XI 15 Le poids d’une sombre réputation.
XI 16 Sur la piste de Freir.
Lentement, je me rapproche de la jeune fille afin de ne pas l’effrayer. Sur mon incitation, Mange-Botte se rue sur elle, tandis que mon camarade tente une approche singulière qui ne manque pas d’efficacité.
D’une voix plus aiguë que je ne l’aurais cru, il se met à improviser un petit chant pour distraire la fuyarde. La maîtrise vocale de son chant, son improvisation sur la situation et le plaquage en bonne et due forme de mon Corgy, qui la lèche allègrement, suffisent à changer la situation.
Sur le côté, je remarque la peur des passants qui craignent pour sa vie face à une telle créature, mais le rire enchanteur de la gamine les rassure, tout comme moi.
Elle finit par se relever, les cheveux en bataille et la bave en abondance brillant sur son visage. Nos regards se croisent et je décèle dans ses yeux une crainte millénaire à la vue d’un shaakt. Pourtant, la présence de Mange-Botte, qui vient me lécher, content d’avoir réussi la mission que je lui ai confiée, paraît adoucir ses craintes. Si elle souhaite de nouveau jouer avec lui, il lui faudra accepter ma présence.
D’une honnêteté enfantine, elle clame que sa propre mère lui a appris à se méfier des elfes noirs, le danger rôdant toujours autour d’eux. Un conseil que moi-même j’ai tendance à suivre. Elle poursuit ensuite à la demande d’Elladhen, mais se méprend. Plutôt que de parler d’un jeune garçon nommé Freir, elle pense que nous cherchons un de ses frères. Elle explique alors qu’elle n’en a pas et qu’elle n’a que des sœurs. Le problème viendrait, selon sa mère, du paternel, avant d’enchaîner sur le reste de sa famille, retraçant sa généalogie et les compétences plus ou moins utiles des uns et des autres.
La jeune fille parle sans cesse. Un flot ininterrompu de mots, comme un fleuve de paroles qui tiendrait sa source d’un océan de bavardages. Alors que mon Corgy me pousse à m’avancer pour que je me rapproche, l’ininterruption de la jeune fille commence à me faire perdre la raison de notre présence.
(Ha oui, Freir ! Mais si on veut lui demander quoi que ce soit, encore faut-il qu’elle nous laisse la parole et, après ce petit rapprochement, je n’ose pas intervenir, de peur qu’elle prenne mal cette interruption.)
Puis une idée me vient. Plutôt que de prendre le risque de la mettre à nouveau sur ses gardes, c’est une tierce personne qui le fera à ma place. Une tierce personne à quatre pattes, la queue remuant comme un métronome et la langue baveuse à souhait sous cette chaleur.
« Si tu souhaites jouer avec elle, tu dois le lui dire. Sinon, je crois bien qu’on passera la journée à l’écouter ! » fais-je à Mange-Botte.
« Jouer ! Jouer ! » jappe-t-il à son attention sans plus attendre.
« Pardon, je crois qu'il a envie de jouer. Tu disais que ta mère t'avait mis en garde contre les elfes noirs ; c'est un sage conseil. Moi-même, je préfère rester à bonne distance des miens. Tu as en tout cas raison sur un point : je suis différent des histoires qu'on raconte sur les elfes noirs. » Je m’arrête un bref instant avant de reprendre.
« En revanche, nous ne cherchons pas un frère, mais un jeune garçon nommé... comment était-ce déjà ? » fais-je en portant mon regard sur Elladhen.
Celui-ci répète le nom de Freir en articulant bien, pour lui faire comprendre que nous ne sommes pas à la recherche de son frère, qui n’existe pas de surcroît. Espérant qu’elle connaisse davantage Freir, ses sœurs ou même une Madrilène qui chante tout aussi bien que mon camarade, il tente de soutirer quelques informations. Il va même jusqu’à lui proposer de lui apprendre à chanter sur la route.
Sur son visage, je vois l’expression de deux émotions opposées qui s’entrechoquent. D’un côté, la suspicion face à mon approche et, de l’autre, le plaisir de caresser ce gros tas de poils sur pattes.
Elle finit par nous révéler connaître le jeune garçon. Un enfant gentil, même s’il traîne avec des idiots. Je ne peux m’empêcher de faire le lien avec les craintes d’Elladhen concernant le potentiel piège autour de cet enfant. Néanmoins, la possibilité d’apprendre à chanter l’enthousiasme beaucoup et elle nous guide sur le chemin, même si elle doute que le garçon soit présent, celui-ci traînant souvent tard le soir.
L’annonce du soir fait surgir en moi un sentiment d’envie. La morsure du soleil sur mes yeux et les nombreux reflets sur des objets métalliques ici et là sont autant de lames acérées pour mes rétines. Vivement que le ciel se voile du manteau de la nuit.
Tâchant d’amadouer la jeune fille, je lui propose également, si elle le souhaite, de monter sur le dos de ma monture si particulière et d'éventuellement nous parler de Freir et de ses découvertes de runes. Je pourrais la hisser moi-même, mais il est préférable d’éviter les rapprochements et les contacts physiques. Mange-Botte se laissera faire si je lui demande et peut-être aurai-je droit à un accueil plus chaleureux que celui qu’engendre systématiquement ma couleur de peau.
C’est avec plaisir qu’elle accepte de monter sur mon Corgy et, sur la route, Elladhen lui donne son cours de chant. Il commence par une explication de ce qu’est le chant : des sons et des rythmes mêlés à une signification particulière. La clef de voûte de tout réside cependant dans la maîtrise du corps pour être capable de produire le son précis, le rythme voulu, afin de donner vie à ce qu’il appelle une pensée musicale.
Puis il évoque les deux principaux outils du chant : la langue et le souffle. Pour être le plus précis possible et ne pas bafouiller, il lui propose un exercice : répéter une phrase étrange, mais qui nécessite une certaine habileté de la langue pour être menée à son terme sans se tromper.
L’exercice est étrange et pique ma curiosité. Dans mon coin, je m’attèle également à le réaliser. Qui sait si ma diction ne va pas s’améliorer ainsi ?
Alors qu’Elladhen improvise un couplet afin de tirer les vers du nez à la petite concernant les affaires de Freir et ses fréquentations, j’essaie l’exercice proposé dans mon coin.
« Mon gros, gras, grand grain d'orge. »
(Finalement, il n’est pas si difficile, cet exercice.)
« Je me dégrograngrasd'orgregai quand tous les gros, grands, gras grains d'ogre se dégrongrandgraind'ogregeont... »
(… Bon, c’était… Disons que pour une première fois… c’était… pas si mal. Je crois.)
Entre deux exercices oraux, je suis les indications de la jeune fille dans l’espoir d’atteindre le dénommé Freir.