Rues de la ville

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Corvus Salverac
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Re: Rues de la ville

Message par Corvus Salverac » lun. 2 mars 2026 19:35

Chapitre IV
Partie XI


Pendant l’heure qui suivit, les deux anciens comparses discutèrent — ou plutôt, échangèrent. Ysabeau s’affaira à expliquer les différences de protocoles entre ceux qu’avait connus Corvus et les actuels. Ainsi, un élément notable se détacha du reste concernant les étages inférieurs, cible de Corvus. Si certains accès avaient été condamnés à la suite d’une montée du niveau de risque, en réponse à la guerre omyrienne, d’autres existaient encore, bien que mieux gardés. Fort de cette information, Corvus tenta de creuser en ce sens. Il subsistait une grille lourde, impossible à déchausser, mais qui possédait bel et bien une clé. Cette grille se trouvait au fond des douves, sur le versant septentrional du palais… immergée sous l’eau. L’objectif avait été de bloquer un conduit qui, autrefois, était libre, mais qui, depuis, s’était retrouvé infesté de nuisibles marins pour une obscure raison.

L’homme nota tout cela dans sa tête, mais une grande question demeurait.
— Où se trouve la clé ? demanda-t-il, faisant référence à celle permettant d’ouvrir cette grille submergée. Ysabeau esquissa un mince sourire face à cette question, comme si elle s’y était attendue. Elle marqua une pause, puis reprit.
— Elle est confiée au garde dont la ronde du secteur est attribuée. Heureusement pour toi, le tracé de sa ronde le mène, à un moment donné, en extérieur, de l’autre côté de la douve, expliqua-t-elle, donnant à Corvus l’information dont il avait exactement besoin. Il la remercia, mais sentit une certaine pression sur lui. Le regard soutenu d’Ysabeau se faisait presque oppressant. Il sentit qu’elle voulait des réponses sur ses intentions, sur ce qu’il comptait faire de ces informations. Il détourna d’abord les yeux mais finit par céder.
— Je ne compte pas faire irruption au palais, je ne suis pas fou. Tu t’en doutes bien… Il s’agit simplement d’une monnaie d’échange, dit-il, perturbé par le regard énigmatique que lui assénait sa comparse. Un silence s’installa. Un flottement, un malaise que l’homme ne parvenait guère à expliquer. Ysabeau avait un comportement un peu étrange à son goût. Elle le scrutait, le jugeait. Il lui rendit son regard, le soutenant, jusqu’à ce que la jeune femme réagisse enfin.
— Tu es donc réellement devenu un criminel. Je ne veux nullement savoir quel coupe-gorge tu es en train d’aider, mais je ne peux m’empêcher d’être… déçue, siffla-t-elle, provoquant chez Corvus une nouvelle montée de colère. Sa mâchoire se serra, avant qu’il ne reprenne aussitôt le contrôle de ses émotions, affichant même un sourire sarcastique.
— Le monde est gris, Ysabeau. Je fais ce que je fais parce que je n’ai guère le choix, pas parce que le goût de l’illicite me paraît soudainement doux. Et, en toute franchise, je n’ai pas envie d’en débattre avec toi, répondit-il d’un ton grave, las de devoir s’expliquer, de devoir se justifier d’être ce qu’il était. Comment Ysabeau pouvait-elle croire un seul instant qu’il aurait pu en être autrement ? Corvus se surprit à penser que, si elle aussi avait subi les affres qu’il avait enduré, elle ne verrait pas le monde d’une manière aussi binaire. Si elle aussi arpentait le monde hors du palais et de la capitale, peut-être tiendrait-elle un discours bien différent.

Mais il ne comptait pas lui faire la leçon, ni s’emporter dans une tirade moralisatrice. Il agita doucement les mains pour lui signaler que tout allait bien, malgré tout. L’homme insista sur le fait qu’il tiendrait parole et tâcherait de trouver des informations sur le fameux Renard — chose facile puisqu’il le connaissait déjà — mais il était obligé, pour l’instant, de garder la vérité pour lui. Il marqua une pause, puis tourna la tête autour de lui, se demandant où ils étaient exactement et pourquoi Ysabeau l’avait conduit jusqu’ici, dans cette étrange maisonnée. La garde lui expliqua qu’il s’agissait, en vérité, de son ancien lieu de vie. Il lui appartenait toujours, mais elle le laissait à l’abandon, ne pouvant plus y vivre faute de moyens et de temps.
Une bien curieuse chose, pensa alors Corvus, observant les murs et les bibelots alentour. La poussière était omniprésente et l’aspect sombre de la pièce rendait la vue difficile. Pourtant, son regard fut attiré par quelque chose : un cadre, à moitié dissimulé sous un vieux drap miteux. Il se leva et s’avança lentement vers l’objet, sous le regard curieux d’Ysabeau qui le laissa faire. Il tira doucement le drap, découvrant un petit tableau : le portrait peint d’un homme. Corvus l’observa ; ce visage lui était complètement inconnu. Son regard se porta alors sur Ysabeau, qui feignit l’incompréhension.
— De la décoration, je suppose ? dit-elle, sans plus.
Corvus remarqua alors un second cadre posé derrière et, cette fois-ci, il reconnut immédiatement le sujet peint sur la toile. Son visage s’assombrit aussitôt lorsqu’il souleva le tableau, observant les détails, bien qu’ils fussent largement endommagés. Ysabeau plissa les yeux, se doutant de ce que Corvus venait de voir, mais le laissa faire pour une obscure raison. L’homme resta un moment, dos à son ancienne comparse, à observer la peinture représentant un portrait. Pas n’importe lequel… le sien.
Celui d’un Corvus jeune, à l’apogée de sa carrière militaire, lorsqu’il venait d’entrer dans la garde royale et qu’on lui avait offert ce portrait pour immortaliser l’évènement. Ses yeux, jadis, possédaient encore cette étincelle au fond de ses yeux, alimentant le feu de la loyauté, du devoir et de la fierté de servir son bon Roi.
Il peinait à se reconnaître tant son image avait changé — en pire. Corvus ne savait que penser de tout cela. Pourquoi Ysabeau avait-elle conservé cette relique ? Et pourquoi ne disait-elle rien tandis qu’il s’observait, plus jeune ? L’instant éveillait en lui plus de colère et d’amertume qu’autre chose. Il soupira lourdement, puis laissa retomber le cadre au sol sans ménagement, visiblement agacé.
— Pourquoi as-tu conservé cette chose ? grommela Corvus. Ysabeau ne put retenir un discret gloussement, avant de se lever à son tour pour remettre les cadres soigneusement sous le drap.
— En l’honneur du bon vieux temps. Et parce qu’il fallait bien les entreposer quelque part ! répondit-elle d’un ton nonchalant.
Corvus se sentait de plus en plus mal à l’aise. Quelque chose ne tournait pas rond : il avait la sensation qu’elle lui cachait quelque chose. Pas un simple détail… quelque chose de grave, de lourd, de pesant. Mais il savait qu’il n’obtiendrait rien d’elle. Alors il décida de couper court et prit la décision qu’il était temps de repartir, pour se mettre en quête du Renard — du moins, officiellement. Il remercia de nouveau Ysabeau, notamment de ne pas l’avoir lâchement livré à la milice. Elle rétorqua que, malgré son statut et sa foi dans la justice kendranne, elle estimait encore Corvus et savait, au moins, qu’il ne faisait jamais rien sans une bonne raison. Cela lui suffisait, pour l’instant, pour lui accorder un minimum de confiance. Ils se serrèrent la main dans un geste amical, plus détendu que leur premier contact.

Mais alors que Corvus s’apprêtait à quitter l’endroit, ayant tourné les talons et presque franchi le seuil de la porte, Ysabeau ajouta une dernière remarque.
— Tu devrais penser à voir Deliah. Elle est entre les mains des prêtresses de Gaïa, au temple… Je n’ai guère pu la voir cette semaine, mais je crois qu’elle a besoin de toi, affirma Ysabeau.
Corvus se tourna brusquement, le sang se glaçant dans ses veines, les yeux écarquillés l’espace d’un instant. Qu’était-elle en train de dire ? Elle semblait parfaitement au courant de l’état de sa mère et, pire encore, elle laissait entendre qu’elle lui rendait visite. Corvus, pour une rare fois, resta bouche bée, incapable de prononcer un mot. Et, en regardant le visage d’Ysabeau, une pensée sinistre le saisit, comprimant sa gorge et son cœur.

Et si Ysabeau… savait tout ?

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Corvus Salverac
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Re: Rues de la ville

Message par Corvus Salverac » mer. 4 mars 2026 21:43

Chapitre IV
Partie XII


Cette entrevue avec son ancienne camarade, qui autrefois était de confiance, laissait néanmoins une désagréable impression à Corvus. Il ne savait s’il s’agissait de sa gestuelle, de sa façon de parler en donnant le moins d’informations possible, ou de l’incompréhension qu’il éprouvait face à son refus de le livrer aux autorités. Quelque chose, en tout cas, clochait. La dernière remarque d’Ysabeau n’avait fait que le conforter dans l’idée qu’elle en savait bien plus qu’elle ne l’avait admis. L’information était réellement une denrée précieuse, à utiliser avec parcimonie, et cela, Corvus l’avait définitivement observé chez cette femme. Son instinct lui criait de se méfier d’elle, voire d’éviter de la revoir mais, à présent qu’un marché avait été scellé, il lui serait très dangereux de ne pas l’honorer.
Par conséquent, il lui fallait réfléchir à la démarche à suivre concernant Jean. Il ne pouvait sciemment revenir à son repaire et lui mentir droit dans les yeux. C’était bien trop dangereux… Ce criminel notoire avait sans doute les moyens de faire regretter à Corvus sa trahison, si celui-ci s’engageait sur ce chemin. L’option de le livrer en pâture à Ysabeau s’écartait donc d’elle-même, d’autant qu’il avait besoin du Renard pour sa propre enquête qui pataugeait. Il restait encore tant à faire et tant d’énigmes non résolues. Quid de ce livre de comptes crypté ? Des faussaires ? Étaient-ils contraints de travailler pour le réseau ou étaient-ils pleinement complices ? Corvus avait un réel besoin d’obtenir ce nom de la part de Jean, car ce contact — s’il existait — était la seule personne capable de lui apporter des réponses sur toutes ces questions.

L’homme s’engagea de nouveau dans les rues de la capitale, tâchant de faire profil bas afin d’éviter les patrouilles de milice et les regards trop insistants. Mais son esprit restait occupé par son enquête et ses ramifications, qui se faisaient de plus en plus tentaculaires. Il scrutait son environnement tandis que ses pas tentaient de le rapprocher de la taverne de Jean, où il comptait le prévenir au sujet d’Ysabeau et réfléchir avec lui à un plan permettant d’obtenir le meilleur résultat possible — éviter de se mettre tout le monde à dos. Hélas, c’était sans compter sur ceux qui étaient aux trousses de Corvus depuis son escapade à Breen. La veille, il avait fait face à l’un des leurs et avait bien failli se faire surprendre par des patrouilleurs. Corvus n’était pas assez naïf pour penser qu’il était débarrassé de ces troubles-fêtes. Bien au contraire : il devenait encore plus paranoïaque, regardant constamment autour de lui afin de se prémunir d’une attaque traîtresse.
Être ainsi sur ses gardes était épuisant. Il peinait à conserver une humeur à peu près stable. Les événements des derniers jours l’éprouvaient, érodaient sa foi en l’homme, voire en lui-même. Il se sentait plus isolé que jamais et doutait de plus en plus du sens de sa mission. Mais la punition en cas d’échec serait bien trop lourde. Il ne sous-estimait pas le comte de Mordansac ni sa capacité à le briser, voire à le faire emprisonner de nouveau. Corvus n’avait pas droit à l’erreur, et cette pression pesait de plus en plus lourd sur ses épaules, qui commençaient à vaciller. Son regard balayait l’horizon et les passants jusqu’à ce qu’il remarque une personne qui semblait le suivre.

Pour une fois, il s’agissait d’un homme à visage découvert, portant malheureusement la marque sinistre de la guilde qui le traquait. Corvus déglutit mais tâcha de ne pas se laisser déstabiliser. Comme face au tueur qui poursuivait Marcy, il emprunta des itinéraires alternatifs, s’engouffrant dans des ruelles étroites et peu fréquentées pour tenter de semer son poursuivant. Son cœur battait violemment, le sang pulsait dans ses tempes sous l’effet de l’adrénaline. Depuis son arrivée à Kendra Kâr, sa vie se résumait à cela : éviter les regards, et courir lorsque quelqu’un le prenait en chasse. C’était ce qu’il avait tant redouté en venant dans la plus grande ville du royaume alors qu’il était un homme recherché… et il était bien servi.
Après plusieurs longues minutes à tenter de semer l’étrange individu, Corvus fut pris de court en apercevant ce même homme dans une venelle parallèle à la sienne. Il soupira, comprenant qu’il ne parvenait nullement à s’en débarrasser.
— Le bougre… il ne va donc jamais me lâcher, pensa Corvus, la mâchoire serrée.
Il lança un regard noir à cet étrange individu, qui le lui rendit. Puis, sans prévenir, l’étranger changea de direction et s’éclipsa, sans que Corvus puisse déterminer où il était parti. Ce petit jeu du chat et de la souris commençait à l’exaspérer. Ses pas se firent plus rapides, plus pressés, jusqu’à ce qu’il débouche dans une sorte de cour entourée de plusieurs habitations. Les murs étaient défraîchis ; on aurait dit que l’endroit était abandonné mais, en réalité, il s’agissait simplement d’un quartier moins fortuné — ou moins chanceux — que les autres. Le sol était humide, tout comme l’air ambiant. Corvus savait qu’il n’était plus très loin des docks, là où se trouvait la taverne des Sept Sabres.
De l’autre côté de la cour, un craquement retentit. L’ancien garde tourna la tête, aux aguets. Il sentit les poils de sa nuque se hérisser. Sa main se posa sur la garde de son épée et il dégaina, adoptant une posture défensive. Une silhouette surgit lentement : son poursuivant. L’homme avançait calmement vers lui, arme en main.
— Corvus, Corvus… Étonnant que les miliciens ne t’aient pas déjà coincé, dit l’assassin, dont le tatouage confirmait l’appartenance à cette même guilde à l’effigie du loup.
Corvus ne répondit pas, restant concentré. Il sentait que, cette fois-ci, quelque chose clochait. Une lourdeur étrange pesait dans l’air, comme si ce n’était pas simplement un mercenaire de plus lancé à ses trousses. Pourtant, l’apparence de cet homme n’avait rien d’exceptionnel : cheveux courts, crépus et sombres, taille moyenne, habits quelconques, carrure ni maigre ni massive, peau sombre presque noire. Un tueur en apparence banal… mais dont le regard portait une lueur malsaine, carnassière.

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