Précedemment
(((Dans les épisodes précédents:
-
Ulric apprend qu'un groupe de mages vient d'amarrer dans le port de Kendra Kâr à bord d'un navire marchand nommé le Roi Jaune. Toujours à la recherche de quoi que ce soit qui lui permettrait d'en apprendre plus sur la magie par lui-même, il décide de s'introduire à bord pendant la nuit pour mettre à sac leur cabine, espérant mettre la main sur de nouveaux grimoires.
-Pendant qu'il est infiltré à bord, il découvre la raison de leur escale à Kendra Kâr; enlever un certain
Kristobald Kerst, érudit et professeur de l'Université des Glaces de Pohélis, en exil depuis la chute de sa ville. Ce dernier doit leur servir de guide jusqu'à la crypte de Bertha Verdandi dans les sous-sol sous l'université qu'il avait carthographiés il y a des années de cela, afin qu'il puissent s'emparer du Troisième Oeil d'absorbtion environnementale. Refusant de laisser passer une telle opportunité,
Ulric promet à
Kristobald de lui rendre sa liberté s'il accepte de le mener jusqu'à la relique, à la place de ses ravisseurs.
-
Ulric se fait engager à bord comme mousse et profite du chaos lors d'une attaque pirate qui tuera la vie au capitaine et aux trois mages encore à bord pour libérer Kristobald, mais seulement pour se refaire capturé par les pirates victorieux.)))
***
Rompre la cadence
Boum. Boum. Boum.
Le tambour emplissait l’air salin de sa cadence lente et répétitive et, à chaque battement, une nouvelle vague de douleur s’abattait sur Ulric. La migraine tenait toujours sa tête dans ses serres et, à chaque battement, à chaque fois que la peau de ce foutu tambour était frappée, c’était un nouveau coup de dague qui s’enfonçait dans sa cervelle. Et si ce n’était que ça !
Sa blessure au bras, morsure d’un coup pique qui l’aurait bien embroché, avait été désinfectée à la va-vite avec de l’alcool fort et recousue grossièrement avec ce qu’il suspectait être du fil de pêche, comme on aurait soigné une bête de somme blessée avant de l’atteler de nouveau. La plaie était encore fraiche et, à chaque battement, c’était une autre vague de douleur qui partait comme un incendie dans son corps, remontait le long de son bras, de son dos, de sa nuque et se mêlait à celles qui descendaient de sa tête.
Boum. Boum. Boum.
Et il y avait les coups qu’il avait reçu pour le maitriser, le fouet qui avait sillonné son dos, et la puanteur des corps sales, de déjections et de bois pourri qui assaillait ses narines. Et la migraine fouissait dans sa cervelle, et les sutures mordaient dans sa chair…
Boum. Boum. Boum.
Et, pensa-t-il alors qu’il tirait une nouvelle fois sur l’aviron auquel il était enchainé, tout ça n’était rien - RIEN ! – face à l’humiliation qu’il subissait en ce moment. Après qu’il se soit retrouvé encerclé par les pirates alors qu’il tentait de fuir le Roi Jaune en compagnie de Kristobald, il avait été maitrisé à grands coups, jeté avec les autres survivants de l’équipage et tous avaient finis enchainés dans les tréfonds de la galère, pour en tirer péniblement les rames. Quant au Roi Jaune, le navire de commerce sur lequel il s’était embarqué, il trainait derrière la galère, au bout d’une véritable toile de cordages gros comme des bras, alors que les pirates le halait jusqu’à leur repaire.
Il avait bien essayé de se débattre, de se défendre, mais il était déjà blessé et ses fluides étaient taris. Et le voilà maintenant enchainé, avec tous les autres péquenauts qui poussaient ce rafiot de merde au rythme du tambour. Et pourtant, il avait tué trois de ces pirates, avec l’aide de Kristobald, comment les autres avaient-ils pu le juger comme juste une autre paire de bras à enfermer dans leur cale ?
Ça devait faire une journée complète à présent depuis sa capture, et il n’avait pas eu le luxe de se reposer pour régénérer ses fluides. Peut-être s’était-il effondré de fatigue pendant quelques minutes sans s’en souvenir, mais ça ne lui suffirait pas. Ilse sentait désarmé et sans défense sans sa magie, pire que nu, et il détestait ça.
Au moins, Kristobald était toujours en vie. Il était enchainé sur le même banc de rameurs, juste à côté de lui, ainsi il pouvait garder un œil sur lui. Cependant, l’érudit semblait mal portant. Déjà affaibli par sa captivité et les coups qu’il avait reçu, il semblait pâle et à bout de forces. Malgré leur proximité, ils n’avaient pas eu l’occasion d’échanger. Comment l’apprenti mage pourrait de nouveau les sortir de nouveau de cette situation ? Il avait beau y penser autant qu’il voulait, il ne voyait rien au travers de la brume que la migraine faisait naitre dans son esprit. Et pourtant, il le fallait. Il ne pouvait pas terminer ici, finir comme un vulgaire esclave après avoir goûté au pouvoir, commencé à comprendre sa magie, après avoir rêvé si grand ! Mais il avait beau s’outrer autant qu’il le voulait, les chaines à ses poignets étaient toujours faites d’acier, et il ne les briserait pas par la pensée.
Le temps passa, monotone, comme une boucle infinie le forçant, lui et les autres rameurs, à répéter toujours les mêmes gestes, encore, et encore, et encore. Cependant, du coin de l’œil, Ulric vit les membres de Kristobald trembler, comme s’il était pris de froid, avant que, soudain, il ne s’effondre.
Immobile, il attira le courroux du contremaitre pirate qui, fouet au poing, s’approcha à grands pas pour remettre le captif au travail. Cependant, dès que le forban posa la main sur l’érudit pour le redresser, il le laissa retomber immédiatement, pendant que la colère sur son visage laissait place à une expression de vague ennui.
« Peuh, il est d'jà mort. »
En entendant ces mots, Ulric se redressa. Il ne pouvait pas déjà avoir crevé ! Ils étaient tous les deux blessés, certes, mais pas mortellement. A moins qu’Ulric n’ait sous-estimé ses blessures ? Il ne pouvait pas déjà clamser, il avait encore besoin de lui ! Il devait toujours lui servir de guide pour atteindre la crypte de Verdandi ! Ulric ne pouvait pas avoir fait tout ça pour rien ! Maintenant, même s’il se libérait, que ferait-il ? Il se jetterait à l’aveugle dans les souterrains sous l’Université de Pohélis ? Il rentrerait bredouille à Kendra Kâr, pour reprendre sa vie de petits larcins ? Il ne pouvait pas crever maintenant !
Le pirate, pour qui la situation n’avait rien de très émouvant, porta les mains à sa ceinture et en produisit une clé qu’il utilisa pour détacher la chaine qui liait tout le banc de rameurs à leur aviron, avant de pointer Ulric et un autre esclave du doigt et beugla :
« Vous deux, prenez-moi ce macchabé et balancez-le à la flotte. Et vous avez intérêt à vous grouiller, ce n’est pas une pause ! »
Il passa ensuite la chaine au travers des fers qui ceignaient leurs poignets, afin qu’ils puissent aller s’acquitter de leur corvée. Pour la première fois depuis sa capture, Ulric était libre de ses mouvements.
Etais-ce la vue d’une opportunité ou une colère aveugle qui le fit agir par la suite, il n’en était pas certain, mais Ulric balança son poing avec toute la rage et toute la force dont il était capable vers le visage de son geôlier. Il n’avait qu’une envie : défoncer le crâne de ce dégénéré qui avait osé l’enchainer. Mais, toujours privé de sa magie, l’apprenti mage était un combattant maladroit, et le pirate esquiva le coup sans peine avant de lui faire voler le revers d’une main dure comme la pierre en plein visage.
« Toujours pas dressé, sale cabot ? Je vais remédier à ça ! », beugla-t-il avant de s’adresser à la masse de rameur tout en levant son fouet,
« Regardez, et que ça vous serve de leçon à tous, bande de sacs à merde ! »
L’instant d’après, les lanières de cuir s’abattirent dans un claquement, creusant un sillon de douleur sur leur passage. Les nerfs d’Ulric étaient en feu, et des larmes perlèrent au coin de ses yeux.
« Défends-toi ! Cogne, merde, cogne ! », beugla l’un des esclaves enchainés sur le banc d’en face, un grand orc malingre au visage tuméfié.
Ulric tenta un autre coup de poing, destiné aux côtes flottantes de son agresseur. C’était le genre de coups vicieux qu’il avait déjà pu voir en fréquentant la racaille des docks de Kendra Kâr, à défaut de le pratiquer lui-même. Le geste tremblant atterrit dans la hanche du pirate, sans grande force, et une nouvelle claque vint cueillir Ulric au visage. Celle-ci avait moins de force ; c’était un coup destiné à humilier plus qu’à blesser, comme un père tyrannique recadrerait un enfant turbulent.
« Pousse-le vers moi ! Je lui arracherais la gorge avec les dents ! », continua l’orc.
« Ferme-la, Kurz, ou tu y passes après ! », hurla le pirate en dressant à nouveau son fouet.
La sentence s’abattit à nouveau sans qu’Ulric ne puisse y faire quoi que ce soit, si ce n’est se protéger de ses bras. Cependant, le bras du pirate se mis soudain à trembler, ainsi que le reste de son corps, son geste devint moins assuré et son coup, bien que toujours douloureux, n’eut plus l’effet dévastateur du premier. Devant cet état de faiblesse soudain, Ulric suivi la suggestion de l’orc et se ramassa sur lui-même avant d’envoyer toute sa masse sur le forban qui s’effondra sur le banc en face d’Ulric, à la merci du fameux Kurz.
« Si tu me touches, je t’écorche, l’orc ! », hurla-t-il en tentant de se redresser, prêt à frapper de son fouet.
Mais l’orc fut plus rapide et attrapa le fouet dans une main et, tirant sur sa chaine autant que sa longueur le lui permettait, la passa au travers de la gorge du pirate puis, saisissant l’autre côté du fouet avec ses dents, se mit à tirer avec extase. Il attendait ce moment depuis longtemps.
Le pirate tentait de se libérer de l’étreinte fatale de l’orc, ses pieds battant le plancher dans un effort vain de se redresser alors que ses mains tentaient de libérer sa gorge, mais ce fut une vision qu’Ulric crut sorti d’une hallucination qui attira son regard lorsque le cadavre pâle comme la mort de Kristobald se redressa.
« Je suis frigorifié. », donna-t-il pour toute explication d’une voix tremblante.
Devant l’air ébahi de son compagnon, il poursuivi :
« Ce n’était qu’un petit tour de passe-passe. Nous en parlerons plus tard, si tu veux, mais je ne crois que maintenant soit le moment pour cela. »
Le dégénéré qui s’agitait sur son tambour pour donner la cadence aux rameurs avait arrêté son tintamarre abrutissant et, à la place, Ulric entendit un cran cri :
« Oï ! On a une autre émeute en bas ! »
A cet instant, tous les regards se tournèrent vers Ulric et Kristobald, certains suppliants qu’on les libère, d’autre ranimés d’un esprit de révolte, et d’autres encore craintifs, redoutant la punition collective qui s’abattrais sur eux dans un instant. Mais de toutes les suppliques qui montèrent dans l’air étouffant de la galère, nul ne fut plus insistantes que celles de l’orc qui terminait d’étrangler sa proie.
« Hey, bouge-toi, l’humain ! Détache-moi qu’on aille crever tous ces bâtards ! »
Un allié serait certainement le bienvenu pour faire face à la réplique qui arriverait bientôt, ne serait-ce que comme distraction ou comme bouclier de chair. Ulric ramassa les clés du pirate asphyxié, espérant qu’il n’y en avait pas une différente pour chacune des chaines qui liaient les rameurs à leurs avirons. Heureusement, la clé glissa sans heurt dans le cadenas, et le dénommé Kurz était libre. Ramassant le fouet avec lequel il avait étranglé le pirate, l’orc se redressa de toute sa taille pour faire face à Ulric. Plutôt maigre pour un orc et le visage tuméfié, il était couvert de cicatrices, certaines anciennes mais d‘autres étaient encore en train de se refermer. Il semblait avoir été passé à tabac il y a quelques jours à peine.
« Tu es grand pour un humain », repris-t-il comme si ce détail avait de l’importance,
« Maintenant, libère les autres, le carnage nous attend ! »
Les autres rameurs rivalisèrent de cris et de suppliques pour être les prochains à être libérés. La plupart étaient des inconnus, mais certains visages appartenaient à des survivants de l’équipage du Roi Jaune, bien qu’il ne vit aucun des officiers ni le capitaine. Parmi eux, Ulric reconnut un earion, ce qui n’était pas compliqué ; il pouvait compter le nombre de représentants de cette race qu’il avait vu dans sa vie sur les doigts d’une main. Cependant, ce fut autre chose qui traversa son esprit :
« Kurz, tu sais où ils gardent leur butin ? »
« Nan, qu’est-ce j’en saurais ? On a besoin d’armes, là, pas de yus ! »
« Je ne pensais pas un jour dire cela un jour, mais le garzok a raison. », renchérit Kristobald, « L’heure est à la fuite, pas au pillage. »
« Ils ont pris mon grimoire, mes runes, mes… ! », pesta Ulric avec une voix cassante.
Malgré le texte obscur, alambiqué et parfois à peine lisible, son grimoire était toujours la seule source d’apprentissage de sa magie qu’il ait eu entre les mains. Il était hors de question qu’il l’abandonne, pas maintenant, ni lui ni ses runes.
« Je ne partirais pas sans ! », ajouta-il avec plus de détermination.
Cependant, une grande clameur semblait descendre sur le pont des rameurs : des voix sonnaient, des pas claquaient. Un groupe de pirates descendaient pour remettre de l’ordre dans leur cheptel. Kristobald tenta de raisonner Ulric :
« Nous n’aurons pas le luxe de fouiller cette galère, jeune homme. Nous pouvons nous échapper, mais pas tous les vaincre. Qui plus est, tout le butin est peut-être encore à bord du Roi Jaune ; pourquoi le remorqueraient-ils, sinon ? »
Ce dernier argument fit mouche. Ça faisait sens ; taillée pour la vitesse et surpeuplée comme elle l’était, la galère devait à peine avoir l’espace pour entreposer les vivres pour l’équipage. Autant laisser toutes les prises là où elles étaient déjà.
« Nous devons reprendre le bateau, alors ! »
S’ils arrivaient à se réintroduire à bord du Roi Jaune, ils pourraient profiter de la confusion sur la galère pour s’éclipser. Il lui faudrait assez de personnes pour manœuvrer le navire, en revanche. La clé de fer toujours en main, Ulric se mit à libérer plus de rameurs, en priorisant ceux qu’ils reconnaissaient, en commençant par l’earion. Un premier pirate déboula enfin sur le pont inférieur, armé d’une masse d’armes. Kurz se dirigea vers lui pendant qu’Ulric continuait sa besogne, tout en s’emparant d’une lanterne au passage.
« Depuis le temps que j’attendais ça ! »
Le garzok fit claquer son fouet puis, utilisant la lanterne comme une matraque, il brisa cette dernière sur le crâne du pirate, déversant l’huile enflammée qui vint enflammer chair et vêtements.
Apostrophant l’earion qui se redressait, Ulric demanda :
« De combien de personnes aurons-nous besoin pour manœuvrer le Roi Jaune ? »
« Une vingtaine. Peut-être une quinzaine si Moura est clémente », répondit-il sèchement.
Libérer autant de rameur prenait du temps avec une seule clé, mais Kurz fournissait une superbe distraction, frappant, beuglant, pendant que l’huile brulante qui coulait de la lanterne brisée menaçait de déclencher un incendie. Bientôt, Ulric eut assez pour reconstituer un petit équipage. Il n’avait plus qu’à trouver un moyen de ramener tout ce beau monde sur le pont du Roi Jaune. Pour ajouter à la confusion ambiante, il lança la clé aux rameurs restants ;
« Vous, débrouillez-vous, je ne suis pas Cromax ! »