Message
par Morrigane » sam. 25 juil. 2026 05:19
Morrigane rejoignis la planque d’Ardur. Aucun bruit de pas. Aucun raclement de chaise. Elle traversa le couloir, effleurant du bout des doigts la rambarde de l'escalier,un geste sans nécessité, dont elle ne se serait pas rendu compte si elle s'était observée elle-même. La maison était vide. Elle le savait avant même d'avoir monté la première marche, à cette qualité particulière du silence qui distingue une pièce désertée d'une pièce simplement calme.
Le message l'attendait sur la table de la cuisine, coincé sous un pichet d'étain pour qu'un courant d'air ne l'emporte pas. L'écriture d'Ardur, large, penchée, appuyée au point de creuser le papier.
Morri,
On lève le camp. Rodryk supporte mal la ville depuis Kibarg, et Vallen dit que trois personnes ont posé des questions sur nous. Ça sent le roussi. On file à la ferme, celle de Vallen, tu connais le chemin. Le temps que les choses se tassent.
Viens nous rejoindre.
Viens, Morri. Sérieusement.
Ardur
Elle lut le billet deux fois. La seconde lecture ne lui apprit rien que la première n'eût déjà livré, mais elle la fit quand même, s'attardant sur les trois derniers mots, sur cette insistance maladroite qu'il avait jugé nécessaire d'ajouter.
(Il sait que je risque de ne pas venir. Il me connaît bien.)
Et en effet. Elle s’était déjà engagée dans cette affaire avec Nahhel.
Elle brûla le message à l’aide de magie et pris la direction du bureau d'Ardur se trouvait à l'étage, une pièce étroite dont l'unique fenêtre donnait sur les toits d'ardoise du quartier. Son frère y entassait ses affaires avec une méthode qui n'appartenait qu'à lui : Une odeur de tabac froid stagnait dans la pièce.
Morrigane s'installa dans le fauteuil de son frère. Le cuir, usé aux accoudoirs, avait épousé la forme d'un corps plus large que le sien, et elle s'y sentit comme dans un vêtement emprunté. Puis elle sortit la fiole.
Elle l'avait prise sur le cadavre de Marrek, en même temps que le pendentif, sans savoir exactement ce qu'elle emportait. Un flacon de verre épais, à peine plus long qu'un doigt, fermé par un bouchon de cire noire. À l'intérieur, un liquide qui ne se comportait pas comme un liquide devrait se comporter : il ne coulait pas le long des parois quand on inclinait le flacon, il glissait, en un seul bloc, avec une lenteur de chose vivante. La lumière de la chandelle ne le traversait pas. Elle s'arrêtait à sa surface et mourait là.
C’était un fluide de magie obscure. Elle fit rouler le flacon entre ses doigts. Le verre était froid.
Elle réfléchissait. Elle avait la possibilité d’avoir un accès potentiel à un registre de sorts nouveau. Elle fit sauter la cire d'un coup d'ongle.
Aucune odeur ne s'échappa du flacon, et cette absence même avait quelque chose d'anormal : toute substance sent quelque chose, même faiblement, même désagréablement. Celle-ci ne sentait rien du tout, comme si l'air refusait de se mêler à elle.
Morrigane porta le goulot à ses lèvres et bu.
Le liquide ne descendit pas. Il s'installa. Elle sentit distinctement la chose franchir sa gorge, non pas couler mais progresser, avec une lenteur délibérée, épousant les parois de son œsophage comme une main qui cherche une prise. Le froid vint ensuite, et il vint de l'intérieur, irradiant depuis l'estomac vers les côtes, vers les épaules, vers la nuque.
Elle eut le temps de reposer le flacon sur le bureau puis la douleur arriva.
Elle ne ressemblait à rien qu'elle eût connu. Ce n'était pas la brûlure d'une blessure, pas la crampe d'un muscle forcé, pas même l'épuisement magique qui suit un sort trop grand pour soi. C'était comme si quelque chose, à l'intérieur d'elle, prenait des mesures. Comme si le fluide parcourait méthodiquement son corps en éprouvant chaque organe, chaque conduit, chaque canal de flux magique, et notait ce qu'il trouvait.
Elle glissa du fauteuil et se retrouva à genoux sur le plancher sans se rappeler être tombée. Ses mains tremblaient. Elle les regarda trembler avec une curiosité détachée, comme s'il s'était agi des mains d'une autre, avant de comprendre qu'elle ne pouvait pas les arrêter. Elle vomît et cela la plia en deux. Ce qui sortit d'elle et s'étala sur le plancher n'avait aucune couleur qu'elle sût nommer. Cela ne se répandit pas comme un liquide ordinaire, ne s'infiltra pas entre les lattes, resta simplement là, en flaque compacte, avant de de se retirer, de rentrer quelque part, laissant le bois parfaitement sec.
Elle resta à quatre pattes, la respiration hachée, à fixer l'endroit où la chose avait disparu.
La nuit qui suivit fut longue.
Elle eut froid, d'un froid qui ne cédait ni sous la couverture qu'elle finit par tirer du lit de camp, ni près du poêle qu'elle n'eut pas la force d'allumer. Elle eut chaud ensuite, une chaleur sèche qui lui fissurait les lèvres. Ses dents claquaient et elle percevait ce claquement de très loin, comme un bruit venu de la rue.
À un moment, elle se surprit à compter les poutres du plafond à voix haute, en chiffres, pour vérifier que son esprit fonctionnait encore. Elle se trompa, recommença. À la quatrième tentative elle s'entendit dire un nombre qui n'existait pas dans aucune langue qu'elle connût, et cessa de compter.
Vers le milieu de la nuit, elle rampa jusqu'au mur et s'y adossa, les genoux ramenés contre la poitrine Le pendentif du Docteur Chêne, contre son sternum, pulsait faiblement, à contretemps de son propre cœur, et cette dissonance était insupportable.
Puis vint le sommeil, et il y eut l'ombre.
Elle se tenait devant la porte dans le rêve, et le rêve était une reproduction exacte du bureau d'Ardur. L’ombre n'avait pas de forme définie. Elle avait plutôt l'apparence de ce qu'on croit voir au coin de l'œil. Elle restait. Elle était haute, mince, dépourvue de visage, et cependant Morrigane sut avec certitude qu'elle la regardait.
Elle ne parla pas. Mais quelque chose passa, une exigence, une pression, aussi claire qu'une phrase et pourtant sans un mot : prends-moi. Apprends-moi. Sers-toi de moi.
Morrigane, dans le rêve, ne recula pas.
Elle se réveilla au petit matin, en travers du plancher, la joue collée au bois, le corps rompu comme après une chute de plusieurs étages. La lumière grise de Tulorim filtrait par la fenêtre et dessinait sur le mur d'en face un rectangle pâle, et dans ce rectangle, pendant une fraction de seconde, elle crut voir bouger quelque chose.
Elle se redressa lentement, s'assit contre le pied du bureau, et attendit que les vertiges se calment. Il y avait quelque chose de nouveau. Une profondeur qui n'existait pas la veille… Il fallait qu’elle s’essaye.
Elle se rendit dans une petite cour non loin de la planque. Elle posa sa main sur le pendentif et tenta d’y insuffler cette nouvelle chose qu’elle sentait en elle. Le fluide obscur. Et elle sentit que le réceptacle l’acceptait.
Maintenant il fallait qu’elle apprenne à le maîtriser. Pendant les heures qui suivirent, elle essaya tout ce que son expérience lui suggérait. Elle tenta d'appeler l'ombre de ses rêves comme elle appelait ses feux follets, par une poussée régulière du flux vers l'extérieur.Rien.
Elle tenta de la tirer, comme on tire un seau d'un puits. Rien.
Elle tenta de la laisser venir, en ouvrant simplement le canal et en attendant, immobile, jusqu'à ce que ses jambes s'engourdissent. Rien encore, sinon un frisson désagréable à la base du crâne, la sensation d'être observée par quelque chose qui ne jugeait pas utile de se montrer.
À la nuit tombée, elle n'avait obtenu qu'un mal de tête et une nausée persistante.
Elle remonta, mangea du pain rassis sans y prêter attention, et s'endormit dans le fauteuil d'Ardur avec le pendentif serré dans le poing.
Au lendemain, comme la veille, elle insuffla du fluide obscure dans le pendentif, puis sortit. Il pleuvait. Une pluie fine qui ne mouillait pas franchement mais s'insinuait partout . Elle repris ses tentatives de la veille mais changea d'approche.
(Le feu, je le pousse. Je lui donne une direction et de la matière. Mais l'ombre n'est pas une matière. L'ombre est ce qui reste quand on retire la lumière.Peut-être qu'on ne la produit pas. Peut-être qu'on la révèle.)
Elle se plaça face à un mur, celui que le jour éclairait le mieux, et travailla non pas à créer, mais à retrancher. À prendre l'ombre déjà présente , la sienne, et à la convaincre de se détacher.
Vers le milieu de l'après-midi, il se produisit quelque chose.
Son ombre portée sur le mur trembla. Pas comme tremble une ombre quand la lumière vacille : elle trembla dans le mauvais sens, un frémissement latéral qui ne correspondait à aucun mouvement de son corps. Puis un bord s'épaissit. Puis une portion se décolla de la pierre, d'un demi-pouce à peine, et flotta.
(Là. C'est là.)
Elle tint. Trois secondes. Quatre. La chose gagnait en densité, un lambeau d'obscurité vaguement vertical, sans contour arrêté, palpitant au rythme d'une respiration qui n'était pas la sienne ;
Et elle s'effondra. Simplement. Comme une flamme privée d'air. L'ombre retomba contre le mur et redevint une ombre ordinaire, servile, docile, parfaitement alignée sur le corps qui la projetait.
Morrigane resta un long moment à fixer la pierre. Elle recommença jusqu'à ce que la nuit rende l'exercice impossible faute d'ombre à travailler, mais rien ne se produisit.
Le lendemain le ciel s'était dégagé, et Tulorim, sous le soleil, sentait encore plus fort. Elle avait passé une partie de la nuit à réfléchir, allongée sur le dos, les yeux ouverts dans le noir. La conclusion était venue vers l'heure la plus froide.
(Je m'y prends comme avec le feu. Le feu, on l'entretient. On le nourrit. On lui donne quelque chose à dévorer. L'ombre ne dévore rien. Elle occupe. Il ne faut pas la nourrir. Il faut lui faire de la place.)
Ce matin-là, au lieu de pousser son flux vers la chose, elle le retira. Elle ouvrit un vide et attendit qu'il soit comblé.
L'effet fut immédiat et suffisamment brutal pour qu'elle recule d'un pas.
L'ombre se leva du mur d'un seul mouvement, sans hésitation, et cette fois elle ne resta pas plate. Elle prit du volume. Elle devint haute, plus haute que Morrigane d'une bonne tête mince, effilée vers le sommet, avec deux prolongements latéraux qui n'étaient pas des bras mais que l'œil s'obstinait à interpréter comme tels. Aucun visage. Aucune surface. La lumière du matin frappait sa silhouette et disparaissait dedans sans reflet ni bordure, si bien qu'on ne pouvait pas dire si elle était près ou loin, ni même si elle possédait une épaisseur. Elle demeura ainsi, spectrale, tremblante à ses extrémités comme un drapeau dans un souffle imperceptible.
Morrigane la regarda de longues secondes avnt que a silhouette se dissipe, s'effilochant par le haut comme une fumée. Morrigane s'assit sur un rebord plus essoufflée qu'elle ne l'aurait admis, et resta immobile jusqu'à ce que le battement dans ses tempes se calme pois elle rentra.
Le quatrième jour, après avoir à nouveau insuflé du fluide obscure dans son pendentif, elle traça à la craie une croix sur les pavés et se donna un seul objectif : y amener la chose.
Les premières tentatives furent des échecs complets. La silhouette apparaissait, s'installait, et ignorait absolument les efforts qu'elle déployait pour l'orienter. Deux fois elle se dissipa dès que Morrigane tenta de la déplacer, comme si l'effort de commandement rompait l'effort de maintien. Elle changea de logique.
(Je n'ai pas à la pousser vers la croix. Je dois faire en sorte que la croix soit le seul endroit disponible.)
Elle ferma les yeux , se priver de la vue lui parut soudain plus juste, puisque la chose n'appartenait pas au domaine du regard et se représenta le vide non plus autour d'elle, mais là-bas, à cinq pas, précisément sur la marque de craie.
Quand elle rouvrit les paupières, la silhouette se tenait sur la croix.
Elle ne l'avait pas vue se déplacer. Elle n'était pas passée d'un point à un autre : elle avait cessé d'être ici pour être là, sans transition, à la manière d'une chose qui n'aurait jamais admis d'avoir un lieu propre.
Morrigane essaya encore. Elle la ramena au pied d’un tonneau dans le coin. Puis contre un autre mur et elle se dissipa.
(Maîtrisé. Techniquement. À voir en condition reelle.)
Elle s'assit sur les pavés, le dos contre le tonneau humide, et regarda ses propres mains jusqu'à ce qu'elles cessent tout à fait de trembler. Le ciel de Tulorim virait au cuivre au-dessus des toits. Une mouette passa en criant, très bas.Elle demeura là plus longtemps que nécessaire, sans en formuler la raison, à écouter la ville s'éteindre derrière les murs avant de rentrer, épuisé.
Il vint le lendemain matin, alors qu'elle comptait se rendre au Tripot pour tenter de sacoir si Nahel l’avait contacté, mais c’est lui qui vînt à elle. Enfin, son protégé, le garçon de la petite bandes aux runes, Freir. Il se tenait dans l'encadrement.
(Il sait où je vis.)
La pensée arriva avec une netteté désagréable, et Morrigane resta un instant sur le seuil, sans le faire entrer, en évaluant l'ampleur de ce que cela impliquait.
(Je n'ai donné aucune adresse. J'ai donné un intermédiaire, un tenancier, un point de chute neutre. Précisément pour éviter ceci. Donc Nahel savait déjà. Depuis le temple, ou avant. Il m'a laissée croire que je choisissais les termes de nos échanges. Il m'a laissée poser mes conditions en sachant qu'elles ne servaient à rien. Et il m'envoie l'enfant pour que je le comprenne. Ce n'est pas un oubli. C'est une signature. Et je n’apprécie pas.)
Nahel avait chargé le garçon de dire que la chose se ferait le lendemain, et qu'il comptait sur elle.
Sa mission accomplie, Freir hocha la tête à lui-même, comme pour cocher une ligne invisible, et se détourna pour repartir. Puis s'arrêta. Il demanda s'il pouvait venir.
Morrigane le considéra. Quelque chose, à cet instant, lui traversa l'esprit sans permission : l'image d'une gamine de son âge, dans un village, qui regardait les adultes en calculant lesquels résisteraient au feu. Elle chassa l'image comme on chasse une mouche.
« C'est pas à moi d'en décider. »
Et elle le laissa sur ces mots. Rentrant pour se préparer au lendemain.
HRP : - Utilisation de la fiole de fluide obscure.
3 PM sombre ajoutés dans le pendentif. (Si le compte est bon)
Commencement d'apprentissage de Silhouette terrifiante