. J’avais juste besoin de sa confirmation.

(Oui… Mais Yliria, tu…)

(Laisse-moi. Va-t’en… Laisse-moi seule un moment... s’il te plaît…)

Sans un mot, elle obtempéra. Je ne savais pas si je lui en voulais ou si je devais la remercier, alors je préférais ne pas à avoir à faire ce choix maintenant. Je me levai finalement, titubant, ma tête tournant à cause de la perte de sang. Il me semblait qu’il y en avait beaucoup trop sur le sol. Mieux valait ne pas y penser. Ne pas imaginer ce qui aurait pu se passer si Alyah n’avait pas agi à sa manière. J’allais dans la salle d’eau et, soigneusement, grimaçant de douleur, je retirai chaque éclat pour les jeter dans une bassine vide. Puis je soignai mes mains, les observant un instant avant de prendre le baquet d’eau pour me laver le visage, retirer le sang qui le maculait. Je sentis la brûlure de l’eau chaude sur la blessure qui barrait l’arête de mon nez. Je levai la main pour la soigner, avant de la figer pour la laisser retomber.

Je sortis de la pièce et fouillai le sol du regard. Je ramassai un morceau de miroir relativement gros et exempt de trace de sang et le mis devant mon visage. L’étrangère me fixa à nouveau, mais une blessure encore rouge barrait son nez. Je fermai les yeux un instant et les rouvris, faisant face à nouveau à ce regard bleu pailleté d’or qui m’était si nouveau. Ma main libre explora mon visage, touchant les joues moins rondes, ce menton plus fin, ce nez légèrement remonté, cette bouche plus charnue et cette mâchoire fine. Un visage étranger. Un visage qui était le mien et que je ne reconnaissais pas. Mon visage.

Tu seras toujours toi.

Et je ne savais simplement pas quoi faire à présent.


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Re: Le Repos du Maître

Message par Yliria » mar. 18 janv. 2022 10:38

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Choix et fatalisme

Un bruit sourd suivi d’un sursaut, puis d’une chute sur le parquet lustré de la chambre. Je laissai échapper un grognement en terminant de m’écraser lamentablement au sol, les yeux encore embués de sommeil, gonflés par les larmes qui avaient dû couler dans mon sommeil. Cela devenait une habitude. Je soupirai, une joue contre le sol de la chambre malgré l’inconfort permanent de désormais s’allonger sur le ventre. Je refermai les yeux avant de les rouvrir aussi sec lorsqu’on frappa à la porte. Je me mis à genou en grommelant des propos sans queue ni tête en me demandant pourquoi on venait me déranger. Je voulais juste qu’on me foute la paix, c’était trop demandé ? Je ne pris même pas la peine de répondre et me recouchai, me roulant en boule sous les couvertures, bien décidée à ne pas en sortir tant que je n’y serai pas forcée. Mon corps protestait, mon ventre grondait, mais j’ignorai tout ça et fermai les yeux. Dormir me permettait au moins de ne penser au présent, je pouvais juste oublier et ça m’allait très bien.

Une voix féminine et autoritaire s’éleva de l’autre côté de la porte et je soupirai à nouveau. Je devais faire quoi pour être tranquille ? Planter une tête sur une pique devant ma porte ? J’avais plusieurs candidats pour le poste de la tête, ce n’était pas ce qui manquait. Alors, lorsque la porte s’ouvrit soudainement, j’étais à deux doigts d’envoyer bouler la personne qui entrait, mais un simple coup d’œil à travers un trou dans mon cocon de draps suffit à m’en dissuader. Le regard de l’elfe dorée qui venait d’entrer et de jeter un œil circulaire dans la pièce plongée dans l’obscurité me fit froid dans le dos. Elle avança dans la pièce et je la suivis du regard jusqu’à ce qu’elle contemple les restes du miroir. J’avais passé un long, très long moment à ramasser chaque bout de verre et à me couper les doigts pour en faire un tas plutôt que d’en avoir partout dans la chambre. J’avais aussi nettoyé le sol avant que le sang n’imprègne le bois, mais je n’avais pas vraiment de solution miracle pour le tas de verre informe que fut le miroir.

- Chère invitée… J’aimerais une explication. Immédiatement.

Le ton était sans appel et un simple regard me fit à nouveau froid dans le dos. Elle était âgée, ses cheveux tirés en un chignon impeccable et sa robe n’avait pas un grain de poussière dessus. Son visage était sec, tout comme la fine fente que ses lèvres formaient en se pinçant. Je sortis ma tête des draps et frissonnai en ressentant la fraicheur du courant d’air s’infiltrant pas la porte grande ouverte jusqu’à mes épaules nues. J’étais tellement mieux sous les draps….

- Il y a eu un accident…

- Un accident ? Vraiment ? Si vous souhaitez mentir, faites au moins un minimum d’efforts pour avoir l’air convaincante.

J’ouvris la bouche et la refermai face à son froncement de sourcil avant de soupirer.

- Je me suis peut-être énervée… je peux le rembourser, je comptais le faire de toute façon.

- Bien, nous verrons cela. En attendant.

Elle marcha jusqu’à la fenêtre et ouvrit les rideaux, me faisant plisser des yeux face à la clarté soudaine. Elle se mit alors à s’affairer dans la chambre et je me sentis vite de trop. Elle fit disparaître le verre du miroir brisé dans un seau, s’affaira un instant dans la salle d’eau avant de revenir et de me fixer, les mains sur les hanches et une expression sévère sur le visage.

- Sortez de là, je dois m’occuper du lit. Depuis combien de temps êtes-vous enfermée ici ?

Je haussai les épaules à sa question. Quelques jours, deux, peut-être trois, à vrai dire je n’en savais rien, j’avais perdu la notion du temps après l’ordalie et les effets secondaires qui me pourrissaient l’existence.

- Je n’ai pas de vêtements à ma taille, je ne peux pas sortir…

C’était une excuse un peu ridicule. Les habits que j’avais avant, je pouvais toujours les mettre, mais les porter me mettait mal à l’aise, ils étaient trop serrés, trop tendus et je pouvais sentir littéralement à quel point mon corps avait changé. Je détestai ça. Je les avais retirés et lancés dans un coin aussitôt arrivé dans la chambre et je n’avais plus rien mis depuis. L’elfe me regarda avec un drôle d’air, mais, étonnamment, sortit de la chambre, me laissant seule. Je soupirai et me rallongeai pour entendre à nouveau ses pas. Je me redressai et reçus du tissu dans la figure. Autant pour l'hospitalité des elfes dorés. je devais l'avoir mise sacrément en rogne avec l'histoire du miroir. Je ne bronchai pas. J'étais en faute, après tout.

- Mettez ça et laissez-moi travailler. Allez chez le tailleur, il n’est pas loin, il vous fabriquera quelque chose de plus seyant. Allez !

Je jetai un œil à ce qu’elle m’avait donné et, si le tissu était d’une qualité indéniable et d'une joli couleur lilas, il y avait comme un léger problème.

- Mais… c’est une robe…

- Et alors ? Enfilez-la avant que je ne vous force à le faire.

Je n’eus aucun mal à la croire et déguerpis du lit, emportant un drap avec moi pour ne pas me retrouver toute nue avec la porte ouverte et l’elfe qui me fixait et m’enfermai dans la salle d’eau. Je n’essayai même pas d’argumenter ou de gagner du temps, j’enfilai la robe. Je ne me sentais pas à l’aise de porter ça de de cette manière, sans rien en dessous, mais je n’avais pas vraiment le choix et finis par sortir de la salle. La robe était dans un tissu agréable, mais je devais marcher gauchement avec, parce que l’elfe qui avait défait le lit me regarda à nouveau avec un air étrange.

- Le tailleur est plus bas, sur la gauche, vous ne pouvez pas le manquer

- Je… merci.

Elle se contenta de retourner à son travail et, après avoir enfilé mes bottes, je filai. Je regrettai très vite mes habits habituels. La robe m’arrivait juste aux genoux et je pouvais sentir l’air passer entre mes jambes. Ça et le fait que le tissu frottait désagréablement là où je n’avais jamais eu le moindre besoin d’y songer, que les pans de la robe voletaient et me donnait l’impression de montrer tout à chaque pas. J’avais arrêté de porter des robes depuis tellement longtemps, je ne savais même plus marcher avec. Je détestai ça. Je détestai cette sensation. Je détestai ce corps qui n’était pas le mien et je ne savais pas comment vivre avec. Chaque regard que je percevais semblait en voir beaucoup plus que ce que le tissu ne pouvait montrer. J’imaginais des choses, c’était sûr, mais je n’arrivais pas à chasser ces idées de ma tête. Je voulais juste retourner sous les draps…

Entrer dans la boutique fut presque une délivrance. Une elfe m’accueillit avec un sourire poli. Elle portait des vêtements raffinés qui auraient fait passer mes habits classiques pour des frusques et je ne me sentis pas du tout à ma place dans cet endroit. Je n’avais pas besoin d’habits raffinés, je voulais juste une chemise, un pantalon et qu’on arrête de me fixer. Alors voir l’elfe hausser un sourcil à ma demande n’aida guère à ce que je me sente mieux. Elle n’ajouta pourtant rien et m’invita à avancer et à monter sur un tabouret avant de prendre tout un tas de mesures et je me sentis un peu ridicule à avoir les bras tendus et le dos droit, comme un fichu épouvantail. Elle déclara avoir ce qu’il me fallait, même si j’allais devoir attendre un peu pour quelques retouches. Et puis je pensais à quelque chose.

- Euhm… vous auriez quelque chose pour… pour ça ?

- Votre poitrine ? je vous amène ce qu’il faut, installez-vous.

Les joues en feu, j’obtempérai, ma jambe s’agitant nerveusement en attendant. Près d’un quart d’heure passa avant qu’elle ne revienne avec tout un tas de vêtements pliés dans les bras. Elle m’indiqua un paravent et je me cachai derrière pour défaire la robe avant qu’une bande de tissu ne me tombe devant les yeux. Je mis quelques secondes à comprendre à quoi cela servait avant de l’enfiler. Ce n’était pas aussi désagréable que je l’imaginais, même si j’avais l’impression d’être un peu compressée. Un mal nécessaire, mais ça ajoutait un désagrément de plus à tout ça. J’enfilai le reste et sortit de derrière le paravent. L’elfe fit à nouveau des retouches et je la laissai faire, n’ayant pas envie de lui expliquer pourquoi cela était globalement inutile. Elle me tendit pour finir un set complet de rechange et plusieurs bandes de tissus plus épais cousue dans d’autres bandes. Elle offrit un discret sourire en voyant mon sourcil haussé.

- À nouer à votre taille à ce moment du mois. Vous n’aurez qu’à les laver ensuite avec de l’eau claire.

J’ouvris la bouche et murmurai un merci, gênée par sa prévenance et au fait que je n’y avais jamais vraiment pensé, attirant un regard sympathique de la vendeuse qui accepta les yus pour le dérangement et les habits. Les nouveaux habits et la robe sous le bras, je retournai dans ma chambre. Elle était lumineuse et impeccablement rangé. Le miroir brisé avait disparu ainsi que mes vêtements trop petits. Je rangeai les nouveaux dans mon sac et déposai la robe sur une chaise, certaine de ne pas vouloir la garder. Mon estomac cria famine et je soupirai avant de sortir pour me diriger vers la salle à manger. Peut-être que j’aurai une brillante idée sur ce que j’allais faire ensuite, lorsque j’aurai l’estomac plein. Je n’y croyais pas vraiment.

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Re: Le Repos du Maître

Message par Yliria » mar. 18 janv. 2022 23:06

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Malgré le changement de vêtements, je ne me sentais pas à l’aise alors même que je ne croisais presque personne dans les couloirs. Le simple fait de savoir que je n’étais pas moi suffisait. Je fermai les yeux un instant adossé à un mur, essayant d’oublier la réalité de ce changement sans vraiment y parvenir. Je sentais trop la différence. Chaque partie de mon corps avait changé et c’était beaucoup trop à assimiler d’un coup. Je fronçai le nez, déclenchant sans le vouloir le picotement douloureux lié à la blessure sur mon nez et je m’y accrochai comme à un noyé s’accroche à une planche à la dérive. Je me focalisai dessus et pas sur le reste. Ça faisait mal, mais au moins je n’avais pas à ressentir le reste à l’exception de mes pieds qui me menaient vers la salle à manger.

En entrant, je balayai la salle du regard. Elle était vide dans sa vaste majorité, mais il y avait quelques personnes attablées. Dont une retenant mon attention. Sibelle. L’hinionne mangeait seule, en silence et, même si on n’avait rien de proche, loin de là, elle connaissait un peu Yliria plus jeune. Je déglutis et inspirai. Il fallait que je sache si les gens me reconnaîtraient. S’il y avait une chance que je puisse juste reprendre ma vie d’avant sans que personne ne se pose trop de questions. J’hésitai quelques secondes encore avant d’avancer droit vers elle. Elle mangeait seule, en silence et je me postai devant elle, attirant son regard en m’adressant à elle, demandant si je pouvais m’asseoir. Elle observa un instant les autres tables vides et je crus qu’elle allait refuser, mais elle accepta. Malgré tout, j’avais ma réponse.

Son regard perplexe et le fait qu’elle ne me salue pas avait suffit à me donner la réponse à mon interrogation. Elle ne m’avait nullement reconnu j’étais une étrangère pour elle, qui venait s’installer ici sans de réelle raison. Je soupirai après avoir demandé un plat à un elfe qui était venu vers moi. Je levai les yeux vers elle, Cherchant encore un espoir, mais n’y croyant pas vraiment.

- Vous ne m'avez pas reconnue, c'est ça ..?

Elle me fixa plus intensément, comme si elle cherchait à trouver quelque chose de familier et je retins mon souffle avant de soupirer à nouveau. Je luis emblais familière, mais elle était convaincue que nous ne nous étions jamais rencontrées. Je décidai que le petit jeu avait assez duré et je sortis le médaillon des Danseurs pour le lui montrer.

- Yliria... Je pensais que quelqu'un pourrait me reconnaître.

- Yliria ! Oui, c'est ça, le même regard, la même façon de bouger. Pardonnez-moi de ne pas avoir fait le lien immédiatement.

Je fus pris d’un petit espoir qu’elle pulvérisa bien vite et je retins une grimace de déformer mes traits.

- La ressemblance est frappante, vous êtes sa tante, sa mère ? Danseuse de l'Opale vous aussi à ce que je vois ?

Je soupirai à nouveau en cognant mon front contre la table, dépitée. Ces maudits dieux et leurs idées farfelues… Si au moins j’avais eu le choix, si j’avais pu me préparer, en savoir plus à l’avance, je ne serai pas dans cet état, à essayer de trouver un sens à ce qui n’en avait peut-être pas.

- C'est moi, Yliria...

- Yliria est une jeune femme en devenir, alors que vous êtes dans la fleur de l’âge... Expliquez-vous.

Son ton avait changé. Elle semblait méfiante et me fixait avec une attention redoublée. Ce n’était que maintenant que je remarquai qu’elle avait un regard particulièrement perçant. Je ne l’avais que peu côtoyée et n’avais jamais eu à subir un examen de sa part.

- Les dieux... J'ai passé l'Ordalie, on m'en avait parlé et j'ai pensé profiter de ce voyage pour le faire et... il y a eu un problème et c'était vieillir... ou mourir. Je n’ai pas eu le choix, en fait, je me suis réveillée comme ça.

Je rangeai mon médaillon sous ma chemise, laissant le métal glisser sur ma peau. Ça avait quelque chose de réconfortant d’avoir malgré tout certaines choses qui ne changeaient jamais.

- Je voulais juste voir si quelqu'un pouvait encore me reconnaître. Visiblement ce n'est pas le cas...

Elle ne semblait pas me croire. Elle continua à me fixer pendant plusieurs minutes, comme si simplement me regarder allait lui donner u indice sur la vérité ou le mensonge que je venais d’énoncer. Finalement, elle reprit la parole, me demandant où on s’était rencontré et ce que je lui avais dit la première fois. Il me fallut quelques secondes pour me souvenir, mais ce ne fut pas très difficile. Je répondis sans détour. C’était bien la première fois qu’on me demandait une preuve que j’étais bien moi. J’espérai que ça n’allait pas devenir une sorte d’habitude.

- Nessima, dans le sous-sol de la caserne. Et j'ai proposé d'aller à la commanderie de l'Opale sur place, après la réunion.

Vu son expression, je sus que j’avais répondu juste et qu’elle me croyait à présent. Ça n’avait qu’une importance limitée à présent. Je savais que j’avais changé au point que les gens ne me reconnaîtraient pas si je leur passais devant le nez. Et cela fit naître énormément de questions dans mon esprit. Devais-je rentrer ? Est-ce que j’avais encore un chez moi maintenant que je n’étais même plus la même ? Est-ce que tout serait comme avant ? L’exaspération de Sibelle concernant la magie me sortit de ma torpeur et je haussai les épaules lorsqu’elle demanda d’un air furieux pourquoi on ne m’avait rien dit avant l’Ordalie qu’elle ne connaissait pas.

- Trop tard maintenant. J'imagine qu'ils ont voulu faire au mieux, éviter que je ne meure dans d'atroces souffrances. Ce n'était pas vraiment prévu... Normalement, l'ordalie c'est simplement une épreuve qui permet aux mages de gagner en puissance... je ne pensais pas que ce serait plus.

L’arrivée de mon repas interrompit ma réponse et je remerciai celui qui me l’avait apporté avant de le fixer, couverts en main. Je commençai à picorer, ne sachant plus trop si j’avais faim ou non avec la boule qui m’étais tombée dans l’estomac. Je voulais changer de s maintenant, arrêter la conversation, l’écourter… je voulais juste ne plus y penser. J’avais hâte de retourner dormir.

- Enfin... Ce qui est fait est fait... Et vous ? Avez-vous trouvé ce pour quoi vous êtes venue ici ?

- Je suis surtout venue pour explorer les lieux, l'accès de cette île est assez limité.

Je hochai la tête et l’écoutai distraitement alors qu’elle parlait d’un forgeron, des dieux qu’elle irait peut-être voir et je lui conseillai d’aller voir les jardins, sur le ton de la conversation, après avoir finalement commencé à me forcer à avaler quelque chose d’autres que mon désarroi. Je relevai la tête lorsqu’elle quitta la table en me souhaitant bon courage. Un merci à peine soufflé franchit mes lèvres et je retournai à mon repas qui était bien froid lorsque je le terminai finalement. On me demanda si je voulais autre chose, mais je refusai poliment avant de quitter les lieux, retournant à ma chambre. Une fois dans celle-ci, je fermai les rideaux, retirai mes habits et glissai à nouveau sous les draps frais. J’adorais cette sensation, elle me faisait oublier tout le reste pendant un temps et c’est la seule chose dont j’avais besoin.

(Ce dont tu as besoin, c’est d’un bon coup de pied au cul, plutôt !)

Je grognai et fermai les yeux, ne souhaitant pas lui répondre, mais elle commença un babillage incessant qui m’exaspéra en moins d’une minute. Je me redressai avec l’envie d’étrangler quelqu’un.

(Putain, Alyah ! Laisse-moi d…)

(Dormir ? tu ne fais que ça depuis deux jours ! Tu ne résoudras rien en fuyant la réalité !)

(Je ne fuis rien du tout ! Je…)

(Tu es d’une mauvaise foi consternante !)

(Je fuis ! D’accord ! Je fuis parce que je n’ai pas envie de vivre le fait qu’on a décidé une fois de plus de ma vie sans m’en parler ! Que j’ai perdu trente putains d’années ! Que je ne suis plus personne parce que personne ne me reconnait ! Voilà, contente ?!)

J’étais tellement fatiguée de tout ça. Dormir me semblait plus simple, plus calme. Je n’aurai pas à faire face à quoi que ce soit. Je n’aurai pas de douleur, je n’aurai pas mal en pensant à lui ou au fait que rentrer ne me garantissait rien de plus que des regards étranges et une incompréhension aussi grande que la mienne. Je ramenai mes genoux contre ma poitrine, papillonnant pour ne pas pleurer à nouveau. Je me sentais si lasse… si pathétique… Alyah finit par apparaître, perché sur mon genou, son petit visage exprimant l’inquiétude et j’inspirai lentement. Je m’en voulais de l’avoir traité comme ça, de l’inquiéter, mais j’étais tellement perdue, tellement en colère…

(Yliria… Je suis là.)

(Je suis tellement désolée Alyah…)


(Je sais, Yliria. Je sais… Il faut que tu te reprennes.)

(Je…)

(Je sais que tu n’en as pas envie, qu’en ce moment, ta vie semble être un capharnaüm monstrueux et que tu n’arriveras pas à t’en tirer, mais c’est faux. Tu es plus forte que ça, d’accord ? Tu as le droit d’être triste, d’être en colère, abattue ou angoissée, mais ne te laisse pas aller, parce que les choses ne feront qu’empirer.)

(Et je fais comment alors ?)

(Commence déjà par te mettre devant le miroir tout neuf et accepte ce que tu es devenue. C’est toujours toi. Tu serais devenue comme ça, un jour ou l’autre. C’est simplement arrivée d’un coup au lieu d’avoir une progression embarrassante et inconfortable. La puberté chez les elfes ça ne fait pas de cadeau, estime-toi heureuse d’avoir sauté cette étape.)

Elle m’arracha un soupir amusé et elle finit par sourire. Je ne parvins pas à le lui rendre, mais je hochai la tête avant de regarder dans le coin opposé de la pièce. Un miroir identique à celui que j’avais détruit se trouvait là. J’inspirai et reportai mon regard sur Alyah et elle m’encouragea d’un hochement de tête. Damné soit cette tête de mule souriante, parce que, sans elle, je serai restée au lit jusqu’à oublier mon propre nom…

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Sibelle
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Re: Le Repos du Maître

Message par Sibelle » jeu. 20 janv. 2022 01:30

Sa demande faite, Sibelle se tut et laissa le forgeron examiner la matière brute avec laquelle il allait travailler. S’il n’avait pas tiqué lorsqu’elle en avait parlé, il en fut autrement lorsqu’il l’effleura. Comme si la dent renfermait toute la méchanceté de son feu propriétaire, l’artisan retira sa main vivement exprimant une grimace qu’il effaça rapidement. Sibelle fronça alors légèrement les sourcils, se demandant si elle avait bien fait de recueillir cet artéfact qui s’avèrerait peut-être maudit. Elle chassa cette mauvaise pensée de clignement d'oeil et se concentra sur les paroles du forgeron. D’une main assurée et experte, il soupesa le sabre de la guerrière et fit quelques mouvements afin sans doute d’en évaluer son équilibre, son maintien, sa masse.

Il accepta de fabriquer le sabre à partir de l’éclat de dent tout en précisant qu’il aurait cependant besoin de quelques jours pour y arriver. Il prit ensuite les runes entre ses grosses mains et en explora toutes les facettes par le toucher, avant de les déposer sur le comptoir. Il conseilla lui aussi d’en incruster deux sur la nouvelle arme qu’il allait créer, et annonça son prix : 3 275 yus. Il s’agissait d’une somme considérable, mais Sibelle considéra qu’elle était amplement justifiée et qu’elle aurait été prête à en payer davantage.

Ce fut donc sans hésitation qu’elle remit les yus demandés au forgeron tout en confirmant qu’elle reviendrait dans trois jours. Après l’avoir remercié, elle quitta les lieux, faisant tinter de nouveau la clochette de porte.


*************************

Sibelle se dirigea ensuite vers un somptueux bâtiment, nommé le Repos des Maîtres. L’un des employés de l’aynore l’avait informé qu’elle pourrait loger là pendant son séjour sur l’île. Le propriétaire des lieux qui s’avérait aussi à être le gouverneur de cette cité avait consacré toute une aile de sa luxueuse demeure pour accueillir les visiteurs.

Une fois les immenses portes franchies, Sibelle pénétra dans l’immense et somptueux vestibule immaculé. Son premier coup d’œil tomba sur les immenses escaliers pour se poser ensuite sur sa droite là où semblait l’attendre un elfe fort distingué qui se tenait bien droit derrière un comptoir fait de marbre. Les murs, les planchers et les meubles projetaient de magnifiques reflets bleutés, et ce dans une propreté remarquable. Contraste qui la frappa avec son état. Elle aurait dû se rendre immédiatement à cet endroit afin de faire une toilette, mais elle avait préféré marcher un peu. Puis elle n’avait pu s’empêcher d’entrer dans la boutique.

L’homme de métier demeura discret et se permit seulement une légère toux afin de sortir la guerrière de ses réflexions. Elle prit en note le nom de Sibelle et lui assigna une chambre. Celle-ci le remercia et se dirigea vers le couloir de droite, le longea et pénétra dans sa chambre.
Ayant récupéré dans l’aynore et nécessitant moins de temps de repos qu’un humain, Sibelle n’avait pas l’intention de dormir immédiatement. Elle déposa tout d’abord son sac, se défit de ses armes et de son équipement puis fit le tour de la pièce. Elle ouvrit les armoires, regarda les tiroirs. Lorsqu’elle ouvrit une porte au fond de la pièce, elle croyait y découvrir un placard, et non toute une pièce réservée à ses soins personnels. Sans perdre davantage de temps, elle se dévêtit, laissant tomber négligemment armures, tuniques sur le sol et pénétra immédiatement dans l’immense bain d’eau chaude. Les premières minutes servirent à retirer suies, poussières, traces de sang et de sueur sur sa peau, alors qu’elle profita des suivantes pour relaxer, les yeux fermés.

Ce ne fut que plus tard, qu’elle s’assécha, enfila une tunique simple et ramassa son équipement pour le ranger adéquatement dans un coin de la chambre destiné à ça. Enfin, elle profita de l’immense lit doté d’un matelas suffisamment moelleux et tout juste assez dur pour lui apporter le confort souhaité. Sibelle ferma les yeux et ressassa une fois de plus tous les événements des derniers jours, repassant à répétition, le dernier entretien qu’elle avait eu avec l’humoran. À ce moment-là, elle avait sincèrement pensé que tout était réglé entre eux, qu’il n’était désormais que des amis… mais là dans ce lit douillet, elle n’était plus aussi certaine.

Ce ne fut que le lendemain, vêtue d’une simple robe, ne portant de fait aucune pièce d’armure et d’arme que Sibelle sortit de sa chambre et explora brièvement les lieux. Le temps de se rendre à la salle à manger. Celle-ci était relativement déserte, ce qui plut à Sibelle qui choisit une table située dans le fond de la salle. Elle eut à peine le temps de s’asseoir qu’elle fut accueilli avec tact et savoir-faire. Elle accepta le repas qu’on lui proposa et qui lui fut servi assez rapidement. Elle venait de savourer sa première bouchée, lorsqu’une sentit une présence non loin d’elle, elle n’en fit aucun cas jusqu’à ce qu’on l’interpelle.

« Bonjour... Je peux m'asseoir ? »

Sibelle leva aussitôt les yeux vers une femme aux cheveux blancs qui lui semblait posséder quelques traits d’elfe noir. Ne reconnaissant pas la femme qui se tenait devant elle, perplexe, elle jeta un regard circulaire pour remarquer que d’autres tables, beaucoup même, étaient vides. Voulant connaître les raisons de cette demande, elle répondit brièvement, comme à son habitude.

«Oui.» Dit-elle tout en s'attendant à une requête de la part de l'inconnu. Cette dernière remercia et prit place en face d’elle. Sibelle attendit patiemment et ce ne fut qu’après avoir commandé son repas que l’inconnu demanda à la guerrière.

« Vous ne m'avez pas reconnue, c'est ça ..? »

À cette question, quelque peu insolite, Sibelle examina davantage les traits de la femme.

Et en effet, ce regard, ce port de tête et même sa voix lui étaient familiers. Elle tentait de fouiller dans sa mémoire des derniers jours, en vain, elle ne se souvenait pas de l’avoir creusé sur le champ de bataille.

«Je n'y avais pas porté attention, mais en effet vous ne me semblez pas inconnue... quoique je suis à peu près certaine de ne jamais vous avoir rencontrée. »

Cette remarque parut décevoir la dame qui après avoir poussé un soupir, dévoila son médaillon des danseurs d’opale, puis expliqua :

« Yliria... Je pensais que quelqu'un pourrait me reconnaître. »

Incrédule, Sibelle la dévisagea une fois de plus avant de s’exclamer:

« Yliria ! Oui, c'est ça, le même regard, la même façon de bouger. Pardonnez-moi de ne pas avoir fait le lien immédiatement. »

Elle prit son godet d'eau, en but une bonne gorgée avant de rajouter:

« La ressemblance est frappante, vous êtes sa tante, sa mère ? Danseuse de l'Opale vous aussi à ce que je vois ? »

À la surprise de la guerrière, vraisemblablement contrariée, la femme se cogna volontairement le front contre la table tout en grommelant quelques mots dont Sibelle ne comprit rien puis se redressa et annonça :

« C'est moi, Yliria... »

Cette fois Sibelle fronça les sourcils avant de répliquer.

« Yliria est une jeune femme en devenir, alors que vous êtes dans la fleur de l’âge... Expliquez-vous. »

Elle avait brusquement perdu l’appétit. Elle ignorait où cette femme voulait en venir en tentant ainsi d’usurper l’identité de quelqu’un d’au moins vingt-cinq ans sa cadette. Elle déposa fourchette et couteau et s'accouda à la table. Le menton dans les poings fermés, son ton de voix s'étant légèrement durci, sans être agressif.

La supposé Yliria répondit :

« Les dieux... J'ai passé l'Ordalie, Cherock m'en avait parlé et j'ai pensé profiter de ce voyage pour le faire et... il y a eu un problème et c'était vieillir... ou mourir. J'ai pas eu le choix, en fait, je me suis réveillée comme ça. »

Cela dit, elle rangea son médaillon sous sa chemise de lin puis rajouta :

« Je voulais juste voir si quelqu'un pouvait encore me reconnaître. Visiblement ce n'est pas le cas... »


Sibelle sentait bien la détresse dans la voix de la jeune femme, mais elle demeurait tout de même méfiante et ne voulait surtout pas tomber dans un guet-apens.

Elle se redressa donc et s'adossa contre sa chaise, et se croisa les bras sans lâcher Yliria des yeux. Elle laissa une minute ou deux s'écouler pendant lesquelles elle réfléchit comment mettre fin à cette mascarade, si mascarade, il y avait. Si toute cette histoire d’Ordalie était vraie, alors seule Yliria pourrait répondre à la question de Sibelle.

« Où ai-je rencontré Yliria pour la première fois et que m'a-t-elle dit ? »

Sans hésitation et à la surprise de l’hinionne, l’elfe aux cheveux blanc répondit :

« Nessima, dans le sous-sol de la caserne. Et j'ai proposé d'aller à la commanderie de l'Opale sur place, après la réunion. »

Ce qui était tout à fait exact. Même Sibelle dut réfléchir afin de se souvenir de ce détail.

Devant la véracité de la réponse, elle se pencha vers l'avant scrutant le visage d'Yliria. Puis elle reprit une position droite et commenta d'un air ahuri :

« Saleté de magie ! J'ai bien raison de m'en méfier ! Et les dieux ne t'avaient pas prévenu ? Et qu'est-ce que l'Ordalie ? La vie d'un humain.... ou même d'un demi-humain est si courte, pourquoi s'en priver du quart ? »


Cette fois, il était évident que la guerrière la croyait, par contre, sa voix dénotait une certaine agitation. Il n’était pas fréquent de voir la guerrière débiter autant de mots et en si peu de temps. Ce que venait de raconter Yliria ne fit qu’augmenter la méfiance qu’elle avait envers eux.

Yliria semblait bien prendre la chose, puisque dans un haussement d’épaules, elle expliqua qu’il était désormais trop tard et que les dieux n’avaient sans doute pas d’autres choix. Soit elle ne réalisait pas l’ampleur des conséquences d’un tel vieillissement ou bien qu’elle préférait tout simplement ne pas confier son désarroi à la guerrière. Ce qui s’avérait tout à fait normal puisqu’elles ne se connaissaient pas beaucoup. Répondant à la question de Sibelle, Yliria expliqua que l’ordalie était une épreuve qui permettait aux mages de gagner en puissance. Sibelle avait presque terminé son repas lorsque celui d’Yliria arriva. Elle ne redemanda qu’à boire…de l’eau.

Le silence s’installa quelques minutes, puis Yliria demanda la raison de la venue de l’hinionne sur cette île flottante
Sibelle hésita un moment avant de répondre puisque contrairement aux mages, sa petite excursion sur l’île n’avait pas de but précis.

« Je suis surtout venue pour explorer les lieux, l'accès de cette île est assez limité. »


Elle s'arrêta un bref moment et repris.

« J'ai aussi profité des talents du forgeron de la place. Ensuite, j'irai peut-être rencontrer les dieux pour qui j'ai du respect... enfin, je verrai. Rien n'est décidé. »

L’envie la tenaillait d’aller questionner Gaïa, pour son non-intervention lors de la bataille sur les plaines de Kocchi… mais elle craignait d’y perdre un peu son temps et elle se garda bien dans parler à Yliria. Non pas qu'elle ne lui faisait pas confiance, mais elle voulait prendre seule cette décision.

Yliria lui conseilla d’aller visiter les jardins. Sibelle prit note de cette information, prit congé, la saluant et lui souhaitant bon courage.
Sibelle se rendit aussitôt à sa chambre.

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