XI 10 L’obsession de comprendre.
XI 11 La naissance d’un nouveau regard.
J’insiste avec mes questions auprès du mage, et avec raison. Sans progrès concernant mon état, je subirais des effets néfastes particulièrement dommageables en plein combat. Même si Aëgis m’a inculqué le maniement de l’épée, je reste bien plus efficace avec une bonne boule de feu.
C’est donc en orientant ma question de façon plus technique que j’espère obtenir un début de réponse, ou un élément me rapprochant de la résolution de mon problème. Hélas, après un bref examen de ma personne, mon interlocuteur n’en démord pas : s’il s’agit d’une malédiction, il m’encourage à aller voir les prêtres du temple.
(Fichtre ! Retour à la case départ.)
Néanmoins, ma demande particulière le fait hésiter. C’est en se frottant la barbe qu’il reste pensif un bref instant avant de poursuivre. Il pourrait y avoir une solution différente du temple. Un moyen de percevoir le phénomène que je décris, de le comprendre avant de pouvoir le résoudre : les occultistes. Pas le premier venu, mais un être talentueux. Il explique que bon nombre d’entre eux se trouvent à l’Est, aux alentours de Yarthiss, mais que ces derniers, se nommant les Gris, ne sont pas des plus recommandables.
(Un occultiste ? Ah bah oui ! Et bien entendu, ceux disponibles ne sont pas fréquentables. Forcément ! Il ne reste plus qu’un seul être capable de correspondre à ce critère, qui soit présent et disponible : celui-là même qui est affecté par le problème : moi. C’est pratique !)
Je regarde le vieil homme face à moi, le visage affichant une légère déception.
« Un… un occultiste donc. Une… idée intéressante. » Dis-je, hésitant, avant de me reprendre.
« Comme vous l’avez mentionné, le plus simple serait d’aller quérir de l’aide auprès des prêtres du temple. Je vais suivre vos conseils et m’y rendre dès que possible. Qui sait, peut-être ce passage me sera-t-il des plus salvateurs. Je ne vous dérange pas plus. Merci de votre aide. » Finis-je en m’inclinant respectueusement et en laissant enfin le mage vaquer à ses occupations.
Je le laisse partir, restant ici sans plus de solution. Au milieu des allées et venues, je me sens tellement seul, avec mes pensées pour unique compagnie.
(Un occultiste hein ? Forcément, aucun ne possède de telles capacités ici, mis à part moi !)
De ma position, je laisse reposer mon dos contre le mur près de l’entrée, observant la vue au dehors, pleine de lumière brillante et de chaleur suffocante.
(Quand bien même j’en aurais un sous la main, serait-il capable de sentir ce qui m’accable ? Il s’agit-là d’un effet désastreux suite à l’explosion d’une solution mélangeant à la fois la magie et l’alchimie. Est-ce qu’un occultiste serait en mesure de percevoir cela ? J’en suis moi-même un et je ne suis capable de sentir que les éléments fluidiques chez les uns et les autres.)
Alors que mon regard se portait encore à l’extérieur, je ramène soudainement le visage devant moi, ma vue légèrement perturbée par la lumière massive que je fixais il y a peu encore. Je regarde là où le vieux mage est parti, avant de reporter mon attention à nouveau face à moi.
(Et si j’en étais capable finalement ? Je ne suis peut-être pas aussi talentueux que ces Gris, mais s’il y a quelque chose en moi, je pense être le mieux placé pour le sentir en fin de compte ! Et puis, hormis les fluides, il n’y avait rien d’autre à percevoir auprès de mes élèves à Lebher.)
Intrigué par cette idée, je darde un regard vers les accès de l’académie qui arrivent ici. Pas de jeune elfe en vue. Cela va me laisser le temps de m’essayer à la tâche. Là où je me trouve, je cherche une position discrète pour ne pas déranger et assez visible pour que mon camarade m’aperçoive. L’un n’allant pas avec l’autre, j’abandonne l’idée d’être discret. Il me faut simplement espérer que nul ne me dérange.
Je m’assieds, le dos contre le mur, et dépose mes affaires près de moi. Une main sur mon sac, l’autre sur mon épée, je conserve à portée de main mes précieux biens avant de me laisser aller à une méditation intérieure.
Je plonge en moi-même, cherchant par mes sens magiques les éléments qui composent mon être. Sans mal, je perçois la caresse de l’herbe fraîche, la chaleur d’un été agréable, la lumière douce d’un lever de soleil sans l’agression sur mes yeux, ainsi que le clapotis d’une rivière coulant non loin.
Mes éléments, mes quatre éléments sont là, présents, et je suis rassuré de voir que cette capacité ne s’accompagne pas de malaises désagréables.
C’est avec une certaine quiétude que je continue l’exploration de moi-même. Quelque chose d’autre qui causerait mes troubles. Puisqu’il s’agit d’une perception de phénomènes magiques, je devrais être en mesure de la sentir, ou du moins de sentir un de ses effets.
Mes éléments me bercent dans une atmosphère agréable, laissant mes sens sonder mon être avec la sérénité d’être dans un lieu familier et réconfortant. Quelque part, je crois deviner quelque chose de nouveau. Poussé par ma curiosité, je sonde cet élément inconnu. Rien.
En sondant mes propres fluides, je peux sans mal les atteindre, les sentir comme je sentirais le parfum d’une fleur ou la fermeté d’une pomme. Là, rien. Juste l’écho vague d’une parole inaudible. Timide et insondable.
Je me laisse guider par ce phénomène, ne serait-ce que pour savoir ce qui est en moi. Alors je continue cette recherche, tel un chasseur qui suit la piste d’une bête sur un sentier méconnu. C’est là, quelque part. L’écho est perceptible, proche et distant à la fois. J’ai cette impression que plus je m’en approche, plus le chemin jusqu’à lui s’allonge. Une sensation qui me laisse un goût amer d’incompréhension. Un poisson qui cherche son chemin, perdu dans un vaste océan.
(Un océan ? Et si…)
Une idée me vient. Étrange, sotte, mais qui a le mérite de changer l’orientation de la résolution de cette énigme.
(Répéter les mêmes actions en espérant un changement est une forme de folie.)
J’avais lu cela dans un des nombreux ouvrages qui sont passés entre mes mains et cette phrase résume assez bien mon problème actuel. Alors je me laisse guider par cette intuition et, plutôt que de suivre le chemin comme un pisteur, j’ouvre mon champ de perception. Au lieu de sonder mon être au plus profond de lui, j’étends ma vision.
Rien ne semble changer, mais je recommence, encore et encore, jusqu’à atteindre la perception de mon corps non pas spécifiquement, mais dans sa globalité, comme un tout.
Et je la vois.
Une forme étrange entourant mon être, comme une aura. Lumineuse, vivante, comme des flammes qui virevoltent et dansent. Chaque partie de mon corps, chaque centimètre carré est recouvert de ce manteau magique. Je distinguais mal ce phénomène, non pas par manque de sensibilité, mais parce que j’en suis complètement baigné.
Reste à savoir ce qu’est cette chose.
Pour l’heure, je sais qu’elle altère ma perception. Je focalise mon attention sur elle. Mon esprit cherche un moyen de percevoir ce qui m’entoure en usant de sa capacité. L’aura réagit. Les flammes s’agitent partout sur mon corps avant que mon attention ne s’éloigne de celui-ci.
Je perçois les bruits de pas des individus et leurs conversations. Des êtres qui vont et viennent autour de moi. Ils ne semblent pas s’intéresser à ma personne, tout comme ma méditation m’éloigne complètement d’eux, effaçant leur présence pour mieux me concentrer.
Un homme qui marche aidé d’une canne, un autre au pas lourd, des plaintes de matériel trop lourd, une charge de travail éreintante, l’insistance d’un élève voulant épater les autres par ses prouesses.
Mes sens magiques s’activent lorsque je perçois que, dans ce jeune homme, ses fluides de feu s’animent. Tout son corps s’active pour faire circuler la magie jusqu’à la faire apparaître autour de sa main et faire surgir un véritable torrent de magie.
Une explosion de lumière, de feu et de chaleur irradie de son membre et me percute avec une force oppressante. Mon aura s’agite, s’emballe et, avec elle, mon état physique chancelle, l’un et l’autre étant liés.
L’agression est vive et terrible. Au fond de moi, je ne souhaite qu’une chose : que ça s’arrête. Le sort est une tempête sans pareil. Un maelström de feu qui, petit à petit, me fait perdre l’esprit.
Je veux que ça s’arrête, je ne souhaite que ça. Mes pensées, toutes mes pensées ne vont que dans ce but, alors que ce tourbillon infernal se met à changer de taille de façon stupéfiante. Rétrécissant avant de reprendre sa taille initiale, encore et encore. Mon trouble décroît à mesure que le phénomène s’amenuise, pour reprendre de plus belle. Mon malaise est toujours là, présent, tandis que je m’acharne à ne plus subir cette affliction.
L’ondulation continue de varier encore et encore, jusqu’à ce que… plus rien. Le tourbillon n’est plus, tout comme l’aura autour de moi. Mon trouble s’éteint et, avec lui, mon corps revit. Petit à petit, j’émerge de cette méditation.
J'ai le souffle court, saccadé et un frisson parcours les parties mon corps soumis à une brève mais intense transpiration. Timidement, mes yeux s’ouvrent pour observer la scène. Autour es moi, les individus vont et viennent. Plus loin, je le vois. La source de l'explosion de magie. L’élève, un tout jeune homme qui, à sa main, fait rougeoyer une flamme froide.
(Quoi ? Ce… ce n’était qu’un sort d’éclairage ? Mais comment un sort aussi simple a pu…)
Et puis je réalise. Plus que la magie d’éclairage qui m’a fait l’effet d’un sort de destruction majeur, c’est l’absence de réaction, de trouble en voyant une magie à l’œuvre. En arrêtant cette perception avec l’aura autour de moi, j’ai, quelque part, arrêté l’affliction que je subissais à chaque vision magique.
Cette aura, cette perception magique, ces ondulations. Ces points réunis convergent en un seul et même point : mais qu’est-ce qui m’arrive ?