Orphelinat de Kendra Kâr

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Marcy
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Re: Orphelinat de Kendra Kâr

Message par Marcy » mer. 25 mars 2026 20:42

Entre terre et taire

Le repos cette nuit est de courte durée. Marcy se réveille en sueur, le cœur battant à tout rompre. Un cauchemar. Un simple cauchemar, mais beaucoup trop réel. Elle s’est revue courir sur les toits, une inquiétante présence impossible à semer la poursuivant en silence. Malgré la couette qui la recouvre, elle frissonne. Elle ferme les yeux, mais la simple idée de revivre ça la fait se lever en silence. La gorge sèche, elle vide la carafe d’eau présente dans chaque chambre la nuit, avant de décider qu’une petite sortie lui fera du bien. La rouquine s’habille pour ne pas souffrir du vent, frais à cette heure. La jeune fille ouvre sa fenêtre et grimpe à l’extérieur, pour s’installer sur le toit. Là, elle soupire longuement et essaie d’oublier le cauchemar encore bien vivant dans son esprit. Elle se frotte l’œil, la légère marque encore discernable sous la pulpe de ses doigts.

Les minutes passent et son cœur reprend finalement un rythme normal. Elle n’a toujours aucune envie de se rendormir et fixe le ciel un long moment. Jusqu’à ce qu'un raclement n’attire son regard vers le sol. Elle discerne une silhouette qui marche tant bien que mal dans la rue en traînant des pieds. Et en se dirigeant droit sur l’orphelinat. Elle plisse les yeux, incapable de reconnaître la silhouette qui se profile et se rapproche. La tension qui avait finalement quitté ses épaules revient en trombe. L’attaque qu’elle a subie est trop récente. Le cauchemar trop vif. Elle pense immédiatement au pire. Un cambrioleur. Un meurtrier. Une attaque. Elle pourrait réveiller tout le monde, mais elle risque de faire paniquer les enfants et, le temps qu’elle réveille Méli, l’inconnu sera rentré. Non, elle doit agir elle-même. Maintenant. Elle tire sa dague, inspire longuement, accroupie sur le toit. Elle attend que la silhouette soit presque sous elle et se laisse tomber directement sur l’inconnu.

La chute est rude, mais elle cloue le type au sol. Elle se reprend plus vite que lui malgré l’évidente plainte des muscles de ses jambes et le menace de sa dague. Le type grogne. il sent la vinasse bon marché, celle qu’on trouve dans les tavernes mal fréquentées.

« T'as choisi la mauvaise maison sale enf... »

Elle plisse les yeux, suspicieuse, détaillant la silhouette au sol, plus si inconnue que ça, vu de près. La lune se reflète sur sa lame, illuminant un bref instant un visage trop familier.

« Xël ? Qu'est-ce que tu fabriques dehors ? »

L’homme gémit, encore sonné par la chute. Il marmonne quelque chose d’incompréhensible, vaguement lié à de l’argent… puis son regard se pose sur elle. La reconnaissance s’allume, suivie d’un rire soudain, incontrôlé. Marcy se renfrogne aussitôt. Voilà qu’il se paie sa tronche alors qu’elle avait sa lame sous sa gorge. C’est un peu vexant pour la jeune fille, immédiatement agacée en pensant qu’il se moque d’elle.

« Quoi ? y'a quoi de drôle ? »

« J’ai failli me pisser d’ssus… »

Le rire de Xël se prolonge, incontrôlable. Marcy grimace, écœurée, et s’écarte vivement pour éviter qu’il ne se souille vraiment, et elle aussi par la même occasion. Elle plisse le nez, dégoutée.

« T'es saoul ? Tu sens la vinasse bon marché. »

« Ouais. Mais ça doit pas être moi j’ai bu que de la bière. »

Il se redresse tant bien que mal, une main crispée sur ses côtes. Elle remarque le geste et se dit qu’elle a sans doute dû lui faire mal en lui tombant sur la tronche depuis le toit. Marcy hésite, puis lui tend la main. Elle peut bien l’aider, il a l’air dans un sale état. En partie grâce à elle en plus. Comme quoi, elle peut très bien battre un héros. Même s’il est saoul, qu'il ne l’a pas vu et qu’il fait nuit. C’est un début comme un autre. Aussi lui tend-t-elle une main, dans sa grande mansuétude.

« Allez, je vais t'aider, m'sieur le héros qui picole trop. »

Il ne la prend pas. À la place, un nouveau rire lui échappe. Puis, il fait un geste dans sa direction, poussant Marcy à simplement le regarder en se demandant à quel point il est saoul. Elle sent soudainement ses pieds quitter le sol et comprend immédiatement ce qu’il est en train de faire. Et ça ne l’amuse pas du tout.

« Hè, hè ! c'est pas marrant, repose moi au sol ! tout de suite !»

Elle bat des bras, paniquée, alors qu’elle s’élève lentement, le sol s’éloignant alors qu’elle lévite à près de deux mètres du sol en quelques secondes.

« Tu pensais pas pouvoir t'attaquer à un héros sans subir quelques conséquences non ? »

Sa voix traîne, imbibée d’alcool, alors que la rouquine l’insulte copieusement de tous les noms qu’elle peut trouver. La riposte ne tarde pas. Marcy monte encore… puis bascule, la tête en bas. Elle retient de justesse un hurlement. Vraiment de justesse.

« Je t'en foutrai, du héros ! T’es juste un poivrot ! Fais-moi redescendre !

Elle fouille sa sacoche à la hâte dans l’idée de le menacer, mais elle n’a pas vraiment l’habitude de faire ça la tête en bas. Autant dire qu’elle ne prend pas vraiment en compte la gravité. Une demi-douzaine de lames tombe en cascade de sa sacoche et tintent en touchant le sol, mais elle en attrape deux et le menace avec. Ce qui aurait été plus effrayant sans son visage paniqué et ses jambes battant encore en l’air en vain.

« Fais-moi redescendre ou je te jure que je te troue le gras ! »

Xël rit encore, mais son équilibre vacille. Sa magie tremble avec lui. Soudain, elle chute. Un mètre. Un cri lui échappe. La descente est freinée in extremis par un geste de Xël qui titube de nouveau en se mettant une main devant la bouche. Il lève un doigt, blême, tentant de contenir un haut-le-cœur. Marcy retrouve le sol, tremblante et se dit que rester allongée est une bonne idée alors que sa tête tourne un peu et que le sang reprend sa circulation normale. Elle reste un instant immobile, puis relève la tête, furieuse. Jamais on ne l’a humiliée de la sorte.

« T’es... un sale con. »

« Pas tant que ça je pense. »

Xël laisse échapper un rot discret avant de s’asseoir en se tenant les côtes, non sans recevoir un regard écœuré de la rouquine. Puis, d’un ton qu’elle trouve faussement curieux, il lui demande si elle assure la sécurité des lieux. Marcy renifle avec dédain en ramassant ses kunai. Il continue à se payer sa tête, en plus…

« J'ai l'air d'un garde en faction ? Tu m'as semblé louche et je t'ai pas reconnu, c'est tout.

Il ricane, amusé, et glisse qu’elle est meilleure musicienne que physionomiste, ajoutant qu’elle ferait mieux d’alerter les adultes dans ce genre de situation. Marcy rosit brièvement face au compliment glissé au milieu du reste, puis se reprend aussitôt. Pas question de lui faire de cadeau, à ce sale con de mage !

« Je suis capable de me débrouiller quand le type en face est pas un sale tricheur de mage. »

Il affirme en être persuadé, avant de pointer l’évidence : ça n’explique pas sa présence dehors à une heure pareille. Il inspire profondément, puis laisse échapper un rot. Marcy marmonne, presque pour elle-même :

« Je dormais plus... »

Et lui fait de même, pour une tout autre raison.

« J’aurais préféré qu’on ne me remarque pas. »

Elle le regarde, puis esquisse un sourire moqueur. S’il ne rebondit pas sur son insomnie, elle, par contre, ne se gêne pas pour se fendre d’une moquerie facile. Et d’une tentative de profiter de la situation. C’est de bonne guerre après ce qu’il lui a fait subir.

« Vu ton tangage et l'odeur, c'était mal parti. Mais je dirais rien... si t'es généreux. »

Il lève les yeux vers le ciel, songeur, et évoque d’un ton distrait la hauteur à laquelle il pourrait encore la faire léviter. La rouquine se renfrogne aussitôt et fait preuve d’autant de mauvaise foi que de prudence, pour une fois.

« C'est bon, je plaisantais... »

Elle le regarde avec méfiance. Juste histoire de s’assurer qu’il ne va pas réellement recommencer. Mais puisqu’il n’a pas l’air de faire de mouvements suspects, elle se détend un peu. Et le rassure. Autant qu’une rouquine agacée peut rassurer un héros connu de tous.

« J'allais pas le dire à Méli, elle se serait inquiétée. »

À ces mots, son attitude change. Il baisse les yeux, plus grave. Il admet que c’est de sa faute, qu’il supporte mal de la voir ainsi… et que c’est pour cela qu’il l’évite. Le silence s’étire. Puis, comme pour détourner la conversation, il lui pose une question inattendue : que ferait-elle avec beaucoup d’argent ? Marcy ricane, incrédule. Tant par la soudaineté que l’improbabilité de cette question surgie de nulle part.

« Tu demandes vraiment ça à l'orpheline sans le sou qui peut même pas s'acheter des habits neufs ? »

Comme il insiste, et qu’elle préfèrerait garder les pieds fermement ancrés au sol, elle hausse les épaules.

« J’en sais rien. Sans doute que j'en donnerai à l'orphelinat et des amis qui en ont besoin. Et je m'achèterai une maison et je ferais en sorte de jamais devoir travailler de ma vie. Ce serait pas mal.

Il réfléchit à voix haute, évoquant l’idée de financer quelque chose d’utile pour la ville, peut-être une école, espérant qu’elle lui suggère une meilleure idée. Marcy l’observe longuement. Un flot d’idées la traverse pêle-mêle. Le genre de réflexion qu’elle s’est faites, seule ou avec des compagnons de rue et d’infortune quand ils refaisaient le monde, du haut de leur dizaine d’années passées à vivre de rien.

« Des dortoirs propres et chauffés. Une cantine même en hiver. Et une école c'est pas mal, si certains veulent vraiment y aller. »

Il acquiesce, pensif, puis envisage une vie plus simple, retirée, loin de tout. Marcy fronce les sourcils. Elle ne sait pas trop s’il se paie sa tête en moquant son petit rêve sans importance ou s’il est sérieux. De toute façon, tout ce questionnement n’a pas de sens, quand on sait que Xël est un mage connu, reconnu et puissant.

« T'es un type puissant, non ? Tu peux faire tout ce que tu veux. Je comprends pas où est le problème. »

Son visage se ferme légèrement. Un sourire triste apparaît. Il explique que ce n’est pas si simple… que les gens ne voient que ce qu’il a sauvé, alors que lui pense surtout à ce qu’il n’a pas réussi à sauver. Sa voix se voile. Il avoue chercher un moyen de se racheter, sans savoir comment. Marcy le fixe, puis roule des yeux, sa voix tranchante et sans appel.

« Bien sûr que ça fonctionne comme ça. Les puissants font ce qu'ils veulent et le reste fait avec. Je suis peut-être jeune et je comprends peut-être pas tout, mais ça m'a l'air d'un bon tas de conneries quand même. Je pense surtout que ça te monte à la tête, moi. En plus de la bière. »

Il rit doucement, essuie ses yeux, puis corrige : il n’a pas seulement sauvé des gens, mais des mondes — excusez-le du peu — Et il ajoute que plus on est puissant, plus les ennemis le sont aussi. Il glisse au passage une pique envers un certain comte Ybellinor… avant de regretter ses propres mots. Marcy hausse les épaules. Ce n’est pas elle qui va se choquer qu’on crache sur des nobles. C’est presque un loisir élevé au rang d’art, parmi la populace la plus pauvre de la capitale.

« Tous les nobles sont des trous du cul. On peut pas avoir autant d'argent et ne pas être péteux. »

Elle le regarde, pragmatique.

« S’il n’est pas si puissant, pourquoi tu le fais pas léviter malencontreusement par une fenêtre, ton comte ? »

Il répond calmement qu’il n’est pas un assassin.

« Tu n'as tué personne pendant la guerre ?

Il soupire, mal à l’aise, et se contente de dire que c’est différent. Marcy fronce les sourcils, son pragmatisme ne lui permettant pas vraiment de saisir la nuance entre les deux.

« Tu tues dans les deux cas, je vois pas de différence. »

Elle baille, puis le fixe. Elle n’aime pas vraiment le chemin de cette discussion. À vrai dire, elle ne sait même pas pourquoi ils discutent. Mais elle a enfin quelqu’un qui pourrait lui expliquer si ce qu’elle a vécu va la hanter encore longtemps, comme ce soir. Sauf qu’elle n’a que quatorze ans et que la subtilité n’est pas vraiment son fort quand il s’agit d’obtenir des informations sans trop en donner.

« Tu fais des cauchemars, des fois ?»

Surpris, il confirme, avant de lui demander pourquoi. Forcément, il allait demander des précisions. Elle aurait dû s’en douter. La rouquine hésite, puis parle de ces rêves qui ne sont pas vraiment des rêves… plutôt des souvenirs qui reviennent. D’horrible souvenirs beaucoup trop frais dans sa mémoire. Elle ramène ses genoux contre elle dans un geste instinctif pour s’en protéger.

« C'est pour ça que je dors pas... »

Il reformule, cherchant à comprendre. Elle acquiesce vaguement. Il l’observe plus attentivement, puis lui demande ce qu’elle a vu. Elle hésite longuement. Elle n’a pas envie qu’il raconte tout à Méli. Ni même qu’il la juge pour ce qu’il s’est passé. Elle n’est responsable de rien, après tout. Ce n’est pas sa faute si tout a mal tourné.

« Quelqu'un s’est fait tuer et je... j'arrête pas d'y penser. »

Elle enchaîne rapidement :

« Pas un mot à Meli, hein ! Elle serait encore plus sur mon dos. »

Il accepte, proposant un échange de silence. Puis il s’interroge sur les circonstances, demandant où est-ce qu’elle a pu voir quelqu’un mourir devant ses yeux. Elle le fixe, sur la défensive. Comme s’il en demandait beaucoup trop. Instinctivement, elle essaie de se protéger, alors même que c’est elle qui a ouvert la porte de cette discussion.

« Pas dans un quartier pourri, si tu veux tout savoir. Chez les bourges. La milice doit être sur le coup »

Il se rapproche, inquiet, et suppose un cambriolage qui aurait mal tourné. Elle grimace, agacée qu’il pense immédiatement à ça. Comme si c’était la seule explication possible en la voyant. C’est un peu vexant.

« Pas du tout ! Pourquoi tu m'accuse directement ? C'est toujours pareil !»


Elle se lève, prête à partir. Mais il lève les mains, tentant d’apaiser la situation, expliquant qu’il n’accuse pas, mais qu’il connaît ce genre de situations. Elle le fixe, sans trop le croire.

« Pourquoi t'as aussitôt pensé à un cambriolage alors ?

Il admet alors qu’il a eu le même parcours qu’elle autrefois. Avant de devenir un mage connu. Première nouvelle pour la rouquine qui le fixe avec un regard nouveau. Auraient-ils finalement des choses en commun ? Marcy soupire, elle a de toute façon dit trop de choses pour en pas aller jusqu’au bout.

« Donc... oui bon d'accord c'était un cambriolage. On devait choper une boussole. Qu'on a eu. Puis ce type est arrivé. Il nous a attaqué. Et il a tué un des types avec qui j'étais... avant de me poursuivre en ville. C'était terrifiant. Il y avait tellement de sang.... »

Elle frissonne en revoyant l’hémoglobine qui jaillissait de la gorge de Marvin. Xël semble percevoir son trouble et se redresse, plus sérieux. Il tente de la rassurer, affirmant que tant qu’il est là, rien ne peut lui arriver. Marcy recule légèrement, peu convaincue. Il évoque aussi le fait qu’il a financé l’orphelinat pour éviter précisément ce genre de situation, et lui demande pourquoi elle continue. Marcy grimace, pas vraiment appréciative de son jugement sur ses activités, la forçant à justifier ce qu’elle fait. Chose qu’elle déteste faire. Parce que ça sonne toujours un peu faux à ses oreilles, peu importe qu’elle y croie vraiment.

« Et parce que je connais que ça. J'ai pas de talent particulier, je suis pas mage, j'apprends très mal et j'aime pas ça. Et plutôt que m'user dans un boulot merdique, je préfère encore faire ce que je connais. »

Elle a vu les mains calleuses, les dos voûtés et les blessures de ceux qui travaillent pour tout de même vivre dans la misère. Pas elle. Elle s’y refuse fermement. Xël, de son côté, lui conseille de rester discrète quelque temps, au cas où le gardien de la maison serait sur ses traces. La rouquine aurait sûrement préféré que ce soit un gardien. Les choses se seraient sûrement mieux passées.

« C'était pas un gardien... il a tué les gens qui vivaient là aussi. Et je ne suis pas assez bête pour le mener ici... »

Il comprend alors qu’il y a un autre acteur en jeu, plus dangereux. Un silence suit. Il ne propose pas son aide de manière explicite, mais Marcy se dit que, si vraiment les choses en arrivaient là, elle pourrait peut-être ravaler sa fierté et lui demander un coup de main. Après tout, s’il est si puissant que ça, ce sera facile pour lui, non ? Inconscient du cheminement de pensée de la rouquine, Xël souffle qu’ils devraient rentrer avant d’être repérés. Avant de se fendre d’un dernier commentaire.

« Y a sûrement une activité moins dangereuse qui pourrait te plaire. »

« Sans doute, mais j'ai pas encore trouvé. »

Sauf celle, toute nouvelle, de messagère. Mais elle n’est pas certaine que ce soit viable à long terme. Elle essaie, elle verra bien. Plutôt que de passer par la porte, elle grimpe agilement jusqu’à une fenêtre du premier étage, s’y hisse et se retourne vers lui alors qu’il tangue vers la porte d’entrée.

« Essaie de pas te vautrer dans les escaliers. »

Et elle disparaît à l’intérieur, se demandant si ce qu’elle sait de Xël n’est pas seulement la surface de quelqu’un de beaucoup plus complexe qu’elle n’imaginait.

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Marcy
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Re: Orphelinat de Kendra Kâr

Message par Marcy » lun. 6 avr. 2026 14:07

Au matin des non-dits

C’est une Marcy fatiguée qui descend à l’heure du petit déjeuner, le lendemain matin. Sa conversation avec Xël n’a pas aidé la jeune fille à se rendormir. Pire, même, elle l’a ressassée encore et encore. La conclusion est claire : elle en a trop dit. Pourquoi ? Elle n’en sait rien. Un moment de faiblesse ? La fatigue ? le besoin de parler à quelqu’un qui n’est pas proche d’elle ? Un contrat tacite entre deux orphelins ? Un peu tout ça à la fois ou autre chose ? Elle rumine la question la nuit entière et se retrouve de mauvaise humeur, une fois le matin venu. La seule chose dont elle est sûre, c’est qu’elle n’aime pas l’idée de s’être si facilement ouverte à Xël. Aussi va-t-elle l’éviter sciemment durant un temps. Comme ce qu’elle aurait dû faire, au lieu d’essayer de sympathiser.

Sa mauvaise humeur se lisant sur son visage, personne ne cherche trop à lui demander quoi que ce soit. Les enfants proches de son âge l’évitent soigneusement et éloignent les plus jeunes, inconscients de ce qui leur tomberait dessus s’ils venaient à énerver la rouquine maussade. Les seuls à ne pas s’en soucier sont Sonia et Gus. Edouard semble l’éviter également, mais Marcy ne le remarque même pas, trop occupée à massacrer sciemment et consciencieusement son petit déjeuner à coup de cuillère mortelle. Autant dire qu’elle n’est pas vraiment très motivée pour le cours qui suit. Méli perçoit très bien l’agacement rapide de la jeune fille, mais ne semble pas être prête à céder au moindre caprice de la rouquine. Et s’il faut parfois un long silence et un regard perçant pour qu’elle se mette au travail, Marcy le fait à chaque fois avec plus ou moins de bonne volonté. Elle a promis d’essayer, après tout. Elle est néanmoins ravie quand Méli termine finalement le cours.

« Bien, ça suffira pour aujourd’hui… Essaie d‘être plus motivée demain. »

Marcy se retient de grommeler une réponse qui n’améliorerait pas vraiment l’ambiance générale et se contente de hocher la tête en rangeant les affaires que Méli lui prête pour ces cours.

« S’il s’est passé quelque chose avec Edouard, tu peux m’en parler, Marcy. »

La rouquine relève la tête, une sincère surprise peinte sur son visage jusque-là renfrogné. Elle a apparemment raté un épisode et Méli aussi, elle-même surprise de la réaction de la rouquine.

« Edouard ? Comment ça ? »

« Vous n’êtes pas en froid ? Ce n’est pas pour ça que tu es de mauvaise humeur aujourd’hui ? »

« Non ! On n’est pas en froid... je crois. »

En tout cas elle n’a pas souvenir d’une dispute. Bon, il était un peu contrarié hier soir, oui. Parce qu’elle a demandé s’il était constipé. Mais c’était une question sincère puisqu’il se dandinait d’un pied sur l’autre. Elle était en droit de s’interroger. Et d’obtenir une réponse. Elle hausse les épaules, sans avoir de vraie réponse à offrir à Méli et refusant de mentionner la conversation avec Xël. Ils se sont promis de taire ce qu’ils se sont dit et elle compte bien tenir ce pacte. Surtout face à Méli. La gérante se fend d’une moue peu convaincue, mais n’en demande pas plus. A la place, elle lui tend une nouvelle enveloppe. Une mission ! Marcy est aussitôt bien plus intéressée que durant le cours.

« Oh, on dirait que ta bonne humeur est de retour… »

La jeune fille se renfrogne immédiatement, tirant un sourire à Méli qui lui donne tout de même la lettre. Et, pour poursuivre son cours, lui demande de lire le nom de celui à qui elle est adressée. Une façon comme une autre de lier le deux activités et de constater les progrès en dehors du cours.

« A… Rande ? Jero ? »

« Presque, les lettres ne sont pas muettes pour son nom. »

« Ah ! Har… Harand Geros ? Encore ? »

« Cela pose un souci, Marcy ? je pensais que je pouvais compter sur toi. »

La rouquine pince les lèvres et se contente de hocher la tête. Elle a gardé un mauvais souvenir de sa dernière visite au maître d’armes qui voulait absolument qu’elle participe à une session d’entrainement. Détestant profondément l’idée, la rouquine l’avait envoyé bouler, mais il était tenace et elle est persuadé qu’il ne va pas la laisser filer si facilement, cette fois.

« Bien. Les volontaires sont prêts, j’attends juste qu’il me donne une date et le coût total. Tu lui remets cette lettre, tu prends sa réponse et tu me la ramènes, comme la dernière fois. »

« D’accord… »

« Ne fais pas cette tête, il ne va pas te manger. Allez, file, j’aimerais que ça commence au plus vite, donc ne traîne pas en route, d’accord ? »

Elle acquiesce de nouveau et quitte la pièce, grommelant dès que la porte se referme derrière elle. Elle soupire lourdement. Marcy remonte dans sa chambre pour prendre ses affaires pour aller en ville, déterminée à quand même faire son travail, même si elle n’a aucune envie de revoir le maître d’armes et son comportement pour le moins imprévisible. Reste que, à mesure qu’elle prépare ses affaires, le souvenir de son altercation avec l’étrange majordome prend le pas sur ses appréhensions. Si elle le croise à nouveau, seule, elle n’a pas la moindre chance. Peut-être que ce serait une bonne idée de savoir se défendre. Si nécessité fait loi, l’orgueil pousse quand même la rouquine à ne pas trop s’attarder sur l’idée. Elle est capable de s’entrainer toute seule et de trouver des failles par elle-même.

Mais tandis qu’elle sort dans la rue pour rejoindre le chemin vers l’artère principale, un frisson lui parcoure l’échine. Elle fait volte-face, observant la rue, les quelques passants et les toits avec un souffle devenu soudainement court et un regard craignant la moindre apparition un tant soit peu semblable à la silhouette du majordome. Quand le regard d’un passant lui fait prendre conscience de son comportement étrange, elle se ressaisit d’un coup. Elle inspire sèchement, expire de la même manière et reprend son chemin. Sa main jamais loin de la dague qu’elle porte toujours cachée sur elle.

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Adeliade
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Re: Orphelinat de Kendra Kâr

Message par Adeliade » mer. 12 août 2026 23:45

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Les pavés de la route menant à l’orphelinat crissaient sous nos pas, le soleil du début d’après-midi nous réchauffant. Je suivais le maître guérisseur et mon mentor, traînant les pieds derrière eux, moins habituée qu’ils ne l’étaient à porter une sacoche alourdie par les fioles et les onguents. Distraitement, j’effleurai également la couverture de cuir usé de mon grimoire de la main droite. Malgré ma détermination affichée au temple, les interrogations sur ce que j’allais devoir faire la corrodaient à chaque pas que je faisais.

Finalement, l’Orphelinat de Kendra Kâr se dressait là, devant nous, sobre et accueillant, un mélange de pierres claires et de bois blond typique du style kendrane. Une construction récente, aux murs lisses et aux fenêtres grandes ouvertes, sans barreaux ni grilles. Nous pouvions déjà entendre des rires étouffés s’échapper du bâtiment. C’était un lieu qui respirait la liberté et la joie de vivre simple des enfants. Pas de portail, pas de chaînes, seulement une cour menant à une lourde porte en chêne sculpté, ouverte sur un monde où les enfants pouvaient, semblait-il, entrer et sortir à leur guise.

Un gardien en tunique de cuir simple, assis sur un banc de bois devant l’entrée, nous salua d’un hochement de tête alors que nous nous approchions. Il nous laissa passer, ayant reconnu en nos personnes des représentants de Gaïa.

À l’intérieur, l’odeur de pain chaud et de bois ciré nous enveloppa. Les murs étaient simplement peints d’un blanc chaud, lumineux. Guidés par les rires, nous parvînmes au réfectoire, rien de superflu : des tables en bois brut, des bancs alignés, et au fond, une grande cuisine où mijotaient encore des marmites. Rien de froid ne ressortait dans cet environnement parsemé de traces de vie: un ruban oublié, un dessin accroché… À notre arrivée, les plus âgés des pensionnaires aidaient à ranger et nettoyer les restes de leur repas. Une grande femme élancée les accompagnait dans leur tâches et maintenaient une ambiance légère pendant la réalisation de ce que beaucoup considérerait comme une corvée.

“C’est… plus accueillant que je ne l’imaginais.” murmurai-je, surprise par la scène à laquelle j’assistais.

“Méli a toujours eu le sens des réalités… Mais elle a le cœur sur la main.” répondit Vinland en observant les plus jeunes qui jouaient dans l'arrière-cour, visibles depuis le réfectoire.

“Ah, vous voilà!” nous accueilla-t-elle d’une voix chaleureuse, presque maternelle.

Méli se tenait là, droite et souriante, vêtue d’une robe simple aux tons bleus pâles. Ses cheveux gris, tressés avec soin, encadraient un visage où chaque ride semblait raconter une histoire. Ses yeux verts brillaient d’une intelligence vive et d’une tendresse qui ne mentait pas.

“Bonjour maître Eldrin… Vinland… Bienvenue à l’Orphelinat. Je suis Méli. Et vous êtes…?” demanda-t-elle en se tournant vers moi, tout s’essuyant les mains sur un torchon.

“Voici Adéliade, mon apprentie.” répondit mon mentor en s’inclinant légèrement.

“Merci de venir nous aider.” répondit-elle en hochant la tête, son sourire se fanant légèrement, à la pensée des ses petits malades. “Les enfants!... Prenez une pause jusqu’à ce que je revienne.”

Les adolescents ne se le firent pas dire deux fois et s'empressèrent de sortir du réfectoire pour profiter de leur liberté inattendue. Elle nous fit alors signe de la suivre, nous menant au premier étage, niveau de l’infirmerie improvisée, avec des lits alignés et des tables prêtes à accueillir fioles, onguents et bandages.

“Trois enfants ont déjà des petits boutons rouges, et deux autres seulement de la fièvre. Nous les avons isolés… Mais avec la chaleur, les démangeaisons deviennent insupportables pour eux.”

Maître Eldrin posa une main sur son épaule en un geste à la fois rassurant et professionnel.

“Vous avez bien fait. Laissez-nous nous occuper d’eux, vous avez bien d’autres choses à gérer ici.”

Sans un mot de plus, il entra dans la pièce, ses pas silencieux sur le sol de pierre. Nous le suivîmes, son ombre se projetant devant nous comme une présence rassurante mais inflexible. Plusieurs petits corps étaient allongés, certains grognons, d’autres fiévreux. Des boutons rouges, bien visibles, parsemaient le visage de plusieurs d’entre eux. Deux se grattaient avec frénésie, les autres semblaient trop épuisés pour réagir. Maître Eldrin s’approcha du premier lit, où un garçonnet aux joues bien rouges gémissait faiblement. D’un geste précis, il écarta le drap qui sentait bon le propre et examina les lésions, passant ses doigts experts sur le front puis les boutons en croûte de lait. Son regard perçant analysait tous les détails qu’il percevait.

“Varicelle.” déclara-t-il enfin, sa voix résonnant comme un verdict. “Les symptômes sont clairs. Mais attention : si nous ne réagissons pas vite, cela pourrait s’étendre à tout l’orphelinat.”

Il se releva après avoir remis le drap en place avant de se placer au milieu de la pièce. Là, je le vis se centrer sur lui, marmonnant une prière à la déesse de la lumière. Très rapidement ces mains s’illuminèrent d’une douce lueur diffuse et, tandis qu’il écartait les bras vers les enfants, je vis cette lumière s’agrandir pour recouvrir chacun de nos patients. Un halo, pulsant doucement, les enveloppait comme un cocon… Cocon fait de fines particules lumineuses qui semblaient vivantes dans leurs lents mouvements.

Et la magie opéra, la tension des enfants disparut. Leurs épaules se détendirent, leurs mains se calmèrent et leurs pleurs s’estompèrent. L’apaisement fleurit sur leurs visages et les épuisés s’endormirent.

De mon côté, j’observais tout cela avec fascination, notant la circulation naturelle des fluides manipulés par maître Eldrin. Aucune contrainte, ni lutte… Une coopération parfaite.

Le guérisseur se tourna alors vers nous, ses yeux bleu pâle brillant d’une lueur à la fois bienveillante et déterminée. Bien que les enfants furent soulagés, la varicelle exigeait plus qu’un simple sort. Il fallait soigner les plaies résiduelles, nettoyer et hydrater les corps. Très vite, il nous assigna donc nos tâches, aussi précis qu’un chirurgien. A Vinland, il confia la préparation d’une décoction de reine-des-prés, sureau et miel pour faire baisser la fièvre. Ce dernier descendit directement à la cuisine. Moi, je devais assurer l’application de l’onguent à base de camomille pour la cicatrisation des petits boutons restants.

“Adéliade, avant nettoie les plaies avec de l’eau tiède et du savon.” Il marqua une pause. “Et surtout fais les boire. La déshydratation est le vrai danger ici.”

Une bassine en étain, pleine d’une savonneuse ayant déjà servie, un linge humide sur le bord, et un morceau de savon étaient posés sur une des tables proches des lits. Je la pris et descendis à mon tour pour récupérer de l’eau propre. Je demandai à mon mentor de m’aider à monter de l’eau fraîche pour nos patients, avant de remonter aussi rapidement que je le pouvais, sans renverser l’eau de la bassine partout. De ma sacoche, je sortis des linges propres, en trempai un et essorai l’excédent après m’être agenouillée près du premier lit. Je me mis au travail, sous le regard attentif du guérisseur.

Les enfants nous observaient avec des yeux grands ouverts, certains méfiants, d’autres simplement fatigués. Je continuais passant d’un gamin à l’autre tandis que Vinland revenait enfin avec la décoction qui aiderait à diminuer leur fièvre et de l’eau fraîche. J'arrivai alors auprès d’une petite fille, pas plus de cinq ans, et je la lavai doucement. Quand je pris le pot d’onguent, elle tendit une main tremblante.

“Ça pique?” demanda-t-elle d’une voix rauque.

“Non, ma puce. Ça va te soulager.” répondis-je en souriant, avant de commencer à appliquer l’onguent de camomille et de miel sur ses joues. Je lui tendis une tasse d’infusion tiède. “Et si tu bois ça, tu te sentiras encore mieux.”

Elle but docilement, les yeux fiévreux, tandis que je lui badigeonnais les boutons avec une douceur infinie. Autour de nous, l’atmosphère était apaisante.

Maître Eldrin se tenait en retrait, observant, analysant, prêt à intervenir si nécessaire. Il corrigea mes gestes avec une précision d’orfèvre:
“Trop de pression sur la peau, Adéliade. Les boutons sont fragiles.”
“Ce bandage est mal posé. Il faut le serrer juste assez pour maintenir la compresse, pas étouffer la plaie.”

“Vous avez fait du bon travail.” murmura-t-il enfin, alors que le dernier enfant était soigné. “Mais n’oubliez pas : la varicelle est une maladie bénigne… si on la traite à temps.”

Le soleil commença à descendre, teintant les murs de la chambre de reflets mordorés. Les fioles étaient remplies, les bandages posés, les enfants apaisés. Nous descendîmes rejoindre Méli qui rangeait les affaires d’études des enfants dans le réfectoire. Après un bref résumé de ce que nous avions fait, elle nous conduisit vers la sortie, où l’air frais de la fin de journée nous accueillit comme une bénédiction. Avant de partir, Maître Eldrin se tourna vers nous, son regard bleu pâle brillant d’une lueur presque paternelle.

“Vinland. Adéliade.” Sa voix était douce, mais ferme. “Revenez demain à la première heure. Nous évaluerons les progrès.”

Vinland s’inclina.

“Oui, Maître.”

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Adeliade
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Re: Orphelinat de Kendra Kâr

Message par Adeliade » sam. 15 août 2026 13:26

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Les rues s’éveillaient à peine lorsque nous arrivâmes devant l’orphelinat. La façade, baignée d’une lumière pâle, avait l’air moins sombre que la veille. Maître Eldrin, premier arrivé, nous attendait déjà près de la porte en compagnie de Méli. Cette dernière avait manifestement passé la nuit à veiller ses petits malades. Ses yeux clairs trahissaient la fatigue, mais brillaient aussi d’une sorte de vigilance tranquille. Elle nous accueillit d’un grand sourire, toujours emplie de sa joie de vivre malgré sa courte nuit.

“Vous voilà.” dit-il simplement, en nous saluant d’un signe de tête. “Entrez, nous avons encore du travail. Méli me disait justement que trois autres enfants avaient de la fièvre ce matin.”

Nous les saluâmes à notre tour avant de les suivre à l’intérieur. Je fus assaillie par plusieurs odeurs. Celle du linge propre, dominante, était mêlée à celle plus amère de décoctions d’herbes et de sueur séchée. Au premier étage, l’infirmerie improvisée était plus apaisée que la veille. Les pleurs avaient cédé la place à des gémissements plus espacés, des toux, quelques reniflements.

“Quelle est la situation?” demanda Vinland, en déposant sa sacoche sur une des tables proches de l’entrée du dortoir.

Je m’empressai de l’imiter, attentive à la réponse de maître Eldrin ainsi qu’aux enfants encore couchés. Je vis la petite fille de la veille, se gratter dans son sommeil.

“Les deux qui étaient principalement fiévreux hier, sont en pleine poussée aujourd’hui… Et les trois nouveaux, juste de la fièvre pour le moment.”

Trois nouveaux lits avaient été ajoutés, et j’eus l’impression de reconnaître la bouille de l’un de ses occupants.

“Vous allez faire comme hier.” reprit-il. “Vinland, occupez-vous des décoctions… Adéliade, nettoyage des boutons, pansements et hydratation… Bref, prends soin des enfants.”

Il appuya sur ce dernier mot avec un léger sourire vers moi. Je hochai la tête et me mis directement au travail, en me chargeant de renouveler l’eau de la bassine.

“Moi, je vais aller voir si d’autres enfants risquent de tomber malades dans les jours à venir.”

Surprise, je le regardai sortir de la pièce. Je pensais qu’il allait me superviser comme la veille.

“Allez! Au boulot, petite!... Tu ne croyais pas qu’il allait te chaperonner de nouveau quand même!”
“Mais… Si je fais une erreur?”
“Ce qu’il a vu hier doit lui avoir donné suffisamment confiance en tes capacités à remplir ta mission d’aujourd’hui.”
“Oh?... Tu crois?...”

Repoussant mes doutes, je descendis enfin chercher cette eau propre pour la déposer près du premier lit. Avant de commencer, je retournai dans la cuisine pour revenir avec de l’eau fraîchement tirée du puits. Je servis un verre à chacun d’entre eux, pour qu’ils puissent boire avant toute chose. Ceux qui dormaient encore pourraient en profiter dès qu’ils se réveilleraient.

Je passai d’un lit à l’autre, ma bassine d’eau tiède, le savon et un morceau de linge propre à la main. Ceux qui nous avaient déjà vu la veille, nous accueillirent avec un petit sourire reconnaissant. Tous étaient bien plus disposés à avaler cette affreuse décoction que Vinland amenait et à me laisser les traiter. La petite fille, qui avait peur que l’onguent pique, avait la peau du torse constellée de boutons rouges aujourd’hui et se tortillait en gémissant.

“Ça gratte, hein?” murmurai-je en m’asseyant près d’elle.

Elle hocha la tête, les yeux embués.

“On va essayer de faire en sorte que ça te gratte un peu moins, d’accord? Sois aussi courageuse qu’hier, promis?”

Je nettoyais doucement la peau autour des boutons qu’elle avait déjà ouverts, appliquant l’onguent salvateur. La petite serra les poings, mais ne se plaignit pas. Les démangeaisons avaient l’air bien plus terribles que la veille. Je lui parlai alors de Gaïa, racontant ses exploits et ses découvertes quand elle parcourait notre monde.

Plus loin, un petit garçon refusait de montrer ses boutons, préférant se cacher dans son oreiller. Je finis par le dérider en lui proposant un jeu. Intrigué, il me regarda enfin et nous restâmes à nous dévisager un court instant avant que je ne reprenne le cours de mes pensées.

“Montre-moi comment va ton coude!...” lui demandai-je doucement, reconnaissant le gamin que Glenna avait sauvé.
“Je n’ai plus mal du tout!” dit-il la voix légèrement plus rauque que dans mon souvenir. “C’est quoi le jeu?”
“Tu dois me dire à quoi te fait penser tes boutons!... Tu vois ici… on dirait qu’ils forment une étoile…”

Il n’avait pas encore beaucoup de boutons, principalement de la fièvre, mais plusieurs étaient déjà visibles sur ses bras. La fatigue et la fièvre aidant, il trouva rigolo de me décrire ses boutons. Alors que son imagination débordait, nous riâmes de ses idées farfelues mais surtout, il me laissa nettoyer ses plaies en râlant à peine.

Le temps passa ainsi, à coups de gestes répétés, de réconforts murmurés et de sourires arrachés à l’épuisement. J’en avais terminé avec ma tâche, les enfants soulagés s'endormaient à nouveau, d’un sommeil apaisé. Vinland lui, était redescendu depuis un moment, pour montrer comment préparer la décoction à Méli, si la fièvre remontait chez l’un des enfants dans la journée.

Je ressentis alors le besoin de sortir prendre l’air, et allai m’asseoir à côté du garde sur le banc dans la petite cour à l’entrée de l’Orphelinat. Tandis que j’observais d’un œil absent ce qui se déroulait dans la rue, je sentis une forme de calme nouveau en moi, une certitude se faisait jour. C’est à ce moment-là que deux jeunes adolescents franchirent le portail, l’un soutenant l’autre. Celui qui avait besoin d’aide pour marcher, respirait par à-coups, une main fermement plaquée sur son ventre.

“Qu’est-ce qui se passe?” demandai-je aussitôt en me levant.
“Il… Il s’est mis à vomir” expliqua son compagnon, essoufflé. “Il a commencé à avoir mal au ventre… Ça s’empire et ça ne s’arrête pas.”

A cet instant, il fut pris d’un nouveau haut-le-cœur et se pencha pour se soulager dans les fleurs.

“Tu as mal depuis quand?” demandai-je en m’accroupissant à côté de lui.
“C’est venu… d’un coup…” gémit-il. “Après que… j’ai mangé des groseilles…”
“Des groseilles?” répétai-je, sans comprendre.
“Il avait faim et sans que je le vois faire, il a mangé des fruits rouges qui ressemblent à des groseilles.”
“J’ai vu un… oiseau en manger…”

Mon estomac se serra, une bouffée de panique remontant le long de ma gorge.

“Va chercher maître Eldrin!” lançai-je au compagnon, tandis que j’aidais le malade à s’asseoir sur le banc. Je n’avais pas vu que le garde était déjà parti tant j’étais concentrée à écouter les garçons m’expliquer.

(Et si c’était grave?... Qu’il ne fallait pas attendre plus?…)

Je sentis mes fluides s'éveiller face à l’urgence de la situation. Alors je me tendis vers eux, voulant les saisir… Et ce fut ainsi qu’ils se dispersèrent.

“Non!... Pas maintenant!”

Je regardais l’adolescent pâle, tressaillir sous un spasme de douleur… Tout se bousculait dans mon esprit. Le temps comptait et plus je me mettais la pression, plus mes fluides semblaient me fuir, se rétracter. Une sueur froide me coula le long de la nuque. Pendant quelques secondes, le sentiment d’être inutile revint, envahissant. Ma main crispée sur son ventre douloureux.

“Adé…”

La voix de Vinland, posée, me parvint comme à travers un brouillard. Il n’avait pas l’air inquiet, seulement attentif.

“Respire.”

Je pris une inspiration plus profonde. Une deuxième. Je forçai mon regard à se détacher du visage crispé du garçon pour me souvenir d’autre chose… Maître Eldrin la veille… Et l’hospitalier avec le gamin… Je revis nettement la manière dont ils avaient invoqué leur magie, ce calme étrange qu’ils avaient. Aucun geste précipité. Leur regard clair, presque détaché… Ils voyaient la souffrance, mais elle ne les submergeait pas.

Je me reconcentrai sur le malade, puis fermai les yeux. Je traçais le chemin que mes fluides devaient emprunter et trouvai la source de mon pouvoir. Sous cette impulsion douce, ils se mirent en mouvement, répondant à mon appel. Je déployai alors le sort vers l’adolescent, un unique but en tête, supprimer la toxine qui empoisonnait son corps.

Une chaleur nouvelle afflua dans mes mains, plus nette, plus maîtrisée. Je sentais la présence du poison, lourde et acide, comme une tâche. Je guidais mes fluides vers lui, non pas en force, mais comme une lumière douce qui vient dissoudre une ombre. Cette sensation réveillait des souvenirs douloureux. Moi, sauvant ma mère d’un empoisonnement.

Les spasmes s’espacèrent, la respiration perdit son rythme haché. L’estomac était toujours blessé, ulcéré à cause de la toxine mais, au moins, les dégâts ne s’étendaient plus.

Quand je retirai la main, mes bras tremblaient légèrement, mais ce n’était plus à cause de l’échec, mais la conséquence de l’effort accompli. Même si ce sort semblait instinctif pour moi, c’était la première fois que je l’utilisais depuis la découverte de mon lien avec Gaïa. La première fois que ça me semblait simple. A cet instant précis, je compris quelque chose de fondamental… Chose que beaucoup avaient essayé de me transmettre: avant de soigner les autres, il fallait que je sache apaiser mes propres peurs, mes propres doutes pour que mes fluides répondent à mon appel.

Je sentais au fond de moi que ce chemin-là venait de s’ouvrir pour de bon. Je me promis de ne plus jamais laisser l’urgence me submerger.

Maître Eldrin, arrivé entre temps, posa ses doigts sur le poignet du malade pour prendre son pouls, puis examina rapidement son ventre, sa langue et le blanc de ses yeux. Je m’étais relevée et avais laissé la place au guérisseur pour son auscultation. Vinland posa alors une main ferme sur mon épaule.

“Voilà ce que j’appelle ‘être dans ton élément’.” dit-il doucement. “Tu as utilisé le bon sort, au bon moment.”
“Je rejoins Vinland. Tu as très bien géré la situation Adéliade.”

Je baissai les yeux, rougissante, plus soulagée qu’orgueilleuse.

“Maintenant que tu as assaini la toxine, il faut soigner ce ventre.”
“Je ne… Connais pas d’autres sorts.”
“Pourtant, j’ai ouï dire que tu avais appris le Souffle de Gaïa.”
“Je ne le maîtrise pas.”
“Alors, nous allons te guider!”

Je m’agenouillai de nouveau face à l’adolescent dont le visage s’était déjà apaisé. Cette fois, il ne s’agissait plus de chasser une menace, mais de réparer le corps, plus précisément, l’estomac. Je fermai les yeux et appelai mes fluides, mes aides. Ils étaient là, prêts.

“Bien… Pense à un souffle léger… Comme le souffle d’une mère qui chasse la douleur après une chute.”

Une chaleur lente s’éveilla en moi, plus profonde que celle du sort précédent. Douce, posée. Naturellement, j’ouvris les yeux et reposai ma main sur le ventre du garçon, légèrement. Suivant l’image que maître Eldrin m’avait présentée, je soufflais sur ma main, pour que celle-ci devienne l’instrument qui balaie la douleur, qui régénère les tissus.

“Bien… Maintenant, ressens les effets, accompagne les.”

Je sentis sous ma paume les tensions se relâcher, les spasmes disparaître, la respiration se normaliser. La douleur refluait, devenant supportable. Le souffle ne forçait rien. Il accompagnait, enveloppait. Pour la première fois, je le sentais vraiment: ce n’était pas seulement une magie de secours, c’était une magie réparatrice.

“La crise est passée.” conclut-il “Il faudra le surveiller pendant quelques jours, qu’il mange léger.” ajouta-t-il à Méli, qui se tenait encore sur le seuil de la porte. Elle vint chercher l'adolescent pour l’aider à rentrer dans l’orphelinat, avec toute la bienveillance d’une mère.

Ma tête tournait légèrement, tandis que je commençais à me sentir lasse, vidée. Je pris la place de l’adolescent sur le banc, le temps que mon léger malaise passe.

“Tu peux être fière de toi. Rentre et repose-toi, petite!”

Maître Eldrin acquiesça d’un léger hochement de tête. Je me redressai, un peu trop vite.

“Mais… Je veux encore aider.”
“Tu as déjà bien travaillé pour une acolyte. Nous prenons le relais. Repose-toi, Adéliade.”

Vinland esquissa un sourire, sans se départir de son calme.

“Tu aideras davantage en ne t’écroulant pas au milieu de l’après-midi.”

Je voulus protester, plus par réflexe que par réelle conviction.

“Et pense à moi… Si tu ne rentres pas maintenant, ta mère va me passer un savon ce soir!”
“D’accord.” murmurai-je finalement.

Je savais au fond de moi qu’ils avaient raison. C’était ma dernière leçon: savoir s’arrêter faisait partie du soin. Je quittai donc l’orphelinat, à contre-coeur, les saluant tous les deux. Sur le chemin du retour, je ne fis pas vraiment attention aux bruits de la vie citadine qui m'entouraient. J’avais l’impression d’avoir donné tout ce que je pouvais, et pourtant de n’être qu’au début de ce que je voulais apprendre.

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