Les Habitations de Henehar

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Yuimen
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Les Habitations de Henehar

Message par Yuimen » ven. 31 juil. 2026 15:50

Les Habitations de Henehar


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Vue des collines, Henehar ressemble moins à une ville qu’à un campement militaire, de bois et de pierre, où se blottissent les colons l’hiver derrière leur palissade en attendant que le printemps les délivre. Les maisons s’alignent le long de rues trop droites, comme si quelque arpenteur avait voulu imposer sa règle martiale au relief sauvage. Les plus anciennes sont bâties en rondins sombres, calfeutrés de mousse et de tourbe pour résister aux vents descendus des Monts Éternels. Leurs toits inclinés, couverts de bardeaux ou d’ardoises, rejette rapidement les plaques de neige lors du dégel printanier. Dans les quartiers prospères, les maisons reposent sur de solides soubassements de pierre et exhibent des fenêtres épaisses, des gouttières de cuivre et des volets peints de couleurs froides. Les demeures plus modestes se tassent quant à elle les unes contre les autres, partageant leurs murs et leur chaleur comme un troupeau inquiet au cœur de l’hiver. Des extensions récentes débordent parfois sur les anciennes cours, reconnaissables à la pâleur de leur bois neuf et à la régularité presque militaire de leurs assemblages. Sous leurs auvents pendent des outils, des filets, des bottes boueuses et des quartiers de viande que l’air toujours frais dans cette contrée préserve de la pourriture.

Ce qui unit ces différentes bâtisses, c’est la fumée des poêles qui s’échappe des cheminées trapues avant de s’aplatir au-dessus des toits, mêlée aux odeurs de tourbe, de poisson et de laine mouillée. Partout aussi, les traces de magie côtoient la rusticité de ces habitations de colons: une lanterne enchantée brille au-dessus des portes richement décorées comme celles, vermoulues, des masures les plus pauvres, tandis qu’une rune de chaleur protège quelque vitre fendue.

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Hindbaer
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Re: Les Habitations de Henehar

Message par Hindbaer » ven. 31 juil. 2026 16:35

Ses yeux s’habituèrent rapidement à la pénombre. La pièce principale était en ordre, mais pas en vie. Une fine poussière recouvrait la table. Le foyer contenait des bûches à moitié brûlées, et une marmite vide reposait près des braises mortes. Sur une chaise, un manteau de ville avait été abandonné avec une négligence qui ressemblait à Otis. Ses grosses bottes, en revanche, n’étaient pas à leur place.

Hindbær renifla. Sous l’odeur de renfermé subsistaient le cuir, la graisse d’arme et cette senteur de tabac froid que son père portait jusque dans sa barbe. Elle s’approcha de la table et posa deux doigts sur la poussière. La trace qu’ils y laissèrent était nette.

(Plusieurs jours.)

Elle ouvrit le volet le plus proche. La lumière s’engouffra dans la pièce, brutale, révélant les grains de poussière qui tournoyèrent comme un essaim d’insectes. Le décor reparut. Rien n’avait changé. Ou presque. La même étagère penchait sous les mêmes assiettes ébréchées. La même peau de loup couvrait le mur près du foyer. Au-dessus de la cheminée, Otis conservait encore le petit arc qu’il lui avait fabriqué lorsqu’elle était enfant. Une arme grossière, trop courte et mal équilibrée qu’elle avait cassée sur un coup de colère. Mais la chasseresse remarqua que son père adoptif avait pris soin de le réparer en son absence. Hindbær leva la main vers lui, le cœur serré, puis se ravisa avant de s’en détourner sèchement.

Elle fit le tour de la pièce. La réserve était presque vide. Une miche durcie reposait dans un linge ; du fromage avait moisi sur une planche. Dans la chambre d’Otis, le lit n’était pas défait. Son coffre demeurait fermé, mais l’emplacement de son armure était vide.

Pas mort, donc. Parti. Précipitemment. La chasseuse revint dans la pièce principale et contempla la porte ouverte.

Deux émotions contradictoires se disputaient en elle. Le soulagement fut la première à montrer les crocs. Elle avait essayé. Elle était venue jusqu’ici, avait poussé la porte et prononcé son nom. Son père n’était pas là. Ce n’était pas sa faute. Elle pouvait rassembler quelques affaires et retourner dans les collines avec sa tente neuve. En passant par la place du Printemps, elle troquerait quelques fourrures contre des flèches. Puis elle disparaîtrait avant le coucher du soleil.

Une nouvelle décennie de solitude s’offrait à elle. L’idée, alléchante, desserra l’étau autour de sa poitrine. Puis l’autre émotion s’avança. Moins familière et plus gênante.

Otis était le seul lien qu’elle possédait avec le monde de ceux qui parlent. Enfin, de ceux qui parlent avec des mots. Les loups saluaient, réclamaient, invitaient. Les corbeaux se moquaient. Les arbres eux-mêmes savaient gémir sous le vent et prévenir de l’arrivée du printemps. Mais aucun d’eux ne connaissait le nom qu’elle portait – « Hindbær », seul héritage maternel. Aucun ne se souvenait de l’enfant blanche qu’on avait abandonnée aux soins d’une famille Varrockienne.
Otis, si.

Et puisqu’il entretenait encore cette maison, il s’attendait peut-être à y revenir. Elle grogna contre elle-même.

- J’ le vois. Et après, fini.

Les murs ne protestèrent pas.

- Minimum filial, ajouta-t-elle, fière d’avoir retrouvé l’expression.

Elle referma les volets et quitta la maison. Avant de tirer la porte, elle sortit le lapin de son sac et le suspendit à un crochet sous l’auvent. La température suffirait à conserver la viande jusqu’au soir. Ce geste l’irrita aussitôt. Il ressemblait à une promesse de retour.

Hindbær tourna les talons.

>> Suite : 08/09
Modifié en dernier par Hindbaer le ven. 31 juil. 2026 16:55, modifié 2 fois.

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Hindbaer
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Re: Les Habitations de Henehar

Message par Hindbaer » ven. 31 juil. 2026 16:40

La nuit avait recouvert Henehar peu après qu’elle eût achevé ses préparatifs. Elle pouvait partir sur-le-champ. Pourtant, les portes de la ville seraient fermées jusqu’à l’aube et les traces, invisibles dans la nuit, ne fondraient guère avant le retour du soleil. Dormir quelques heures était la décision d’une chasseuse raisonnable.
Ce n’était pas une hésitation.

(Non.)

Elle emporta une lampe dans l’ancienne partie de la maison et poussa la porte de la chambre d’Otis. La pièce avait peu changé. Le lit était plus large, le matelas plus épais et les couvertures mieux tissées. Un tapis couvrait les planches froides. Mais l’armoire penchait toujours légèrement vers la gauche, et la vieille peau d’ours était restée au mur, avec les mêmes réparations grossières autour d’un trou de flèche.

Hindbær posa la lampe sur le bureau. Une grande carte y était dépliée sous deux galets. Plusieurs lignes avaient été tracées à l’encre : une route principale vers le Matriarcat de Gwadh, des chemins secondaires et, plus au sud, une courbe rouge qui quittait la voie pavée pour traverser les contreforts. Elle se pencha. Les symboles militaires lui échappaient en partie, mais elle reconnaissait les montagnes. Otis avait indiqué une halte près du ruisseau d’Isen, puis un passage à travers le défilé du même nom. Hindbær suivit l’itinéraire du doigt, son ongle s’arrêtant à l’entrée de la gorge.

- Fou !

À cette époque de l’année, le défilé était un piège. Le torrent gonflé par le dégel creusait la neige par-dessous. La surface paraissait solide jusqu’au moment où elle s’effondrait sous le poids d’un homme. Plus haut, le soleil détachait des plaques entières des versants rocheux. Une petite troupe pouvait passer en progressant espacée et sans bagages. Des archers-mages accompagnés de chevaux risquaient de faire descendre la montagne sur eux.

Elle examina les notes griffonnées dans la marge. Otis avait envisagé un autre itinéraire, plus long, puis l’avait barré. Il avait choisi la rapidité.

(Pour les enfants...)

Lui aussi voulait les rejoindre avant que leur piste ne disparaisse. Cette constatation aurait dû calmer Hindbær ; partager le juger de son père ne fit que l’irriter.
En déplaçant la lampe, son coude heurta deux petits flacons. Elle les rattrapa avant qu’ils tombent. Tous deux portaient l’étiquette d’un apothicaire. Hindbær renonça à déchiffrer l’étiquette. Pas son fort… Alors elle déboucha l’un des flacons et renifla.

(Saule. Reine-des-prés. Alcool.)

Des remèdes contre les douleur articulaires... Otis se plaignait déjà de son genou lorsqu’elle était enfant, mais il prétendait alors que la douleur maintenait un homme éveillé. À présent, deux flacons presque vides se tenaient près de son lit, et il était parti dans la neige vers un défilé où chaque pas exigeait des articulations sûres. Hindbær les reposa avec précaution.

Son regard tomba sur un peigne abandonné près d’une cuvette. Plusieurs cheveux étaient restés pris entre les dents de bois. Certains conservaient le brun terne dont elle se souvenait mais la plupart étaient blancs.

(Dix ans…)

Dans les collines, cette durée s’était confondue avec les saisons. Dix fontes des neiges. Dix migrations de rennes. Dix périodes de gel pendant lesquelles il fallait maintenir le feu et surveiller ses réserves. Hindbær n’avait jamais pensé à compter ce que ces années faisaient au corps d’un homme. Elle avait cru retrouver Otis tel qu’elle l’avait laissé : un sergent strict et solide, capable de la soulever sous un bras lorsqu’elle mordait quelqu’un. L’homme des flacons et des cheveux blancs l’avait remplacé en son absence.

Un courant d’air souleva alors une feuille placée sous la carte. Elle l’immobilisa d’une main. L’écriture, large et penchée, était celle de son père. Elle la reconnaissait aux rares mots qu’il l’avait contrainte à recopier autrefois. Et parmi eux… celui dont elle se souvenait le mieux :

- Hindbær…

Elle aurait dû remettre la carte en place, éteindre la lampe et dormir. Lire les marques laissées par les bêtes était une chose. Fouiller dans les paroles qu’un homme destinait à une enfant disparue en était une autre.

Dix ans sans exercice de lecture avaient rouillé ses lettres plus sûrement que la pluie n’attaquait un piège. Elle suivit les lignes avec son index, murmurant chaque syllabe.

- Je… sous… signé… Otis… Kühl… shrrank…

Sa mâchoire se crispa. Un document officiel… destiné à elle...

Plus loin, elle parvint à reconnaître maison, solde et armes. Certaines phrases demeuraient hors de sa portée. Elle dut revenir plusieurs fois sur la même ligne avant d’en extraire le sens. C’était un testament ! Otis avait donc bel et bien espéré son retour ! L’enfant sauvage sentit quelque chose bouger en elle, comme une petite bête qui remuait au fond de sa tanière pour se mettre à l’aise…

Hindbær resta debout devant le bureau, le testament entre les mains, bouche bée. Il avait agrandi la maison. Il avait été promu. Il avait vieilli, souffert et appréhendé sa mort. Pourtant, au terme de ces dix années, il réservait encore une place à l’enfant qui était partie sans un mot.
Sa fille adoptive.

Hindbær laissa retomber le testament comme s’il l’avait brûlé et s’éloigna brusquement du bureau. Elle fit trois pas, revint, puis déchira le manuscrit en lambeaux pour effacer cette anomalie, rejeter cette idiotie. Il n’appartenait de toute façon pas aux hommes d’ordonner le monde après leur mort. Et elle refusait de s’embarrasser de ses possessions de vieil homme sédentaire. La chasseuse balaya au sol les dernières volontés de son père et récupéra la carte et étudia de nouveau la ligne rouge.

Le défilé d’Isen.

Otis avait deux jours d’avance. Avec ses hommes et ses chevaux de trait, il progresserait moins vite qu’elle, au trot, avalant les distances comme une louve. S’il avait dû contourner un torrent ou réorganiser sa troupe, elle pouvait encore le rejoindre avant la gorge.

(Peut-être.)

Ce mot appartenait à la même famille que l’espoir, et Hindbær méprisait l’un comme l’autre. Pourtant, elle le laissa vivre.

La nuit venue, elle ne se coucha pas dans le lit d’Otis. Elle prit une couverture et s’allongea devant le poêle, son arc contre elle. Le sommeil vint par fragments. Entre deux rêves, elle entendit le torrent sous la neige, les cris d’enfants inconnus et la voix d’un homme qu’elle n’avait pas entendu depuis dix ans.

Bien avant l’aube, elle ouvrit les yeux. La pièce était froide, le feu ne conservait qu’un cœur rouge sous les cendres, mais la sang-mêlé n’en souffrait pas. Dehors, le ciel commençait à pâlir au-dessus des palissades. La neige avait durci pendant la nuit et craquait sous ses bottes. À la porte sud, les gardes somnolaient encore lorsqu’elle exigea qu’on lui ouvre. L’un d’eux voulut discuter. Le regard sauvage de la rousse le convainquit du contraire : les lourds battants s’écartèrent.

L’air des collines se précipita vers elle, froid, pur et chargé d’odeurs que la ville n’avait pas encore contaminées. Hindbær inspira. Le soleil n’était encore qu’une promesse derrière les montagnes, mais elle n’avait pas besoin de sa lueur pour trouver la piste de l’Est.

Quoiqu’elle en pense, l’espoir était sa lanterne.

De secourir les enfants.

De trouver son père.

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