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J’arrivais pour la deuxième fois de la journée face aux immenses portes du temple, leur bois sombre strié de veines dorées par les siècles. L’air vibrait de la chaleur de midi, et l’ombre des statues géantes – ces gardiens de pierre aux visages impassibles – s’étirait peu sur les dalles du parvis. Ma nuit agitée m’avait laissée le corps raide et mes bras, alourdis par ma cargaison de parchemins et de livres, me rappelaient à quel point je manquais de sommeil. Alors, sans un regard en arrière, je contournai le piédestal de la statue la plus proche de moi par son flanc ouest. Allant là où les officiants du temple empruntaient leurs portes de service discrètes, cachées derrière comme des secrets bien gardés.
La porte se referma derrière moi avec un
clang métallique qui résonna dans le hall d’entrée désert, amplifié par l’écho des voûtes. Maudite soit mon inaptitude à retenir le battant à temps – mon encombrement était une malédiction ce matin. Anxieuse, je balayai les lieux du regard : une soutane ? Une armure ? Rien. Seulement l’odeur âcre de l’encens mêlée à la douceur envoûtante des cantiques qui filtraient depuis la chapelle voisine. Soulagée, je me précipitai vers l’escalier en colimaçon, mes pas étouffés par l’épaisseur des tapis. Pas de course. Pas de bruit.
Arrivée devant le bureau de Vinland, je frappai du pied contre le montant entrouvert, puis poussai la porte d’un coup d’épaule. Sans attendre de réponse, je m’engouffrai dans la pièce, trop impatiente de poser mon chargement pour me soucier des convenances. Vinland était là, assis seul à une table encombrée de cartes jaunies et de notes griffonnées, une plume d’oie à la main. Il leva les yeux, et son visage s’illumina instantanément. Une image miroir du mien.
“Ah! Te voilà enfin! Je pensais devoir venir t’extraire de là-bas moi-même.”
Son ton était goguenard, mais ses yeux gris-bleu pétillaient de malice. Mon sourire s’élargit, et une partie de ma fatigue s’évapora comme rosée au soleil.
“Bien sûr!... Tu croyais que j’allais te laisser moisir ici tout seul, avec tes parchemins et tes cartes ?”
Je m’approchai en riant, tandis qu’il dégageait un coin de table d’un geste vif. Rapidement, je déposai mon fardeau avec précaution, évitant de justesse de renverser le pot d’encre posé en équilibre précaire. Tandis qu’il commençait à trier les documents un à un, je lui transmis le message du bibliothécaire. Une légère tension raidit ses épaules, qu’il s’empressa de masquer en détournant mon attention.
“Parfait. Exactement ce dont j’avais besoin.” Il leva les yeux vers moi, son regard perçant comme une lame.
“Tu as fait du bon travail. Comme d’habitude.”
Je rougis sous le compliment, un sentiment de fierté m’envahissant. Personne d’autre ne savait reconnaître mes efforts comme lui. Il referma le dernier livre d’un geste décidé et se leva, me faisant signe de le suivre.
“Viens. On va manger avant que les autres acolytes ne te volent ta place au réfectoire.”
Nous nous dirigeâmes vers le réfectoire, où une odeur de pain chaud et de ragoût épicé flottait dans l’air, portée par les volutes de vapeur qui s’échappaient des plats. Vinland alla chercher notre repas au buffet, tandis que je choisissais une place près de la fenêtre, d’où je pouvais contempler les jardins du temple et les allées désertes baignées de la lumière dorée de midi. Les pierres anciennes semblaient respirer, et la luminosité rendait l’atmosphère presque magique.
Il revint bientôt, déposa nos assiettes fumantes devant nous et s’assit en face de moi. Il avait également pris une chope de bière, réussissant l’exploit de ne pas la renverser malgré ses mains encombrées. Une mousse dorée couronnait le liquide ambré, et je ne pus m’empêcher de sourire en imaginant la tête de certains prêtres s’ils nous voyaient.
“Alors…” Il prit une gorgée avant de continuer, les yeux brillants de curiosité.
“Comment s’est passé ton entraînement pendant mon absence ?”
Je jouai avec ma fourchette, picorant dans mon plat, évitant son regard.
“Bof.” dis-je en haussant les épaules avec une moue exagérée.
“Toujours la même chose. Des heures à méditer, des parchemins à recopier, des sermons sur la 'pureté de l’âme'…”
J’imitai même la voix grave d’un prêtre pour enfoncer le clou:
“'Adéliade, tu dois purifier ton esprit avant de pouvoir toucher les fluides de Gaïa!'”
“Comme si méditer allait guérir quelqu’un!” ajoutai-je en roulant des yeux, après un court silence.
Vinland sourit, mais son expression devint plus sérieuse, presque pensive.
“Tu ne te sens pas en accord avec la voie de la prêtrise.”
Ce n’était pas une question, mais une constatation. Je poussai un soupir et posai ma fourchette.
“Je ne sais pas. Peut-être que c’est juste… pas pour moi.” avouai-je d’une voix basse, comme si les murs du temple pouvaient entendre mes doutes.
“Gaïa est la déesse de la lumière, oui, mais aussi une voyageuse, une guerrière! Elle ne reste pas assise dans un temple à réciter des prières. Dans les récits, elle agit!”
Il me regarda longuement, puis hocha lentement la tête.
“Tu as raison.” Son ton était posé.
“Gaïa n’est pas qu’une déesse à vénérer. Elle peut être également une force à incarner.” Il but une gorgée de bière avant d’ajouter, un sourire en coin:
“Mais pour incarner cette force, il faut d’abord comprendre les deux faces de la pièce. La théorie… et la pratique.”
Je le dévisageai, surprise.
“Tu… tu penses que je devrais continuer ?”
“Je pense que tu devrais trouver ta voie.” Il sourit de nouveau, un sourire qui me rappelait pourquoi je l’aimais tant.
“Et si tu veux tester ça…” Il sortit un parchemin roulé de la sacoche qui l’accompagnait partout et me le tendit.
“… Alors viens avec moi cet après-midi.”
Confuse, je dépliai le parchemin et lus, les sourcils froncés :
"Orphelinat de Kendra Kâr – Demande de soins urgents pour une épidémie de maladie infantile."
Mon cœur s’emballa.
“Tu veux que j’aille soigner des enfants ?”
“Exactement.” dit-il d’un ton satisfait, en croisant ses bras.
“C’est l’occasion parfaite pour voir si tu as ce qu’il faut. Pas en théorie. En pratique. Et je ne parle pas que de magie…”
Enfin une chance de prouver - et d’éprouver - ce dont j’étais capable! Une excitation nerveuse m’envahit, suivie quasiment aussitôt de doutes.
“Et si je rate ?”
Vinland tendit son bras au-dessus de la table pour me donner une pichenette sur le front, son regard redevenu sérieux.
“Alors tu auras appris quelque chose. Et moi aussi.” Il me fit un clin d’œil.
“Mais je sais que tu peux le faire. Tu as déjà sauvé ta mère. Tu peux sauver des inconnus.”
“Tu as raison!” répondis-je autant pour m’engager auprès de lui que pour me convaincre moi-même.
“D’ailleurs, j’ai enfin réussi à les invoquer… mes fluides de lumière.”
“Vraiment?...” Ses yeux s’illuminèrent d’un intérêt sincère.
“C’est parfait! C’est le premier pas. Vas-y racontes moi tout!”
La fin de notre repas se passa plus sereinement, rythmé par le récit de ma journée de la veille et mes essais nocturnes. Il ne m’interrompit jamais, se contentant de hocher la tête et de demander des précisions de temps à autre.
“Je comprends mieux l’expression fière de ton père quand il est passé ici ce matin! Mais je n’ai pas pu lui en demander la raison, qu’il était déjà parti pour le camp.”
Il but la dernière rasade de sa chope, puis m’observa un instant par-dessus le rebord de celle-ci, une expression plus attentive sur le visage.
“Et cette nuit… Tu as bien dormi?”
Je me figeai légèrement, ma fourchette suspendue au-dessus de mon assiette.
“Pourquoi tu me demandes ça?”
“Parce que tu as l’air épuisée.” expliqua-t-il en posant sa chope sur la table.
Je détournai les yeux vers les jardins, peu assurée dans ce que je ressentais en repensant à mon rêve.
“Oui… Enfin… J’ai fait un cauchemar. C’était confus. Il y avait Glenna… et toi. Quelque chose nous poursuivait. Tu es resté derrière pour nous protéger, mais…”
Je ne dis pas un mot de plus, la gorge trop serrée tandis que l’angoisse revenait. Mon mentor resta silencieux quelques secondes, puis son expression s’adoucit.
“Après un effort magique important, les cauchemars… ça arrive. Surtout lorsqu’on commence à manipuler ses fluides sans savoir comment les stabiliser.”
“Tu crois que c’est ça?”
“Je crois surtout que ton esprit essaie de donner une forme à ta fatigue et à tes peurs.”
Il haussa les épaules avec un sourire rassurant.
“Ne prends pas ce rêve trop au sérieux, petite. Ce n’est ni une vision, ni un présage. Tu as simplement trop tiré sur tes réserves.”
Je hochai la tête, sans être totalement convaincue.
“Pourtant, tout semblait si réel…”
“Les rêves les plus marquants paraissent toujours réels lorsqu’on est en plein dedans… A l’avenir, évite de recommencer à invoquer tes fluides jusqu’à t’écrouler.”
“Je ne me suis pas écroulée! Je me suis simplement… assoupie très brusquement.”
Le sourire de Vinland s’élargit face à ma mauvaise foi.
“Bien sûr… Et moi, je suis le grand prêtre de Gaïa!” se moqua-t-il de moi avant d’ajouter:
“Débarrasse nos couverts, je vais aller prévenir les prêtres et on se retrouve à l’aile hospitalière.”
Je me levai et ramassai nos assiettes vides, les amenant dans l’arrière-cuisine pour qu’elles soient nettoyées. Une fois cela fait, je me dirigeais vers l’hôpital guidée par l’odeur d’herbes médicinales qui s’en dégageait. J’avais l’esprit en ébullition comme je tentais d’imaginer ce qu’il allait se passer cet après-midi. Quand je franchis le seuil de l’aile hospitalière, l’air était saturé d’effluves entêtants, mêlant la douceur florale de la camomille à l’amertume de la sauge, et de la cire qui protégeait les étagères de bois.
Une fois Vinland arrivait, il m'entraîna dans la pharmacie près d’une grande table en chêne usée par les ans. Une grande partie de la surface était recouverte de bandages propres empilés avec précision, de fioles d’onguents aux teintes variées et de cuillères en bois polis pour mélanger les potions. Des bacs en céramique émaillée contenaient des compresses bouillies, tandis qu’un mortier et pilon en marbre trônait à côté d’un pot d’écorce de saule séchée, prêt à être réduit en poudre pour les infusions servant à apaiser les fièvres.
Sans un mot, il posa sa sacoche de voyage en cuir souple sur la table et entreprit de la vider méthodiquement. Chaque élément utilisé lors de son dernier périple en sortit avec une précision née de l’habitude: les fioles de teinture d’arnica à moitié vides, les tubes de baume cicatrisant entamés, les bandages souillés roulés en boule. Il les déposa dans un bac prévu à cet effet, avant de se diriger vers les armoires de la pharmacie, où des pots en terre cuite étaient alignés avec une rigueur de moine copiste.
“Un voyage, c’est comme une bataille…” murmura-t-il en remplaçant chaque fiole par une pleine, chaque tube par un neuf.
“On utilise ce qu’on a sous la main, mais on a beau se préparer… Tout peut arriver.”
Il glissa également une gourde d’eau-de-vie pour désinfecter les plaies avant de se saisir d’une sacoche en cuir rigide et vide. Il la posa devant moi avec un sourire encourageant.
“A toi de jouer. Remplis-la.”
Je m’exécutai, rangeant les fioles de teintures, principalement d’arnica, les herbes en poudre dans leurs sachets de lin, et les boîtes d’onguents. Quand je fis cliqueter un peu trop fort deux fioles entre elles, il m’apostropha avec une pointe de moquerie :
“Si tu en casses, tu vas en entendre parler pendant des mois.”
Je souris, les doigts effleurant les bords lisses des récipients.
“Tu crois vraiment qu’on en aura besoin ?”
Il haussa les épaules, un sourire en coin.
“Mieux vaut prévenir que guérir. Et puis…” Il baissa la voix, comme s’il partageait un secret.
“Les orphelinats, c’est toujours un peu le bordel. Entre les chutes, les égratignures et les fièvres qui traînent...”
D’un geste vif, il glissa dans la poche intérieure une sorte de dague courte, manche en bois poli et lame fine.
“Au cas où. Pour couper les bandages ou les herbes… Ne la sort qu’en cas de besoin.” Son regard se fit grave.
“Certains enfants ont parfois des réactions… imprévisibles dans les orphelinats. Ils peuvent être assez sauvages.”
Je hochai la tête, impressionnée malgré moi.
“Tu penses à tout, hein ?”
“C’est mon travail!” répondit-il simplement.
“Mais tu sais que je n’ai jamais utilisé d’armes hein!”
“C’est un couteau de chirurgien, pas une arme.”
Tandis que nous discutions et que Vinland m’aidait à mieux organiser notre équipement, un guérisseur s’approcha de nous d’un pas mesuré. Ses bottes ne faisaient aucun bruit sur le sol de pierre, et ses mains, fines et marquées par les années, tenaient une sacoche de cuir plus imposante que la nôtre. Il la posa sur le comptoir avec une précision chirurgicale, et ses yeux se posèrent sur moi.
Son attitude, ses yeux bleu pâle mais surtout la cicatrice en croissant lune… Tous les acolytes avaient entendu parler de Maître Eldrin, le guérisseur le plus doué du temple. Il inclina légèrement la tête, un geste à la fois respectueux et amical avant de se tourner vers mon mentor.
“Ah… Vinland. Toujours aussi méticuleux, à ce que je vois.”
“Maître Eldrin…” lui répondit-il en levant les yeux, le ton respectueux et l’air ravi.
“Voici Adéliade, l’acolyte dont je vous parlais. Adéliade… Voici maître Eldrin, c’est lui qui a été mandaté pour gérer le problème à l’orphelinat.”
Je rencontrais pour la première fois Maître Eldrin, en personne.
“Adéliade, hein?” Sa voix était douce, presque musicale.
“Tu as de la chance d’avoir un mentor comme lui.” dit-il en désignant Vinland d’un mouvement du menton.
Ce dernier sourit, visiblement flatté par le compliment implicite .
“Trop peu sont aussi engagés dans la formation de leur apprentis.” Il sourit, un sourire chaleureux qui contrastait avec son allure stricte.
“Il n’a pas hésité à plaider ta cause pour te dispenser des cours cette après-midi également. Arguant que tu étais faite pour l’action.”
Mon mentor se racla la gorge, avant de détourner la conversation.
“On allait justement remplir sa sacoche. Elle a besoin de s’entraîner.”
Maître Eldrin hocha la tête et examina notre travail. D’un geste précis, il prit ma sacoche et en inspecta le contenu. Puis, d’un mouvement vif, il me tendit une petite boîte en étain gravée de runes.
“De l’onguent de camomille et de miel.” Sa voix était sans appel.
“Le seul remède qui calme vraiment les plaies des enfants sans les piquer atrocement.”
Il continua à réorganiser les fioles, séparant l’essentiel du superflu, tout en expliquant avec une patience d’orfèvre:
“Les orphelinats ne sont pas des champs de bataille. Ce sont des nids à infections. Un enfant qui tombe, une égratignure mal soignée, et c’est toute une aile qui s’embrase.”
Il termina de vérifier chaque élément de ma sacoche, s’arrêtant sur le couteau.
“Prends-le. Mais nous ne devrions pas en avoir besoin.”
Je hochai la tête, impressionnée par son professionnalisme. Un sourire chaleureux éclaira son visage austère.
“Prête?”
Je serrai les poings, sentant le poids des fioles et des herbes contre ma hanche.
“Prête.”