Les Habitations de Henehar

Répondre
Avatar du membre
Yuimen
Messages : 2486
Enregistré le : mar. 26 déc. 2017 19:17

Les Habitations de Henehar

Message par Yuimen » ven. 31 juil. 2026 15:50

Les Habitations de Henehar


Image




Vue des collines, Henehar ressemble moins à une ville qu’à un campement militaire, de bois et de pierre, où se blottissent les colons l’hiver derrière leur palissade en attendant que le printemps les délivre. Les maisons s’alignent le long de rues trop droites, comme si quelque arpenteur avait voulu imposer sa règle martiale au relief sauvage. Les plus anciennes sont bâties en rondins sombres, calfeutrés de mousse et de tourbe pour résister aux vents descendus des Monts Éternels. Leurs toits inclinés, couverts de bardeaux ou d’ardoises, rejette rapidement les plaques de neige lors du dégel printanier. Dans les quartiers prospères, les maisons reposent sur de solides soubassements de pierre et exhibent des fenêtres épaisses, des gouttières de cuivre et des volets peints de couleurs froides. Les demeures plus modestes se tassent quant à elle les unes contre les autres, partageant leurs murs et leur chaleur comme un troupeau inquiet au cœur de l’hiver. Des extensions récentes débordent parfois sur les anciennes cours, reconnaissables à la pâleur de leur bois neuf et à la régularité presque militaire de leurs assemblages. Sous leurs auvents pendent des outils, des filets, des bottes boueuses et des quartiers de viande que l’air toujours frais dans cette contrée préserve de la pourriture.

Ce qui unit ces différentes bâtisses, c’est la fumée des poêles qui s’échappe des cheminées trapues avant de s’aplatir au-dessus des toits, mêlée aux odeurs de tourbe, de poisson et de laine mouillée. Partout aussi, les traces de magie côtoient la rusticité de ces habitations de colons: une lanterne enchantée brille au-dessus des portes richement décorées comme celles, vermoulues, des masures les plus pauvres, tandis qu’une rune de chaleur protège quelque vitre fendue.

Avatar du membre
Hindbaer
Messages : 14
Enregistré le : lun. 20 janv. 2025 12:35

Re: Les Habitations de Henehar

Message par Hindbaer » ven. 31 juil. 2026 16:35

1.7 Home, sweet home

Ses yeux s’habituèrent rapidement à la pénombre. La pièce principale était en ordre, mais pas en vie. Une fine poussière recouvrait la table. Le foyer contenait des bûches à moitié brûlées, et une marmite vide reposait près des braises mortes. Sur une chaise, un manteau de ville avait été abandonné avec une négligence qui ressemblait à Otis. Ses bottes de voyage, en revanche, n’étaient pas à leur place.

Hindbær renifla. Sous l’odeur de renfermé subsistaient le cuir et cette senteur de tabac froid que son père portait jusque dans sa barbe. Elle s’approcha de la table et posa deux doigts sur la poussière. La trace qu’ils y laissèrent était nette.

(Plusieurs jours.)

Elle ouvrit le volet le plus proche. La lumière s’engouffra dans la pièce, brutale, révélant les grains de poussière qui tournoyèrent comme un essaim d’insectes. Le décor reparut. Rien n’avait changé. Ou presque. La même étagère penchait sous les mêmes assiettes émaillées. La même peau de loup couvrait le mur près du foyer. Au-dessus de la cheminée, Otis conservait encore le petit arc qu’il lui avait fabriqué lorsqu’elle était enfant. Une arme grossière, trop courte et mal équilibrée qu’elle avait cassée sur un coup de colère. Mais la chasseresse remarqua que son père biologique avait pris soin de le réparer en son absence... Hindbær leva la main vers lui, le cœur serré, puis se ravisa avant de s’en détourner sèchement.

Elle fit le tour de la pièce. La réserve était presque vide. Une miche durcie reposait dans un linge ; du fromage avait moisi sur une planche. Dans la chambre d’Otis, le lit n’était pas défait. Son coffre demeurait fermé, mais l’emplacement de son armure était vide. (Pas mort, donc. Parti. Précipitemment.) La chasseuse revint dans la pièce principale et contempla la porte ouverte sur la rue...

Deux émotions contradictoires se disputaient en elle. Le soulagement fut la première à montrer les crocs. Elle avait essayé. Elle était venue jusqu’ici, avait poussé la porte et prononcé son nom. Son père n’était pas là. Ce n’était pas sa faute. Elle pouvait remplir son carquois, rassembler quelques affaires et retourner dans les collines avec sa tente neuve. En passant par la place du Printemps, elle troquerait quelques fourrures contre des outils indispensables. Puis elle disparaîtrait avant le coucher du soleil.

Une nouvelle décennie de solitude s’offrait à elle ! L’idée, alléchante, desserra l’étau autour de sa poitrine. Puis l’autre émotion s’avança. Moins familière et plus gênante.

Otis était le seul lien qu’elle possédait avec le monde de ceux qui parlent. Enfin, de ceux qui parlent avec des mots. Les loups saluaient, réclamaient, invitaient. Les corbeaux se moquaient. Les arbres eux-mêmes savaient gémir sous le vent et prévenir de l’arrivée du printemps. Mais aucun d’eux ne connaissait le nom qu’elle portait – « Hindbær », seul héritage maternel. Aucun ne se souvenait de l’enfant blanche qu’on avait abandonnée aux soins d’une famille Varrockienne.

(Otis, si.)

Et puisqu’il entretenait encore cette maison, il y reviendrait. Elle grogna contre elle-même.

- J’ le vois. Et après, fini.

Les murs ne protestèrent pas.

- Minimum filial, ajouta-t-elle, fière d’avoir retrouvé l’expression.

Elle referma les volets et quitta la maison. Avant de tirer la porte, elle sortit le lapin de son sac et le suspendit à un crochet sous l’auvent. La température suffirait à conserver la viande jusqu’au soir. Ce geste l’irrita aussitôt. Il ressemblait à une promesse de retour. Un attachement à ce lieu qu'elle avait hâte de quitter à nouveau.

Hindbær tourna les talons.

>> Suite : 08/10
Modifié en dernier par Hindbaer le sam. 1 août 2026 18:09, modifié 6 fois.

Avatar du membre
Hindbaer
Messages : 14
Enregistré le : lun. 20 janv. 2025 12:35

Re: Les Habitations de Henehar

Message par Hindbaer » ven. 31 juil. 2026 16:40

1.9 Lapin au déni

Elle sortit dans la rue sans un mot ni regard en direction des trouffions amassés aux fenêtre. Elle avait trop de choses en tête et savait que faire de tout ce qu’elle venait d’apprendre.

(Manger)

Voilà ce qu’elle allait faire. Il y a des repères dans la vie qui ne faillissent jamais. Partir aussitôt aurait été stupide.

Ses jambes portaient encore le poids de la marche depuis les collines, son carquois était misérablement vide et son esprit battait dans tous les sens comme un lièvre pris au collet. A la rigueur, elle aurait pu poursuivre reprendre la route avec l’estomac vide, mais pas avec la tête pleine de pensées parasites.

D’ici là… (Reprend des forces.) Alors elle retourna vers la maison d’Otis.

Le lapin pendait toujours sous l’auvent, une goutte rouge brillant au bout de son museau. Hindbær le décrocha et entra. Dans le silence, elle posa son arc près de la porte, son paquetage contre le mur, puis déposa la dépouille sur la table de la cuisine. La lumière filtrait à travers les volets clos de la nouvelle extension. Elle n’avait jamais vu la maison aussi vaste. Pourtant, en l’absence de son propriétaire, les pièces supplémentaires semblaient seulement agrandir le vide.

Elle ouvrit les volets les uns après les autres, puis retourna dans la cuisine et alluma le poêle. Le bois sec prit rapidement. L’écorce se recroquevilla, les brindilles claquèrent et une première chaleur se répandit contre ses tibias. Hindbær ôta ses gants. Ses doigts rougis par le froid picotèrent, puis se mirent à brûler tandis que le sang y revenait. Elle les ouvrit et les referma plusieurs fois avant de tirer son couteau. Le manche de corne se plaça naturellement dans sa paume.

Elle coucha le lapin sur le dos, palpa le ventre et pinça la peau sous les côtes. La fourrure était froide et humide de neige fondue. Sous ses doigts, le corps conservait encore une souplesse suffisante : la rigidité n’avait pas complètement pris. Elle glissa la pointe du couteau dans la peau sans entamer les muscles, puis pratiqua une courte incision.

Une odeur chaude et animale s’échappa aussitôt. Elle inséra deux doigts dans l’ouverture et tira de chaque côté. La peau résista, puis se détacha de la chair avec un bruit mouillé. Hindbær écarta davantage les mains. La fourrure se retourna progressivement, dévoilant les muscles abdominaux, roses et luisants, puis le blanc nacré des membranes.

Ses gestes étaient sûrs, réguliers. Ils l’avaient toujours été.

Hindbær entailla la peau autour des pattes arrière. Elle sectionna les tendons au niveau des chevilles, puis tira la fourrure vers le bas du corps comme on ôte un vêtement trop étroit. Elle dut s’aider du couteau autour de la queue. Une bande de tissu conjonctif s’étira, brillante, avant de céder.

(Six enfants.)

Elle repoussa le nombre.

La peau vint plus facilement sur le thorax. Elle dégagea les pattes avant l’une après l’autre, retourna la fourrure jusqu’au cou, puis trancha sous la mâchoire. La tête se détacha avec un craquement bref. Elle la posa dans un récipient, avec les pattes et la peau roulée sur elle-même.

Rien ne serait perdu. La fourrure pourrait être raclée, séchée et cousue. Les pattes serviraient d’appât. Le crâne et les os rejoindraient le bouillon ou retourneraient à la terre.

Elle rapprocha une bassine et ouvrit délicatement l’abdomen, la lame tournée vers l’extérieur afin de ne pas percer les viscères. La paroi musculaire s’écarta sous la pression. Une vapeur légère monta de la cavité, accompagnée d’une odeur de sang, de bile et d’herbes à moitié digérées.

Hindbær plongea les doigts sous les entrailles.

Elles glissèrent contre sa peau, tièdes malgré le froid extérieur. Elle libéra le côlon, noua son extrémité avec un bout de ficelle, puis détacha l’ensemble d’un mouvement lent. Les organes tombèrent dans la bassine avec un bruit flasque.

Elle inspecta le foie : Brun rouge, ferme, sans taches pâles ni parasites visibles.

(Bon.)

Elle le réserva avec le cœur et les reins. Puis elle retira les poumons, racla le sang coagulé le long de la colonne et rinça la carcasse avec un peu d’eau. Le liquide rosé coula entre ses doigts, plus froid à chaque passage.

Une carcasse intacte racontait une histoire simple. L’animal avait vécu assez longtemps pour grandir, courir, se nourrir, échapper aux renards et aux rapaces. Puis une flèche avait interrompu cette vie. Hindbær l’avait tué pour manger. Cette mort soutiendrait une vie.

Tel était l’ordre.

Les enfants disparus n’obéissaient à aucune logique aussi claire.

Certes, le fort dominait le faible, mais pas en toute circonstance. Une louve nourrissait ses petits avant elle-même. Une ourse déchirait quiconque approchait ses oursons. Même les corbeaux défendaient leur nid contre des adversaires plus grands qu’eux. Car, les jeunes n’étaient pas faibles par erreur : ils étaient inachevés. Leur vulnérabilité constituait un investissement que les adultes payaient pour que l’espèce se poursuive.

Hindbær essuya sa lame sur un chiffon.

(Enlever un enfant n’a rien d’une chasse)

Un prédateur affamé pouvait prendre un petit. Nature n’était ni tendre ni juste selon les règles humaines. Mais un prédateur tuait pour vivre. Il ne capturait pas six enfants afin de les enfermer, de les transporter au-delà d’une frontière et d’en tirer profit. Il ne transformait pas leur croissance inachevée en marchandise.
Ça, seule pouvait le faire une créature abominable. Dénaturée.

Elle posa la carcasse sur la planche et plia une patte arrière jusqu’à sentir l’articulation de la hanche sous son pouce. La pointe du couteau entra dans la jointure. Elle coupa les ligaments, fit pivoter le fémur et sépara la cuisse sans briser l’os. Elle répéta le geste de l’autre côté. Elle détacha les épaules, puis fendit la cage thoracique avec la base de sa lame. Les côtes craquèrent sous sa main. Le bruit lui rappela les os du lapin au moment où elle l’avait achevé, le matin même.

(Rapide. Nécessaire.)

Par contraste, s’imposa à la chasseuse l’injustice subit par ces jeunes humains. Hindbær vit malgré elle de petits poignets serrés dans du fer. Elle imagina la peur des enfants transportés dans une charrette close, incapables de voir le ciel ou de savoir dans quelle direction on les emmenait. Certains appelleraient leur mère. D’autres se tairaient pour ne pas attirer les coups. Peut-être que l’un d’eux observerait malgré tout les sons, les odeurs, les cahots du chemin, comme elle-même l’aurait fait.

Une vive douleur traversa son index.

Hindbær retira la main. Une ligne rouge venait d’apparaître près de l’ongle. Son couteau avait dérapé. Elle contempla le sang qui gonflait en une perle. Depuis combien de temps ne s’était-elle pas coupée en dépeçant une proie ?

(Concentre toi.)

Elle porta le doigt à sa bouche, goûta le sel et le fer, puis l’enveloppa d’un morceau de linge. La blessure n’était rien. Mais le tremblement léger de sa main l’irrita.

Elle plaça les morceaux de viande dans une terrine, ajouta une pincée de sel trouvée dans le garde-manger et écrasa entre ses paumes les feuilles séchées de menthe sauvage qui lui restaient. Leur parfum vif recouvrit un instant l’odeur du sang. Dans un pot, elle découvrit des baies de genièvre. Elle en écrasa trois du plat de la lame et en frotta les cuisses du lapin.

Otis avait toujours aimé le genièvre.

Le souvenir s’imposa sans prévenir : son père accroupi près du foyer, retournant une pièce de viande brûlée tout en affirmant qu’elle était « saisie ». Hindbær, alors haute comme la table, avait essayé de la voler avant la fin de la cuisson et s’était brûlé deux doigts. Otis avait ri jusqu’à ce qu’elle lui plante une fourchette dans la cuisse.

Un souffle passa entre ses lèvres. Ce n’était pas un rire.

Elle embrocha les morceaux les plus charnus sur une tige de fer et installa celle-ci au-dessus du poêle ouvert. La graisse commença bientôt à grésiller. Une première goutte tomba sur les braises, provoquant une flamme jaune et une odeur riche qui lui remplit la bouche de salive.

Hindbær s’assit devant le feu. Elle tourna la broche d’un quart de cercle. La chair pâle se contracta sous la chaleur. Sa surface devint d’abord mate, puis dorée aux endroits les plus exposés. Le parfum de genièvre se mêla à celui de la viande.

(Six enfants… Six !)

Elle ne connaissait aucun d’eux. Cela ne changeait rien. Leur espèce, en revanche, elle la connaissait trop bien. Ils faisaient beaucoup de bruit, posaient trop de questions et tentaient de domestiquer des prédateurs. Ils couraient sans regarder le sol, confondaient courage et absence de prudence, et comptaient parmi eux des insultes à Nature.

Otis suivait ces monstres ravisseurs d’enfants ; elle pouvait donc suivre Otis.

L’ordre des raisons lui convenait ainsi.

Elle ne partirait sur ses traces pas parce qu’il était son père. Elle partirait parce que des enfants avaient été soustraits au cycle naturel et qu’elle saurait pister ceux qui les avaient pris. Retrouver le « lieutenant » ne serait qu’une coïncidence pratique. Lui et ses archers-mages disposaient d’armes, de vivres et de l’autorité nécessaire pour ramener les petits à Henehar.

Quant à elle, elle disposait de ce qui manquait aux militaires : Un nez. Des yeux. Et l’endurance de la chasseuse.

La viande était prête. Hindbær coupa une cuisse et mordit dedans sans attendre. Le jus brûlant coula sur son menton. Elle mâcha lentement, sentit les fibres céder sous ses dents et la chaleur descendre dans son ventre vide. La faim recula. Et avec elle, le désordre de ses pensées. Elle mangea le foie presque cru, puis une épaule. Quand il ne resta plus aucune trace de viande sur les os, sa décision était prise.

>> Suite : 10/10
Modifié en dernier par Hindbaer le sam. 1 août 2026 18:15, modifié 8 fois.

Avatar du membre
Hindbaer
Messages : 14
Enregistré le : lun. 20 janv. 2025 12:35

Re: Les Habitations de Henehar

Message par Hindbaer » sam. 1 août 2026 17:53

1.10 Pères et enfants

La nuit avait recouvert Henehar peu après qu’elle eût achevé ses préparatifs. Elle pouvait partir sur-le-champ. Pourtant, les portes de la ville seraient fermées jusqu’à l’aube et les traces, invisibles dans la nuit, ne fondraient guère avant le retour du soleil. Dormir quelques heures était la décision d’une chasseuse raisonnable.

Ce n’était pas une hésitation.

(Non.)

Elle emporta une lampe dans l’ancienne partie de la maison et poussa la porte de la chambre d’Otis. La pièce avait peu changé. Le lit était plus large, le matelas plus épais et les couvertures mieux tissées. Un tapis couvrait les planches froides. Mais l’armoire penchait toujours légèrement vers la gauche, et la vieille peau d’ours était restée au mur, avec les mêmes réparations grossières autour d’un trou de flèche.

Hindbær posa la lampe sur le bureau. Une grande carte y était dépliée sous deux galets. Plusieurs lignes avaient été tracées à l’encre : une route principale vers le Matriarcat de Gwadh, des chemins secondaires et, plus au sud, une courbe rouge qui quittait la voie pavée pour traverser les contreforts. Elle se pencha. Les symboles militaires lui échappaient en partie, mais elle reconnaissait les montagnes. Otis avait indiqué une halte près du ruisseau d’Isen, puis un passage à travers le défilé du même nom. Hindbær suivit l’itinéraire du doigt, son ongle s’arrêtant à l’entrée de la gorge.

- Fou !

À cette époque de l’année, le défilé était un piège. Le torrent gonflé par le dégel creusait la neige par-dessous. La surface paraissait solide jusqu’au moment où elle s’effondrait sous le poids d’un homme. Plus haut, le soleil détachait des plaques entières des versants rocheux. Une petite troupe pouvait passer en progressant espacée et sans bagages. Des archers-mages accompagnés de chevaux risquaient de faire descendre la montagne sur eux.

Elle examina les notes griffonnées dans la marge. Otis avait envisagé un autre itinéraire, plus long, puis l’avait barré. Il avait choisi la rapidité.

(Pour les enfants...)

Lui aussi voulait les rejoindre avant que leur piste ne disparaisse. Cette constatation aurait dû calmer Hindbær ; partager le juger de son père ne fit que l’irriter.

En déplaçant la lampe, son coude heurta deux petits flacons. Elle les rattrapa avant qu’ils tombent. Tous deux portaient l’étiquette d’un apothicaire. Hindbær renonça à déchiffrer l’étiquette. Pas son fort… Alors elle déboucha l’un des flacons et renifla.

(Saule. Reine-des-prés. Alcool.)

Des remèdes contre les douleur articulaires... Otis se plaignait déjà de son genou lorsqu’elle était enfant, mais il prétendait alors que la douleur maintenait un homme éveillé. À présent, deux flacons presque vides se tenaient près de son lit, et il était parti dans la neige vers un défilé où chaque pas exigeait des articulations sûres. Hindbær les reposa avec précaution.

Son regard tomba sur un peigne abandonné près d’une cuvette. Plusieurs cheveux étaient restés pris entre les dents de bois. Certains conservaient le brun terne dont elle se souvenait mais la plupart étaient blancs.

(Dix ans…)

Dans les collines, cette durée s’était confondue avec les saisons. Dix fontes des neiges. Dix migrations de rennes. Dix périodes de gel pendant lesquelles il fallait maintenir le feu et surveiller ses réserves. Hindbær n’avait jamais pensé à compter ce que ces années faisaient au corps d’un homme. Elle avait cru retrouver Otis tel qu’elle l’avait laissé : un sergent strict et solide, capable de la soulever sous un bras lorsqu’elle mordait quelqu’un... Mais l’homme des flacons et des cheveux blancs l’avait remplacé en son absence.

Un courant d’air souleva alors une feuille placée sous la carte. Elle l’immobilisa d’une main. L’écriture, large et penchée, était celle de son père. Elle la reconnaissait aux rares mots qu’il l’avait contrainte à recopier autrefois. Et parmi eux… celui dont elle se souvenait le mieux :

- Hindbær…

Elle aurait dû remettre la carte en place, éteindre la lampe et dormir. Lire les marques laissées par les bêtes était une chose. Fouiller dans les paroles qu’un homme destinait à une enfant disparue en était une autre. De plus, dix ans sans exercice de lecture avaient rouillé ses lettres plus sûrement que la pluie n’attaquait un piège. Ce fut donc avec difficulté qu'elle suivit les lignes avec son index, murmurant chaque syllabe...

- Je… sous… signé… Otis… Kühl… shrrank…

Sa mâchoire se crispa. Un document officiel… destiné à elle...

Plus loin, elle parvint à reconnaître maison, solde et armes. Certaines phrases demeuraient hors de sa portée. Elle dut revenir plusieurs fois sur la même ligne avant d’en extraire le sens. C’était un testament ! Otis avait donc bel et bien espéré son retour ! L’enfant sauvage sentit quelque chose bouger en elle, comme une petite bête qui remuait au fond de sa tanière pour se mettre à l’aise…

Hindbær resta debout devant le bureau, le testament entre les mains, bouche bée. Il avait agrandi la maison. Il avait été promu. Il avait vieilli, souffert et appréhendé sa mort. Tant de temps s'était écoulée pendant lequel elle n'avait pas fait partie de sa vie... Pourtant, au terme de ces dix années, il réservait encore une place à l’enfant qui l'avait quitté sans un mot.

Sa fille naturelle.

Hindbær laissa retomber le testament comme s’il l’avait brûlée et s’éloigna brusquement du bureau. Elle fit trois pas, revint, puis déchira le manuscrit en lambeaux pour effacer cette anomalie, rejeter cette idiotie. Il n’appartenait de toute façon pas aux hommes d’ordonner le monde après leur mort. Et elle refusait de s’embarrasser de ses possessions de vieil homme sédentaire. La chasseuse balaya au sol les dernières volontés de son père et récupéra la carte et étudia de nouveau la ligne rouge.

Le défilé d’Isen.

Otis avait deux jours d’avance. Avec ses hommes et ses chevaux de trait, il progresserait moins vite qu’elle, au trot, avalant les distances comme une louve. S’il avait dû contourner un torrent ou réorganiser sa troupe, elle pouvait encore le rejoindre avant la gorge.

(Peut-être.)

Ce mot appartenait à la même famille que l’espoir, et Hindbær méprisait l’un comme l’autre. Pourtant, elle le laissa vivre.

La nuit venue, elle ne se coucha pas dans le lit d’Otis. Elle prit une couverture et s’allongea devant le poêle, son arc contre elle. Le sommeil vint par fragments. Entre deux rêves, elle entendit le torrent sous la neige, les cris d’enfants inconnus et la voix d’un homme qu’elle n’avait pas entendu depuis dix ans.

Bien avant l’aube, elle ouvrit les yeux. La pièce était froide, le feu ne conservait qu’un cœur rouge sous les cendres, mais la sang-mêlé n’en souffrait pas. Dehors, le ciel commençait à pâlir au-dessus des palissades. La neige avait durci pendant la nuit et craquait sous ses bottes. À la porte sud, les gardes somnolaient encore lorsqu’elle exigea qu’on lui ouvre. L’un d’eux voulut discuter. Le regard sauvage de la rousse le convainquit du contraire : les lourds battants s’écartèrent.

L’air des collines se précipita vers elle, froid, pur et chargé d’odeurs que la ville n’avait pas encore contaminées. Hindbær inspira. Le soleil n’était encore qu’une promesse derrière les montagnes, mais elle n’avait pas besoin de sa lueur pour trouver la piste de l’Est.

Quoi qu’elle en eut pensé, l’espoir était sa lanterne.

De secourir les enfants.

De trouver son père.

Répondre

Retourner vers « Henehar »