X.13 L’ombre du pacte.
X.14 Le protecteur du Marais.
Visiblement, c’est nouveau pour eux et la peur que je lis sur leur visage ne m’inspire aucune confiance. Tout le marais résonne de ce bruit, ou de cette voix si c’en est une. Quelque chose est là et réagit. Le sol se met à vibrer sous nos pieds et la surface de l’eau boueuse réagit également.
D’ordinaire, lorsqu’on jette un caillou dans l’eau, des ondes se forment après le choc, dévoilant la source de la perturbation à l’épicentre. Ici, pas moyen de comprendre d’où cela provient. L’eau du marais projette des éclaboussures en réaction. C’est comme si une énorme masse martelait le sol, ou si le marais vibrait dans son intégralité. Mais c’est impossible, n’est-ce pas ?
Alors que nul ne comprend la situation et observe avec crainte les alentours, une énorme masse émerge de l’eau, ou du sol, ou des entrailles du marais lui-même. Un volume comparable à un gros monticule de terre apparaît. Sombre et voilé par une brume, il est impossible d’en percevoir la nature ou les détails.
Jusqu’à ce que deux lumières vertes apparaissent.
Rondes, brillantes et vraisemblablement fixées sur nous. Centrées au milieu de la masse noire et indescriptible. Deux joyaux luisant dans la pénombre du marais. Le grondement se tait, mais son écho résonne encore dans le marais. Un vrombissement lointain qui alerte toutes les créatures aux alentours.
(Survivre. Juste survivre à… ça.)
Enlisé dans les eaux boueuses du marais, mes possibilités de fuite sont particulièrement restreintes. Ce qui n’est pas le cas des trois compères. Dénué de magie, Don Frarid est le premier à quitter les lieux, rapidement suivi par les deux autres acolytes.
(Parfait. Je vais pouvoir m’éch…)
Je tente de me saisir de mon grappin, mais mes doigts glissent un instant sous l’effet de la douleur. Soudainement, le grondement redevient plus fort. Un élément passe dans le coin de mon champ de vision, me faisant tourner la tête lors du choc. Un énorme pilier de terre vol et s’écrase sur un arbre, pulvérisant le tronc à l’impact. Aux pieds de celui-ci, gisent les restes sanglants du mage.
Stupéfaits par cette démonstration de force, les deux restants s’immobilisent un bref instant. Plus expérimenté, Tanéjni est le premier à reprendre le contrôle de ses esprits et s’enfuit en zigzaguant comme il le peut sur ce terrain compliqué. Malgré cela, un amas de boue vient l’envelopper, l’arrêtant net dans son élan.
Laïné fait de même et dépasse son camarade sans lui accorder la moindre attention ou la moindre assistance. Il court et saute aussi vite qu’il le peut pour échapper à cette menace sombre. Un peu plus loin sur le côté, je vois de nombreux mouvements dans sa direction. Quelque chose que je reconnais. Une horde, avide de vengeance. Les reptiles sont revenus et fondent sur lui dans un hurlement à vous glacer le sang.
Il ne reste que moi. Moi et Tanéjni, encore pris dans cet énorme manteau de boue qui l’enferme et le retient de bouger.
Derrière, j’entends le déplacement d’une énorme masse d’eau.
BOUM !
Un choc se fait ressentir dans tout le marais, accompagné par une énorme éclaboussure. Quelque chose de gros et de lourd vient de frapper la surface du marais.
BOUM !
Le bruit est devenu plus fort. Pas plus puissant, plus proche. Les gouttes d’eau projetées arrivent à présent à mon niveau, sans que je n’ose tourner le regard de peur d’en voir l’origine. Peu importe la nature de cette créature, elle a été capable de tuer deux individus et d’en stopper nette une troisième. Que pourrais-je faire alors que je suis enlisé dans la vase et que le ou la responsable est clairement en train de se déplacer jusqu’ici ?
BOUM !
Une énorme vague d’eau me submerge. Ma perte de sang altère mes sens, me faisant choir dans l’eau saumâtre, m’obligeant à plonger une main dans l’eau pour éviter d’être complètement immergé.
Puis c’est le noir. Comme une éclipse en plein jour, un voile d’obscurité se dresse entre moi et le peu de lumière présent. Une fine pluie tombe, mais localisée dans cette zone d’ombre dense. J’ose lever les yeux et contemple l’origine de ce phénomène.
Un être immense se dresse pile au-dessus de moi. De plusieurs mètres de haut et de large, il a l’air d’être fait de bois, de terre, de boue, de branches, de feuilles… en réalité, il semble être composé de tout ce qui fait le marais, comme si ce dernier avait fait naître en son sein une créature, un avatar pour le représenter. Le son guttural d’une bête se mêle à la torsion du bois lorsqu’il se déplace.
Sans se soucier de moi, il me laisse là où je suis et s’en va attraper Tanéjni d’une main lente et inexorable. Son membre disproportionné fait passer le malheureux homme pour une petite poupée, un vulgaire jouet. Il l’approche de son visage, sans aucune menace. Piégé dans sa prison de boue, Tanéjni exprime pourtant une terreur profonde. Il raffermit sa prise et, dans un hurlement dément, serre sa prise jusqu’à ce que la voix s’éteigne à jamais.
Il laisse tomber la dépouille au sol, laissant aux afrythons le loisir de s’en repaître. Effrayé par le sort qu’a déjà subi le groupe, je me saisis de ma gourde et soigne ma blessure à la cuisse et au flanc. Le liquide coule sur les plaies, puis tombe dans l’eau, alertant la créature qui porte son intérêt dans ma direction. Ses deux yeux verts se pointent vers moi comme deux lances qui me figent sur place. Un effroi glaçant parcourt tout mon être.
Impuissant, je le regarde lentement diriger son corps immense vers moi. Sa tête se rapproche de la mienne, de près, de très très près. Sa gueule ressemble à une fourmi. Deux grosses mandibules sortent de ce qui ressemble à une gueule, mais ses yeux verts restent enfermés dans une noirceur indescriptible. Tout son… visage, si je peux le définir ainsi avec ma vision devenue floue, est recouvert de mousse, de lianes et de vase. Son souffle inspire la crainte, autant qu’il expire des relents abominables chargés d’une odeur humide de terre pourrie. Trempé, le froid me gagne alors que l’effet de ma broche est toujours actif. Curieux et inquiétant à la fois.
Il me regarde et m’observe…puis semble glisser plus bas sur ma poitrine, sans être une menace pour moi. Sa présence me terrifie, au point où je ne remarque qu’au dernier instant que les afrythons m’ont encerclé. Ainsi, je vais servir de gueuleton pour ces bêtes. C’est mérité après que j’ai osé m’en prendre à leurs œufs. Pourtant, les reptiles restent à distance. Je n’en comprends la raison que lorsque la main de l’être du marais se dirige vers moi. Je vais finalement subir le même sort que Tanéjni.
Je ferme les yeux pour ne pas voir cela et sens, quelques secondes après, une griffe me lacérer la poitrine. Doucement, la griffe me saigne du milieu du torse et remonte jusqu’à la base du cou, où elle s’arrête. La présence de la griffe disparaît, pour laisser place à une force qui me tire en avant, forçant sur ma nuque. La façon de faire me fait penser à une liane qui m’oblige à avancer, mais un doute en moi se crée et me force à ouvrir les yeux.
Ce n’est pas une liane qui me pousse ainsi, mais mon bijou, celui de mon père et le seul héritage que j’ai de lui, la seule trace de mon passé. De son doigt crochu, la créature le tire à elle, manquant de briser le lien autour de mon cou.
De tout ce que je possède, c’est mon bien le plus précieux. Alors, lorsque la chaîne se rompt, instinctivement je la rattrape. En plus d'être inférieur physiquement, je suis très affaiblie. Je lâche une des extrémités de la chaîne, pour le faire glisser le long de sa griffe. Comprenant mon subterfuge, il bloque l’autre morceau de la chaîne en ajoutant simplement un second doigt. Les mains mouillées et le rapport de force à mon désavantage complet, je ne peux qu’assister à la perte de mon seul lien avec mon passé.
La créature se redresse et contemple son butin, très haut au-dessus de moi. Puis, sans en comprendre l’obscure raison, elle ouvre sa gueule et l’y laisse tomber. Son corps se met à frémir, faisant vibrer la surface de l’eau.
Il s’arrête quelques instants plus tard et reporte sa tête au-dessus de moi. Sa gueule s’ouvre dans un bruit de mélasse et une gerbe verdâtre et visqueuse coule sur moi. Dans cette mixture immonde, je sens la présence de mon bijou. La même forme ronde, les deux extrémités de la chaîne. Je ne distingue pas grand-chose avec l’être qui me cache la lumière et cette bave marécageuse, mais je la tiens fermement dans mes mains.
De la sienne, d’ailleurs, il m’empoigne délicatement dans la vase et m’en extirpe. Délicatement et sans aucune forme de menace ou de preuve de force, il me dépose un peu plus loin sur un sol plus ferme. Un à un, il ramasse les corps, ou ce qu’il en reste, de ses trois malheureuses victimes et les avale également.
D’une manière ou d’une autre, il ne souhaite pas ma mort. Alors qu’il déguste son repas, j’ai l’occasion de nettoyer mon bien pour le rattacher à mon cou, là où est sa place, et remarque que celui-ci n’arbore plus la même apparence.
La chaîne est devenue d’un or parfait. Le sertissage, fait du même or, se mêle à de multiples pierres précieuses violettes. Son cœur est fait avec ces mêmes pierres, taillées en spirale, jusqu’à ce que le violet laisse place à un bleu magnifique d’un ciel sans nuage. Des filaments se croisent en son centre, d’où une fine lumière brille d’un éclat doux.
Je pense m’être trompé, qu’il ne s’agit pas du même bijou que l’on m’a dérobé, mais le symbole des Danseurs de l’Opale présent m’oblige à admettre qu’il s’agit bien du même bijou. D’ailleurs, je le reconnais. Il m’est particulièrement familier. Mes cauchemars sont devenus de plus en plus clairs et de plus en plus détaillés depuis ma présence à Ashaar. Même encore maintenant, je revois cet homme, usant de tout son corps pour repousser une poutre en feu. Se sacrifiant pour que la personne qui me retient m’emmène loin de cet homme et de cet incendie. Dans mon rêve, je parle. Je n’entends pas mes propres paroles, mais je sais que je parle à cet homme, portant le même bijou que celui à présent dans le creux de mes mains. Ces images de mes rêves, intenses et récurrentes, se mêlent à l’assurance que j’ai de certaines vérités… et tout devient limpide dans mon esprit, ainsi que mes paroles dans mes songes.
« Papa ! »
Je revois de nouveau l’homme. Un Whiel avec une tenue typique des ayajpaks, faite d’éléments animaux, dont le thème est l’aigle. Sa coiffe est un indicateur assez net, avec ce casque qui rappelle le rapace, couvrant les joues et le haut du visage, avec des ouvertures au niveau des yeux. Si la bouche est exposée, le nez est protégé par un bec d’aigle. L’arrière est orné d’une grande coiffe avec des plumes foncées. Le reste du corps suit la même logique, à savoir des protections pour protéger les parties vitales, sans trop couvrir celui qui les porte pour éviter de suffoquer sous la chaleur du sud de l’Imiftil. Le tout est agrémenté de plumes, ainsi que de griffes sur les avant-bras, tandis que les jambières possèdent chacune un ornement doré de griffes d’aigle.
Pendant que je visualise et m’imprègne de l’homme, qui s’avère être l’unique souvenir de mon père, je sens après coup que quelque chose opère. Une énergie douce parcours mon corps et s’agite en surface. Non pas en moi, mais sur moi. Reprenant le cours de la réalité, je constate avec étonnement que mon équipement et mes propres vêtements ont changé. Ma vision est gênée par une présence au milieu de mon champ de vision et ce n’est qu’en l’attrapant que je constate qu’elle est liée à mon casque. Casque qui, d’ailleurs, a changé pour adopter la coiffe de mon rêve, avec le même amas de plumes longues et sombres.
Mes avant-bras ont subi le même traitement, mais en plus d’adopter des plumes attrayantes, ils se prolongent jusqu’à mes épaules en formant deux serres assez fermes. Le voile sombre que je me suis procuré sur le Nyr'tel Ermansi en a également pour son compte. Ce sont à présent des plumes légèrement souples, mais résistantes, qui se referment sur mon torse. Plus ouvert qu’auparavant, je souffre moins de la chaleur ambiante.
Si mes armes ne souffrent pas de ce changement, ma broche représente désormais un oiseau de feu. Mon monocle est toujours aussi rond, mais ce sont deux griffes qui viennent remplacer les éléments allant sur mon oreille ainsi que mon nez, tandis que le verre est maintenu par deux plumes de métal, la pointe du calamus d’une plume touchant l’étendard de sa consœur à son extrémité.
Enfin, ma cape magique, celle qui me permet d’être particulièrement visible avec son rouge vif et invisible grâce à la magie à l’intérieur, est à présent devenue un long amas de plumes, entremêlées comme deux ailes qui se rejoignent.
Face à ce changement, une grande incompréhension me gagne. Fort heureusement pour moi, je ne suis pas seul.
(Ca va, mon Jojo ?)
(Oui...Non....Si....J'sais plus. J'comprends pas c'qui m’arrive.)
(Je crois que cela vient bien de ton bijou. Après avoir été avalé dans la gueule de ce… cette chose, il a libéré sa vraie nature. Comme si son pouvoir était scellé dans une autre apparence, qui n’a pas supporté le passage buccal.)
(Et donc quoi, cette… créature du marais aurait utilisé sa… salive pour supprimer cette prison magique ? Pourquoi ?)
(Alors ça, mon grand, je l’ignore. Demande-le-lui !)
Nos regards se croisent, à moi et au géant du marais. Il regarde mon changement d’apparence sans en être inquiété. Alors que je m’apprête à parler, il se met à hoqueter sur place. D’étranges spasmes obligent sa tête à des allers-retours rapides, comme un chat qui cherche à recracher un tas de poils.
L’image n’est pas loin de la réalité, car il régurgite certains des équipements de ses dernières victimes. Un tas d’armes, de protections et d’autres objets métalliques s’entassent dans le même mucus visqueux.
Curieux, je jette un regard à ces nouveaux objets, mais aucun changement notable n’est identifiable. Certains objets sont même pris d’une rouille plus ou moins avancée. La créature regarde son propre rejet répugnant, le tâte avec un de ses énormes doigts griffus, avant de le déplacer jusqu’à moi.
Ne comprenant pas ce qu’elle souhaite, je reste interdit face à son attitude et celle-ci recommence, repoussant tout l’amas à mes pieds.
(Je crois qu’il ou elle...veut que j'les emporte...avec moi. Mais pourquoi faire ?)
Je doute que son intention soit de m’enrichir de biens. Plus que cela, il me vient à l’idée que la présence des hommes, ainsi que leurs traces, est interdite en ce lieu. Cette chose voudrait donc que je les emmène avec moi, afin que le marais retrouve sa pureté originelle.
Hélas, je n’ai pas suffisamment de place pour tout emporter avec moi. Si je veux récupérer l’ensemble, il va falloir que je trouve un moyen de me faire un sac supplémentaire… ou autre chose.
J’observe les alentours, hésitant un instant, avant de me traîner jusqu’au premier arbre à disposition. J’utilise mes fouets pour m’y hisser, mes mouvements un peu moins fluides qu’à l’accoutumée. Une fois en hauteur, je coupe quelques branches droites à l’aide de ma pourfen’dent, en prenant soin de ne pas perdre l’équilibre. Je passe ensuite à un autre arbre et fais de même avec des lianes disséminées ici et là, tirant parfois un peu trop fort, arrachant plus que je ne le voudrais.
Une fois au sol, je rassemble le tout devant moi et entreprend de nouer tout cela ensemble comme je le peux. Heureusement, j’ai toujours mes vieilles habitudes de marin, cette mémoire des mains qui tournent les lianes sans que je n’ai besoin d’y penser.
Le résultat se solde par quelque chose de grotesque, mais j’ai froid, je suis épuisé et je n’ai pas la force de recommencer.
(Ca suffira.)
Sous le regard curieux de la créature et, plus loin, des afrythons, je rassemble ce qui a été recraché par le géant du marais et le jette sur mon traîneau rudimentaire. La faible sensation sur mes doigts rend les prises compliquées, mais ce sera là, mon dernier effort de la journée. Un ultime coup de nerf.
(Allez…faut que ça tienne !)
Je ne sais pas quoi faire. Dois-je remercier cette chose de m’avoir épargné ? D’avoir empêché les afrythons de me becqueter ? D’avoir libéré mon bijou, me permettant ainsi d’en savoir plus sur mon père ? Tout cela à la fois, je pense.
Ne sachant pas comment exprimer mes émotions, je me contente d’une simple main levée. La créature, elle, ne bronche pas. Visiblement douée de conscience, j’ai cru qu’elle allait me répondre, mais non. Elle attend.
N’ayant pas la longévité d’un arbre, je décide de reprendre le cours de ma vie, traînant les restes humains pour rendre à ce lieu sa quiétude originelle.
Maintenant que je n’ai plus à m’inquiéter de me faire surprendre par les afrythons, je peux emprunter des chemins plus propices au transport de ma nouvelle charge.
Je m’éloigne ainsi du marais et du nid où tant de choses se sont produites : la poursuite par les habitants, la trahison de mes pseudos camarades, notre affrontement, la venue du géant des marais, l’anéantissement du groupe, sa clémence à mon égard et son œuvre avec mon bijou.
Rien que ce dernier moment a un impact sans précédent sur moi. Durant mon trajet, j’en viens à penser à mes parents, à ce qu’a été ma vie et ce qu’elle aurait pu être en leur compagnie. Et puis ce bijou n’est-il pas, au final, la preuve que ce n’étaient pas des cauchemars, mais des souvenirs douloureux, refoulés par mon esprit et se frayant un chemin jusqu’à mon être ?
Mon esprit est hanté par toutes sortes de questions, alors que je rejoins le campement. Je lâche, plus que je ne dépose les affaires au sol, attendant la lucidité et surtout l’envie de faire le tri dans tous cela.
Je compte rester ici pour le reste de la journée, à préparer mon départ jusqu’à Eniod, entretenir les lames, soigner mes plaies, le tout accompagné de questions. Si mon père est mort ce jour-là, comment est morte ma mère ? Pourquoi n’ai-je que ce jour en souvenir ? Et existe-t-il un lien avec cet homme qui a reconnu mon bijou, pourtant scellé à l’époque, et la mort de mes parents ?
Avec ces questions en tête, je laisse la fatigue accumulée m'envahir et me faire sombrer dans un profond sommeil.