Rues de la ville

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Corvus Salverac
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Re: Rues de la ville

Message par Corvus Salverac » lun. 2 mars 2026 19:35

Chapitre IV
Partie XI


Pendant l’heure qui suivit, les deux anciens comparses discutèrent — ou plutôt, échangèrent. Ysabeau s’affaira à expliquer les différences de protocoles entre ceux qu’avait connus Corvus et les actuels. Ainsi, un élément notable se détacha du reste concernant les étages inférieurs, cible de Corvus. Si certains accès avaient été condamnés à la suite d’une montée du niveau de risque, en réponse à la guerre omyrienne, d’autres existaient encore, bien que mieux gardés. Fort de cette information, Corvus tenta de creuser en ce sens. Il subsistait une grille lourde, impossible à déchausser, mais qui possédait bel et bien une clé. Cette grille se trouvait au fond des douves, sur le versant septentrional du palais… immergée sous l’eau. L’objectif avait été de bloquer un conduit qui, autrefois, était libre, mais qui, depuis, s’était retrouvé infesté de nuisibles marins pour une obscure raison.

L’homme nota tout cela dans sa tête, mais une grande question demeurait.
— Où se trouve la clé ? demanda-t-il, faisant référence à celle permettant d’ouvrir cette grille submergée. Ysabeau esquissa un mince sourire face à cette question, comme si elle s’y était attendue. Elle marqua une pause, puis reprit.
— Elle est confiée au garde dont la ronde du secteur est attribuée. Heureusement pour toi, le tracé de sa ronde le mène, à un moment donné, en extérieur, de l’autre côté de la douve, expliqua-t-elle, donnant à Corvus l’information dont il avait exactement besoin. Il la remercia, mais sentit une certaine pression sur lui. Le regard soutenu d’Ysabeau se faisait presque oppressant. Il sentit qu’elle voulait des réponses sur ses intentions, sur ce qu’il comptait faire de ces informations. Il détourna d’abord les yeux mais finit par céder.
— Je ne compte pas faire irruption au palais, je ne suis pas fou. Tu t’en doutes bien… Il s’agit simplement d’une monnaie d’échange, dit-il, perturbé par le regard énigmatique que lui assénait sa comparse. Un silence s’installa. Un flottement, un malaise que l’homme ne parvenait guère à expliquer. Ysabeau avait un comportement un peu étrange à son goût. Elle le scrutait, le jugeait. Il lui rendit son regard, le soutenant, jusqu’à ce que la jeune femme réagisse enfin.
— Tu es donc réellement devenu un criminel. Je ne veux nullement savoir quel coupe-gorge tu es en train d’aider, mais je ne peux m’empêcher d’être… déçue, siffla-t-elle, provoquant chez Corvus une nouvelle montée de colère. Sa mâchoire se serra, avant qu’il ne reprenne aussitôt le contrôle de ses émotions, affichant même un sourire sarcastique.
— Le monde est gris, Ysabeau. Je fais ce que je fais parce que je n’ai guère le choix, pas parce que le goût de l’illicite me paraît soudainement doux. Et, en toute franchise, je n’ai pas envie d’en débattre avec toi, répondit-il d’un ton grave, las de devoir s’expliquer, de devoir se justifier d’être ce qu’il était. Comment Ysabeau pouvait-elle croire un seul instant qu’il aurait pu en être autrement ? Corvus se surprit à penser que, si elle aussi avait subi les affres qu’il avait enduré, elle ne verrait pas le monde d’une manière aussi binaire. Si elle aussi arpentait le monde hors du palais et de la capitale, peut-être tiendrait-elle un discours bien différent.

Mais il ne comptait pas lui faire la leçon, ni s’emporter dans une tirade moralisatrice. Il agita doucement les mains pour lui signaler que tout allait bien, malgré tout. L’homme insista sur le fait qu’il tiendrait parole et tâcherait de trouver des informations sur le fameux Renard — chose facile puisqu’il le connaissait déjà — mais il était obligé, pour l’instant, de garder la vérité pour lui. Il marqua une pause, puis tourna la tête autour de lui, se demandant où ils étaient exactement et pourquoi Ysabeau l’avait conduit jusqu’ici, dans cette étrange maisonnée. La garde lui expliqua qu’il s’agissait, en vérité, de son ancien lieu de vie. Il lui appartenait toujours, mais elle le laissait à l’abandon, ne pouvant plus y vivre faute de moyens et de temps.
Une bien curieuse chose, pensa alors Corvus, observant les murs et les bibelots alentour. La poussière était omniprésente et l’aspect sombre de la pièce rendait la vue difficile. Pourtant, son regard fut attiré par quelque chose : un cadre, à moitié dissimulé sous un vieux drap miteux. Il se leva et s’avança lentement vers l’objet, sous le regard curieux d’Ysabeau qui le laissa faire. Il tira doucement le drap, découvrant un petit tableau : le portrait peint d’un homme. Corvus l’observa ; ce visage lui était complètement inconnu. Son regard se porta alors sur Ysabeau, qui feignit l’incompréhension.
— De la décoration, je suppose ? dit-elle, sans plus.
Corvus remarqua alors un second cadre posé derrière et, cette fois-ci, il reconnut immédiatement le sujet peint sur la toile. Son visage s’assombrit aussitôt lorsqu’il souleva le tableau, observant les détails, bien qu’ils fussent largement endommagés. Ysabeau plissa les yeux, se doutant de ce que Corvus venait de voir, mais le laissa faire pour une obscure raison. L’homme resta un moment, dos à son ancienne comparse, à observer la peinture représentant un portrait. Pas n’importe lequel… le sien.
Celui d’un Corvus jeune, à l’apogée de sa carrière militaire, lorsqu’il venait d’entrer dans la garde royale et qu’on lui avait offert ce portrait pour immortaliser l’évènement. Ses yeux, jadis, possédaient encore cette étincelle au fond de ses yeux, alimentant le feu de la loyauté, du devoir et de la fierté de servir son bon Roi.
Il peinait à se reconnaître tant son image avait changé — en pire. Corvus ne savait que penser de tout cela. Pourquoi Ysabeau avait-elle conservé cette relique ? Et pourquoi ne disait-elle rien tandis qu’il s’observait, plus jeune ? L’instant éveillait en lui plus de colère et d’amertume qu’autre chose. Il soupira lourdement, puis laissa retomber le cadre au sol sans ménagement, visiblement agacé.
— Pourquoi as-tu conservé cette chose ? grommela Corvus. Ysabeau ne put retenir un discret gloussement, avant de se lever à son tour pour remettre les cadres soigneusement sous le drap.
— En l’honneur du bon vieux temps. Et parce qu’il fallait bien les entreposer quelque part ! répondit-elle d’un ton nonchalant.
Corvus se sentait de plus en plus mal à l’aise. Quelque chose ne tournait pas rond : il avait la sensation qu’elle lui cachait quelque chose. Pas un simple détail… quelque chose de grave, de lourd, de pesant. Mais il savait qu’il n’obtiendrait rien d’elle. Alors il décida de couper court et prit la décision qu’il était temps de repartir, pour se mettre en quête du Renard — du moins, officiellement. Il remercia de nouveau Ysabeau, notamment de ne pas l’avoir lâchement livré à la milice. Elle rétorqua que, malgré son statut et sa foi dans la justice kendranne, elle estimait encore Corvus et savait, au moins, qu’il ne faisait jamais rien sans une bonne raison. Cela lui suffisait, pour l’instant, pour lui accorder un minimum de confiance. Ils se serrèrent la main dans un geste amical, plus détendu que leur premier contact.

Mais alors que Corvus s’apprêtait à quitter l’endroit, ayant tourné les talons et presque franchi le seuil de la porte, Ysabeau ajouta une dernière remarque.
— Tu devrais penser à voir Deliah. Elle est entre les mains des prêtresses de Gaïa, au temple… Je n’ai guère pu la voir cette semaine, mais je crois qu’elle a besoin de toi, affirma Ysabeau.
Corvus se tourna brusquement, le sang se glaçant dans ses veines, les yeux écarquillés l’espace d’un instant. Qu’était-elle en train de dire ? Elle semblait parfaitement au courant de l’état de sa mère et, pire encore, elle laissait entendre qu’elle lui rendait visite. Corvus, pour une rare fois, resta bouche bée, incapable de prononcer un mot. Et, en regardant le visage d’Ysabeau, une pensée sinistre le saisit, comprimant sa gorge et son cœur.

Et si Ysabeau… savait tout ?

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Corvus Salverac
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Message par Corvus Salverac » mer. 4 mars 2026 21:43

Chapitre IV
Partie XII


Cette entrevue avec son ancienne camarade, qui autrefois était de confiance, laissait néanmoins une désagréable impression à Corvus. Il ne savait s’il s’agissait de sa gestuelle, de sa façon de parler en donnant le moins d’informations possible, ou de l’incompréhension qu’il éprouvait face à son refus de le livrer aux autorités. Quelque chose, en tout cas, clochait. La dernière remarque d’Ysabeau n’avait fait que le conforter dans l’idée qu’elle en savait bien plus qu’elle ne l’avait admis. L’information était réellement une denrée précieuse, à utiliser avec parcimonie, et cela, Corvus l’avait définitivement observé chez cette femme. Son instinct lui criait de se méfier d’elle, voire d’éviter de la revoir mais, à présent qu’un marché avait été scellé, il lui serait très dangereux de ne pas l’honorer.
Par conséquent, il lui fallait réfléchir à la démarche à suivre concernant Jean. Il ne pouvait sciemment revenir à son repaire et lui mentir droit dans les yeux. C’était bien trop dangereux… Ce criminel notoire avait sans doute les moyens de faire regretter à Corvus sa trahison, si celui-ci s’engageait sur ce chemin. L’option de le livrer en pâture à Ysabeau s’écartait donc d’elle-même, d’autant qu’il avait besoin du Renard pour sa propre enquête qui pataugeait. Il restait encore tant à faire et tant d’énigmes non résolues. Quid de ce livre de comptes crypté ? Des faussaires ? Étaient-ils contraints de travailler pour le réseau ou étaient-ils pleinement complices ? Corvus avait un réel besoin d’obtenir ce nom de la part de Jean, car ce contact — s’il existait — était la seule personne capable de lui apporter des réponses sur toutes ces questions.

L’homme s’engagea de nouveau dans les rues de la capitale, tâchant de faire profil bas afin d’éviter les patrouilles de milice et les regards trop insistants. Mais son esprit restait occupé par son enquête et ses ramifications, qui se faisaient de plus en plus tentaculaires. Il scrutait son environnement tandis que ses pas tentaient de le rapprocher de la taverne de Jean, où il comptait le prévenir au sujet d’Ysabeau et réfléchir avec lui à un plan permettant d’obtenir le meilleur résultat possible — éviter de se mettre tout le monde à dos. Hélas, c’était sans compter sur ceux qui étaient aux trousses de Corvus depuis son escapade à Breen. La veille, il avait fait face à l’un des leurs et avait bien failli se faire surprendre par des patrouilleurs. Corvus n’était pas assez naïf pour penser qu’il était débarrassé de ces troubles-fêtes. Bien au contraire : il devenait encore plus paranoïaque, regardant constamment autour de lui afin de se prémunir d’une attaque traîtresse.
Être ainsi sur ses gardes était épuisant. Il peinait à conserver une humeur à peu près stable. Les événements des derniers jours l’éprouvaient, érodaient sa foi en l’homme, voire en lui-même. Il se sentait plus isolé que jamais et doutait de plus en plus du sens de sa mission. Mais la punition en cas d’échec serait bien trop lourde. Il ne sous-estimait pas le comte de Mordansac ni sa capacité à le briser, voire à le faire emprisonner de nouveau. Corvus n’avait pas droit à l’erreur, et cette pression pesait de plus en plus lourd sur ses épaules, qui commençaient à vaciller. Son regard balayait l’horizon et les passants jusqu’à ce qu’il remarque une personne qui semblait le suivre.

Pour une fois, il s’agissait d’un homme à visage découvert, portant malheureusement la marque sinistre de la guilde qui le traquait. Corvus déglutit mais tâcha de ne pas se laisser déstabiliser. Comme face au tueur qui poursuivait Marcy, il emprunta des itinéraires alternatifs, s’engouffrant dans des ruelles étroites et peu fréquentées pour tenter de semer son poursuivant. Son cœur battait violemment, le sang pulsait dans ses tempes sous l’effet de l’adrénaline. Depuis son arrivée à Kendra Kâr, sa vie se résumait à cela : éviter les regards, et courir lorsque quelqu’un le prenait en chasse. C’était ce qu’il avait tant redouté en venant dans la plus grande ville du royaume alors qu’il était un homme recherché… et il était bien servi.
Après plusieurs longues minutes à tenter de semer l’étrange individu, Corvus fut pris de court en apercevant ce même homme dans une venelle parallèle à la sienne. Il soupira, comprenant qu’il ne parvenait nullement à s’en débarrasser.
— Le bougre… il ne va donc jamais me lâcher, pensa Corvus, la mâchoire serrée.
Il lança un regard noir à cet étrange individu, qui le lui rendit. Puis, sans prévenir, l’étranger changea de direction et s’éclipsa, sans que Corvus puisse déterminer où il était parti. Ce petit jeu du chat et de la souris commençait à l’exaspérer. Ses pas se firent plus rapides, plus pressés, jusqu’à ce qu’il débouche dans une sorte de cour entourée de plusieurs habitations. Les murs étaient défraîchis ; on aurait dit que l’endroit était abandonné mais, en réalité, il s’agissait simplement d’un quartier moins fortuné — ou moins chanceux — que les autres. Le sol était humide, tout comme l’air ambiant. Corvus savait qu’il n’était plus très loin des docks, là où se trouvait la taverne des Sept Sabres.
De l’autre côté de la cour, un craquement retentit. L’ancien garde tourna la tête, aux aguets. Il sentit les poils de sa nuque se hérisser. Sa main se posa sur la garde de son épée et il dégaina, adoptant une posture défensive. Une silhouette surgit lentement : son poursuivant. L’homme avançait calmement vers lui, arme en main.
— Corvus, Corvus… Étonnant que les miliciens ne t’aient pas déjà coincé, dit l’assassin, dont le tatouage confirmait l’appartenance à cette même guilde à l’effigie du loup.
Corvus ne répondit pas, restant concentré. Il sentait que, cette fois-ci, quelque chose clochait. Une lourdeur étrange pesait dans l’air, comme si ce n’était pas simplement un mercenaire de plus lancé à ses trousses. Pourtant, l’apparence de cet homme n’avait rien d’exceptionnel : cheveux mi-long, lisses et sombres, barbe taillée, taille moyenne, habits quelconques, carrure ni maigre ni massive, peau plutôt pâle... Mais les traits d'un homme d'Oranan. Un tueur en apparence banal… mais dont le regard portait une lueur malsaine, carnassière.

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Message par Corvus Salverac » sam. 7 mars 2026 18:45

Chapitre IV
Partie XIII


Les deux hommes se toisaient du regard, armes en main, sentant l’affrontement approcher. Pourtant, Corvus avait une désagréable sensation qui lui prenait les tripes ; cet individu n’était pas juste un mercenaire de plus lancé à ses trousses. Il n’avait guère l’air penaud ni sot, comparé à ses prédécesseurs. Sa mine était plus réfléchie, plus posée, moins frivole. Il tenait son épée d’une main, laissant l’autre libre. L’ancien soldat, quant à lui, la tenait toujours à deux mains, agrippant fermement la garde. Il s’approchait lentement tandis que les deux hommes tournaient l’un autour de l’autre, n’osant croiser le fer immédiatement.
— Je ne sais guère ce que tu as pu faire à Breen mais tu as mis en rogne certaines personnes, Salverac. Ce n’est pas souvent qu’on me demande de chasser quelqu’un et de le ramener vivant, dit alors l’individu, offrant pour la première fois une information cruciale à Corvus. La guilde ne cherchait donc pas à le tuer, mais plutôt à le capturer. Cela devait être une décision récente car, aussi loin qu’il pouvait s’en souvenir, les précédents mercenaires avaient bel et bien tenté de l’occire sans demander leur reste. Il plissa les yeux, devenant d’autant plus méfiant.
— Hélas, tu perds ton temps, l’ami, rétorqua Corvus, en position défensive, sentant que la patience de son interlocuteur n’allait guère s’éterniser. L’homme en question eut un maigre éclat de rire. Puis, dans un geste aussi soudain que vif, il agita le bras et tenta d’abattre la lame de son épée sur Corvus. Le mercenaire se battait à une main, comme un bretteur, ce qui, en théorie, facilitait le combat pour Corvus, qui serra les dents, ayant juste le temps de mettre sa lame en travers de celle du tueur pour parer le coup. Un choc métallique très sonore emplit la cour.

Mais là était la réelle difficulté de cet affrontement. L’Ynorien ne s’arrêta nullement là ; telle une ombre fugace, il répéta encore et encore ses coups, avec une rapidité qui déconcerta Corvus, mettant rudement à mal sa défense. Cette vitesse venait du fait que son épée était en réalité une rapière ; une arme plus légère et plus fine, donc plus facile à manier d’une seule main. Un gain de célérité, au prix d’une moindre solidité défensive, que Corvus comptait bien exploiter. Dès que l’assaillant fut assez proche, il en profita pour lui asséner un coup de botte, ce qui créa une ouverture car l’Ynorien dut, au dernier moment, reculer subitement. Corvus saisit l’opportunité. Il ancra un pas en avant puis asséna un estoc droit, utilisant toute sa force pour plonger son épée, tentant de pourfendre l’homme d’un coup en plein ventre. Hélas pour lui, le malandrin de la guilde faisait preuve d’une agilité surprenante et parvint, à l’aide d’un pas chassé, à esquiver. Profitant de ce mouvement, il fendit l’air de sa rapière et transperça le tissu puis la chair de Corvus, dans le dos.
— RHA ! rugit alors Corvus de douleur. Il se ressaisit aussitôt, agacé par la rapidité de l’homme qu’il affrontait. Mais il n’eut guère le temps de revenir complètement à lui que l’Ynorien revint à la charge. Il enchaîna de nouveau ses estocs et agita son épée comme si elle ne pesait qu’une plume. L’arme de Corvus n’était guère lourde non plus — contrairement aux idées reçues, les épées longues ne pesaient guère plus qu’un ou deux kilos — mais il était loin du niveau de maniabilité d’une rapière. Il comprit dès lors qu’il fallait changer de méthode. Au diable la finesse ! Le seul moyen de battre ce type d’épée fine était la force brute, car les effets de levier étaient clairement à l’avantage de l’épée longue. Ainsi, Corvus serra les dents puis décida de ne plus se défendre ; il passa à l’attaque.

Un pas sur le côté, les bras levés, il abattit de toutes ses forces son épée dans un coup latéral, horizontal, destiné à trancher en deux l’Ynorien si ce dernier ne faisait rien. Autant dire qu’il fut pris de court, ses yeux s’écarquillant, alors qu’il ne dévia le coup de Corvus qu’au dernier instant, en utilisant la base de sa lame — le point le plus solide d’une rapière. Mais le choc fut si violent qu’il chancela, le flanc désormais exposé. Corvus suivit le mouvement et, d’un geste rapide, bien qu’à l’exécution douteuse en raison de toutes ses blessures, lui infligea une estafilade sérieuse sur le côté. Le mercenaire rugit à son tour de douleur. Corvus soufflait, haletait, le souffle court. Il ne pourrait soutenir longtemps un combat aussi exigeant, surtout à ce rythme. Mais, les deux hommes étant désormais blessés, il espérait que l’échange ralentirait.
C’était du moins ce que pensait Corvus, qui s’écarta pour reprendre son souffle tandis que l’Ynorien grimaçait, parcourant sa plaie, sentant le filet de sang qui en coulait.
— Très bien, assez joué, affirma-t-il d’un ton froid, perçant Corvus d’un regard sombre. L’air sembla soudain plus lourd, plus chargé et, pour une raison inexplicable, un goût ferreux envahit brusquement la bouche de Corvus. Une lueur scintillante illumina fugitivement les iris de l’homme alors que, de sa main libre, il tendait soudain les doigts en direction de sa cible. L’ex-garde royal eut à peine le temps de comprendre ce qui lui arrivait, ses yeux s’écarquillant de stupeur lorsqu’une multitude d’arcs électriques jaillirent de la main du tueur et s’abattirent férocement sur lui. Corvus, complètement pris au dépourvu, ressentit une douleur immense et paralysante irradier dans tout son corps, alors qu’il était violemment projeté en arrière, volant sur quelques mètres avant de s’écraser dans un tas de vieilles caisses en bois qui volèrent en éclats en amortissant sa chute.

Ainsi donc, voilà la source de ce malaise ; cet homme était un sorcier. Corvus avait peu l’habitude d’affronter ce genre d’individus. En vérité, il était assez rarement exposé à la magie depuis qu’il n’était plus dans les rangs de l’armée kendranne. C’était bien la première fois, ces derniers mois, qu’il croisait la route d’un magicien.

La vision de Corvus devint floue et son corps tout entier était endolori, de la tête aux pieds. Un sifflement insoutenable lui vrillait les oreilles, tandis qu’il demeurait à moitié éveillé, à moitié assommé. Ses muscles étaient pris d’étranges spasmes, sans doute provoqués par les éclairs qui l’avaient frappé juste avant. Un désagréable goût ferreux lui emplissait la bouche, à cause du sang qui coulait entre ses dents. Il soufflait, respirait fort et tentait de rester conscient alors qu’il sentait ses forces l’abandonner. Le choc avait été brutal, violent, et la douleur si intense qu’il se disait qu’il avait dû se briser ou se fêler quelque chose. Son visage était parsemé de coupures, laissant échapper de multiples filets de sang. Une odeur de brûlé emplissait également ses narines… Était-ce ses vêtements ou bien sa chair ? Il n’en avait aucune idée. Il souffrait énormément et, pour la première fois depuis longtemps, sentit que le combat était désormais perdu. Pourtant, il tenta de rassembler ses forces, s’extirpant péniblement des débris de caisses. Il se traîna au sol, incapable de se relever pour le moment. Il cherchait son épée, sa vision toujours trouble mais se précisant peu à peu. Heureusement qu’il était formé et habitué à la douleur, ce qui lui permettait — temporairement — d’en faire abstraction. En partie, du moins.

Mais alors qu’il repérait son arme et s’apprêtait à la saisir, la botte du sombre individu se posa dessus.
— La fête est finie… Salverac. Tu ne t’en — argh — tireras pas cette fois-ci, dit alors péniblement l’Ynorien, luttant lui aussi contre la douleur de la plaie que Corvus lui avait infligée au flanc. L’homme à terre se mit subitement à rire. Un éclat nerveux, entrecoupé de toux, alors qu’il recrachait un peu de sang. Corvus était dans une impasse et il n’avait désormais plus que la ruse pour se tirer de ce mauvais pas. Son rire, il ne le contrôlait guère… mais il savait l’effet que cela pouvait produire. Péniblement, il retira sa main de son épée bloquée sous la botte de l’Ynorien, puis se redressa lourdement sur ses coudes, finissant par lever le visage et fixer l’homme droit dans les yeux.
— On parie ? dit alors Corvus, le sourire aux lèvres, malgré l’atroce douleur irradiant tout son corps et, surtout, malgré son visage ensanglanté.

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Message par Corvus Salverac » dim. 8 mars 2026 16:58

Chapitre IV
Partie XIV


Un fulgrim. Ce terme, usité dans les rangs de l’armée Kendranne, était l’un de ceux employés pour désigner un sorcier élémentaliste de la foudre. Corvus avait bel et bien été malchanceux de tomber sur l’un d’entre eux. Mais, plus étonnant encore, cette sombre guilde d’assassins à l’effigie du loup avait les moyens d’employer de pareils individus. S’ils daignaient déployer un tel spécialiste, c’était donc que Corvus avait mis le doigt sur quelque chose d’assez conséquent. Ainsi, au lieu de se morfondre, il se réjouissait presque, comprenant qu’il avait mis la main sur d’importantes informations. Hélas, pour le moment, il ne pouvait guère fanfaronner ; il était pris au piège, acculé, au sol et à peine en état de garder les yeux ouverts.
Cependant, il ne perdait pas espoir. La ruse, la manipulation mentale, étaient ses seules armes restantes. Tout ce qu’il lui fallait, c’était du temps. Un peu de temps pour permettre à ses muscles, engourdis par la magie électrique, de se remettre en état. Bien qu’il eût été frappé de plein fouet, ses vêtements avaient permis d’absorber une partie de la charge. Aussi — et surtout — le sol humide et jonché de flaques d’eau avait sans doute permis à l’énergie de se dissiper dans le sol plutôt que dans son propre corps. Évidemment, Corvus n’avait aucune idée du fonctionnement exact de tout cela ; tout ce qu’il savait, c’était que l’eau dispersait la magie électrique.
Ses muscles étaient si engourdis et douloureux qu’il serrait les dents et râlait sous la souffrance. Pourtant, il se faisait plus violence encore pour conserver ce sourire provocateur. Et, tandis que le fulgrim le toisait du regard, celui-ci éjecta l’épée de Corvus d’un simple coup de pied, afin de lui ôter définitivement toute opportunité de s’en saisir. Pas tant qu’il resterait à terre.
— Quel… quel est ton plan ? demanda subitement Corvus en ricanant, entrecoupé par une toux qui lui fit cracher un peu de sang. Cela ne provenait guère de ses poumons, mais plutôt de sa bouche ; il avait dû se blesser et se l’ouvrir à l’impact.
— Des gens nous ont vus, tu… tu m’as appréhendé dans la rue ! À la vue de tous… Je parie que des miliciens sont déjà en route, rétorqua de nouveau Corvus, un sourire narquois aux coins des lèvres.
— Boucle-la, veux-tu ? s’insurgea l’Ynorien, agacé par les paroles de Corvus. Mais s’il s’agaçait autant, c’était bien parce qu’il réalisait que ce dernier avait raison. Il avait agi sans véritable plan ; que faire, à présent que Corvus semblait neutralisé ? Le porter jusqu’aux portes de la ville ? Sans se faire voir ? Et comment transporter un homme adulte d’un mètre quatre-vingts sans attirer l’attention des patrouilleurs ? En vérité, il avait espéré que Corvus se rendrait après la démonstration de ses capacités à le tuer, mais cela ne semblait pas être le cas.

L’ancien garde royal toussa encore, satisfait de voir qu’il parvenait à gagner du temps. Il forçait sur ses muscles, en particulier ses mains et ses jambes, tentant d’y faire circuler le sang au maximum pour retrouver ses sensations. Cela fonctionnait, mais il lui fallait encore un peu de temps. Le fulgrim grimaça et râla de douleur, sentant l’entaille sur son flanc le lancer. Jetant un regard noir vers Corvus, il se décala puis tenta d’observer l’ampleur des dégâts. Il saignait abondamment. L’ouverture était plus grave qu’il ne l’avait cru, car la lame affûtée de Corvus avait mordu dans un vaisseau intercostal, provoquant une saignée progressive. Rien d’aussi dramatique que s’il avait touché une artère majeure, mais la blessure était suffisamment sérieuse pour que l’Ynorien se vide de son sang sans pouvoir endiguer l’hémorragie.
— L’heure tourne ! se moqua Corvus.
L’Ynorien grinça des dents puis accourut auprès de sa proie, agacé et décidé à lui faire payer son insolence. Il se pencha puis saisit Corvus par sa tignasse, le forçant à relever la tête pour lui faire face.
— Mort ou vif. Je préférais la seconde option, mais tu ne la mérites pas, chien ! s’insurgea l’homme, décidé à occire Corvus.
Ce dernier lui sourit puis, sans prévenir, lui cracha une importante gerbe de sang en plein visage ou, plus exactement, dans les yeux. L’action fut vive, soudaine, et prit de court l’Ynorien qui hurla autant de dégoût que de surprise, tandis que Corvus avait retrouvé juste assez de mobilité pour lui asséner un coup de jambe à la cheville, faisant basculer le tueur au sol. Sa tête heurta les dalles de pierre et, à cet instant, Corvus saisit l’opportunité pour l’empoigner et la frapper encore et encore contre le sol. L’enchaînement fut rapide et, dans un dernier râle de douleur, l’Ynorien se tut. Il n’était pas mort, mais avait perdu connaissance à force de chocs à la tête, aggravés par sa perte de sang.

La tension retomba d’un seul coup. Corvus, essoufflé, s’affala au sol. Il savait que les miliciens viendraient sous peu ; il ne devait donc pas rester ici. Plus facile à dire qu’à faire, vu son état. Pourtant, il rassembla ses forces et parvint tant bien que mal à se hisser sur ses jambes. Il prit tout de même le temps de faire les poches de son assaillant. Il n’y trouva rien de bien intéressant, pas même une bourse de yus. Il décida néanmoins de lui subtiliser sa cape, qui disposait également d’une capuche ; cela lui serait fort utile pour se dissimuler et mieux se fondre dans la masse. Il dégrafa l’épingle, saisit l’épais tissu, l’enroula autour de lui et fixa le tout à l’aide de la même attache. Il boitait et titubait, mais avec cette cape sur les épaules il passait pour un mendiant… ce qui n’était pas plus mal. Au moins, personne ne viendrait lui chercher querelle. Il ramassa son épée un peu plus loin puis, péniblement, reprit sa route vers la taverne des Sept Sabres, dans un état pitoyable. Il saignait du visage et de la bouche, boitait et peinait à se tenir droit, s’aidant de son épée — ou plutôt de son fourreau — comme d’une canne pour marcher.

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Message par Corvus Salverac » sam. 4 avr. 2026 17:14

Chapitre IV
Partie XXII


Une bonne dizaine de minutes s’étaient écoulées. Les jambes de Corvus étaient si éprouvées qu’elles tremblaient. L’effort avait été intense, bien que relativement court. L’homme avait cavalé autant que possible, s’échappant de ce quartier pourri jusqu’à la moelle que formaient les docks. Son instinct l’avait guidé un peu partout, tant que cela pouvait lui permettre de semer ses assaillants. Le souffle était court et lourd. Le cœur pulsait, le sang circulait à vive allure. Ce ne fut que lorsqu’il fut certain de n’être plus pourchassé que Corvus daigna enfin s’arrêter. Il s’effondra au sol, prenant appui contre un mur quelconque appartenant à une banale bâtisse, semblable aux centaines d’autres qui bordaient les venelles étroites des rues de la capitale.
Le calme revint au même rythme que son souffle, s’apaisant de seconde en seconde. Maintenant qu’il était, plus ou moins, à l’abri, le malandrin couvert de boue put enfin rassembler ses idées et faire le bilan mental de ce qui venait de se dérouler. Il revoyait le visage boursouflé d’Andréas, tandis qu’il tentait de le faire parler en le maintenant sous l’eau. Il se revoyait également écarquiller les yeux en entendant le nom de l’homme derrière l’affaire : Valère de Langres. Si ce nom ne lui était pas inconnu, cela ne signifiait pas pour autant qu’il connût le bougre. Il avait déjà vu son visage, autrefois.
Mais cela ne suffirait guère à lui donner les éléments nécessaires pour le confronter. Où se trouvait-il ? Comment parvenir jusqu’à lui sans se faire tuer ? Tant de questions se bousculaient dans l’esprit de l’ancien soldat, pour bien peu de réponses. Il soupira lourdement, se laissant reposer au sol, le dos contre le mur. L’instant était, pour une fois, calme, voire apaisant. Corvus se mit même à ricaner nerveusement. Il était épuisé par cette situation et cette enquête ; tout ceci lui mettait les nerfs à rude épreuve. Le silence se transforma en vide dans sa tête. Il fixait un point dans le ciel, se contentant, pour une fois, de ne réfléchir à rien. Reprendre ses esprits, s’apaiser, c’était tout aussi important que de réfléchir.

Quelque temps plus tard, peut-être plusieurs dizaines de minutes, il soupira puis trouva enfin la force de se relever. Péniblement, sentant ses os craquer et ses blessures rugir, mais il se leva tout de même. Corvus savait qu’il ne pourrait pas être aussi chanceux à chaque fois. Il sentait son corps s’affaiblir, devenir de plus en plus lourd et meurtri depuis l’affrontement contre le fulgrim. Se faire soigner devenait une priorité de plus en plus pressante, or il n’y avait guère d’options à sa portée. Les potions coûtaient cher, et les services d’un mage de lumière étaient aussi rares que coûteux. Alors, en l’absence de solution viable, il serrait les dents et repartait comme si de rien n’était… Jusqu’au jour où il ne le pourrait plus.
Revenant à la situation présente, Corvus s’essuya le visage de ses mains, tâchant d’esquisser, dans sa tête, la suite de son plan.
— Valère de Langres… Jean, Ysabeau… Tellement de choses à faire…, pensa-t-il, las, se sentant quelque peu submergé par la quantité de tâches qu’il lui restait à accomplir. C’était également sans compter le livre de comptes crypté, dont il n’avait toujours pas percé le secret. Gaïa seule savait ce qu’il renfermait entre ses lignes. Mais il ne devait pas baisser sa garde en cet instant. Malgré son moment de doute et de peine, il savait au fond de lui, dans son cœur, qu’il était sur la bonne voie. Le brouillard si épais et si trouble commençait à peine à montrer ses faiblesses et laissait enfin entrevoir des percées lumineuses qui, bientôt, jetteraient une pleine lumière sur cette sordide affaire de faux sceaux royaux.

Enfin, Corvus réfléchit à la suite des choses. Il regarda autour de lui, observant les passants et les chiens errants. Le monde tournait sans se soucier de lui. Il n’était qu’une petite goutte d’eau dans un vaste océan… Et son enquête n’y changerait rien. Est-ce que seulement Mordansac se souciait de son sort ? La probabilité que le comte le croie mort était si grande que seul un fou s’entêterait à honorer ce pacte idiot. C’était peut-être, au fond, ce qu’était Corvus. Lui-même ne le savait plus. Tout ce qu’il savait, en cet instant, c’était qu’il devait se soigner et retrouver Ysabeau pour faire le point sur le Renard. Le soir n’allait pas tomber avant un petit moment, ce qui lui laissait encore un peu de temps pour aller se soigner avant de retourner voir Ysabeau dans leur taverne favorite, où ils aimaient autrefois passer du temps loin de leurs devoirs militaires.
Une pensée fugace s’introduisit alors dans l’esprit de l’homme, au milieu de ses doutes : Delia, sa mère. Cela faisait bien quelques jours qu’il l’avait vue, et son état souffrant ne lui avait guère rendu le sourire. Peut-être vivait-elle ses derniers jours… C’était l’angoisse qui ne le quittait plus depuis lors. Cette peur, cette effroyable vision de sa seule famille disparaissant à jamais, le laissant seul dans un monde qui le voyait comme un paria. Corvus soupira lourdement, puis décida de rajuster sa cape et sa capuche sur ses épaules, prenant le chemin du temple de Gaïa, une dernière fois, pour y revoir sa mère.
— Tout ira mieux, mère…, pensa-t-il, avec l’espoir saugrenu de la voir en meilleure forme que la fois précédente.

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Corvus Salverac
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Re: Rues de la ville

Message par Corvus Salverac » dim. 12 avr. 2026 18:27

Chapitre IV
Partie XXV


Quelque temps s’écoula, alors que Corvus revenait peu à peu à la réalité. La douleur de cette effroyable annonce était encore vive mais il dut se faire violence pour garder à l’esprit sa mission immédiate. Il s’était bel et bien fait la promesse de se recueillir sur la tombe de Deliah en temps et en heure, une fois ces sombres histoires avec le Renard terminées. Ainsi, capuche rabattue et regard concentré droit devant lui, l’homme marchait à nouveau dans les rues de la capitale. Toujours tâchant de faire attention à ses alentours, aux patrouilleurs dont il ne devait absolument pas croiser le regard, sous peine de se faire courser par eux.
La sensation étrange que le monde était à l’arrêt autour de lui ne s’estompait que lentement. Car tout ce qu’il entendait depuis sa sortie du temple n’était que bruit diffus, sourd et confus. Mais, pu à peu, le monde reprenait de la consistance autour de lui. Il se surprenait même à penser à Ysabeau, à ce qu’il allait bien pouvoir lui dire. Comment allait-elle réagir ? Devait-il lui parler de Deliah, puisque, de toute évidence, Ysabeau était également au courant de sa présence au temple de Gaïa ? Il n’en savait guère.

Ce fut le cœur battant et la mine renfrognée qu’il poussa le battant de la porte de la taverne. Dès qu’il pénétra dans la bâtisse, une chaleur envahit son corps et diverses effluves inondèrent ses narines. Déjà, celle du chaudron de soupe perpétuelle, au centre de la salle. Puis celles des bougies, de la cervoise et de la viande séchée. Les gens ne prêtèrent nullement attention à l’entrée de Corvus, qui passait pour un quelconque client. Quelques regards se tournèrent furtivement, mais il n’y avait rien d’inhabituel ni d’alarmant. Le tavernier se tenait derrière son comptoir, affairé à couper un saucisson, tandis que son épouse, elle, faisait le service, chargeant un plateau de victuailles pour aller les apporter aux clients.
Corvus balaya la salle du regard à la recherche d’un visage familier, ami ou ennemi, mais fort heureusement, il ne reconnut personne. Un soupir lui échappa, avant qu’il ne se dirige vers une table vide. Il s’agissait d’une table pour deux personnes, dans l’une des alcôves longeant le mur du fond, à côté des fenêtres en vitraux. Une place discrète, offrant une petite vue sur une place publique à l’extérieur, au travers de la vitre. Le soir tombait, le soleil déclinait, permettant à la lueur des bougies et des lustres d’illuminer les visages des clients, jouant avec les ombres pour créer des effets virevoltants. L’ancien soldat prit place, prenant soin de poser son épée contre le mur afin de se libérer de sa charge. Ce ne fut que dans ce moment de relatif calme qu’il put réellement sentir les bienfaits de la magie curatrice dont il avait bénéficié. Ses articulations semblaient soulagées, ses blessures refermées, et il sentait une certaine vigueur nouvelle en lui. Hélas, tout n’avait pas été réparé. La douleur chronique de son dos le lançait encore et toujours, par exemple.

Passée cette satisfaction, Corvus tourna la tête alors que la tenancière, épouse du tavernier, s’approchait de lui. Elle n’eut guère le temps d’ouvrir la bouche que l’homme exprima déjà ce qu’il désirait boire.
— Deux cervoises, s’il vous plaît, dit alors Corvus, sortant de sa bourse les quelques yus nécessaires pour régler sa commande. La tenancière arqua un sourcil, surprise de cette manière un peu abrupte, mais n’en fit guère grief alors qu’elle accepta les pièces et tourna les talons, partant chercher la commande. Bien qu’il tâchât de n’en montrer guère de signes, Corvus sentait encore et toujours la vive blessure que lui avait infligée l’annonce du décès de Deliah. Il peinait à rester concentré, à faire fi de ses démons qui refaisaient surface avec une telle intensité depuis lors.

Mais, heureusement, son esprit fut bientôt accaparé par la venue d’une personne. Corvus tressaillit lorsqu’une silhouette encapuchonnée glissa face à lui sans un mot. Le regard froncé, la main proche de la garde de son épée adossée au mur, ses traits ne se détendirent que lorsque l’inconnue retira enfin sa capuche.
— Un sursaut ? Tu baisses bien ta garde pour un fugitif…, dit alors Ysabeau, habillée de manière quelconque, se fondant dans la masse. Corvus grommela, retirant sa main de son épée à présent que tout danger semblait écarté. Ysabeau, bien qu’accoutrée comme une manante, conservait cette forme de grâce, ce charme distingué qui la caractérisait si bien. Corvus ne savait nullement si c’était sa façon de s’attacher les cheveux, ou l’absence de crasse, qui lui donnait cet air si distingué. Mais, en toute honnêteté, il n’en était nullement dérangé, bien au contraire. C’était une compagnie des plus agréables.
— Je suis content que tu sois venue. Deux jours, c’était ton délai… Et nous voici donc au rendez-vous donné, comme convenu, répondit alors Corvus, d’une voix sûre, posée, mais quelque peu impersonnelle. Ysabeau acquiesça, muette, ses doigts pianotant sur l’épais bois de la table. Elle laissa passer un petit silence, observant discrètement les alentours, avant de revenir à Corvus.
— Le plaisir est partagé, vieil ami. Néanmoins, j’espère bien que tu as pu obtenir ce que je t’ai demandé…, dit-elle ensuite, se penchant légèrement en avant, plissant le regard pour se donner un air faussement menaçant, même si au même instant Corvus reconnut cette étrange et gênante lueur dans ses yeux. La même qu'elle avait durant leur première interaction, la veille.
— Ne te fais point de sang d’encre, j’honorerai notre pacte. Après qu’on aura trinqué, rétorqua Corvus, alors que la tenancière arrivait avec deux chopes, déposant l’une et l’autre devant les deux protagonistes. Ysabeau esquissa un mince sourire en coin, appréciant que son acolyte eût pris le soin de commander pour deux, lui épargnant d’attendre trop longtemps pour étancher sa soif. Corvus saisit le manche de sa chope et la leva, alors que Ysabeau l’imita dans son geste.
— Et… à quoi devons-nous trinquer, exactement ? demanda Ysabeau, complice, alors que Corvus faillit rompre son masque flegmatique en pensant à sa mère. Il était fort tenté de dédier cela à Deliah mais cela poserait plus de problèmes qu’autre chose, compte tenu de la situation. Et cela serait malavisé, la douleur étant encore trop fraîche.

Il hésita une seconde. Puis, d’une voix plus basse :
— À ce qu’il en reste, déclara Corvus. Ysabeau ne put retenir un rictus moqueur, mais accepta néanmoins de trinquer, les chopes s’entrechoquant alors que les deux anciens compagnons s’apprêtaient à passer aux choses sérieuses concernant le Renard et, possiblement, cet illustre homme fortuné qu’était Valère de Langres…

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