Chapitre III
Partie X
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Le temple de Gaïa. L’une des plus belles et impressionnantes constructions de la capitale était enfin face à lui. Le regard perdu dans les innombrables fioritures de marbre, il avançait prudemment, le cœur battant à tout rompre. Il ne savait réellement à quoi s’attendre. Est-ce que sa mère était réellement en ces lieux ? Si oui, quand et comment allait-il lui parler ? Après tout ce temps… l’échange serait forcément difficile. L’estomac toujours aussi noué, il souffla un coup pour se redonner de l’entrain, puis pénétra dans la bâtisse. Celle où, jadis, l’un des plus importants évènements de sa carrière militaire survint. Son regard fixait les alentours, les moulures au plafond ainsi que les imposantes colonnes. Il crut devenir fou alors qu’il pouvait presque percevoir des murmures. Ceux des cris de la foule, alors qu’un tueur fou furieux dégainait une arbalète miniature de son épais manteau. Ou encore le bruissement métallique, ce tintement très audible de sa lame percutant le carreau en pleine course.
Tous ces souvenirs, toute cette mémoire qui, à jamais, était éclaboussée par un mensonge vérolé. Un tel exploit, mis sous silence, et un honneur bafoué pour l’éternité. Le cœur de Corvus se serra. Il sentait que revenir en ces lieux commençait à n’être qu’une sombre idée qui ne lui apporterait rien de bon. Mais il devait continuer. Il n’avait guère le choix. Il devait revoir sa mère, à tout prix. Trop de temps s’était écoulé, tant d’années perdues. La culpabilité, plus que jamais, le rongeait alors qu’il prenait l’entière responsabilité de tout ce qui s’était déroulé, menant à sa déchéance et surtout à celle de Deliah. Il avançait, puis eut un léger sursaut alors qu’une voix le surprit dans son dos. Il se retourna pour voir une prêtresse, habillée de sa tenue rituelle. La femme était jeune : elle ne devait pas avoir plus que la vingtaine de printemps. Corvus s’excusa de sa maladresse, avant que la prêtresse le rassure et lui demande ce qu’elle pouvait faire pour lui.
— L’on m’a renseigné qu’une personne m’étant très chère demeurait ici, en tant que bénévole depuis nombre d’années. Deliah, ma… marraine, dit alors Corvus, la voix sûre. Il était entendu qu’il mentait car il ne pouvait simplement dire que Deliah était sa mère, au risque de se dénoncer lui-même. La prêtresse, au doux sourire jusqu’à présent, perdit celui-ci. Sa mine s’assombrit quelque peu ; elle paraissait gênée, ou peut-être même… triste ?
— Oh… Notre Deliah est de votre famille, donc. Je… je ne savais point qu’elle en avait encore, répondit la jeune femme, hésitante. Elle marqua une courte pause avant de relever son regard vers Corvus, comme si elle le sondait malgré elle.
— Soyez rassuré, elle est bien en ces murs. Mais… je ne suis pas certaine qu’elle soit disposée à recevoir de la visite, fût-ce même sa propre famille, affirma alors la jeune femme, gênée. La vérité commençait à sauter aux yeux de Corvus. Son estomac se noua davantage. Ses craintes naissantes après les propos d’Agnès se confirmaient. Quelque chose se tramait. Il redoutait l’imminence de la révélation qui briserait à tout jamais ses espoirs.
— S’il vous plaît, par la grâce de Gaïa… j’ai fait un long voyage pour parvenir en ces lieux. Je… je vous promets que je ne serai point long, rétorqua Corvus d’une voix sûre, mais trahissant une émotion certaine. La jeune femme rougit davantage de gêne, puis soupira. Elle marqua un silence, puis acquiesça, invitant Corvus à la suivre. Le moment arrivait. Comment Corvus allait-il réagir ? Comment Deliah allait-elle le percevoir ? Tout un tas de questions et d’hésitations se bousculèrent dans son esprit qui se désordonna, pour une rare fois. Lui qui était d’habitude maître de ses émotions sentait que celles-ci prenaient le pas et menaçaient de le faire dérailler à tout instant.
Ce qui ne prit que quelques minutes lui parut des heures entières. Ses pas et ceux de la prêtresse le guidèrent vers une aile aux multiples portes de bois. Un couloir aux murs et sols de pierre, bardé de torches éteintes et de vitraux laissant passer des rayons lumineux. La prêtresse s’arrêta devant une des portes, puis porta son attention vers Corvus, lui indiquant que Deliah était derrière. Mais, alors que machinalement l’homme avança sa main pour l’ouvrir, elle le rattrapa dans son élan.
— Attendez, messire. Vous devez faire attention à Deliah, car elle… elle est affaiblie. Je ne désire guère vous meurtrir davantage, car vous semblez affecté. Mais… notre chère bénévole est mourante. Faites donc attention à elle, déclara-t-elle, provoquant une stupeur dans le regard de Corvus. Le malheureux mot avait finalement été prononcé. La mine de Corvus s’assombrit alors que sa mâchoire se serra. La prêtresse lui ouvrit l’épaisse porte en bois. L’homme la remercia, puis pénétra dans la petite pièce qui, comme le couloir, était faite de pierre tant aux murs qu’au sol, avec une lucarne plaquée d’un vitrail laissant passer un généreux faisceau de lumière permettant d’éclairer doucement la pièce.
La porte fut refermée derrière lui afin de lui laisser l’intimité. Corvus porta son regard vers le lit, alors qu’une silhouette reposait dessus. Même après toutes ces années, rien ne pouvait entacher l’élégance de sa mère, pensait alors Corvus, incapable de parler ni de placer le moindre mot. Son corps le trahissait. Son esprit était en ébullition. Deliah était là, sous ses yeux. Le temps avait laissé sa marque sur son corps et son visage, parsemés de quelques rides ainsi que de mèches de cheveux grisonnantes. La femme avait les yeux fermés et semblait se reposer dans un sommeil très léger, puisqu’elle grommelait. Corvus, encore en état de choc, s’approcha lentement. Il finit par se pencher puis prit assise sur un petit tabouret juste à côté du lit. Il baissa la tête, alors qu’un soudain spasme étreignit sa gorge, l’empêchant de parler. Ses yeux rougirent mais restèrent secs. De ses mains tremblantes, il saisit celle de sa tendre mère entre les siennes. Alors qu’autrefois la chaleur irradiait, seul le froid était présent dorénavant.
Le contact physique fit réagir Deliah qui, doucement, ouvrit les yeux pour voir qui la dérangeait dans son repos. Alors que son regard se porta sur Corvus, ses paupières s’ouvrirent en grand et l’air lui manqua un instant.
— Corvus ? Par Gaïa, c’est… dit-elle, alors qu’à son tour un soudain spasme serra sa gorge. Ses yeux rougirent subitement et son visage grimaça alors qu’elle s’effondra en larmes. Corvus sentait son estomac se tordre et se retordre, et sa gorge se serrer au point qu’il manquait d’air aussi. Mais les larmes ne coulaient pas, malgré lui. Il s’approcha d’un seul coup et céda à ses émotions, prenant ainsi Deliah dans ses bras après plus de sept ans d’absence. Deliah l’entoura en retour, le serrant de toutes ses maigres forces. Corvus reconnaissait là le parfum de sa mère, signe que même dans la fatigue et la maladie, elle ne se laissait guère aller. Cette délicate odeur de lilas emplissait ses narines, lui rappelant les souvenirs les plus tendres de son enfance.
— Je… je suis là, mère, fut la seule chose que Corvus parvint à dire, bien que sa gorge se bloquât, coupant sa phrase en deux. C’étaient des retrouvailles en dents de scie, car si revoir son visage familier apaisait grandement Corvus, l’annonce de sa mort imminente avait également brisé ses espoirs.
L’étreinte finit par s’arrêter, notamment car Deliah fut prise d’une quinte de toux, témoin de sa santé fragile et à bout de souffle. Corvus observa sa mère, réchauffant sa main entre les siennes dans un geste des plus affectueux. Il finit même par la porter à ses lèvres pour y déposer un léger baiser.
— Pardonne-moi, mère… je n’ai pas été présent. J’aurais dû être là… dit-il alors, la culpabilité le dévorant de toute sa cruauté. Corvus était à ce moment incapable de se défendre contre ses propres démons, ressentant une honte poignante qui lui perforait tant l’estomac que le cœur et la gorge. Un silence régna, alors que Deliah reprenait ses forces après sa toux. Elle finit par revenir à Corvus après un court moment, le gratifiant d’un beau sourire.
— J’ai eu si peur… pour toi, Corvus. Je vois ton visage à présent, tu es vivant… Gaïa a écouté mes prières, dit-elle alors en souriant doucement, serrant sa main autour de celles de Corvus, ne désirant guère rompre ce contact physique avec son fils, qui lui avait tant manqué. À nouveau, un silence. L’un comme l’autre ne savait, en réalité, quoi dire dans une pareille situation. Il y avait beaucoup trop de choses à raconter, à expliquer, mais la somme de tout ceci faisait qu’il était tout bonnement impossible de commencer par quoi que ce soit. Corvus, accablé par le poids de la culpabilité, sentait la culmination. Tous ces derniers mois, il avait endossé tant de choses : Igor, ses compagnons d’armes ; Mordansac, Breen, la guilde, Berthilde et son petit-fils, pour ne citer qu’eux. Tant de choses, tant d’épreuves dont la somme l’avait mené jusqu’ici. Une si grande pression qui se relâchait enfin le faisait céder à ses émotions, chose qu’il s’interdisait strictement par peur de la faiblesse.
— Je… ne sais quoi dire, mère. Toutes ces années… tout ce qui s’est passé… tout est ma faute, finit-il par dire. Deliah le regarda, comprenant à quel point Corvus était en réalité son propre bourreau. Il était rongé de l’intérieur par la douleur de sa propre déchéance et celle de sa mère. Deliah le voyait et le comprenait.
— Il n’y a rien à dire. Je sais… je reste ta mère, après tout, répondit-elle en pouffant un petit rire, ce qui eut le mérite de faire doucement sourire Corvus.
— La joie emplit mon cœur de te voir en vie, mais… j’arrive tard. Bien trop tard. Je ne sais quoi faire, ni à qui me fier, ni vers qui me tourner à part toi, déclara Corvus, désabusé, se retrouvant plus isolé que jamais après qu’Igor l’a fait séparer de sa troupe. Deliah ne pipa mot, d’une part parce qu’elle était très fatiguée, et d’autre part parce qu’elle comprenait et partageait la douleur de son fils. Elle voyait son émotion, sentait en sa voix une fracture. Corvus, qui avait de tout temps été aussi solide que le marbre, aussi imperturbable que pouvait l’être un bon soldat, paraissait fragilisé devant sa mère.
— Gaïa dispose d’un plan pour chacun d’entre nous… tu trouveras ta voie. Elle ne sera guère auprès de moi car mon temps est venu et mon pacte est achevé. J’ai tant prié pour te revoir, mon petit garçon à moi… j’ai prié pour rester en vie le temps que ce jour arrive. C’est désormais chose faite. Tu dois à présent aller de l’avant, Corvus. Le passé… est lointain, hors de portée, et il ne sert à rien de le ressasser. J’aurais… tant aimé être là pour toi également. Le temps perdu, entre nous, ne nous sera rendu que dans l’au-delà… je t’y attendrai, comme je l’ai fait durant toutes ces années, en ne cessant jamais de t’aimer, conclut Deliah, une larme à l’œil, serrant la main de Corvus dans la sienne. Corvus se tut, baissant la tête, portant à nouveau la main de sa mère à son visage. Il la fit apposer sur sa joue, alors que Deliah lui sourit tendrement, caressant cette même joue de son amour maternel. Pour rien au monde il ne désirait la quitter, ni ne voulait que ce moment se termine.
Corvus ne sut combien de temps s’écoula alors qu’il resta au chevet de Deliah, à rattraper le temps comme il le pouvait sans jamais parvenir à calmer cette vive douleur en son cœur. Deliah était très malade, toussait, et parfois même semblait partir avant de revenir à elle. Corvus sentait qu’il était en train de passer ses derniers moments en sa précieuse compagnie. Il s’était refusé à l’admettre car la réalité n’en serait que plus douloureuse. Mais Deliah, comme autrefois et comme toujours, avait su trouver les bons mots pour apaiser ses peurs et insuffler de l’espoir en son cœur.
— Ne sois pas meurtri ainsi, mon fils. Le temps que nous avons perdu… je l’ai pleuré. Toi, je ne t’ai jamais perdu. C’est tout ce qui compte, déclara Deliah, témoignant ainsi, à sa façon, de son pardon envers Corvus. La notion de temps échappa à la mère comme au fils, jusqu’à ce que la prêtresse refît apparition. Deliah devait se reposer et, pour Corvus, rester trop longtemps en ces lieux pouvait se révéler très dangereux, étant donné sa condition de fugitif. Il se pencha une dernière fois pour déposer un baiser sur le front de sa mère souffrante, avant de péniblement rebrousser chemin, refusant jusqu’au dernier moment de la quitter des yeux.
La porte se referma. Il était abattu, meurtri tant moralement que physiquement — sa blessure lors de son dernier affrontement étant toujours présente. Il faisait pitié à voir. La prêtresse n’osait dire mot, désireuse de respecter le moment solennel que traversait Corvus. Ce dernier remercia la jeune femme, lui offrant un petit pécule pour le noble service qu’elle lui avait rendu en lui permettant de revoir une dernière fois sa famille, pour lui dire au revoir pour de bon.
Il partit ainsi. Ébranlé, touché au plus profond de lui… mais l’âme et le cœur prêt, enfin, à se soigner de leurs blessures et, lui, prêt à porter son regard sur l’avenir.
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FIN DE CHAPITRE