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Les tubes de parchemins serrés contre ma poitrine, je franchis les grandes portes de la bibliothèque Kendrane, leurs gonds grinçant comme une invitation. Le contraste entre l’agitation des rues et le silence sacré qui régnait toujours à l’intérieur ne me gênait pas ici, car il n’avait pas la même saveur que celui du temple. Tout comme l’air, chargé d’une odeur de papier ancien, de cire et de poussière, comme si chaque livre exhalait un peu de son histoire à chaque inspiration.
Je m’arrêtai, les yeux levés vers le plafond, à cinq mètres de hauteur, où des étagères montaient jusqu’aux cieux, remplies de rouleaux de parchemins et de livres aux reliures de cuir ou de tissu. Un monde fantastique multicolore, ouvert à qui savait l'apprécier, qui me tendait les bras. Des milliers d’histoires, murmura une voix en moi, comme si Gaïa elle-même chuchotait ses légendes.
“Qui va là?” m’interpella une voix rauque, me faisant sursauter.
Un vieillard aux cheveux blancs comme la neige, vêtu d’une robe grise élimée par le temps, émergea de derrière une pile de manuscrits aussi haute que lui. Ses yeux inquisiteurs me transpercèrent.
“L’apprentie de maître Vinland…” m’accueilla-t-il en me reconnaissant.
“Je crois comprendre qu’il est enfin revenu.” ajouta-t-il en voyant mon chargement.
“Effectivement monsieur Tunéric, il m'envoie vous apporter les parchemins que vous lui aviez demandés de trouver.”
Kardan Tunéric haussa un sourcil, un sourire à peine esquissé jouant sur ses lèvres.
“Vinland… Toujours le même, à envoyer sa protégée comme messagère.” Il fit claquer sa langue contre son palais.
“Bon. Donne…”
Il tendit une main squelettique vers les tubes dans mes bras, ses doigts noueux avides de compulser les pages délivrant un nouveau savoir. Je les lui donnai avec soulagement, comme je sentais un engourdissement envahir mes membres. Avant qu’il ne se réinstalla à sa place, je lui tendis également la liste.
“Hum… Il va me falloir un peu de temps pour répertorier tout ça et trouver ce qu’il me demande… Allez, va… De nouveaux livres sont arrivés depuis la dernière fois… Mais surtout…”
“Ne t’avise pas d’écrire dedans, ou je te transforme en parchemin.” le coupai-je, tout sourire.
Une fois la première partie de ma mission accomplie, les parchemins délivrés - et inspectés sous toutes les coutures par Kardan, qui souffla dessus comme pour chasser des poussières imaginaires -, je me retrouvai libre de circuler. Enfin !
Je me dirigeai vers les étages inférieurs, là où les récits des héros s’entassaient, leurs couvertures usées par le temps et les doigts enthousiastes des lecteurs. Les contes des peuples elfiques, les quêtes des paladins de Gaïa, les exploits des mages de Kendra Kâr… Tout cela m’attirait comme un aimant.
“Par où commencer… ?” murmurai-je en effleurant le dos des livres.
- Un grimoire d’histoires sur les autres mondes
- Un recueil de poèmes elfiques dédiés à Elenaril
- Un manuscrit illustré sur les fondateurs de Kendra Kâr
“Là !”
Je tirai un livre à la couverture de cuir rouge, ses pages ornées de runes dorées: Chroniques de la chute d'Oaxaca, cette incarnation terrible de Thimoros. Un frisson d’anticipation me parcourut, je n’avais jamais vu ce livre auparavant ce qui signifiait de nouvelles histoires à lire. En l’ouvrant, une feuille séchée tomba et je me dépêchai de la ramasser. En la rangeant soigneusement, j’y lus une phrase tracée à la hâte: « Les héros ne naissent pas, ils se révèlent. »
“C’est… parfait.”
Je m’assis sur un banc, le livre posé sur mes genoux, et me laissai emporter. Le temps passa sans que je m’en aperçoive, à mi-chemin entre lecture et rêve éveillé. Le monde autour de moi avait disparu. Il n’y avait plus que les mots, l’encre, et cette sensation grisante de faire partie de quelque chose de plus grand.
Après ce qui me semblait quelques instants seulement, Kardan me secoua doucement l’épaule, son bâton frappant le sol avec un clac sec. Je sursautai légèrement à la pression et mes yeux se fixèrent de nouveau sur le livre.
“Gamine!...”
Je grimaçai en entendant ce diminutif infantilisant mais aussi parce que je savais ce que ça signifiait… Il était temps pour moi de retourner au temple.
“Tu as l’air d’avoir oublié le temps, comme d’habitude.”
“Mais… je viens juste d’arriver !” répondis-je en clignant des yeux, comme réveillée d’un rêve, et ce devait bien être littéralement le cas.
“Tu es ici depuis 2 bonnes heures… Le temps file quand on lit, n’est-ce pas ?” Il sourit, presque paternel.
“Mais maintenant, il faut rentrer. Le temple t’attend.”
Je me levai et allai ranger le livre à sa place avant de suivre le vieil homme jusqu’à son bureau. Là, il me donna les livres et parchemins dont Vinland avait besoin.
“Tu diras à ce bougre de Vinland que je n’ai pas le dernier parchemin ici. Il y a quelques années, la ville d’Oranan en a eu besoin et ne nous l’a toujours pas retourné. S’il le veut, qu’il aille le chercher lui-même!”
Alors que je quittai la bibliothèque, les bras de nouveau chargés, le soleil de midi m’éblouit. Mais finalement, le chemin de retour me parut plus court, tant mon esprit était encore peuplé de héros, de batailles et de légendes.