X.2 Vivre le pas présent. (suite)
X.3 Ce que la route m’a laissé.
Le soir venu, je prends la direction de l’auberge. Une immense bâtisse haute de trois étages. La partie au niveau du sol dessert la taverne. Une salle immense où une importante quantité de gens y réside. L’ambiance est bonne et propice à une nuit agréable. Personne ne remarque spécifiquement ma présence, ce qui me permet d’être assez tranquille. Ayant déjà mangé dans ma journée, je n’ai pas spécialement faim et malgré le monde présent, j’obtiens sans problème une chambre. Celles-ci se situent dans les deux étages supérieurs de l’établissement. J’aurais préféré que la mienne soit au plus haut, mais qu’importe.
J’arrive finalement dans ma chambre. Une unique pièce avec une fenêtre, une chaise pour y poser mon sac près d’un bureau, une commode pour ranger les vêtements et un lit simple, tout comme l'est la décoration, minimaliste. Je largue mon sac, défais ma ceinture qui finit au sol en me dirigeant vers le lit, laisse tomber mes armes au pied dans un bruit assez important et me laisse choir sur ma couche.
J’ai d’un côté un sentiment de confort agréable, surtout après ma dernière nuit à Ashaar. D’un autre, mes pensées me rappellent précisément ce monde et tout ce qui s’y implique. Je me revois arriver dans la cave. Jouer la discrétion pendant qu’un début de chaos y a débuté. Les complications dans le canal. Notre retour chez Bergeac avec sa fille. Notre quête dans la Veine pour retrouver les autres. La confrontation avec le Soleil Noir. Puis c’est ma nuit avec Fanielle qui s’immisce dans mes pensées. Je la revois, son corps si particulier, l’absence d’élément physiologique dont je comprends à présent la raison. Cette nuit avec elle se fraie un chemin dans mon esprit, avec un souci du détail qui ne me laisse pas indifférent en ce moment.
(Je crois que je vais avoir besoin de prendre l’air.)
(Ce n’est pas une mauvaise idée. Là, si tu dors sur le ventre, la partie de tes hanches va être légèrement surélevée par rapport au reste du corps.)
(Quoi, que légèrement ?)
(Pfff, vantard !)
Je me relève et plutôt que de passer par la porte, je lorgne la fenêtre avec envie. Je ramasse mes armes de prédilection, parce que c’est loin d’être des couteaux à beurre. Il ne faudrait pas que quelqu’un ne me les dérobe. J’ouvre la fenêtre et entreprends de passer à l’extérieur. Mon excursion sur les toits est facilitée par la structure même par l’agencement de la toiture. Je n’ai aucun problème à me déplacer sans craindre de tomber. J’accède à l’étage supérieur à la simple force de mes mains. Je suis relativement haut, mais la cime du toit l’est davantage. Pourtant, la structure harmonieuse des toits oranais aux courbures souples et aux bords relevés, devient de plus en plus dure à atteindre. Cette dernière ascension nécessite un bond pour l’atteindre et en cas d’échec, c’est le vide qui tend son bras intangible pour se rattraper. Cela donne un vrai goût de défi, rapidement marqué par un événement marquant me concernant.
Alors que ma chambre transportait mon esprit sur Ashaar, les toits de l’auberge me guident sur Aliaénon. Cette quête qui a débuté ici, ces nombreuses rencontres, ces nombreux paysages. Egregor, premier gardien d’Esseroth et ses habitants dotés de magie prodigieuse. Le royaume Pâle avec ses individus à l’apparence particulière, ses harpies et Andy, le Titan du lac. A Maïssa qui s’est peut-être retourné au désert du Raa'ska. Efedafax l’ouessien avec qui j’ai partagé le corps et dont j’ai peut-être mal compris l’enjeu des siens et même des esprits trépassés d’Honoka et Thensoor de Jesuir. Mais ce plaisir de voir tant de lieux et d’être, apporte aussi son lot de désillusion avec la destruction de Fan-Ming. Le destin de Teruki et de sa femme, passé de seigneur d’une cité et de son d’un peuple, à conteur itinérant de l’histoire d’Aliaénon. Essertoh qui a vu l’affrontement final avec le Dragon Noir, fléau de notre monde sur le leur. Des dragons, autrefois alliés des hommes et désormais enfermés dans l’isolement, s’éloignant des hommes qui les ont atteint petit à petit avec le temps. Si ma rencontre avec le Veilleur ne s’est pas bien passée, je ne peux l’en vouloir de protéger les siens comme il l’a fait. Et enfin d’Elscar’Olth, où j’y ai passé mes derniers instants, auprès d’Ibn Al Sabbar, premier des Cadi Yangin et là où également Simaya a dû mettre fin à son existence mortelle pour autre chose. Je pense aux mages de cette cité A ces personnages si particuliers qui, ne paraissent pas agréable au premier abord, à l’image de Zacara dont les premiers échanges ont été compliqués, avant de profondément les apprécier. Ou même Vissélion qui, au fil de nos aventures en notre compagnie, a semble-t-il changé sa vision sur l’isolement magique de sa cité, durant notre périple à Andel’Ys et le mélange de mépris et d’incompréhension de la magie de ses habitants. Elsar’Olth, marquée non pas du Dragon Noir, mais de l’empreinte du Titan.
C’est d’ailleurs à cet endroit que je songe. Je m’y suis rendu à la toute première fois dans ce monde, affecté par les terres particulièrement inhospitalières de la Lande Noire. Peut-être que la magie qui a corrompu ces terres m’a également affecté le corps et que ma proximité avec le sceau à présent achevé sa tâche. De sa puissance magique unique qui a terminé de me modifier en profondeur. Après tout, mon corps est tout de même resté plusieurs jours sans mon esprit. Je songe à cette nuit, celle qui coïncide avec notre retour de la Savane Tanathéenne. De cette nuit marquée par la présence du sceau dans les songes qui m’ont accompagné. A ce combat contre mon double dans la prison de cristal. De ces fouets que je n’avais pas à ma rencontre avec moi-même et qui étaient présents au bout de cette étrange nuit.
Sur le toit de l’auberge d’Oranan, je contemple à présent la paume de mes mains. Cette cicatrice en forme de croix d’où provient un étrange phénomène. De primes abords, j’ai pris cela pour une malédiction, un mal dont je devais me soustraire. Avec le temps et grâce aux conseils de Zacara, j’ai pu changer ma façon d’appréhender ce qui m’arrivait. De revoir ma façon d’en faire usage, de les accepter, je pouvais en faire un don. Ce changement a peut-être débuté dans le désert du Raa’ska, durant notre combat pour protéger Messaliah. Menacé par le Dragon Noir juste au-dessus de moi et Ibn, j’avais usé de la magie en moi pour me donner la force de nous tirer de ce danger. Tout mon être s’était transformé, me donnant une allure très sombre, mais ce sont mes bras qui ont le plus été impacté. Tous semblaient corrects jusqu’au coude, mais à partir des l’avant-bras, des multiples lianes avaient pris place. Doté d’une force prodigieuse et d’une habileté sans pareille, je suis parvenu à nous extraire de la menace. Après cet événement, j’ai commencé à voir les fouets qui résident dans mes bras comme autre chose qu’un mal.
J’ai beaucoup travaillé sur la maîtrise de mes fouets, enfin… dans mes moments seuls. Zacara m’ayant fortement conseillé de les contrôler avant qu’eux ne me contrôlent. Pourtant, lorsque je les utilise en combat, j’ai toujours cette sensation de manquer de force et de précision. Si je suis plus efficace sans, je jouis tout de même d’une allonge assez exceptionnelle comparé à d’autres combattants. Le Garzock que j’ai affronté durant la bataille de Kochii, me serait plus facile à atteindre. Lui qui jouait avec l’allonge importante de son arme, maintenant j’en ai une plus longue que lui. Je me demande dailleurs ce qu’il lui est arrivé après la bataille.
Toujours est-il que j’éprouve une faiblesse en combat, mais pas en dehors. Je peux aisément user de mes fouets pour attraper bien des choses et si je n’en utilise qu’un, je peux atteindre des prises à près de six mètres. Dans ce cas précis, la cime du toit est trop facile. D’un geste fluide, j’attrape un des coins en pointes du toit et après un balancement, je tire sur mon fouet pour m’amener à bonne destination, atterrissant sur le dernier élément du toit et le plus haut. De là, j’ai une vue importante sur la cité. Je vois les nombreux déplacements guidés par les torches. J’entends le doux murmure des activités nocturnes et les acclamations joyeuses des fêtards. Je contemple le monde à mes pieds, prenant une position d’observateur privilégié. J’ai une petite pensée pour l’insecte qui nous a permis de revenir ici, qui se définit comme un observateur, mais la comparaison s’arrête là. Jouer avec la vie comme lui et les siens le font ne sera jamais une activité que j’entreprendrais. S’il a une raison de le faire, il s’est bien gardé de nous le dire et contrairement aux autres, je l’ai rapidement compris en partant en premier. D’ailleurs, ils devraient être de retour également depuis le temps.
J’étais parti pour comprendre la menace que représentait l’explosion du fluide sur Aliaénon, je suis revenu l’esprit chargé de mépris envers les dieux, la sérénité de savoir le Dragon Noir défait, ainsi qu’une énigme au creux de mes bras. Qu’étaient ces fouets au final ? Même si j’ai le sentiment que la magie du sceau de la Lande Noir y est pour quelque chose, un élément me perturbe. Une idée parasite qui refuse de s’extraire de mon esprit. Ces fouets sont apparus après notre retour à la vie. Après notre combat contre Justice. Après mon affrontement avec mon double. Mais alors, si la Lande m’a transformé, pourquoi mon double possédait-il déjà ces mêmes fouets, avant que la magie ne m'affecte ? Quelque chose de plus profond me cache la vérité. Un voile que je ne perçois pas. Pas encore du moins. Une énigme que je compte bien résoudre un jour. Mais avant cela, je dois retrouver Castamir. Elle était mon objectif après Kochii et les aléas des événements n’ont fait que retarder cette quête.
D’ailleurs, il n’y a pas que mes fouets que je ramène d’Aliaénon. M’asseyant sur le toit, je regarde au travers de mon monocle et prends une grande inspiration. J’ai la possibilité de savoir si j’ai, oui ou non, raison de croire qu’elle est encore en vie. Une conviction profonde cette fois-ci, pas un simple message à l’auberge, ou des échanges avec des marins du port.
« Montre-moi Castamir ! »
Le verre transparent devient de plus en plus opaque, mélangeant les couleurs et les formes pour enfin dévoiler une silhouette. Celle d’une taurionne, debout, les bras tenant quelque chose comme une pierre ou une balustrade d’un balcon. Il m’est difficile à dire, car hormis elle, tout est flou. Elle est toujours aussi belle, sa peau presque nue de tissus dévoilant ses formes agréables, le regard porté au loin. L’image s’estompe rapidement. Quelques secondes au mieux. Elles me suffiront à m’assurer que je ne me dirige pas en vain dans ce périple. La revoir me redonne l’envie de la retrouver, de comprendre la raison de son départ.
Peut-être que je ne resterais pas à Oranan aussi longtemps que prévu.
X.4 Même geste, autre voie.