1.9 Lapin au déni
Elle sortit dans la rue sans un mot ni regard en direction des trouffions amassés aux fenêtre. Elle avait trop de choses en tête et savait que faire de tout ce qu’elle venait d’apprendre.
(
Manger)
Voilà ce qu’elle allait faire. Il y a des repères dans la vie qui ne faillissent jamais. Partir aussitôt aurait été stupide.
Ses jambes portaient encore le poids de la marche depuis les collines, son carquois était misérablement vide et son esprit battait dans tous les sens comme un lièvre pris au collet. A la rigueur, elle aurait pu poursuivre reprendre la route avec l’estomac vide, mais pas avec la tête pleine de pensées parasites.
D’ici là… (
Reprend des forces.) Alors elle retourna vers la maison d’Otis.
Le lapin pendait toujours sous l’auvent, une goutte rouge brillant au bout de son museau. Hindbær le décrocha et entra. Dans le silence, elle posa son arc près de la porte, son paquetage contre le mur, puis déposa la dépouille sur la table de la cuisine. La lumière filtrait à travers les volets clos de la nouvelle extension. Elle n’avait jamais vu la maison aussi vaste. Pourtant, en l’absence de son propriétaire, les pièces supplémentaires semblaient seulement agrandir le vide.
Elle ouvrit les volets les uns après les autres, puis retourna dans la cuisine et alluma le poêle. Le bois sec prit rapidement. L’écorce se recroquevilla, les brindilles claquèrent et une première chaleur se répandit contre ses tibias. Hindbær ôta ses gants. Ses doigts rougis par le froid picotèrent, puis se mirent à brûler tandis que le sang y revenait. Elle les ouvrit et les referma plusieurs fois avant de tirer son couteau. Le manche de corne se plaça naturellement dans sa paume.
Elle coucha le lapin sur le dos, palpa le ventre et pinça la peau sous les côtes. La fourrure était froide et humide de neige fondue. Sous ses doigts, le corps conservait encore une souplesse suffisante : la rigidité n’avait pas complètement pris. Elle glissa la pointe du couteau dans la peau sans entamer les muscles, puis pratiqua une courte incision.
Une odeur chaude et animale s’échappa aussitôt. Elle inséra deux doigts dans l’ouverture et tira de chaque côté. La peau résista, puis se détacha de la chair avec un bruit mouillé. Hindbær écarta davantage les mains. La fourrure se retourna progressivement, dévoilant les muscles abdominaux, roses et luisants, puis le blanc nacré des membranes.
Ses gestes étaient sûrs, réguliers. Ils l’avaient toujours été.
Hindbær entailla la peau autour des pattes arrière. Elle sectionna les tendons au niveau des chevilles, puis tira la fourrure vers le bas du corps comme on ôte un vêtement trop étroit. Elle dut s’aider du couteau autour de la queue. Une bande de tissu conjonctif s’étira, brillante, avant de céder.
(
Six enfants.)
Elle repoussa le nombre.
La peau vint plus facilement sur le thorax. Elle dégagea les pattes avant l’une après l’autre, retourna la fourrure jusqu’au cou, puis trancha sous la mâchoire. La tête se détacha avec un craquement bref. Elle la posa dans un récipient, avec les pattes et la peau roulée sur elle-même.
Rien ne serait perdu. La fourrure pourrait être raclée, séchée et cousue. Les pattes serviraient d’appât. Le crâne et les os rejoindraient le bouillon ou retourneraient à la terre.
Elle rapprocha une bassine et ouvrit délicatement l’abdomen, la lame tournée vers l’extérieur afin de ne pas percer les viscères. La paroi musculaire s’écarta sous la pression. Une vapeur légère monta de la cavité, accompagnée d’une odeur de sang, de bile et d’herbes à moitié digérées.
Hindbær plongea les doigts sous les entrailles.
Elles glissèrent contre sa peau, tièdes malgré le froid extérieur. Elle libéra le côlon, noua son extrémité avec un bout de ficelle, puis détacha l’ensemble d’un mouvement lent. Les organes tombèrent dans la bassine avec un bruit flasque.
Elle inspecta le foie : Brun rouge, ferme, sans taches pâles ni parasites visibles.
(
Bon.)
Elle le réserva avec le cœur et les reins. Puis elle retira les poumons, racla le sang coagulé le long de la colonne et rinça la carcasse avec un peu d’eau. Le liquide rosé coula entre ses doigts, plus froid à chaque passage.
Une carcasse intacte racontait une histoire simple. L’animal avait vécu assez longtemps pour grandir, courir, se nourrir, échapper aux renards et aux rapaces. Puis une flèche avait interrompu cette vie. Hindbær l’avait tué pour manger. Cette mort soutiendrait une vie.
Tel était l’ordre.
Les enfants disparus n’obéissaient à aucune logique aussi claire.
Certes, le fort dominait le faible, mais pas en toute circonstance. Une louve nourrissait ses petits avant elle-même. Une ourse déchirait quiconque approchait ses oursons. Même les corbeaux défendaient leur nid contre des adversaires plus grands qu’eux. Car, les jeunes n’étaient pas faibles par erreur : ils étaient inachevés. Leur vulnérabilité constituait un investissement que les adultes payaient pour que l’espèce se poursuive.
Hindbær essuya sa lame sur un chiffon.
(
Enlever un enfant n’a rien d’une chasse)
Un prédateur affamé pouvait prendre un petit. Nature n’était ni tendre ni juste selon les règles humaines. Mais un prédateur tuait pour vivre. Il ne capturait pas six enfants afin de les enfermer, de les transporter au-delà d’une frontière et d’en tirer profit. Il ne transformait pas leur croissance inachevée en marchandise.
Ça, seule pouvait le faire une créature abominable. Dénaturée.
Elle posa la carcasse sur la planche et plia une patte arrière jusqu’à sentir l’articulation de la hanche sous son pouce. La pointe du couteau entra dans la jointure. Elle coupa les ligaments, fit pivoter le fémur et sépara la cuisse sans briser l’os. Elle répéta le geste de l’autre côté. Elle détacha les épaules, puis fendit la cage thoracique avec la base de sa lame. Les côtes craquèrent sous sa main. Le bruit lui rappela les os du lapin au moment où elle l’avait achevé, le matin même.
(
Rapide. Nécessaire.)
Par contraste, s’imposa à la chasseuse l’injustice subit par ces jeunes humains. Hindbær vit malgré elle de petits poignets serrés dans du fer. Elle imagina la peur des enfants transportés dans une charrette close, incapables de voir le ciel ou de savoir dans quelle direction on les emmenait. Certains appelleraient leur mère. D’autres se tairaient pour ne pas attirer les coups. Peut-être que l’un d’eux observerait malgré tout les sons, les odeurs, les cahots du chemin, comme elle-même l’aurait fait.
Une vive douleur traversa son index.
Hindbær retira la main. Une ligne rouge venait d’apparaître près de l’ongle. Son couteau avait dérapé. Elle contempla le sang qui gonflait en une perle. Depuis combien de temps ne s’était-elle pas coupée en dépeçant une proie ?
(
Concentre toi.)
Elle porta le doigt à sa bouche, goûta le sel et le fer, puis l’enveloppa d’un morceau de linge. La blessure n’était rien. Mais le tremblement léger de sa main l’irrita.
Elle plaça les morceaux de viande dans une terrine, ajouta une pincée de sel trouvée dans le garde-manger et écrasa entre ses paumes les feuilles séchées de menthe sauvage qui lui restaient. Leur parfum vif recouvrit un instant l’odeur du sang. Dans un pot, elle découvrit des baies de genièvre. Elle en écrasa trois du plat de la lame et en frotta les cuisses du lapin.
Otis avait toujours aimé le genièvre.
Le souvenir s’imposa sans prévenir : son père accroupi près du foyer, retournant une pièce de viande brûlée tout en affirmant qu’elle était « saisie ». Hindbær, alors haute comme la table, avait essayé de la voler avant la fin de la cuisson et s’était brûlé deux doigts. Otis avait ri jusqu’à ce qu’elle lui plante une fourchette dans la cuisse.
Un souffle passa entre ses lèvres. Ce n’était pas un rire.
Elle embrocha les morceaux les plus charnus sur une tige de fer et installa celle-ci au-dessus du poêle ouvert. La graisse commença bientôt à grésiller. Une première goutte tomba sur les braises, provoquant une flamme jaune et une odeur riche qui lui remplit la bouche de salive.
Hindbær s’assit devant le feu. Elle tourna la broche d’un quart de cercle. La chair pâle se contracta sous la chaleur. Sa surface devint d’abord mate, puis dorée aux endroits les plus exposés. Le parfum de genièvre se mêla à celui de la viande.
(
Six enfants… Six !)
Elle ne connaissait aucun d’eux. Cela ne changeait rien. Leur espèce, en revanche, elle la connaissait trop bien. Ils faisaient beaucoup de bruit, posaient trop de questions et tentaient de domestiquer des prédateurs. Ils couraient sans regarder le sol, confondaient courage et absence de prudence, et comptaient parmi eux des insultes à Nature.
Otis suivait ces monstres ravisseurs d’enfants ; elle pouvait donc suivre Otis.
L’ordre des raisons lui convenait ainsi.
Elle ne partirait sur ses traces pas parce qu’il était son père. Elle partirait parce que des enfants avaient été soustraits au cycle naturel et qu’elle saurait pister ceux qui les avaient pris. Retrouver le « lieutenant » ne serait qu’une coïncidence pratique. Lui et ses archers-mages disposaient d’armes, de vivres et de l’autorité nécessaire pour ramener les petits à Henehar.
Quant à elle, elle disposait de ce qui manquait aux militaires : Un nez. Des yeux. Et l’endurance de la chasseuse.
La viande était prête. Hindbær coupa une cuisse et mordit dedans sans attendre. Le jus brûlant coula sur son menton. Elle mâcha lentement, sentit les fibres céder sous ses dents et la chaleur descendre dans son ventre vide. La faim recula. Et avec elle, le désordre de ses pensées. Elle mangea le foie presque cru, puis une épaule. Quand il ne resta plus aucune trace de viande sur les os, sa décision était prise.
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