4.2 Un ver de trop
Hindbær n’eut pas longtemps à chercher.
La chasseuse trouva les premières traces sur un sapin. Quelqu’un de moins habitué qu’elle à la faune des forêt nosvérienne les auraient peut-être manquées, ces coulées de sève luisant autour d'une multitude de petites morsures le long du tronc. Plus haut, de plaques d'écorce de la taille d’une main avaient été rongées jusqu'à l’aubier. Et comme elle s’y attendait, une substance noire et visqueuse souillait les aiguilles au pied du tronc. La chasseuse s'accroupit.
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Womp, confirma-t-elle à voix haute.
La créature était petite. Trois kilos tout au plus, répartis le long d'un corps pâle et segmenté que protégeaient de sombres plaques de chitine. Elle vivait accrochée sous les branches, nourrie par la sève des arbres et la chair des imprudents. Mais surtout… sa viande, bien nettoyée, était comestible.
(
Pas bonne, mais comestible.)
Hindbær leva les yeux. Les branches formaient un plafond sombre, encombré de neige qui gouttait sur le plancher d'aiguilles. Rien ne bougeait. Elle aperçut une excroissance sur le tronc, puis une autre sous une branche morte. Chaque amas d'écorce pouvait dissimuler la créature.
La chasseuse connaissait bien la bestiole, pour l’avoir vu s’abattre sur un lapin… Le womp chassait en tombant. Une fois fixé au crâne ou aux épaules, il enfonçait ses rangées de petites dents sous la peau. Le poison contenu dans ses crochets paralysait rapidement la proie, l'empêchant même de crier pendant que le monstre préparait la suite. Hindbær n'avait aucune envie de découvrir cette deuxième partie....
Elle posa son sac, banda l'arc d'Otis et s'engagea entre les sapins décorés de perles d'eau de fonte. Puis, avant d’avoir fait dix pas, une goutte pas comme les autres, noire et visqueuse, tomba sur sa manche.
La chasseuse bondit !
Le womp s'écrasa sur son épaule gauche plutôt que sur sa tête. Ses crochets traversèrent la laine de son manteau et de son tricot en dessous. Hindbær saisit la créature, mais son corps lisse se tortilla entre ses doigts. Une poche se contracta sous sa gorge. Quelque chose entra dans les plaies ouvertes par les dents. Alors, le froid se répandit dans son bras qui cessa de répondre.
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Sal’té !
L'engourdissement descendit jusqu'à ses doigts. Hindbær se jeta contre le tronc le plus proche pour écraser le womp. La créature encaissa le choc, protégée par son armure naturelle, puis déploya l'appendice mou qui terminait son corps.
Une simple langue en apparence, le dard se raidit. Une sécrétion translucide en perlait déjà ; la jeune femme la reconnut aussitôt. Elle n'endormait pas les nerfs comme le poison des crochets. Elle les réveillait tous à la fois, transformant le moindre contact en sensation démesurée... et une piqûre en supplice.
Elle avait autrefois partagé cette découverte avec un mineur solitaire. Le souvenir remonta avec une précision inconvenante : une cabane mal chauffée, une couche couverte de peaux, un homme robuste devenu beaucoup moins solitaire après qu'elle eut dilué une goutte de sécrétion dans de l'alcool.
L'expérience avait duré longtemps. Le mineur aussi…
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Gaspille pas, grogna-t-elle.
Mais la bestiole n’en fit qu’à sa tête : le dard pénétra entre ses côtes. Alors, la douleur explosa. Chaque blessure de Hindbær s'embrasa. Sa jambe rafistolée, ses poignets écorchés et son intimité violentée : son corps entier semblait soudain composé de plaies à vif. Ses jambes cédèrent.
Le womp lâcha prise et rampa en hâte vers son ventre. La poche située sous ses crochets se gonfla de nouveau. La paralysie gagnait maintenant le cou de Hindbær. Son bras gauche pendait, inutile. Ses yeux, eux, s’écarquillèrent en réalisant ce qui se préparait… La créature cherchait un endroit où implanter ses œufs ! La chasseuse comprit qu'elle n’avait plus le droit à l’erreur. La blessure à son bras gauche était grave et empirait à chaque minute. Et elle n’avait plus qu’une main encore mobile pour éviter le pire.
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Ca suffira.)
L'urgence délia quelque chose en elle. Hindbær cessa de se tordre maladroitement. Elle ancra son talon contre une racine et empoigna une flèche dans sa main droite. Tant qu'elle tenait une arme, elle pouvait encore frapper.
Le womp redressa son dard. Hindbær attendit qu'il allongeât le corps. Puis elle frappa. La lame entra entre deux plaques sombres. En réponse, la créature lâcha prise, poussa un crissement strident et projeta de sa gorge un liquide noir. La mélasse nauséabonde éclaboussa le visage de la chasseuse, lui colla les paupières et remplit ses narines d'une odeur de déchets putrides.
Hindbær frappa de nouveau à l'aveugle. Cette fois, la pointe de la flèche glissa sur la chitine. Conscient de n’avoir pas encore neutralisé le futur réceptacle de sa progéniture, le womp enfonça ses crochets plus bas. Le poison glaça son ventre. La sécrétion du dard, elle, continuait de se répandre dans le corps de la jeune femme, y transformant chaque morsure en atroce brûlure. Deux attaques contraires pour un effet redoutable : endormir le corps, puis le forcer à tout sentir.
La douleur aurait dû affaiblir Hindbær. Elle fit l'inverse. Elle la rendit folle ! La fille d’Ülstrid n’allait tout de même tomber devant un misérable vers d’écorce ! Tant qu'elle restait capable de combattre, l’urgence et l'absurdité de la situation conférait davantage de violence à chacun de ses coups. Elle attrapa le womp par le dos, glissant ses doigts dans l’articulation entre deux plaques, et le souleva pour l’empêcher de frapper à nouveau. La créature se contorsionna. Hindbær glapit de douleur en sentant ses doigts se faire pincés. Le dard ennemi chercha son poignet. La chasseuse abattit la bestiole contre une pierre.
Une fois : La carapace résista.
Deux fois : Une plaque se fendit.
Trois fois : Les muscles annulaires devinrent flasques et la pression sur ses doigts retomba.
Elle projeta le womp dans la neige, posa un genou sur son corps segmenté et enfonça sa flèche dans la fente de sa carapace. La pointe métallique disparut dans un bouillonnement carmin. La créature vibra sous sa jambe, puis finalement s'immobilisa ; Hindbær resta agenouillée, immobile elle aussi.
La sauvagerie de sa contre-attaque continuait de tendre ses muscles. Elle pouvait encore frapper. Encore écraser. Encore couper jusqu'à ne plus reconnaître ce qu'elle avait tué. Ce fut au prix d’un grand effort qu’elle lâcha son arme et se laissa rouler sur le flanc.
(
Ne pas abîmer la viande…)
Dès que la rage disparut, son bras droit se mit à trembler. Le gauche demeurait insensible. Tant bien que mal, la chasseuse s’essuya le visage, mais chaque grain glacé contre son visage lui parut aussi coupant que du verre.
Après dix longues minutes de décompression, Hindbær examina le cadavre. Elle avait cru connaître la créature et avait négligé le danger qu’elle représentait… reconnut-elle, surprise. Mais ce n’était pas la seule découverte du moment : quelle était cette énergie guerrière qui s’était emparée d’elle à la dernière minute ? Comme un sursaut né de ses blessures, ses forces et son agilité avait été décuplées !...
Les yeux perdus dans la cime des arbres, ses cheveux roux étalés en pagaille dans le tapis d’épines brunes et vertes, la chasseuse refoula les sensations contradictoires, douleur et engourdissement, qui traversaient encore son corps effondré. Une idée lui trottait dans l’esprit.
L'hiver l'avait déjà laissée affamée, gelée et acculée. Dans ces moments, elle avait certainement puisé dans cette même réserve d'énergie, sans y prêter attention. Pour survivre face à l’adversité. Pour dépasser ses blessures et dans l’urgence trouver l’énergie de vaincre… ou de se battre avec la rage d'une louve acculée jusqu'à ce que mort s'en suive. Mais cette fois, grâce à l'hypersensibilité conférée par le poison, elle pensait avoir senti le mécanisme à l’œuvre.
(
La blessure ouvre une porte.)
A elle d’avoir la volonté de maintenir cette attitude combative, cette posture jusqu'au-boutiste face à l’adversaire. Elle se redressa, résolue à renforcer cet instinct de combattante. (
A le structurer, le "discipliner" comme l’aurait dit…). Elle écarta résolument de son esprit le visage de son père.
Pour éviter tout retour de souvenirs incommodants, la chasseuse éclopée se redressa. Effaçant de son visage la grimace arrachée par la contracture des ses muscles abdominaux mordus, elle se concentra sur le womp et le débita du mieux qu’elle put avec une seule main. Elle trancha la tête et retira soigneusement les glandes empoisonnées attachées aux crochets. La chair pâle se dissimulait sous les plaques et autour des segments. Il n'y en avait guère, mais même un kilo de viande valait mieux qu'un ventre vide. Elle découpa les morceaux les moins proches des poches toxiques. La viande sentait la sève et la vase : un déroutant mélange… qu’elle espérait moins fort que sa faim. Par prudence, elle sacrifia un peu de l’eau de sa gourde et les rinça parcimonieusement avant de les envelopper dans un linge.
Quant au reste de la carcasse, Hindbær n’y accorda guère d’attention sauf au dard qu’elle manipula avec la plus grande précaution. Elle immobilisa l'appendice avec deux brindilles, puis pressa doucement la poche située à sa base. Une perle translucide apparut à l'extrémité. Elle la fit tomber dans l'une des fioles de verre volées à ses geôliers Fenris. Une goutte. Puis une seconde. Suffisamment pour stimuler le plaisir d’un autre mineur pendant toute une nuit. Ou transformer la moindre blessure d'un ennemi en douleur incapacitante. Hindbær boucha la fiole et la rangea dans sa ceinture de consommables.
(
L’usage dépendra de la compagnie…)
Hindbær rangea précautionneusement la fiole dans son paquetas et se releva. Son bras gauche ne répondait toujours pas : la forêt avait fourni, mais elle avait aussi exigé un prix. La bâtarde du Grand Nord en était coutumière. Il était temps de reprendre sa route. Direction l’aire de pique-nique !
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