Chapitre II
Partie I
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Voilà plusieurs jours que Corvus avait quitté Igor et sa brigade de loubards. N’ayant guère de monture ni de chariot, ce fut bel et bien à pied que le baroudeur dut prendre le chemin de Breen. S’y rendre depuis le duché de Valorian constituait un petit périple en soi, tant le trajet était long, d’autant plus que le criminel recherché devait emprunter des chemins détournés afin d’éviter les grands axes, où il risquait d’être appréhendé par des miliciens.
Néanmoins, même si la route s’étirait, il ne s’en plaignait guère : il était à présent seul, totalement autonome. Le silence et le calme étaient appréciables. Pour une fois, et depuis longtemps, il n’aurait plus à entendre Igor brailler comme un ours à longueur de journée. Drôle de sentiment pour un homme qui avait connu l’isolement total durant plus de sept hivers. On aurait pu croire qu’une personne de sa trempe apprécierait d’autant plus la compagnie d’autrui ; il n’en était pourtant rien. Du moins, pas particulièrement.
Le temps s’était égrainé et, fort heureusement pour Corvus, rien de notable ne survint durant la majeure partie de son périple. Son voyage fut surtout rythmé par de longues journées de marche à travers les plaines Kendrannes, à rester concentré sur sa route afin de ne point en dévier. Dans les moments les plus sereins que lui offrait ce voyage, il se laissait aller à la songerie. Il pensait à Mordansac, à ce sceau, à cette nouvelle mission officieuse. Il se demandait pourquoi il devrait, au fond, honorer sa parole. Après tout, il était déjà un hors-la-loi. Il avait beau avoir servi la Couronne et s’être comporté comme un parfait pion, on lui avait tout retiré, sans jamais reconnaître ses faits d’armes ni sa dévotion. Ce monde était devenu, selon lui, ingrat et injuste. Alors pourquoi s’efforcer d’être le seul homme d’honneur ? Tant de questions pour si peu de réponses. Sa seule motivation résidait dans une mince once de curiosité, ravivant la flamme ténue du garde royal qu’il avait été autrefois.
Il pensait également à Deliah, sa mère. Depuis son évasion, il avait dû se faire extrêmement discret et, surtout, ne jamais revenir à Kendra Kâr. Or Deliah résidait dans les faubourgs de la capitale — du moins dans ses souvenirs. Revenir la voir était bien trop risqué, se répétait-il. Pourtant, l’envie demeurait, brûlante, plus vive que jamais. Il avait besoin de revoir un visage familier. Un visage qui ne le jugerait pas, ainsi que des bras qui l’accueilleraient sans chercher à lui planter une dague dans le dos.
Corvus se laissa aller à ses pensées, tantôt nostalgiques, tantôt amères. Le souvenir de son mentor, Richard d’Hallecourt, le hantait. Au cours des derniers mois, il avait entendu son nom à de rares reprises, confirmant qu’il occupait toujours son poste de capitaine de la garde royale. Personne n’avait jamais percé à jour sa perfidie ni ses manigances. Il s’en tirait à bon compte… ce qui rendait Corvus d’autant plus aigri.
Parviendrait-il un jour à laver son honneur ? À faire éclater la vérité sur cet homme pernicieux ? Ou bien devait-il tout abandonner, tout laisser derrière lui pour se consacrer à sa propre voie, désormais ? Cette option existait aussi, tapie quelque part dans son esprit.
Après tout, au fil de sa route dans les plaines Kendrannes du Nord, ses yeux avaient maintes fois été captivés par des paysages bucoliques, suscitant en lui un profond sentiment d’apaisement. Pourquoi ne pas tout oublier et refaire sa vie à l’abri des regards, loin des tumultes de son existence de maraudeur ? Hélas, il n’était plus naïf. Plus maintenant. Il savait que, tôt ou tard, on viendrait le chercher s’il venait à disparaître complètement de la carte. Cette vie paisible n’était pas pour lui — pas pour le moment, en tout cas. Sa seule priorité, pour l’heure, demeurait l’accomplissement de sa mission pour Mordansac ; il aviserait ensuite.
Peut-être, s’il revenait victorieux de Breen, pourrait-il plaider sa cause auprès du noble afin de retrouver son honneur perdu. Après tout, l’appui d’un comte pouvait peser dans la balance, bien que cette perspective fût désormais atténuée par la prise d’indépendance des duchés des montagnes. Quel poids la parole d’un comte pouvait-elle encore avoir auprès de la Couronne pour laver l’honneur d’un traître ?
L’esprit de Corvus, empli de souvenirs et de rêveries nostalgiques, lui donnait l’illusion d’un trajet bien plus court qu’il ne l’était réellement. Il n’était pas encore parvenu à Breen lorsque, après plusieurs jours de voyage, il atteignit enfin la lisière de la grande forêt septentrionale. Il ne pouvait emprunter la grande route qui longeait la forêt et menait à la cité, pour les mêmes raisons qui l’avaient contraint à voyager hors des sentiers battus jusque-là. La milice patrouillait régulièrement, et pour un ancien soldat, il savait ce que cela impliquait.
L’astre céleste s’était déjà couché, et la pénombre nocturne s’installait, bien qu’elle n’eût pas encore atteint son plein. Corvus prit la direction de l’une des dernières haltes avant de pénétrer dans la forêt dense. Il s’agissait d’une taverne isolée, bordant l’entrée du bois, entourée de quelques chaumières, d’un petit champ et d’un poulailler abritant une poignée de bêtes. Les propriétaires avaient sans doute dû redoubler d’efforts — surtout depuis la guerre Omyrienne — pour assurer leur propre subsistance.
Corvus le savait : ce n’était pas la première fois qu’il s’arrêtait ici. Le lieu était peu connu et rarement fréquenté, mais autrefois, il aimait s’y arrêter durant ses patrouilles campagnardes afin de s’y restaurer.
La nuit était désormais tombée et l’homme, las de son long voyage encore inachevé, décida de pousser la porte de la taverne pour s’y reposer un instant. Il ne s’agissait nullement d’une auberge ; il n’y trouverait pas de couche, et quand bien même, il n’aurait guère eu les moyens de s’offrir une nuitée. Il approcha de la lourde porte de chêne taillé et pénétra dans l’établissement. Un soupir s’échappa de ses lèvres tandis que ses yeux balayaient aussitôt la salle, de gauche à droite, afin de vérifier qu’aucun milicien — du moins en apparence — ne s’y trouvait. Rapidement rassuré, il ne distingua aucun signe ostentatoire trahissant la présence d’un soldat. Il referma la porte derrière lui, empêchant le froid mordant de la nuit de s’engouffrer.
Corvus sentit la chaleur irradier son corps, soulageant quelque peu ses articulations mises à rude épreuve par la longue marche depuis le comté de Mordansac. La lumière était tamisée — comme dans toute taverne — et seules quelques bougies, ainsi que le feu de l’âtre alimentant un immense chaudron de soupe perpétuelle, éclairaient la petite salle.
Les murs étaient blanchis à la chaux, mais d’épaisses poutres brunes les ornaient et se prolongeaient jusqu’au plafond, soutenant le plancher du second étage. Quelques voix se faisaient entendre. Ce n’était pas le brouhaha assourdissant des tavernes de la capitale, mais le lieu n’était pas silencieux pour autant.
Corvus avança en scrutant discrètement son entourage, s’assurant qu’aucun milicien ni chasseur de primes ne l’observait. Pour plus de confort durant son périple, il avait attaché son épée rouillée dans son dos — un geste anodin en apparence, mais qui signifiait quelque chose aux yeux du tavernier, lequel releva la tête à l’arrivée du nouveau client.
— Bien le bonsoir, voyageur, dit le tavernier derrière son comptoir, occupé à couper des poireaux.
Porter son épée dans le dos indiquait généralement un long voyage. Garder son arme à la hanche se révélait peu pratique sur de longues marches, le fourreau finissant par heurter la cuisse à chaque pas. La placer dans le dos réglait ce problème, mais privait son porteur de la possibilité de dégainer rapidement en cas de besoin.
Corvus répondit par un simple hochement de tête avant de prendre place dans une large alcôve au fond de la salle. Plusieurs chaises et petites tables rondes occupaient ce recoin, idéal pour les clients solitaires. Lorsqu’il s’assit enfin, Corvus soupira d’aise et frotta sa barbe. L’heure du souper approchait… et il espérait de tout cœur qu’aucun des clients présents n’avait aperçu son visage sur les panneaux d’avis de recherche affichant les portraits des criminels. Il tâchait de s'apaiser mais, il demeurait contraint de rester sur ses gardes voire suspicieux afin de se protéger en cas de besoin.
La taverne à la lisière de la forêt Kendranne septentrionale, avec Corvus au fond dans l'alcove à côté du comptoir.