Les Navires Marchands (X1)

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Ulric
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Re: Les Navires Marchands (X1)

Message par Ulric » jeu. 20 mars 2025 23:55

Ulric déboula dans les quartiers du capitaine d’une façon qui, en temps normal, lui aurait probablement valu des coups de fouets. Faisant voler les battant de la porte ouvragée dans son empressement, il découvrit une salle richement meublée. Un lit et une table à manger, petite mais ciselée de motifs élégants, se trouvaient sur son côté, à moitié dissimulés par un rideau pour offrir un peu davantage d’intimité, alors que, devant lui, un bureau de bois poli et luisant trônait au milieu de la pièce, juste en dessous d’un candélabre de cristal. Plusieurs tableaux ornaient les murs, ainsi qu’une bibliothèque munie de portes en verre, solidement cadenassées pour interdire tout mouvement à leur contenu, alors que le fond de la pièce s'ouvrait à l'extérieur par une grande verrière qui laissait entrer la lumière du jour et offrait une vue plongeante sur l'océan. Tout était solidement cloué, que ce soit au sol ou aux murs, si bien que le roulis toujours perceptible du navire n’en perturbait rien. Le contraste entre cette pièce et les simples banquettes réservées à l’équipage était pu être une source de rage, si la situation n’était pas aussi urgente.

Les clés, les clés ! Où ce chien de capitaine pouvait-il bien les avoir cachées ? Ulric se jeta sur le bureau, espérant que le capitaine ne les portait pas sur lui en ce moment même. Il ouvrit les tiroirs à la volée, envoyant cartes, lettres et livres de compte planer dans toute la pièce comme un vulgaire bandit, renversant les encriers rangés avec soin et palpant les surfaces à la recherche d’un compartiment secret, mais sans succès. Peut-être qu’un des tableaux dissimulait quelque chose, se demanda l’apprenti mage en lorgnant la riche décoration de la cabine.

Ainsi, il étendit son vandalisme au reste de la pièce, l’adrénaline du combat qui résonnait encore à l’extérieur rendant sa recherche frénétique. Il devait faire vite, s’il voulait encore descendre tout en bas du navire et en remonter avec son futur « associé », pour en suite trouver un moyen de décamper, et il n’avait aucune idée de combien de temps l’équipage tiendrait encore. Pas longtemps, sans doute.

Il arracha un énième tableau du mur, le portrait d’un aristocrate dont il n’aurait pu moins se soucier, seulement pour découvrir des planches de l’autre côté. ((Merde !)), pesta-il en jetant le lourd cadre sur le côté comme un déchet trop encombrant. Il avait déjà perdu trop de temps ici, il trouverait une autre façon d’ouvrir les geôles. Il les crochèterait, il improvisera un levier ; peu importe, il trouvera bien un moyen en bas.

Ulric ressortit de la cabine en trombe, profitant que personne ne lui demande des explications sur son comportement erratique dans le chaos ambiant, descendit quatre à quatre les marches de l’escalier vers le pont inférieur, s’empara d’une lanterne, puis continua sa descente dans la cale. Il ne lui fallut pas longtemps pour retrouver son chemin vers les geôles, sans personne pour se mettre dans ses pattes. Il trouva Kristobald debout, visiblement secoué par les bruits de combats au-dessus de lui.

« Mais bon sang, que se passe-t-il là-haut ? », demanda l’érudit paniqué dès qu’il vit entrer Ulric.

« Pirates. », lui répondit-il laconiquement alors qu’il inspectait la porte de la cellule.

La porte en fer forgé semblait aussi solide que lourde, bien trop pour qu’il la force. Quant à la crocheter… Il n’avait aucune idée de comment procéder, et il n’avait pas le temps d’expérimenter. Cependant, les gonds avaient l’air plutôt simples, comptant seulement sur le poids de la porte pour les maintenir en place. S’il parvenait à la soulever avec un levier, peut-être qu’il arriverait à la faire sortir de son cadre.

« Grands dieux, misère… » se lamenta l’érudit avant qu’une étincelle ne vienne se rallumer dans son regard, « As-tu trouvé les clefs ? Si tu me fais sortir d’ici, ce sera peut-être notre seule occasion de nous sauver. »

« Non, il faudra faire sans », répondit Ulric en balayant des environs du regard.

Il y avait un banc dans la seconde cellule inoccupée, ça suffirait peut-être comme levier. Posant sa lanterne, Ulric poussa la seconde porte qui, par chance, n’était pas verrouillée, et s’empara du siège avant d’en fourrer une extrémité sous la porte qui retenait Kristobald. Un tonneau vint ensuite faire office de pivot, et Ulric poussa de toutes ses forces sur son levier improvisé.

« Ecarte-toi, si tu n’as pas l’intention de m’aider ! »

Même aidé de son engin de fortune, la porte semblait toujours peser une tonne. Il lui fallut mettre tout son poids dessus pour qu’elle commence enfin à bouger et la soulever de quelques centimètres qui parurent interminables, avant qu’elle sortît finalement de ses gonds, s’écrasant à l’intérieur de la cellule dans un vacarme métallique assourdissant, en ratant de peu d’écraser Kristobald qui se blottissait contre un mur.

« Bien pensé, jeune homme. Maintenant, il faut absolument que tu… »

Ulric ne le laissa pas terminer sa phrase et le bouscula violemment contre la paroi de sa cellule. L’érudit s’écrasa, l’air incrédule avant qu’Ulric ne se saisisse du diadème de fer qui lui ceignait toujours le front, l’arrachant d’un coup sec, en espérant que cela suffise à briser l’enchantement de servitude qui le maintenait docile depuis le début de sa captivité.

« Ça, c’est fait. Tu es à nouveau libre de tes actions, maintenant ? »

« Je… Je crois », répondit-il avec hésitation, « Oui, je ne sens plus son effet, merci pour ça. Que fait-on, maintenant ? »

« On remonte sur le pont, et on s’introduit sur une chaloupe, ou un radeau si ce n’est pas possible. La côte est encore proche, dès que nous aurons touché terre, nous pourrons chercher un autre navire pour Nosvéris dans la ville la plus proche. Un plus rapide, de préférence. »

« Vers Nosvéris ? Même après ça, tu veux toujours courir après le tombeau de Bertha Verdandi ? Ce sera déjà un miracle si nous survivons cette journée libres et en vie, et tu continuer de te jeter dans la gueule d’autres dangers ?»

« Bien sûr ! », répondit le jeune mage, outré qu’il puisse insinuer qu’il rentrerait la queue entre les jambes chez lui, où que ce soit, « Et tu viens avec moi ! Nous avions un accord ! »

« Nul besoin de s’énerver, je te suis. Ce n’est pas comme si j’avais d’autres choix. J’avais seulement espéré… Enfin, sortons d’ici. »

Ulric enfuit le diadème de servitude dans son sac, tout en tendant l’oreille vers les combats qui se déroulaient toujours au-dessus de sa tête. Il aurait bien voulu étudier l’objet, comprendre comment il fonctionne… peut-être même en recouronner immédiatement son nouveau compagnon pour s’assurer sa coopération, mais il fallait faire vite. Il entendait encore des cris, des pas, mais entre les craquements du navire et les deux ponts qui les séparaient de l’air libre, il n’arrivait pas à en tirer quelque chose de cohérent.

« Bien, suis-moi, et en silence. »

Ils retraversèrent la cale sur le qui-vive mais Ulric ne pouvait s’empêcher de se demander comment ils mettraient une chaloupe à la mer à deux seulement, au milieu d’un combat. Le radeau serait peut-être finalement la meilleure solution. S’ils arrivaient à retourner dans les quartiers du capitaine sans encombre, ils pourraient jeter n’importe quoi qui flotte par les fenêtres et évacuer le navire à l’abri des regards. Par les dieux, à ce point-là, ce n’était même plus de l’improvisation, mais quelque chose encore en dessous ! Mais, pour l’instant, il ne voyait rien d’autre.

Ils remontèrent rapidement sur le pont inférieur, faiblement illuminé par la lumière qui filtrait par la trappe de chargement en dessinant un damier sur le sol. D’ici, il entendait mieux ce qu’il se passait à l’air libre. Des ordres étaient beuglés, des talons martelaient le pont, des blessés criaient leurs suppliques, mais le choc de l’acier contre l’acier, ou contre la chair et les cris de douleurs abrupts qui les suivaient, eux s’étaient tus. La bataille était-elle déjà terminée ?

Comme pour confirmer ses soupçons, il vit la silhouette d’un homme sortir de la pénombre, hache en main. Un air de féroce satisfaction déformait son visage, malgré de multiples entailles qui tâchaient çà et là sa tunique d’écarlate. Ulric n’eut pas le temps de reculer pour se dissimuler que leurs regards se croisèrent, bien assez longtemps pour qu’il puisse voir une lueur sauvage s’ajouter à la satisfaction dans les yeux de son adversaire, comme un prédateur qui venait juste de trouver de nouvelles proies.

L’apprenti mage fût le plus rapide à agir, cependant. Puisant dans ses fluides avec une soif qui n’avait fait que grandir depuis le début des combats, Ulric conjura une ombre épaisse qui vint voiler la face trop vite satisfaite de son adversaire. Surpris par la soudaine apparition, celui-ci recula d’un pas avant de hurler :

« ICI, HEY ! ILS ONT D’AUTRES M… »

Ulric ne voulut pas le laisser finir son appel à l’aide. Sortant sa dague, il se jeta, dague en avant, sur son obstacle beuglant. Il était certain que ce marin savourerait la douce ironie de finir vidé comme un poisson. Cependant, il n’eut pas le temps d’achever sa charge maladroite qu’il vit un pic de glace le dépasser en sifflant dans l’air pour s’écraser sur la tête du pirate, perçant ombre, chair, os et cervelle dans un craquement macabre, le réduisant finalement au silence.

Surpris, Ulric se retourna pour découvrir Kristobald, les mains devant lui après avoir écrit une passe arcanique dans l’air. Il avait déjà commencé à considérer son compagnon comme une sorte de princesse en détresse de compagnie, si ladite princesse était un homme grisonnant et potelé, en plus de son ticket personnel vers un puissant artefact, et voilà qu’il venait de fracasser un crâne !

Devant son regard incrédule, l’érudit protesta, comme pour se défendre :

« Je ne suis pas mage de bataille, jeune homme, mais n’allez pas croire que je suis sans défense. J’ai enseigné à l’Université de Pohélis, tout de même ! »

« L’histoire de la magie, je sais… », murmura Ulric, sans grande conviction.

Mais si son compagnon pouvait se révéler un allié, il ne cracherait certainement pas sur son aide. Surtout qu’il pouvait déjà entendre davantage de pas se diriger vers eux. L’idiot qui gisait le crâne perforé au sol n’avait peut-être pas fini sa mise en garde, mais ses geigneries étaient parvenues à attirer ses congénères.
Modifié en dernier par Ulric le lun. 24 mars 2025 12:42, modifié 1 fois.

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Ulric
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Re: Les Navires Marchands (X1)

Message par Ulric » ven. 21 mars 2025 22:25

De nouvelles silhouettes surgirent bientôt de la pénombre ; un homme à la peau bleue et à la barbe rouge arriva en premier, armé d’un bocle qui semblait avoir sa place aux côtés d’une rapière mais se voyait ici accompagné d’une masse. Un autre homme le suivi, armé d’une pique certes courte pour une arme d’hast mais qui, dans le milieu confiné d’un navire se révélerait un obstacle formidable. L’air wielhois, il portait une tignasse brune détrempée de sel qui lui descendait jusqu’aux épaules et une moustache tombante qui lui dissimulait la moitié de la bouche. Enfin, un orc vint fermer la marche, armé d’une arbalète tendue, déjà prête à relâcher son carreau.

Une lueur de rage s’alluma dans le regard écarlate du Sang-Pourpre lorsqu’il découvrit le macchabé de son frère d’arme qui commençait à déverser sa cervelle sur le sol, et ses meurtriers juste derrière. Levant sa masse, il gronda :

« Vous n’auriez pas pu vous rendre comme tous les autres pleutres qui passent par ici ? Tous ces morts sont de votre faute ! »

Les deux humains s’avancèrent. De concert, bouclier et pique formaient un mur qu’Ulric ne franchirait jamais avec sa dague, ni pour attaquer, ni pour s’échapper. Mais ce fut l’orc qui épaulait son arme qui attira son attention. Dans un milieu aussi étroit, il n’avait guère de place pour tirer sans embrocher ses confrères dans le dos, mais ceux-ci avaient déjà commencé à se déporter sur le côté pour lui laisser le champ libre.

Un claquement sec retentit, et Ulric évita de peu un carreau qui frôla son visage, laissant un vrombissement dans son oreille.

« Kristobald, essaie de garder ces crétins entre toi et l’arbalète ! », invectiva le jeune mage à son compagnon, tout en essayant de suivre son propre conseil.

« Blah, blah, blah ! », se moqua le piquier, « Te prends pas pour un général, on est trop nombreux pour vous. Couche toi juste par terre et crève, ça reviendra au même ! »

Alors que les deux pirates continuaient de rapidement clore la distance entre eux tout en maintenant leur formation, Ulric canalisa ses fluides, en ne leur conférant d’instinct que le simple désir de tuer. Le souffle de Thimoros jaillit du bout de ses doigts en une brume d’un noire d’encre qui vint se jeter sur le piquier trop bavard. D’un réflexe vif, il se protégea de son bras gauche, relevant momentanément son arme, mais le sort lui arracha tout de même un cri de douleur lorsqu’il pénétra sa chair.

De son côté, Kristobald s’était remis à dessiner des glyphes invisibles devant lui. Une lueur glacée brilla au bout de ses doigts et soudain, le sol devant se mit à geler sur plusieurs mètres, comme si une plaque de verglas venait de se former spontanément juste sous les pieds de leurs assaillants.

« Reste près de moi, Ulric ! Ce sera plus facile de se défendre depuis ici ! »

« Je n’ai pas besoin qu’on m’explique que ce n’est pas le moment de faire du patin ! », siffla le jeune mage, bien qu’il dût bien admettre que le sortilège de son compagnon le sauverait peut-être.

Les deux pirates n’eurent cependant pas de mal à traverser la plaque de verglas, avec le pas sûr de ceux qui ont passé leur vie à maintenir leur équilibre sur un navire. Le bras du wielhois tremblait, mais il puisa dans ses forces pour projeter son arme d’un coup d’estoc, droit sur Ulric.

« Crève, sorcier ! »

Le coup était incertain après la blessure qu’il avait reçue, mais le fer visa juste et vint mordre profondément dans le bras du mage. La loi du talion avait livré son verdict impitoyable, et Ulric recula sous le choc en serrant son bras contre lui. Le Sang Pourpre, lui tourna son attention vers le cryomancien en projetant son bouclier vers son visage pour tenter de l’assommer, mais le pirate, tentant de maintenir son équilibre sur la glace, frappa trop court et le coup manqua sa cible. Kristobald prépara un nouveau sort pendant que, de l’autre côté de l’affrontement, le son mécanique d’une arbalète réarmée se faisant entendre. Le Sang Pourpre ramena son bouclier à lui pour se protéger, mais ce fut le piquier qui vit son bras droit geler. Avec un bras soudainement inutile, et l’autre ayant encore à peine assez de force pour tenir son arme, une faille sans précédant venait de s’ouvrir dans la défense de leurs ennemis. Il ne fallait plus que l’exploiter.

« C’est le moment, Ulric ! », l’incita inutilement Kristobald.

Tenant son bras blessé toujours contre lui, l’apprenti mage contourna l’arme d’hast tachée de son sang, avant de décocher un large coup de taille de son bras valide. Il visait la gorge de son ennemi, espérant la trancher nette, mais il ne parvint qu’à laisser une estafilade sans grande conséquence sur le visage du Wielhois, lacérant sa peau mate de la mâchoire jusqu’à sa moustache trempée de sueur. Un claquement retenti, et un carreau frôla les deux combattants. L’orc était prudent de ne pas toucher ses frères d’armes, mais il ne laisserait passer aucune opportunité, semble-t-il.

Kristobald reçu bientôt sa récompense pour son esprit d'équipe lorsque le Sang Pourpre, profitant que son attention se soit détournée de lui, pour lui décocher un violent coup de masse qui vint s’écraser sur son épaule, mais sans parvenir à briser l’os. L’érudit n’endurerait cependant pas cette correction longtemps, déjà affaibli par sa captivité qu’il était.

Protégeant instinctivement sa tête de ses bras, Kristobald répliqua : murmurant une incantation, il conjura un soudain coup de vent glacial et chargé de neige qui vint frapper les deux loups de mer. Le Sang Pourpre ne sembla affecté, mais le Whielois serra les dents alors qu’il lâcha sa pique devenue inutile pour se saisir d’une grosse dague qui pendait à sa ceinture, avec son bras qui venait tout juste de retrouver ses fonctions.

Ulric ne lui laissa pas le temps de sortir son arme et frappa d’estoc, cette fois-ci, droit dans les tripes. Le pirate hurla quand le fer entra dans sa chair, juste avant de s’effondrer sur la glace glissante qui recouvrait le sol derrière lui.

((Un de moins !)), pensa Ulric en se tournant vers le Sang Pourpre.

Se voyant à présent acculé à deux contre un, ce dernier se mit à reculer son bouclier devant lui, tout en maintenant son équilibre sur la glace.

« Gurthar, embroche-les, nom d’un chien ! », cria-t-il à l’arbalétrier.

Ulric vit l’orc épauler son arme, prêt pour un nouveau tir. Il canalisa ce qu’il lui restait de mana pour invoquer une nouvelle ombre et bloquer la vue du tireur. Le carreau fila dans l’air sans transpercer rien d’autre que la pénombre ambiante puis, dans une répétition des évènements qui avaient ôté la vie au premier pirate, une stalactite de glace traversa l’air en sens inverse, frappant l’arbalétrier toujours accablé par son sort d’ombre.

Blessé mais pas mort, l’orc recula, lançant un « Je vais chercher des renforts ! », qu’on aurait davantage attribué à un sektheg, à son frère d’arme, avant de disparaitre. Abandonné par son dernier allié, le Sang Pourpre commençait visiblement à paniquer, continuant de battre en retraite à reculons sur le verglas. Profitant de ce début de déroute, Ulric commença à dessiner des arabesques dans l’air, imitant la façon dont Kristobald semblait canaliser ses sorts. C’était du bluff pur et simple ; il ne lui restait rien, ses réserves de fluides épuisées par le combat. Il pouvait déjà sentir le mal de crâne qu’il ressentait toujours à ces moments-là pointer le bout de son nez, malgré l’adrénaline et la douleur de son bras, mais s'il pouvait tromper son adversaire, il pourrait peut-être la pousser à la fuite ou à l'erreur.

Anxieux à l’idée de devenir à son tour la cible d’un sort, le Sang-Pourpre accéléra sa retraite et, enfin, dérapa sur le verglas, s’étalant sur son dos avec moults jurons.

Cessant sa duperie, Ulric se jeta aussi vite qu’il le pouvait sur son adversaire au sol, sans lui-même déraper. Trop impatient pour atteindre sa gorge, il le poignarda à la jambe et ce fut Kristobald qui, après avoir ramassé la pique du Wielhois, porta l’estocade.

Trois cadavres gisaient par terre, et un pirate était en fuite. Tous deux blessés et à court de sorts à lancer, Ulric ne se faisant pas de doute quant au fait qu’ils ne reproduiraient plus cet exploit. Pas aujourd’hui, du moins. Et avec plus d’ennemis qui ne tarderaient pas à arriver, il fallait partir de là, et vite. L’apprenti mage se permis cependant de palper le pirate à ses pieds et de lui arracher sa bourse. Ça lui suffirait comme trophée.

« Est-ce… vraiment nécessaire ? », demanda le cryomancien en laissant retomber son arme d’hast.

Sa voix était faible et tremblotante. Il s’était montré surprenamment féroce pendant le combat, mais celui-ci l’avait secoué. Il l’avait dit lui-même, il était un érudit, pas un mage de bataille mais, qu’il ait l’âme d’un tueur ou pas, sa maitrise de la cryomancie forçait l’admiration, bien que l’apprenti mage ne l’admettrait pas à haute voix.

« Nous aurons besoin de yus pour payer la prochaine traversée. La vie de marin ne me va pas, et je n’ai pas l’intention de m’engager de nouveau avec la poisse que ça m’a porté. »

« La prochaine traversée ? Tu es vraiment… » Obsédé ? Irrécupérable ? L’érudit qui, visiblement, espérait encore simplement voir la fin de cette aventure ne finit pas sa phrase. « Enfin, filons d’ici. »

« Oui, suis-moi. Ils ne t’ont pas frappé les jambes, tu sauras encore courir. »

Là-dessus, il reprit sa traversée du pont d’une course frénétique, laissant tomber la discrétion. Il n’avait qu’à atteindre la cabine du capitaine, fracasser les fenêtres et il serait libre, et avec sa prise. Et s’il devait nager jusqu’à la côte, accroché à un tonneau, il le ferait. Ils firent aussi vite qu’ils purent, passant même en courant un groupe d pirates déjà occupés à leur pillage, jusqu’à ce qu’ils arrivent à la cabine vandalisée.

Vandalisée, mais pas vide. Il y avait déjà six pirates présents, continuant les ravages qu’il avait lui-même initiés plus tôt. Ils levèrent la tête, abasourdis, lorsqu’il fit irruption, se demandant sans doute si c’était l’un de leurs collègues qui venait leur annoncer une catastrophe, ou si l’un des défenseurs avait perdu la raison. Il avait espéré la trouver encore vide, mais peu importe. Sa sortie était juste-là ! Profitant de la confusion, il traversa la pièce, prêt à faire éclater les grandes vitres qui laissaient voir les falaises derrière elles d’un coup de botte, avant de plonger.

Mais c’est alors qu’au milieu des hors-la-loi qui tiraient leurs armes de leurs fourreaux, Kristobald leva les mains en l’air et prononça le blasphème le plus immonde qu’Ulric n’avait jamais entendu :

« Je me rends ! »

« Idiot ! Notre sortie est juste là ! », se révolta l’apprenti mage en tirant sur le col de son compagnon.

Il le trainerait de force, s’il le faut ! Mais les quelques secondes qu’avait prises cet étalage de couardise furent de trop ; l’effet de surprise était passé, et ils étaient encerclés.

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Ulric
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Re: Les Navires Marchands (X1)

Message par Ulric » mer. 23 avr. 2025 22:53

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Ulric déboula dans la capitaine du capitaine comme une tempête, les portes claquant dans un grand vacarme à son passage, nerveux à l’idée de récupérer -ou non- les quelques biens de valeurs qu’il possédait ; son précieux grimoire, sa collection de petites pierres magiques qui ne faisait que grandir… Et c’était à peu près tout. Ses yus, ses armes, il y en trouverait toujours d’autres mais, quitte à faire, autant les récupérer aussi.

La pièce, jadis pleine de tout le luxe auquel un capitaine pouvait prétendre, semblait avoir été vidée. Ce n’était plus le chaos qu’il avait lui-même semé durant l’attaque, dans sa recherche frénétique des clés pour sortir Kristobald des geôles du navire, cependant. Les tableaux qui ornaient les murs avaient été détachés, ceux qu’il avait arrachés avaient été ramassé. Tout le mobilier qui n’était pas cloué au sol avait disparu, déplacé ou jeté à la mer, laissant le bureau qui trônait au centre de la pièce comme un ilot solitaire au milieu d’une mer placide, privé de son fauteuil molletonné, de son tapis velouté, de ses cartes calligraphiées, de ses encriers. Seulement quelques livres de compte semblaient avoir été négligés, afin d’épargner aux pirates le travail d’inventorier ce qu’ils avaient capturé, sans aucun doute.

Ce vide prenait fin soudainement sur le côté de la pièce, le long du mur où se trouvait auparavant une table à manger et un lit. Là, tout ce qui avait été capturé sur les marins du Roi Jaune après l’assaut avait été, non pas entassé, mais entreposé avec grand soin. Les armes, en majorité des sabres courts et des arbalètes, avaient été triées et arrangées en lots. Les tableaux qui ornaient jadis la cabine avaient été recouvert d’une toile et ficelés ensemble, avant de les appuyer contre le mur. Plusieurs coffres pour les plus petits objets étaient sagement ordonnés avec soin. Tout était parfaitement arrangé et prêt à être distribué aux membres d’équipage, dès que la galère rentrerait dans la crique sans nom où les forbans avaient installé leur port clandestin. Enfin, ça c’était sans doute le plan avant qu’Ulric n’y mette le feu. Honnêtement, il fut presque surpris que la bande de dégénérés puants qui l’avait capturé soit capable d’autant d’organisation, même quand il en venait à leur butin.

Mais cette surprise mourut bien vite à la vue du dernier élément de la pièce : le putain d’idiot qui lui tournait le dos, assis sur le bureau sculpté pour faire face aux larges fenêtres qui laissait voir la mer. Est-ce que ce crétin n’avait réellement rien entendu, rien vu de l’émeute qui avait secoué son propre navire ? Rien senti de la fumée, rien perçu des cris portés par le vent ? Et, soudain, Ulric perçu ce qui captivait ce débile, ce dégénéré, cet abruti, ce sot, cet imbécile ; brandissant sa main au-dessus de sa tête, il observait un petit objet qu’il tenait délicatement entre ses doigts à la lumière du jour. Un bourdonnement de réflexion stérile sorti de sa gorge, et son regard descendis vers un livre ouvert sur ses genoux. Même de là où Ulric se tenait, il pouvait reconnaitre une de ses runes. Essayait-il d’en estimer la valeur ? Sans doute. Il devait s’y connaitre suffisamment pour savoir que ces petites pierres avaient de la valeur, mais jamais il ne parviendrait à identifier celle-là, car même le vieux Moboutu avait peiné à la reconnaitre. C’était celle qui ressemblait à un œil de batracien. Ara : Jamais. Et jamais plus ce pouilleux ne remettrait ses sales pattes sur les possessions d’Ulric.

A grandes enjambées, l’apprenti mage clôt la distance entre eux deux. Il ne donna même pas la peine d’être silencieux : si le bruit de la porte ne l’avait pas sorti de sa transe, rien ne le ferait. Passant son bras en crochet autour de la gorge du voleur, il le tira en arrière pour le jeter par terre. Le pirate étouffa un cri de surprise avant de s’écraser sur le plancher comme une masse, catapultant son livre et la précieuse rune dans les airs. Posant des yeux écarquillés sur son agresseur, il leva les bras devant son visage flétri par des années passées en mer. L’homme semblait âgé, les beaux jours de sa jeunesse passé depuis longtemps. Le quartier-maitre de la galère, sans doute. Peu importe, il allait payer pour tous les autres.

Ses fluides à nouveau épuisés, Ulric se rabattit sur ses poings et ses pieds pour le ruer de coups. Ses membres manquaient de force, mais la colère lui prêta un sursaut d’énergie bien suffisant pour dominer un vieil homme déjà par terre. Le supplice manquait d’élégance, certes, mais il lui passa les nerfs. Une fois sa victime immobile, l’apprenti mage se redressa, les poings endoloris, pour aller ramasser sa précieuse rune. Il retrouva les autres dans leur bourse qui pendait à la ceinture du quartier-maitre, mort ou inconscient. Sa dague ornée de bronze parmi les armes, et deux autres de moindre qualité qui étaient interchangeables. Le masque d’airain qu’il avait pris comme trophée sur l’apprenti pyromancien dans l’un coffre, et il ne lui manquait plus que le plus important.

Il fouilla dans tous les coffres, enfouissant ses mains sans regard pour le matériel qu’il envoyait valser dans sa recherche frénétique. Si ces pouilleux de pirates avaient ouvert son grimoire et s’en était débarrassé par superstition, en l’offrant ou aux ondes de Moura ou aux flammes de Meno, il… il… Il ne pourrait même pas se venger, ils étaient déjà derrière lui. Il commençait déjà à regretter de ne pas avoir gardé celui qui gisait par terre en vie plus longtemps. Il aurait pu servir de cobaye pour ses expérimentations, ce n’aurait été que justice. Mais, alors que l’apprenti mage commençait à perdre espoir, il reconnut soudain la couverture de cuir usé de son précieux mentor inanimé sur le bureau, empilé avec les livres de compte du bateau. Tout occupé qu’il était à tenter d’estimer la valeur de ses runes, le quartier maitre de la galère n’avait sans doute pas eu le temps de parcourir tous les documents, ni de réaliser la nature de celui-ci.

Ulric s’empara du vieux tome et le serra un instant contre lui, comme s’il s’agissait d’une poupée offerte à un enfant pour le rassurer pendant la nuit. Il inspira l’odeur de parchemin et de cuir, avant de souffler de soulagement. Il n’avait rien perdu cette fois-ci, mais la chance ne lui sourirait pas toujours ainsi, se dit-il. Il devait impérativement redoubler d’effort pour déchiffrer les mots sibyllins de son grimoire, et apprendre tout ce qu’il renfermait. Le seul savoir qu’on ne pourrait jamais lui ôter était celui dans sa tête.


***


Un peu de temps passa pendant qu’Ulric se rééquipait dans la cabine, prenant son temps pour profiter d’un peu de calme et de solitude qui lui manquait terriblement en mer. Lorsqu’il ressortit sur le pont, il découvrit avec satisfaction les voiles baissées et déjà gonflées de vent, et la galère pirate qui s’éloignait petit à petit. La colonne de fumée qui s’en échappait n’était pas aussi épaisse qu’il l’aurait espéré, et il doutait que l’incendie qu’il avait orchestré suffise à l’engloutir dans les flammes, mais il suffirait amplement à leur interdire de les prendre en chasse. Couplé à l’efficacité dont les marins libérés avaient fait montre dans leurs manœuvres pour s’éloigner de leurs agresseurs, la situation actuelle finit de rassurer Ulric. Ils allaient pouvoir reprendre leur voyage vers le Nosvéris, et il pourrait préparer sa recherche à l’artefact magique dès qu’ils toucheraient terre. Tout rentrait dans l’ordre.

Cependant, alors qu’il pensait ça, il vit un petit attroupement à l’avant du bateau. Un mélange de marins de l’équipage originel du Roi Jaune et des nouveaux venus fraichement libérés. Il vit Kurz au milieu, le garzok dominait aisément la foule malgré son amaigrissement, et la peau bleue de l’earion dont il ignorait toujours le nom qui tranchait au milieu des tons beiges et mat des marins, en majorité humains. Ulric était trop las pour se soucier de quoi ils parlaient, mais les voix commençaient à s’élever.

A peine étaient-ils libérés, que déjà ils se disputaient. Il ne fallait pas beaucoup d’imagination pour deviner quel était la cause de l’esclandre : le capitaine était mort ou disparu, et son trône était à prendre. Les deux plus gros chiens n’avaient pas attendu un seul instant pour commencer à aboyer. Peuh, idiots ! Tous autant qu’ils sont ! Ulric s’en foutait bien, tant qu’ils continuaient leur route. Mais, justement, un fragment de ce qui se disait parvint à ses oreilles, laissant entendre que cette seule condition à sa satisfaction était remise en cause.

« … nous devons impérativement retourner à Kendra Kâr, et contacter… »

Le reste de la phrase se perdit dans le vent marin, mais c’était bien plus qu’assez pour faire tiquer Ulric.

(Non, non, non, non.)
, martela-t-il dans sa tête, (Hors de question qu’on fasse demi-tour.)

« A Kendra Kâr ? Moi ? Es-tu stupide, ou veux-tu que je finisse avec ma tête au bout d’une pique ? », beugla le garzok alors qu’Ulric approchait à grand pas.

Autant la raison pour laquelle l’elfe aquatique voulait soudainement retourner au port si soudainement lui échappait (ça ne pouvait quand même pas être la première fois qu’il affrontait des dangers en mer, non ?), autant il n’était pas compliqué de deviner pourquoi Kurz ne souhaitait pas débarquer dans la capitale kendranne. Se mêlant à la conversation sans invitation, Ulric fit valoir ce point, surtout qu’il voyait également deux sektegs dans les rameurs réunis derrière Kurz.

« Tous les peaux-vertes parmi nous se feront abattre s’ils sont vus à Kendra Kâr. Tu ne peux pas sérieusement t’attendre à ce qu’ils t’y suivent, surtout après qu’ils se soient battus avec nous pour retrouver nous libérer ! »

Il espérait que leur évasion commune aurait effectivement fait naitre un début de camaraderie entre les deux moitiés du nouvel équipage, juste assez du moins pour contrebalancer le poids des conflits entre toutes ces races. Cependant, il ne connaissait l’elfe pratiquement que de vue, il ignorait si l’approche avait des chances de porter ses fruits.

« Si ce n’est que ça, nous n’aurons qu’à les descendre sur une chaloupe avant d’arriver à bon port. Ils seront en sécurité, ainsi. »

« Alors, c’est ça ma récompense pour m’être battu pour vous ? Être abandonné sur le premier caillou qui convient ou au pieds d’une falaise ? », fulmina le garzok.

De toute évidence, les épreuves traversées ensemble avaient échoué à créer le moindre lien entre ces deux-là. L’apprenti mage s’était, semble-t-il, montré un peu trop optimiste. Peu importe, nouvelle approche : essayer de comprendre pourquoi môssieur bleu voulait faire volte-face, pour commencer.

« Et pourquoi on devrais retourner à Kendra Kâr ? »

« Parce que tous nos officiers sont morts ou portés disparus. Notre armateur reconstituera une chaine de commandement et nommera un nouveau capitaine. En tant que senior de l’équipage, je prendrais le commandement jusque-là. »

Donc, toute cette scène était vraiment juste pour savoir qui serait le chef. Si, au moins, ils avaient trouvé un casus belli plus original pour se disputer, tout l’échange aurait au moins été moins ennuyeux. C’était quand même un comble que ce soit Ulric qui se retrouve à jouer les intermédiaires dans cette affaire, lui qui n’en avait strictement rien à cirer de qui est aux commandes, tant que le bateau avance. En y réfléchissant un instant, c’était même encore pire qu’ennuyeux : l’earion ne voulait pas juste monter en grade, il voulait l’accord d’une hiérarchie qui était à des lieues de là, et un joli parchemin cacheté de cire par un quelconque bourgeois kendran pour assurer sa place. Quel gentil toutou. C’était pathétique.

« Si tu veux la place du capitaine, prends-la, elle est libre. Pourquoi tu aurais besoin d’autorisation ? On a encore assez vivres pour atteindre Pohélis. Termine le voyage, tu pourras officialiser ta position plus tard. », offrit Ulric.

« Je n’ai pas besoin d’autorisation ? Nous sommes tous sous contrat, ici. Enfin, les membres de mon équipage », précisa-t-il pour exclure les rameurs libérés. « Il y a des règles à respecter. Je ne peux pas juste me déclarer capitaine. Qui plus est, Pohélis est un port hostile depuis plus de dix ans. »

Alors ça, c’était nouveau. Pohélis avait été leur destination depuis le début. Ulric avait déjà observé que l’équipage préférait en savoir le moins possible sur les accords… discutables, dirons-nous, de feu leur capitaine, mais il ne pouvait pas croire que ça s’étendait jusqu’à ignorer vers quel port ils naviguaient. Cet elfe feignait l’ignorance, ou alors il le prenait pour un idiot.

« Tu payeras juste le pot-de-vin pour entrer. C’était le plan de votre capitaine, non ? Je suis sûr qu’il y a un coffret dans sa cabine avec la somme déjà prête. »

« Tu oses insinuer que je sois une vermine corrompue qui traite avec l’ennemi ? Je te mettrais au fer pour ça, mousse ! »

« Ne me prends pas pour un idiot. », siffla Ulric qui commençait à perdre patience, « Je sais très bien ce que vous avez fait. Que vous commercer avec des ports ennemis, que vous avez abrité une bande de shaakt pour qu’ils enlèvent quelqu’un en plein milieu de Kendra Kâr, et mis leur prisonnier au fer sans poser la moindre question. Qu’est-ce que ça change que vous l’ayez fait vous-même, ou que vous ayez juste fermé les yeux sur ce que faisait votre capitaine ? Vous êtes une bande de vermines, vous êtes juste trop lâches pour l’admettre. »

Le visage de l’earion passa de la colère à la perplexité. Il ne s’attendait visiblement pas à ce que le « mousse » qui venait de rejoindre l’équipage il y a juste un peu plus d’une semaine de cela soit aussi bien au courant de ce qu’il se passait sur leur navire. Sans doute qu’ils avaient l’habitude de laisser les nouvelles recrues dans le brouillard, le temps de voir si elles étaient le genre à fermer leur gueule ou non.

Devant l’elfe bouche bée, Ulric en eut assez. La diplomatie avait échoué, il allait à présent passer au chantage. Il se déplaça pour se ranger du côté des rameurs, auprès de l’orc. Plus nombreux, il espérait que leur masse ajouterait du poids à ses paroles.

« Je suis sûr que la milice de Kendra Kâr serait très intéressée par ce que je pourrais leur raconter à votre sujet… Je ne suis jamais que le nouveau mousse, après tout, je suis venu les prévenir dès que j’ai su ! Ce serait quoi, votre excuse ? »

Une menace en l’air, car il espérait se tenir aussi loin de la milice qu’il le pouvait, mais qui se montrerait peut-être suffisamment intimidante. L’earion et les membres d’équipage derrière lui se tinrent immobiles un instant, laissant un silence tendu tomber sur la troupe. Ils pourraient essayer de lui faire la peau, ou de le balancer par-dessus bord pour le faire taire mais, malgré toutes leurs activités illégales, ils restaient un équipage de marchands, pas de tueurs. Ils n’auraient pas le cran, surtout avec Kurz et ses rameurs à ses côtés. Ulric était prêt à parier là-dessus. Surtout que, dans l’absolu, il ne leur demandait que de continuer ce qu’ils avaient prévu de faire depuis le début.

Ce fut Kurz qui brisa finalement le silence. S’avançant d’un pas autoritaire, il pointa sa masse vers la tête de l’earion avant de clamer d’un ton autoritaire :

« Cap sur Pohélis. »

L’elfe capitula finalement devant la menace physique. Enfin, ils étaient de retour sur le bon chemin. Maintenant, Ulric espérait avoir le moins affaire possible avec cette bande de crétins pour le reste du trajet.

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Ulric
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Re: Les Navires Marchands (X1)

Message par Ulric » sam. 10 mai 2025 22:33

« Douce Yuia… Mais qu’est-ce que c’est que ce fouillis ? »

Un air de consternation ne semblait s’être emparé du visage de Kristobald, ne relâchant son emprise même après qu’il ait refermé le grimoire d’un claquement sec, laissant le tome reposer, inerte, sur le bureau auquel il s’était installé. Depuis que la hiérarchie à bord avait implosé, faute d’officier encore présent, ils s’étaient arrogé la grande cabine du pont inférieur, là où les pyromanciens avaient également pris leurs quartiers jusqu’à leur disparition lors de l’attaque. Moins luxueuse que la cabine du capitaine, elle offrait tout de même un espace privilégié et une intimité qui se faisait cruellement rare ailleurs sur le navire.

Une semaine s’était écoulée depuis le dernier incident où Ulric avait failli perdre sa vie ou sa liberté, et l’ambiance restait tendue à bord du navire. Les membres d’équipage se méfiaient de lui depuis sa tentative de chantage, ressentaient Kurz pour sa prise de pouvoir, et préféraient ne pas se mélanger aux rameurs plus que nécessaire, et ils leur rendaient volontiers la pareille. Le côté positif, c’était qu’ils laissaient Ulric en paix. Il avait fait usage de ce temps et de cette isolation pour se replonger dans l’étude de son grimoire. Pas nécessairement pour apprendre un nouveau sort, pas dans l’immédiat du moins, mais pour continuer d’en apprendre davantage sur sa magie et ce dont elle était capable. Bien qu’il lui répugnât de l’admettre, il n’en savait pas tant que ça à ce sujet… Le mépris traditionnel des kendrans pour les ombres ne lui avait laissé que quelques contes et légendes comme source de savoir sur la magie noire pendant la grande majorité de sa vie. Un crime à son encontre qui, à ses yeux, justifiait bien tous les siens.

C’était bien pour ça qu’il avait si vite développé cette quasi-obsession pour son grimoire. Le vieux tome lié de cuir usé était tout ce qu’il avait eu jusqu’à présent. Ce qu’il avait de mieux, malgré les textes sibyllins, les descriptions obscures, les diagrammes incompréhensibles… Pour un jeune mage qui en était encore à ses balbutiements, le manuscrit se révélait souvent être un adversaire coriace plus qu’un mentor. Ça prendrait du temps de le déchiffrer pour en apprendre tout ce qu’il pourrait en extraire, certes, mais Ulric était tellement impatient. Alors, depuis ces derniers jours, il avait débattu intérieurement s’il devait chercher de l’aide auprès de Kristobald. Sa fierté de tout accomplir seul s’était mesurée à son empressement, mais ce dernier avait fini par l’emporter. Et puis, le cryomancien avait été enseignant, non ? Qu’il serve à quelque chose !

« Je sais que c’est le bordel. Je ne demanderais pas de l’aide sinon. »

« Ma foi… De nombreuses sections me semblent typiques de ce genre de documents illicites. Volontairement obscurs afin de donner le moins d’information s’il est capturé. D’autres semblent juste manquer de rigueur ou de savoir académique. Puis-je savoir où tu l’as obtenu, exactement ? »

« Je l’ai volé. »

« Ah… Je ne mentirais pas en disant que je suis surpris. », se contenta de répondre l’érudit qui commençait à cerner la nature de son interlocuteur. « Et tu as commencé ton apprentissage avec ça ? »

« Oui. Soit en le lisant, soit en expérimentant moi-même. »

Il avait aussi appris un sort grâce à un nécromancien qu’il avait rencontré dans les égouts de Kendra Kâr mais, dite comme ça, l’anecdote semblait tellement absurde qu’Ulric préféra la garder pour lui.

« Très bien. Il est toujours préférable de varier les méthodes d’apprentissage. L’expérimentation seule mènera un mage à manquer de compréhension de son art, et la théorie seule ne t’apportera jamais la maitrise pratique nécessaire à contrôler tes sorts. Maintenant, pour revenir à ton grimoire… »

Kristobald s’arrêta un instant pour reprendre son souffle. Sa voix prenait un débit rapide et énergique lorsqu’il parlait de magie, tout en restant clair et sûr. Clairement, il appréciait cette petite conversation, ce qui déboussolait quelque peu Ulric, malgré qu’il en soit l’instigateur. Il avait tellement l’habitude de cacher son don pour la magie d’ombre que de voir quelqu’un analyser son grimoire sans révulsion le laissait médusé. Kristobald était lui-même un mage certes, et il lui semblait normal qu’il soit plus ouvert d’esprit que le badaud moyen mais, tout de même… Il était certain que s’il s’était présenté à la tour de thaumaturgie pour y commencer un apprentissage, il aurait fini à la milice, mages ou pas. A moins que les varrockiens soient tellement différents des kendrans ?

« Je voudrais que tu comprennes tout d’abord une chose concernant la magie, quel que soit l’élément : la méthode pour modeler les fluides en un sort est toujours très personnelle, très intime même. Parfois, il vaut mieux découvrir ce qui marche pour soi-même plutôt que de copier les méthodes d’autrui. C’est pour ça qu’il faut un mage expérimenté pour réellement enseigner la magie. Ce qui m’amène à ce que je voulais dire : je ne pense pas que les personnes qui ont rédigé ce grimoire ont ce niveau. »

« Il est inutile, alors ? », la voix d’Ulric se faisait cassante de frustration, mi colère, mi-déception.

« Non, je n’ai pas dit cela. Si, comme tu l’as dit, tu veux commencer par en apprendre plus sur les capacités de ta magie, j’ai vu quelques passages qui pourraient t’aider dans ce sens. »

Du mouvement adroit d’une personne qui a passé la majeure partie de sa vie dans les livres, Kristobald rouvrit le grimoire et le feuilleta un instant avant de le retourner et de le pousser sur le bois poli du bureau, vers Ulric. Tapotant d’un doigt sur le texte, il attira l’attention de l’apprenti mage sur un extrait en particulier.

« J’en ai vu plusieurs dans ce style. Ils constitueraient un bon début. »

Ulric se pencha sur le tome pour découvrir un passage bref et sec, dans un style qui n’avait pas réellement attiré son attention lors de ses lectures jusqu’à présent. Rédigé à la première personne, il narrait en quelque phrases comment l’auteur avait envoyé une moitié de son ombre traquer une bête dont le nom ne lui évoquait rien, avant de conclure avec une humilité déconcertante quand l’ombre revint à lui lorsque sa proie gagna trop de terrain. C’était davantage un compte-rendu, plutôt que les "recettes" ou modes d’emploi dont le reste du grimoire prenait souvent forme.

Le passage manquait du spectaculaire qu’il retrouvait ailleurs dans le grimoire, mais voilà qu’en quelques lignes seulement il découvrait un nouvel usage de sa magie auquel il n’avait pas encore pensé. Il lui restait à trouver par lui-même comment le reproduire, mais avec un objectif clair pour le guider. Ce n’était pas la solution facile et rapide qu’il avait espérée, mais la suggestion de Kristobald semblait avoir du bon.

« J’ai bien peur que je ne saurais t’aider plus que cela pour l’instant, à moins que tu ne prévoies d’absorber des fluides de glace. », reprit l’érudit alors qu’il se plongeait dans le texte, « Cependant, je connais quelques sorts défensifs que, je pense, tu devrais être capable de reproduire même avec des fluides d’ombre. De ce que j’ai vu de ta tendance à te jeter dans les ennuis d’abord, et de réfléchir à comment les surmonter après, ça ne te fera sans doute pas de mal, jeune homme. »

Cette dernière remarque, référence à peine voilée à comment il avait fait irruption dans la vie de l’érudit pour se lancer dans une chasse à la relique sans la moindre préparation, le fit tiquer. Relevant la tête de son livre d’un coup brusque, il ne put s’empêcher d’aboyer :

« Je sais ce que je fais ! »

Il ne reprit le contrôle de sa langue que trop tard. Il avait encore besoin de Kristobald et, maintenant qu’il se montrait coopératif, il n’avait aucune raison de se l’aliéner, surtout quand il lui proposait de l’assister dans son apprentissage. Il tenta de rectifier le tir par un ton plus civique, bien que des excuses lui restèrent coincées dans la gorge.

« Je suis sûr que ce serait utile. Quand est-ce qu’on commence ? »

« Viens me retrouver demain matin, et nous pourrons commencer. Sur ce, je te laisse à ton grimoire, j’ai bien besoin d’un peu d’air frais. »

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Haple Mitrium
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Re: Les Navires Marchands (X1)

Message par Haple Mitrium » lun. 9 mars 2026 16:59

Merci à tous les dieux, toutes les déesses de ce monde et des autres… Merci pour ce bastingage ! C’était ce que l'équipage affairé autour d'elle devait imaginer que le nobliau imberbe en velours rouge et à la mine verdâtre se disait... Et elle n’en avait cure !

(Merci, merci, merci…)

Elle agrippait des deux mains la barrière en bois, seul rempart entre elle, la montagnarde habituée à la rassurante consistance de la terre ferme, et l’insondable étendue d’eau. Ainsi coupée du fluide tellurique contenu dans l’immensité rocheuse ordinairement sous ses pieds, la ménestrelle était sans voix, en dissonance totale avec cet environnement aqueux si étranger. (Contre nature !)

Son inconfort avait au moins le mérite de détourner sa conscience de ce qu’elle avait du faire pour monter à bord. Les protestations de la passagère dont elle avait si sournoisement pris la place l’avaient suivie tout le long de la rampe d’accès. Mais, aussitôt sur le pont, l’immuable sensation que le sol se dérobait sous ses pieds avait chassé de son esprit tout autre considération.

Ce fut tout juste si elle avait entendu les matelots se héler les uns les autres lors des derniers préparatifs. Ranger les caisses, enrouler les cordes, larguer les amarres… (Ne pas vomir) Même lorsqu’ils tombèrent le petit foc et que les mouettes protestèrent d’être délogée de leur perchoir par la voile triangulaire claquant au vent contre le mât de misaine... (Ne pas vomir). Quand bien même ces passagères ailées bombardèrent le pont en représailles, touchant Haple à l’épaule de leur vengeance fécale... (Ne pas…)

()

(…Beuuuuuurh…)

Les poissons du port seraient bien nourris aujourd’hui. Et ses compagnons de route s’en amusèrent. Mais, la bile au coin des lèvres, n’osant pas lâcher le bastingage d’une main pour s’essuyer la bouche, Haple les ignora. Leurs tapes amicales, leurs moqueries, jusqu’à leurs personnes…car à cet instant, elle ne pensait qu'à la carcasse de bois flottant à laquelle elle avait confié sa vie, s’élançant dans les eaux du port.

Cela étant, le regard porté par la montagnarde sur l’embarcation était injuste. L’Etoile Filante était un navire marchand d’excellente facture ! Avec ses quarante mètres de long, ses trois mâts et son gréement renouvelé au port, la goélette avait fière allure. Comme un oiseau étirant ses ailes avant de s’envoler, elle descendit ses voiles biseautées, une à une, à mesure qu’elle laissait derrière elle le chenal du port, peu manœuvrable. D’abord, ce fut le mât de misaine qui se drapa du blanc éclat de ses voiles, bientôt rejoint par l’or et noir de ses consœurs du grand-mât et du mât d’artimon. Blanc, or, noir : la voilure annonçait la couleur – Tulorim était son port d'attache.

Derrière elle, elle laissait la capitale Kendrane, avec ses pierres blanches et sa morale prétendument immaculée. Mais quelle architecture remplacerait ces tours et ces murailles, ce port cosmopolite et ces multitudes de temples ? Haple ignorait tout de sa destination et, en premier lieu, de ses mœurs. Les humains de Wiehl seraient-ils plus ouverts à la différence ? Seraient-ils plus inclusifs des femmes et des hommes qui rejetaient les canons de la virilité ? Trouverait-elle sa place parmi eux ?

(Survivre jusque-là…)

Le temps n’était pas encore venu de se pencher sur ces questions... épineuses. Elle avait trois semaines pour se préparer à ce qui l’attendrait dans l’ancienne colonie Kendrane. Car la goélette avait beau être un navire qui voyage vite, le capitaine faisait là un retour pour le compte d’un marchand qui avait chargé la calle à bloc. Il avait d’ailleurs semblé à la ménestrelle qu’il n’y avait qu’un seul autre passager à bord : un homme, humain dans la quarantaine, portant fièrement une barbe brune un peu fouillis qui grignotait sur ses pommettes joufflues et une tunique ample qui peinait à dissimuler l’envergure de l’animal. Un ours, s’était-elle fait la remarque, mais un ours autrement plus à l’aise sur l’eau que la montagnarde qu’elle était.

Trois semaines de voyage, donc. Trois semaines éprouvantes en perspective… Mais, petit à petit, alors que le navire gagnait mollement en allure, le vent du large sur son visage commença à la revigorer. L’air marin avait quelque chose de vivifiant qu’elle n’arrivait pas à identifier. Une note iodée sur la langue, peut-être… Ou bien, ce mélange de chaleur solaire et d’humidité marine ? A moins que…

(Aïe !)

Elle venait de se prendre quelque chose dans la tête ! Oubliant son supplice stomacale, Haple lâcha le bastingage et fit volte-face. Là, juste devant elle, la toisant de toute sa hauteur, le contre-maître croisa les bras après avoir, de toute évidence, collé une taloche à l’imprudente.

- J’ai dit que tu pouvais t’acquitter du prix de la traversée en travaillant. Et on est plus au port que je sache. Alors, ponctua-t-il pour prendre sa respiration avant de beugler : AU BOULOT !

Elle ne l’avait pas entendu arriver, le bruit de ses pas noyé dans le fracas de la proue sur les vagues, le claquement des voiles et le chant des marins qui montait maintenant qu’ils avaient retrouver leur élément familier. Mais ce coup l’avait brusquement ramenée à la réalité qui l’entourait. La mer, le navire, le contre-maître et la mer, encore… dans laquelle elle craignait de nourrir les poissons si elle n’honorait pas sa part du marché. Alors, sans attendre d’instruction, elle se mit en branle avec une vigueur soudainement retrouvée et se saisit d’une serpillière accrochée à proximité. C’est fou comme le mal de mer passe vite lorsque la planche est en perspective… !

C’est donc ainsi que l’adolescente dans son costume de nobliau commença son séjour : à quatre pattes, les fesses en l’air et les mains trempées d’eau aussi sale que salée, à essuyer fientes, traces de pas boueuses et autres vestiges du court séjour à quai de l’Etoile Filante.

Un début confortable en somme, car c’est ensuite que les ennuis commencèrent…

>> Suite : 03/07

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Haple Mitrium
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Re: Les Navires Marchands (X1)

Message par Haple Mitrium » lun. 9 mars 2026 17:07

A l’image du paysage composé uniformément d’eau et de ciel, les jours qui suivirent se fondirent les uns dans les autres. Pont à briquer, bastingage à lustrer, linge à lessiver… l’Etoile Filante avait beau être un navire marchand, le contre-maître imposait une rigueur toute militaire à l’entretien du navire. Non pas qu’il daignât donner lui-même ses ordres à l’esclave consentante qu’elle était, non… Il lui avait assigné un mousse pour la superviser.

Trop heureux d’avoir enfin quelqu’un de plus bas que lui dans la hiérarchie de l’équipage, Dieu – comme il demandait à être appelé d’elle – ne lui épargnait aucune tâche ingrate : récurer les fonds de marmites brulés, surveiller la popotte pour l’équipe de nuit… Il tenta même de lui faire nettoyer les pots de chambres des matelots.

- Qu’est-c’ tu crois, l’jeune ? Qu’on va prendre l’risque d’pisser et d’chier par-dessus bord ? Tu veux qu’on tombe à l’eau, c’est ça ? Le bleu…
- Arrête ton char, Beurre Doux ! le réprimanda un matelot à la peau tannée et aux cheveux grisonnant tandis que Haple s’apprêtait à lui prendre des mains le sceau rempli d’immondices qu’il transportait. Chacun s’occupe de ses affaires, ici.

Pourquoi ce surnom, Beurre Doux ? Elle ne s’y attarda pas sur le moment mais apprit plus tard qu’il en avait hérité lors d’une longue traversée durant laquelle il avait fait un usage peu orthodoxe de la matière grasse en question… En ce qui la concernait, elle en resterait à Dieu. Mais à partir de ce moment, elle se cantonna aux corvées régulières.

Dans une certaine mesure, ce quotidien de labeur lui rappelait le couvent et elle s’en acquittait sans broncher. Les regards pesants du contre-maître qu’elle sentaient sur elle au début du voyage se raréfiaient. Et l’huile de coude qu’elle mettait dans tout ce qu’elle faisait lui valait, non pas le respect de l’équipage mais leur indifférence. Ce qui dans cet environnement entièrement masculin, brusque et bruyant, n’était pas sans l’arranger.

En effet, très tôt, elle avait remarqué avec inconfort l’absence de femme dans l’équipage et résolu de garder le secret de son sexe travesti. Somme toute, ce n’était pas si compliqué malgré la proximité dans laquelle l’équipage vivait. Personne ne lui disputait le Perchoir – ce hamac accroché si haut dans l’entrepont que les hommes, plus lourds et plus raides que l’adolescente, délaissaient volontiers. Son quart de repos arrivé, une fois allongée le dos sur son filet, elle retirait simplement son doublet et sa bande de soie, assurée que personne en contrebas ne pourrait voir le rebondi de sa poitrine naissante d’où ils étaient. A fortiori, dans l’obscurité qui régnait nuit et jour en ce lieu humide et musqué…

Il y eu bien cet incident, où une nuit comme les autres, elle se réveilla avec une moiteur inhabituelle entre les cuisses… Son corps la trahissait, saignant pour la deuxième fois de sa vie de jeune femme. Sa surprise fut grande, car le phénomène ne s’était pas reproduit depuis un an contrairement à ce que sa Hermance lui avait annoncé. Mais sa consœur était une humaine, avec leur physiologie si... précipitée. Peut-être les hinïonnes saignaient-elles à intervalles plus distants, comme les grossesses qui marquaient leur vie moins fréquemment que celle des humaines?

Quelle que fut sa surprise, elle s’en tira à bon compte. Car Verge d’Or – le barreur qui s’était endormi à son poste par mer d’huile, avait choisi le matelas sous le Perchoir cette nuit-là… Autant dire qu’il n’avait pas apprécié d'être réveillé par le goutte-à-goutte écarlate sur son front. Heureusement, la ménestrelle avait réagi avec une étonnante vivacité : tandis qu’elle tentait de diffuser la tension avec humour, elle prétexta la réouverture d’une entaille récoltée sur un clou mal enfoncé, entaillant discrètement sa main avec la lame de son poignard pour étayer son histoire.

Ainsi s’écoula la première semaine en mer. Travail, dodo et faux-semblants : elle apprenait à naviguer ce nouvel environnement comme les matelots naviguaient sur leur cher océan.

Ce n’est qu’une fois installée dans sa routine que les choses tournèrent au vinaigre. Le temps était au beau fixe depuis deux jours. Le vent portait un air plus frais et poussait constamment sur les voiles déployées le navire qui, fidèle à son nom, filait sur les flots. Alors, Haple ne comprit pas pourquoi le capitaine rassembla l’équipage sur le pont pour leur adresser un avertissement.

Ses yeux noirs et sa mine sombre accentuaient les mots que sa voix d’airain porta haut et clair parmi ses hommes : une tempête approchait. Il le sentait dans ses os – le temps se rafraichissait, l’humidité montait, le vent forcissait… autant de signes avant-coureur. Alors il leur rappela leur devoir. Ils devaient redoubler d’effort pour préparer le pont et le gréement à essuyer l’assaut des vagues et du vent, monter les lignes de vie et vérifier l’accessibilité du matériel de sécurité, organiser les quarts…

Les hommes ne bronchèrent pas, ni ne remirent en question l’intuition de leur capitaine. Haple, elle, ne voyant pas de nuage à l’horizon, ne s’inquiéta pas outre mesure de l’annonce, ni des premières risées qui vinrent rider la surface étincelante de l’océan. Du moins, jusqu’à ce que la coque commençât à gémir sous la résistance grandissante des vagues en cours de formation et que les hommes furent contraints de réduire la voilure, prenant rif sur rif, pour limiter la violence des chocs.

Peu après, toute personne accessoire fut envoyée en cale. Et la première à y prendre refuge ne fut autre que notre montagnarde préférée. Car en plus du sentiment de danger qui la gagnait, le mal de mer la reprit. Elle vomit dès les premiers surfs – une bonne chose de faite, se dit-elle en se calfeutrant dans un coin, accrochée à une corde courant le long de la coque. Dans le ventre du navire, humide et obscur comme un utérus, Haple se sentait aussi protégée que possible, ainsi ballotée par la mer tourmentée.

Rapidement, les équipes se relayèrent et Dieu vient la tirer de son sanctuaire. Si précaire était-il, elle le quitta avec réticence, réprimant haut-le-cœur après hoquet à chaque embardée du navire. Mais il y avait du travail à faire pour soutenir les équipes et Haple se focalisa sur ce qu’elle pouvait contrôler. Au moins, se dit-elle en se reprenant, des matelots bien nourris et bien reposés augmenteraient leur chance de sortir vivant de cet enfer !

Alors, elle distribuait le riz gluant – cette mixture infâme qui tenait au ventre et ne risquait pas de demander à sortir par la porte de derrière au cœur de la tempête. Et le rhum qui réchauffait le cœur quand tout leur courage avait été épuisé sur le pont. En modération ? Haple l’aurait espéré… mais elle y repensa à deux fois après avoir suggéré que Pisse Rouge, le préposé à l’artimon du deuxième quart, réduise son débit au risque de boire la tasse, une fois de retour à son poste. C'est elle qui faillit la boire, sa tasse!...

L’autre passager aidait, lui aussi. Il arpentait la cale, s’agrippant aux moindres prises d’une main, et éclairant de ses mains nimbées d’une douce lumière les groupes de matelots affairés à des réparations urgentes ou à réagencer les caisses de lest pour ajuster l’équilibre du navire à ce nouveau rapport de force avec l’océan.

Le temps passait différemment dans ces circonstances. Haple comptait désormais en quarts, plus qu’en heures ou en jours et nuits, maintenant que l’obscurité perpétuelle de la cale était son quotidien. Puis, enfin, elle en perdit le compte. Cinq, huit ? Peut-être était-ce plutôt le neuvième quart, lorsque Dieu descendit en hurlant dans la cale.

Pas de peur, mais de douleur… Haple se précipita à ses côtés. Un équipier l’avait porté jusqu’à la trappe et le remit à la charge de l’Hinïonne avant de se raviser.

- Laisse-le ! Prends sa place !

Haple, affolée, regarda tour à tour le visage du mousse, déformé par la souffrance, et celui, dégoulinant, du matelot dont la tête bloquait l’ouverture vers le monde infernal de Moura déchainée. Avant de pouvoir prétendre la surdité, Dieu lui remit la gourde qu’il portait en bandoulière et lui arracha des mains la flasque de rhum, descendant rasade après rasade entre deux cris.

- Fais c’qu’i’ t’dit ! s’étouffa-t-il, les larmes aux yeux sous l’effet de la brulure de l’alcool et de la douleur combinées.

Alors, une main velue agrippée à son col aidant, Haple sortit, le ventre dans les talons, rejoindre sur le pont le matelot à qui elle appartenait.

>> Suite : 04/07

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Haple Mitrium
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Re: Les Navires Marchands (X1)

Message par Haple Mitrium » lun. 9 mars 2026 17:17

C’est à ce moment précis qu’elle prit la pleine mesure de sa nouvelle réalité, catastrophique. Tout n’était qu’Eau, des trombes de pluie qui noyaient le ciel jusqu’aux vagues démesurées qui dominaient le navire à chaque descente en creux ! Et rien ne Lui résistait : la drisse de grand-voile fouettait l’air en sifflant furieusement, arrachée de sa poulie par l’intempérie, des lames embarquées de travers rinçaient impitoyablement le pont et tous ceux qui s’y trouvaient et une lourde caisse détachée de ses liens glissait brusquement d’un bord à l’autre à chaque nouvelle embardée.

Devant ce chaos si déroutant, l’elfe fut frappée d’une certitude aussi terrifiante qu’implacable : si Dieu n’avait pas pu faire face à cette furie des éléments, elle ne s’en tirerait pas qu’avec une jambe cassée. Cette réalisation était aussi glaçante que la pluie qui battait la maigre protection de son doublet. Une torpeur mortifère la gagnait…

Soudain, devant l’inaction de l’adolescente sidérée, la main velue intervint de nouveau. La gourde fut pressée contre sa poitrine et une claque en pleine tronche lui mit les idées au clair !

- AU TOURMENTIN ! lui beugla le matelot au visage indiscernable dans la pluie.

Aux abois, Haple se raccrocha à cette commande comme à une ligne de vie. D’ailleurs, elle s’aperçut que la main s’était assurée que ce ne soit pas qu’une métaphore. Avant de l’envoyer au front, l’équipier anonyme l’avait attachée à cette corde qui courrait tout le long du bastingage. Engaillardie par cet esprit d’équipe, la ménestrelle se lança en avant pour jouer son…

- DE L’AUTRE CÔTE !!! entendit-elle au travers du vacarme.

Haple fit volte-face. Mais déjà l’autre avait disparu. Elle était livrée à elle-même. (Vers l’avant donc.) Elle fit un pas résolu vers la proue. Puis un deuxième. (Encore debout !) Ses sens lui revenaient petit à petit, l’adrénaline faisant enfin effet. Et c’est avec présence d’esprit qu’elle décida de ne pas tenter Moura. Ainsi, rampant à quatre pattes jusqu’au bastingage, elle ne prit le risque de se relever que lorsque sa prise fut fermement assurée sur la rambarde de bois trempé.

Et ce ne fut pas une seconde trop tôt !... Car aussitôt sur ses pieds, le barreur lança l’Etoile Filante dans un surf qui fit basculer l’équilibre du navire d’un bord à l’autre. Alors, une caisse fila droit sur elle. Mais, contrairement à Dieu dont la jambe s’était probablement trouvée sur sa trajectoire, la ménestrelle bondit souplement en avant et l’esquiva de justesse.

Ses mains sentirent le bastingage trembler sous la violence de l’impact et ses jambes décidèrent de mettre de la distance avec le périlleux cargo. Alors elle abandonna toute prudence, elle sectionna la ligne de survie pour gagner en mobilité et détala vers l’avant du navire. (Noyade plutôt que la bouillie d’elfe !) Un jugement concevable pour qui n’avait connu ni l’une, ni l’autre… Pas encore. (Pas aujourd’hui !) Et elle parvint à son but !

Esquivant une bôme folle, glissant sous les haubans tendus par la danse du grand-mât, s’agrippant à l’étais avec l’énergie du désespoir, Haple avait contre toute attente rejoint le mât de misaine. De là, elle l’aperçut enfin : le préposé au tourmentin ! Seule voile qui résistait à la tyrannie du vent, ce petit triangle de toile était tout ce qui leur permettait encore de contrôler tant bien que mal la trajectoire de leur embarcation au bord de la dérive. Soudainement consciente de l’importance de sa mission, l’instinct de survie qui avait animé l’adolescente céda la place à un sang-froid à toute épreuve.

Essuyant vague sur vague, désormais trempée jusqu’aux os et exposée comme jamais au vent maintenant qu’elle avait rejoint la proue, Haple rampa jusqu’à la silhouette tortueuse du matelot. Le brave homme luttait pour conserver son équilibre, tout en lovant et délovant l’écoute du tourmentin en fonction des rafales imprévisibles. Les prises étaient rares ici et elle glissa à plus d’une reprise, rayant de ses ongles la coque de bois trempé, jusqu’à ce qu’elle se rendît à l’évidence. Elle ne faisait pas le poids face aux forces qui s’exerçaient sur elle.

(Zewen… si tu existes, c’est le moment…)

Alors, elle se laissa porter par les soubresauts du navire, glissant de deux mètres vers l’avant, reculant d’un mètre, avec acceptation de l’insignifiance de son être. Et action divine ou aléa bienheureux, la maitresse des runes atteint l’homme dont elle devait… (Quoi ?) Quelle était sa mission au juste ?! (Pas le remplacer ?!)

Heureusement, le préposé ne fit pas mine de lui tendre l’écoute du tourmentin. Non, il se contenta de hurler dans le vent, le visage grimaçant sous l’effort :

- T’amène la gnole ?!

Tout ça pour ça ?! Haple crut qu’elle allait perdre pied… On lui avait fait prendre tous ces risques pour abreuver un autre soulard de marin ?! Avec une force rageuse, elle lui refourgua la gourde dans sa main tendue. Aussitôt, le matelot la porta à sa bouche et en descendit le contenu. Mais, à leur surprise à tous les deux, son envie de chaleur et de réconfort ne fut pas satisfaite :

- Qu’est-c’est qu’ce binz ?! beugla-t-il en lui jetant la gourde au visage.

A la faveur d’un surf plongeant, Haple esquiva le projectile. (Connard !) Quel ingrat ! Il aurait dû lui baiser les pieds pour avoir tout risquer pour lui. Ne pouvait-il lui être reconnaissant de la vigueur qui regagnait ses muscles, de l’aisance retrouvée avec laquelle il occupait son poste ? C’est d’ailleurs en remarquant ces signes que Haple déduisit le contenu de la gourde. (Endurance)

Mais toute l’énergie du monde n’aurait pas suffi à encaisser la hargne de Moura à son apogée. Les lames, écumantes de rage, plus hautes et puissantes que jamais, s’enchainèrent sans leur laisser aucun répit. Haple faisait de son mieux pour s’agripper à un anneau qui, salutaire, avait arrêté sa dernière glissade. Le contact du métal réconforta la géomancienne en lutte dans ce monde aquatique. Mais l’inertie n’était pas une option… Car, les flots avaient eu raison des attaches d’un canot de survie, lequel leur fonçait dessus.

- ATTENTION !

Le préposa se coucha au sol juste à temps. Percutant le mât de misaine de plein fouet, le canot éclata en morceaux qui fusèrent dans leur direction comme autant d’échardes géantes. Si les deux casse-cous en ressortirent indemnes, il n’en fut pas de même pour le tourmentin. Troué en deux endroits, la voile se mit à faseyer, incapable de prendre le vent.

- … FAUT LA REMPLACER !

Il avait perdu la tête ?! Les circonstances ne se prêtaient pas à pareille opération !

- MAINTIENS MOI EN PLACE ! lui commanda-t-il, comme si le poids plume qu’elle était y pouvait quoi que ce fût…

Son instinct de survie lui dictait de ne pas le suivre dans sa folie et sa raison le lui confirmait. Alors, au chaos ambiant, Haple préféra chercher la paix intérieure. Tentée d’en appeler encore à Zewen… oui, elle l’était. Mais c’est en elle qu’elle trouva la marche à suivre. Car la solution était devant ses yeux.

La bâche qui avait couvert le canot de survie s’était empêtrée dans le cordage au-dessus de sa tête. Dégoulinante d’eau et gonflée d’air, elle semblait moquer la voilure du navire à la dérive. Mais ce furent sur les sacs de lest que Haple se concentra. L’un deux était percé et libérait du sable. (A mon tour !) Le minéral était son élément ! Alors, défiant les fluides ennemis de tester sa résolution, Haple se redressa sur ses jambes et d’un coup de poignard éventra le sac de lest, puis un autre, puis un autre, et… (une vague !) lorsque l'avant-pont autour de leurs pieds fut couvert de sable, s'infiltrant dans les milles rainures du bois qui le parcouraient et montant jusqu'à leurs chevilles (VITE !!!), elle commanda impérieusement aux grains quartziques, particules dérisoires devant l’immensité liquide, de faire bloc contre l’océan déchainé !

Le choc fut terrible ! Mais comme toute vague sur la plage, la déferlante se retira finalement du pont sablonneux laissant le matelot et son équipière, toussant et crachant mais toujours là, les pieds solidement ancrés dans une plaque de granit aussi inamovible que la volonté de la géomancienne.

Ils tiendraient bon !

Ils resteraient à leur poste !

Ils remplaceraient cette satanée voile si c’était la dernière chose qu’ils faisaient !

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Haple Mitrium
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Re: Les Navires Marchands (X1)

Message par Haple Mitrium » lun. 9 mars 2026 17:23

Le pire était passé. Ils avaient tous deux fourni un effort surhumain : lui, remplaçant le tourmentin troué par le petit foc et choquant celui-ci à la force des bras pour éviter une déchirure fatale, et elle, assurant leur prise au sol par la puissance de ses fluides. Des efforts, qui avaient probablement sauvé le navire de la dérive, permettant ainsi au barreur de les éloigner du cœur de la tempête.

Oui, le pire était passé ! Alors, à bout de force, grelottants et hébétés, ils s’autorisèrent enfin le luxe du relâchement. Haple libéra leurs pieds du socle de granit formé par ses soins et regarda derrière elle. La tempête faisait toujours rage au loin. () Haple tourna résolument le dos au ciel noir et menaçant. Droit devant, des rais de lumière perçaient l’épaisse couche nuageuse, dessinant sur la mer, agitée mais praticable, un chemin étincelant – celui du salut.

- Gurt. Toi ?

Elle ne tourna pas la tête pour regarder le préposé au tourmentin, lui-même les yeux rivés sur le lointain, y lisant des promesses qui n’appartenaient qu’à lui.

- Elladhen.

Le bruit de la coque contre les vagues combla le silence confortable dans lequel ils s’apprivoisèrent. Ils venaient de vivre ensemble quelque chose de fort ! Ils se devaient la vie mutuellement et le savaient. Ou du moins, elle l’avait sauvé lui, et lui les avaient tous sauvés. Dans leur dos, l’équipage reprenait possession du pont. Elle les entendait sortir de la cale. Quelqu’un s’approchait… ne pouvait-on les laisser savourer l’accalmie en paix ?

- Gurt… personne ne peut savoir comment j’ai ancré nos pieds au pont.

Le matelot, homme de peu de mots, opina sobrement du chef, ne réagissant que lorsque son collègue les eut finalement rejoints pour prendre sa relève. Alors, elle lui emboîta le pas, les jambes en coton après tant d’émotions, et, ensemble, ils traversèrent le pont. En chemin, Gurt récolta quelques accolades viriles. Celles-ci semblaient insignifiantes… La ménestrelle aurait composé des louanges épiques pour célébrer le courage de l’homme qui avait affronté la fureur de Moura ! Et le sien, aussi, elle qui avait assisté le héros du jour au péril de sa vie. Mais, en les voyant remettre le pont en ordre, elle comprit que c’était là leur lot quotidien… Jeter les débris du canot par-dessus bord ? Pas la première fois. Former une chaîne humaine pour écoper la cale ? Pas la dernière.

Heureusement, le gréement n’avait pas trop souffert. Grâce au flair du capitaine, les hommes de l’Etoile Filante avait sécurisé les voiles principales à temps, si bien qu’une fois la bôme et la drisse du grand-mât reprises sous leur contrôle, ils purent progressivement redonner de la voilure à l’oiseau marin et profiter des vents déclinants à mesure qu’ils s’éloignaient du danger.

C’est donc en sachant leur sort entre des mains compétentes que Haple descendit se réchauffer en cale. En bas, Gurt ne perdit pas à un instant pour réclamer le rhum qu’elle ne lui avait pas apporté. Et après une rasade qui aurait fait tourner la tête à un éléphant, il lui tendit la gourde avec un seul mot :

- Bois.

Trop fatiguée pour réfléchir, trop frigorifiée pour se rebiffer, elle but une gorgée du breuvage épicé. L’ingénue… Elle en eut les larmes aux yeux ! Comme si l’épreuve qu’elle venait d’endurer n’était pas suffisante, on voulait maintenant lui bruler la gorge ?! Elle ouvrit sa bouche en feu, expirant des vapeurs d’alcool dans l’espoir de s’en libérer. Sans autre résultat que d’amuser la galerie… Les rustres s’amusaient de son tourment ?! Ils tendaient des mains vers elle : pour lui taper dans le dos, pour lui…

Quelqu’un mit la main sur le bas de son doublet trempé, le tirant vers le haut. Des consignes brusques lui parvinrent au travers de son esprit désorienté. (Que je l’enlève ?!) Ils n’y pensaient pas. Pas devant eux ! Trempée ou pas, elle ne se déshabillerait pas devant ces hommes qui… la menace de voir son secret révélé était réelle, le danger imminent ! Elle repoussa brutalement le matelot, qui s’il était sûrement bien intentionné, pouvait garder ses mains dans son pagne en fond de cale comme il l’avait fait pendant qu’elle affrontait la tempête! Ce qu’elle ne manqua pas de lui envoyer au visage...

Comme la ménestrelle aurait pu s’y attendre, l’injure fut… plutôt… mal reçue. Les voix s’élevèrent, les poings se serrèrent et les gars s’attroupèrent. La température monta d’un cran et Haple, frigorifiée qu’elle avait été, avait soudain chaud. De cette chaleur qui gagne le corps quand le sang afflue au visage. De celle qu’on évacue à coup de poings dans le ventre. Elle aurait dû se reprendre, lancer quelque trait d’esprit ou pitrerie pour désamorcer la situation. Mais elle était à bout ! Et apeurée, à mesure que les regards se tournaient vers elle.

C’est alors qu’il entra dans la danse. (Lui aussi…) L’autre passager. Ce barbu qui s’était baladé en cale, flamme en main pour éclairer les besogneux pendant la tempête – il était là, entre elle et le matelot offensé. Mais, il se démarquait des autres humains. Une aura nacrée émanait de son visage aux traits si doux, fixant l’adolescente aux abois de son regard rassurant. Calmement, comme s’il n’y avait qu’eux au monde, il tendit une main vers elle. Lentement, paume ouverte, demandant la permission de la toucher… Haple plongea dans ses yeux et n’y trouva aucune malice. (Aucune… présomption) Alors, elle accepta le contact.

Aussitôt, son cœur ralentit. Les brumes de l’alcool et de la colère se dissipèrent, révélant un spectacle inquiétant. Elle avait peut-être gagné sa place parmi eux en assistant Gurt, mais l’équipage la dévisageait comme s’ils avaient accueilli un fou en leur sein. Doublement fou : de rejeter l’aide d’un copain et d’insulter l’honneur d’un marin de Wiehl. Même Gurt ne semblait pas disposer à intervenir en sa faveur… Décidément, à quoi bon leur avoir prouvé sa valeur ?! Quel prix payer pour la loyauté d’un matelot ? La ménestrelle chassa cette question futile de son esprit ; elle savait qu’il n’y avait qu’une issue pour Elladhen :

- Je ne sais pas ce qui m’a pris… offrit-elle en guise d’excuse avant de marmonner : l’alcool.

Alors Gurt s’esclaffa de manière ostentatoire, moquant l’adolescent imberbe tout en attirant l’attention sur lui. Intentionnellement? En tout cas, l’intervention des deux humains suffit à lui sauver la mise. Le groupe de matelots attroupés se dispersa, un sourire en coin et quelques mots taquins pour le bleu qui avait perdu le contrôle de ses nerfs. Après tout, il avait essuyé sa première tempête – on pouvait lui pardonner cet écart de conduite. Et puis, il avait du caractère le petit nobliau ! Un vrai petit oursin !

Et c'est ainsi qu’Elladhen fut baptisé. Gurt fut le dernier matelot à retourner vaquer à ses occupations, non sans l’avoir salué d’un sec hochement de tête. La laissant donc seule avec le passager barbu aux mains lumineuses… Il la regardait. Ou plutôt, il l’examinait. Pas de curiosité mal placée, mais plutôt avec humanité, douceur et bienveillance.

- Suis moi, lui proposa finalement Papa Ours, tu peux te changer dans ma cabine.

Qu’avait-il lu en elle pour lui proposer cela ? Haple s’en inquiéta. Et devant son hésitation, l’humain précisa, sans gêne :

- Ne t’en fais pas. Tu es un peu jeune pour moi, « l’Oursin ». D’ailleurs, prends ma chambre jusqu’à notre arrivée. Je dormirai dans ton hamac sous l’entrepont.

L’idée de cet homme massif se hissant jusqu’au Perchoir fit hausser les sourcils à l’adolescente…

- Vous… cherchant ses mots pour ne pas froisser son bienfaiteur… ne pourriez pas y accéder.
- Haha, ria-t-il avec bonhomie, sa voix résonnant dans le coffre de son large poitrail lorsqu’il chassa l’inquiétude de son protégé : je trouverai à m’arranger avec l’un des matelots.

Alors, lorsque la ménestrelle perçut avec quel enthousiasme il envisageait de se mêler à l’équipage, elle accepta son offre. Un enthousiasme qu’elle ne comprenait pas : avec l’odeur musquée de l’entrepont, l’absence totale d’intimité, l’extrême proximité avec ces hommes brusques et chahuteurs… (Mais soit…) Elle lui demanda un instant pour récupérer son sac de voyage. Juste un instant.

Puis, après l’avoir suivi à travers le couloir qui s’enfonçait dans l’arrière cale, Haple parvint devant la porte de sa nouvelle couche. Guère plus qu’une couche, à vrai dire, comme elle s’en rendit compte lorsqu’il l’invita à entrer. Mais ça lui suffirait amplement. Il n’y avait un lit, mais un lit avec un matelas, un vrai, et c’était tout le luxe dont elle pouvait rêver après des semaines d'inconfort! Lui, resta sur le pas de la porte tandis qu’elle détailla le reste de la petite pièce : un hublot par lequel entrait la lumière diffuse de cette journée nuageuse, une malle sanglée par une boucle en cuir…

- La porte ferme de l’intérieur, si tu le souhaites… Je vais te laisser maintenant. Tu peux me la donner, s’il te plaît ? pria-t-il son invitée en désignant la malle, ne présumant pas de rentrer la chercher lui-même et de s’immiscer ainsi dans le nouvel espace privé de l’adolescent.

Sans attendre, trop heureuse de se retrouver seule, Haple lui rendit ses possessions et ferma la porte, après l’avoir remercié tout de même.

Elle progressait.

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Haple Mitrium
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Re: Les Navires Marchands (X1)

Message par Haple Mitrium » lun. 9 mars 2026 17:33

Dès lors que Haple put se réfugier dans son cocon à elle, la traversée se déroula plus confortablement. Déjà, n’étant plus constamment sur ses gardes, elle dormait mieux. Et ensuite, sa toilette quotidienne en était simplifiée, surtout avec son flot intime qui avait gagné en puissance durant la troisième semaine de voyage. En revanche, ses journées étaient toujours structurées par les corvées à bord du navire : elle avait beau avoir gagné sa place dans l’équipage en se montrant à la hauteur pendant la tempête, les tâches lui incombant restaient les mêmes. Lessivage, balayage, épluchage… tout ce qui rimait avec esclavage, en somme. Mais une chose avait changé, et pas la moindre.

Dieu n’était plus là pour enfoncer le clou. Plus de petits mots blessants pour lui rappeler sa subordination. Plus de moqueries et tromperies qui mettaient son ignorance en lumière… La tempête avait au moins eu le mérite de cela : le mousse avait en partie perdu l’usage de sa jambe, limitant sa capacité de nuisance. En effet, les potions qui lui avaient été administrées n’avaient soigné que le gros de la fracture et son genou était comme figé en place. Pour autant, il y avait un prix à payer pour cet heureux coup du sort : elle avait été chargée de veiller sur sa convalescence.

Ainsi, elle lui apportait son repas trois fois par jour et vidait son pot de chambre quotidiennement. Un jour qu’il désespérait de retrouver sa mobilité, il exigea d’elle un massage thérapeutique. Ne souhaitant pas antagoniser le mousse et risquer de s’attirer de nouveau les foudres de l’équipage, Haple obtempéra. Se parant d’un masque d’indifférence, elle ne détourna pas le visage lorsqu’il retira ses braies et s’assit sur une caisse, jambe dénudée tendue vers elle. Ce n’était pas l’envie qui lui manquait pourtant…

Elle approcha, gagnée par un trouble grandissant, s’agenouilla devant le jeune homme et posa ses mains sur la peau dénudée qu’on lui présentait. Elle n’avait aucune idée de ce qu’il convenait de faire. Quelques palpations exploratoires plus tard, Dieu lui commanda, péremptoire :

- Plus fort, c’pas des caresses que j’te d’mande !

Le sang lui monta au visage. Elle pressa plus fort de ses doigts, suivant les lignes saillantes du mollet et remontant vers le genou. Les peaux chauffaient sous la friction. La pilosité de l’humain roulait sous ses doigts lisses. Elle n’avait jamais vu tant de poils sur un corps. A vrai dire, elle n’avait jamais vu un corps humain d’aussi près…

- Commence par en haut p’is fait des cercles en descendant pour mollir l’muscle.

Ses mains tremblèrent. L’adolescente posa son regard avec pudeur sur la cuisse fuselée qui s’offrait à elle, avec son invitante fourrure. Du coin de l’œil, elle découvrit, étonnée, curieuse même, des zones imberbes. L’intérieur des cuisses… La jointure avec la hanche… Haple déglutit avec difficulté : ses mains se posèrent comme exigé à l’endroit, sous le bassin, où la cuisse démarrait… où le pagne s’arrêtait. Avec la faune mystérieuse qu’il dissimulait dans une chaude et moite jungle pileuse…

- Hé ! Tu r’garde quoi comme ça, là !

Dieu retira sa jambe brusquement, lâchant un juron à cause de la douleur que le geste lui occasionna. Comme s’il le tenait pour responsable de sa propre stupidité, le jeune homme leva la main, prête à s’abattre sur le masseur indiscret. Plus vive, la ménestrelle était déjà hors de portée lorsque le coup tomba. Et Dieu ne la rattraperait pas, jugea-t-elle en l’observant claudiquer vers elle, ses braies remontées d’une main tandis que l’autre lui promettait une correction.

- Attends qu’les autres sachent d’quel bord tu penches, mon salop ! menaça-t-il lorsqu’il réalisa qu’il ne l’attraperait pas.

Mais Haple ne l’écoutait déjà plus. Elle traversait l’arrière cale et se réfugiait déjà derrière la porte verrouillée de sa nouvelle cabine.

***
(Qu’ils viennent ! ...)

Elle mettait quiconque au défit de lui chercher des crosses. Qu’y pouvait-elle si ses yeux avaient glissé ? Elle n’avait rien demandé à personne, elle ! Et certainement pas de donner des massages à un marin amer et frustré qui semblait s’être fait une mission de lui rendre la vie misérable.

L’incident se rejouait devant ses yeux. Ses mains hésitantes, le relief de la cuisse comme un paysage inexploré, les plis du pagnes… Dieu qui se relevait, son genou bloqué. Grâce soit rendue à ce genou bloqué d’ailleurs. Sans cela, elle aurait dû se battre. (Ce n’est pas encore exclu…) Le cas échéant, elle pensait pouvoir exploiter cette faiblesse si c’était le boiteux qui se pointait. Sa mobilité ainsi réduite, elle pourrait le toucher plus facilement. Et si c’était un autre… Une idée séduisante lui vint à l’esprit.

(Est-ce que… ?)

Oui, a priori, ça devrait pouvoir se faire : bloquer le genou d’un adversaire pour réduire son agilité et le rendre ainsi plus vulnérable aux attaques de la ménestrelle… Encore fallait-il savoir comment. Dans le cas de Dieu, c’était une caisse qui lui avait écrasé la jambe et mis dans cet état… des conditions difficilement reproductibles. Haple réfléchit.

Ou, du moins, tenta-t-elle de le faire. Car, au moment où le souvenir de l’incident commençait à céder la place à son esprit analytique, on toqua à sa porte.

- C’est moi, s’annonça doucement la voix grave et posée du passager lumineux.

Haple hésita. L’autre poussa légèrement la porte pour vérifier qu’elle était verrouillée, de l’intérieur, confirmant la présence de sa locatrice.

- Je voulais juste parler un peu.

Haple non… Elle ne le mettait pas dans le même bateau que les autres, mais l’adolescente préférait rester seule. Et muette.

- Bien, je comprends... Ecoute, poursuivit-il d’une voix pastorale, le capitaine m’a rapporté ce qui s’est passé avec le mousse. Moi, ça ne m’intéresse pas ce qu’il a à dire, le petit. Il me semble qu’il en a après toi parce que tu t’en mieux sorti que lui sur le pont, et que tout le monde le sait.

Haple remua sur le lit. Le sommier craqua mais pas son silence buté.

- Le capitaine… poursuivit le passager après un soupir. Il partage mon opinion, je crois, mais il m’a demandé de venir te dire que c’était préférable que tu restes dans la cabine jusqu’à Tulorim. Pour préserver la paix dans l’équipage…

A ces mots, Haple bondit sur ses pieds et ouvrit la porte à la volée. Papa Ours laissa échapper un hoquet de surprise. Puis, avant qu’il ne l’interroge, l’adolescente furibonde répondit à son regard soucieux :

- Pas question de me cacher de ces pisse-froids !

Le visage de l’humain se détendit et une expression amusée s’y peignit. Puis, avec une grâce que son corps massif ne laissait pas supposer, il s’écarta de son chemin :

- Loin de moi l’idée de t’empêcher de vivre ta vie.

Haple hocha de la tête, comme pour confirmer sa décision. Ou pour affermir sa volonté. Elle n’était pas tout à fait sûre et ne voulait pas examiner de trop près le bien-fondé de sa décision, au risque de se dédire… Alors, elle se lança d’un pas résolu à travers le couloir, traversa l’entrepont, les regards curieux ou moqueurs glissant sur sa figure superbement indifférente et se rendit en cuisine. Elle avait une fonction à remplir ! Et Dieu pouvait bien…

- Qu’est-c’ tu fiches, ici ?! T’as du nerf d’montrer ta…
- Ta gueule, Beurre Doux.

C’était Gurt, qui, une fois n’est pas coutume, était sorti de son mutisme, lapidaire. Tout à son souper, assis dans un coin mal éclairé, Haple ne l’avait pas vu en entrant. Et Dieu ne s’était pas attendu à cette intervention du préposé au tourmentin, à en juger par l’expression de surprise sur son visage. Il était déstabilisé.
Le temps semblait suspendu, si ce n’était pour le plafonnier balançant au rythme des vagues. Le verdict tomba finalement : le jeune homme planta brutalement son couteau dans la planche à découper devant lui et sortit en trombe. Du moins, l’aurait-il fait si sa jambe le lui permettait. Toutefois, pour sauver son honneur, il ne manqua pas de bousculer au passage le nobliau aux yeux explorateurs.

Haple encaissa sans broncher. Elle ne lui donnerait pas cette satisfaction. Puis, une fois la voix libre, elle s’avança vers le poste que Dieu avait abandonné. Elle reprit le couteau et se mit à couper la barbaque qui irait ensuite dans le ragout du soir. Avec une hargne cathartique d’abord, puis, progressivement calmée par la calme acceptation de Gurt – ou son indifférence, son coup de couteau se fit plus méthodique, plus précis, plus réfléchi.

Elle se saisit d’une patte de porc qui restait à débiter. Tenant d’une main le jarret, elle posa le couteau et, de l’autre, fit rouler le jambon autour du genou. Le sel dans lequel le morceau de carcasse avait été conservé raidissait la viande mais celle-ci conservait suffisamment de mobilité pour lui être utile. Car une curiosité de bouchère l’animait, mais également la volonté d’étudier l’articulation. (Comment la bloquer ?) Droite, gauche… amplitude limitée. Haut, bas… amplitude maximale. Le genou roulait sous ses doigts, manipulé avec une précision chirurgicale.

En observant sa mécanique, la ménestrelle tentait d’en deviner les faiblesses. (Le côté ?). En en plantant le pied avec son couteau, elle fixa le spécimen d’étude sur la planche à découper. Puis, de sa main gauche, elle maintint la jambe à la verticale tandis que, de sa main forte, elle fit une première tentative pour bloquer le genou. Doigts tendus, elle frappa l’articulation sur le côté par la tranche de la main.

- T’es pas comme les autres, toi…

Elle avait presque oublié sa présence. Gurt avait tout juste levé les yeux de son écuelle. Pas d’insulte dans sa voix ; pas de curiosité non plus. Un constat, rien de plus. Du moins, rien qui ne dérangeât la ménestrelle, laquelle se repencha sur son ouvrage.

Car, sa première tentative n’avait pas été probante. Le côté du genou était protégé par un bout d’os pointu qui semblait venir du jarret et un tendon tendu comme un hauban. Quant à l’avant, il y avait la rotule… (Non, sur le côté) Il fallait juste trouver la bonne approche, le bon angle d’attaque. (Le bon angle, c’est ça, mais pas celui par lequel j’attaque). Haple fléchit la patte de l’animal abattu. () Un creux apparut entre la rotule et cet os inconnu, tandis que le tendon disparaissait dans la chair, libérant l’accès.

Haple fit alors une deuxième tentative. D’abord, les doigts tendus, attaquant le point faible par la tranche de sa main, avant de réaliser que celle-ci était trop longue. C’est donc pour pénétrer plus profondément qu’elle essaya, une troisième fois, par la pointe des doigts. Alors, lorsque majeur et index s’enfoncèrent brutalement dans le trou obscur et que le genou laissa échapper un craquement sourd et sinistre, elle sut qu’elle était sur la bonne voie.

(Un : plier le genou à quatre-vingt-dix degrés. Deux : planter deux doigts en position latérale et postérieure…)

Et que faire ensuite pour que le dommage infligé dure suffisamment pour lui donner un réel avantage ? Brusquement, elle fléchit les doigts, poussant de ses phalanges l’articulation vers le haut et lui imposant une extension contre-nature qui aboutit sur…

(Dislocation !)

Le jambon s’affaissa contre le jarret sur quelques centimètres, la peau morte du bout de carcasse se déchirant sous la tension. La rotule malmenée apparut alors en dessous, blanche et lisse. Et Haple retira ses doigts avec un haut le cœur.

Une fois le dégout initial passé, la ménestrelle réalisa cependant que les choses ne seraient pas si simples en combat… Pour commencer, il y aurait le poids d’un homme, ou d’une femme, qui reposerait sur ce genou, le maintenant en place et risquant de lui écraser ou coincer les doigts si elle était trop lente. Il lui faudrait donc travailler la puissance de ses doigts et la rapidité du geste pour ne pas faire les frais de sa propre attaque.

Mais ça, ce n’était qu’une question d’entraînement. Si elle s’en donnait la peine, la ménestrelle savait désormais qu’elle pouvait y arriver. Qu’elle pouvait perfectionner sa maîtrise du combat physique. Il le fallait bien, si elle voulait garder son identité secrète et que les Sœurs ne retrouvent pas sa piste. Un jour, peut-être après avoir disparue à Tulorim, elle se le permettrait. Mais ce jour n’était pas venu.

(D’ici là …)

Haple retira le couteau du pied de porc et d’un coup sec, miséricordieux, elle délivra jarret et jambon de leur agencement grotesque, avant de les débiter et de les jeter avec les autres morceaux de viande dans la marmite de bouillon sur le feu. Puis, après avoir vérifié que le fourneau était sécurisé et que Gurt n’avait pas besoin d’aide, Haple se saisit d’une canne à pêche et quitta la cuisine.

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Haple Mitrium
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Re: Les Navires Marchands (X1)

Message par Haple Mitrium » lun. 9 mars 2026 17:40

Haple décrocha prudemment un poisson de l’hameçon. L’animal se débattait entre ses doigts, glissant comme une anguille, mais elle l’assomma d’un coup sec sur le bastingage et l’envoya rejoindre ses congénères dans le seau à ses pieds. Elle était à l’arrière du navire, là où la poupe fendait les flots en un sillage écumeux. En arrivant, elle avait senti les regards hostiles du barreur et du préposé à l’artimon peser sur sa nuque. Visiblement, tous les équipiers ne partageaient pas l’imperméabilité de Gurt aux rumeurs… Mais elle les avait ignorés, s’était positionnée derrière eux, dans un coin tranquille, et avait installé sa canne à pêche, solidement amarrée avec un nœud de chaise et un demi-clef, comme on lui avait appris.

Force était de reconnaître que, si déplaisant ce voyage avait été, elle en avait tiré des leçons. Sur elle-même, sur la société rustique des marins, mais aussi sur les compétences requises pour survivre en mer. Ainsi, c’était avec des gestes précis, presque mécaniques, qu’elle avait préparé son bas de ligne, ajusté le plomb de sonde, et lancé à l’eau ce qui lui faisait encore l'effet d'une guirlande chatoyante, regardant les leurres sombrer dans l’obscurité bleue, leur bavette frémissante imitant la nageoire d’un poisson blessé.

Elle disposait quelque temps avant qu’un autre poisson ne morde à l’hameçon. Alors, elle se remit à l’entraînement. D’abord, elle serra et desserra ses doigts autour d’un morceau de bois flottant qui s’était pris dans sa ligne, plus tôt. Chaque contraction faisait saillir les tendons de ses avant-bras, chaque relâchement lui permettait de mieux sentir la résistance de ses phalanges.

Puis, elle passa à l’exercice suivant : dans le vide, elle mimait la saisie d’un genou, imaginant la rotule sous ses doigts, le tendon qui se tendait, la peau qui roulait sur l’os. Elle fléchissait les doigts, les plaçant en position latérale et postérieure, comme elle l’avait appris en étudiant la patte de porc. D’un geste sec, elle enfonçait ses deux doigts dans l’espace entre la rotule et le fémur, puis, d’un coup de poignet, elle simulait la poussée vers le haut, la dislocation. Le mouvement devait être rapide, précis, sans hésitation. Elle répéta la séquence de nombreuses fois jusqu’à entrer dans une sorte de transe martiale.

Soudain, la ligne se tendit. Haple interrompit son geste et retourna à son poste, moulinant sa prise jusqu’à elle avec énergie. À mesure que le fil s’enroulait et que l’adrénaline montait, elle sentit son pantalon vibrer. Le poisson apparut en transparence sous la surface de l’eau, argenté, frétillant. L’excitation de la pêcheuse s’intensifia. La vibration aussi. À force d’incarner un adolescent au tournant de la puberté, en avait-elle acquis les attributs anatomiques ?

Non, c’était l’arcane du Forgerune qui vibrait d’une vigueur renouvelée. Haple avait presque oublié l’antique boussole, car elle n’avait cessé de vibrer dans son écrin de tissu depuis leur départ de Kendra Kar, la reléguant à l'arrière-plan de ses pensées. Mais en cet instant, c’était comme si une nouvelle vibration, tout juste perceptible au début, puis clairement discernable à mesure que le poisson approchait, s’était ajoutée à la première, plus forte. Il n’y avait qu’une explication possible.

Haple sortit son poignard et éviscéra le poisson après l’avoir attrapé et assommé. Trois pierres runiques se trouvaient dans son estomac. (Petit gourmand !) Les lignes gravées avaient été en grande partie effacées par des années de roulis sur les fonds marins, mais la maîtresse des runes en percevait encore l’énergie : Ten, Taot, Tev. Cette dernière était nouvelle… et la force qu’elle véhiculait lui serait bien utile, car elle avait conscience que c’était ce qui manquait à sa technique de blocage de genoux.

Les deux premières étapes, elle était parvenue à maîtriser à force d’entraînement. Mais l’étape finale manquait encore de puissance dans les doigts. Alors, l’adolescente reprit ses exercices de musculation, serrant et desserrant ses poings autour du bois, imaginant déjà comment elle pourrait intégrer cette nouvelle énergie runique à ses gestes. Puis, une fois ses doigts échauffés, elle passa à la vitesse supérieure, mettant pieds et mains au sol, ventre gainé et en appui sur le bout d de ses doigts et orteils. (Une.) Les pompes lui exigeaient beaucoup d'effort. (Deux ...) Mais à force de persévérance, elle endurcirait son corps chétif. (Trois !...) Et gagnerait en puissance dans la partie haute de son corps nécessaire à la réalisation de cette technique. C’est alors que ses muscles brûlaient d’une chaleur que la sueur et l’embrun ne parvenaient à tempérer, qu’une voix grave et rassurante la fit sursauter :

-Alors comme ça, tu t’intéresses aux arts martiaux ?

Elle s'affala à terre, des fourmis dans les doigts. Puis, prenant sur elle, l'adolescente se redressa en faisant craquer les phalanges pour dissuader le nouveau venu de se moquer de ses efforts. Mais Papa Ours – car c’était bien lui, avec sa barbe fournie et son sourire paisible – ne semblait pas du tout ironique. Il croisa les bras sur son torse massif, observant les mains de l’apprenti martialiste avec une curiosité bienveillante.

- Je t'observe depuis un moment. Tu as la bonne méthode, dit-il en hochant la tête. Mais il te manque la puissance. Et la confiance.

Haple releva le menton, défiante.

- Je me débrouille très bien.
- Je n’en doute pas, répondit-il en riant doucement. Mais si tu veux vraiment maîtriser l’art de désarticuler une articulation, il faut travailler la précision et la vitesse. Et surtout, savoir où frapper. C’est le genou que tu vises, n’est-ce pas ?

Elle était estomaquée qu’il l’ait deviné en ne faisant que l’observer s’entraîner dans le vide… Alors elle le laissa s’accroupir près d’elle, traçant du doigt dans l’air la trajectoire d’un coup.

- Tu vois, ici, entre la rotule et le fémur, il y a un point faible.

(Je sais.)

- Si tu enfonces tes doigts là, et que tu pousses vers le haut d’un coup sec, tu peux disloquer l’articulation.

(Je sais…)

- Mais il faut y mettre toute ta force, et ne pas hésiter. Tu es en bon chemin, ne t'en fais pas. Essaye sur quelqu'un à l'occasion, c'est la seule façon d'évaluer le chemin parcouru.

(Facile à dire !)

- Vous savez le faire, vous ?

Le Kendran éclata de rire, ses yeux brillants d’une malice qu’elle ne lui connaissait pas.

- J’ai passé quelques années dans des cercles de pugilat, avant de me faire virer pour… disons, un excès de zèle dans le contact physique.

Il lui lança un clin d’œil, et Haple sentit une chaleur inhabituelle lui monter aux joues. Elle détourna les yeux, gênée.

- Il y a une île, reprit-il en sortant une carte de sa tunique, où chacun est libre de suivre sa voie. Pas de règles, pas de jugements. Juste des gens qui veulent vivre librement. Par exemple, pour apprendre, se dépasser, et parfois… se mesurer.

Il lui tendit la carte, traçant du doigt une route depuis la Cité Marchande.

- Tu devrais venir, quand tu auras pris un peu de muscle. Et de poil au menton.

Haple sentit son cœur battre plus vite. La perspective de quitter ce navire, de trouver un endroit où elle pourrait s’entraîner sans crainte, sans contrainte, était enivrante. Mais une question la tenaillait.

- Pourquoi vous m’invitez ?

Papa Ours la regarda longuement, un sourire énigmatique aux lèvres.

- Parce que tu as du cran. Et que ça fait longtemps que je n’ai pas croisé quelqu’un d’aussi déterminé.

Il se redressa, l’air soudain plus sérieux.

- Ah, et il faut que tu vides la chambre. On approche de Tulorim.

Haple bondit sur ses pieds, le seau de poissons oublié à ses côtés.

- Déjà ?
- Déjà, confirma-t-il en riant. Enfin, ca fait trois semaines qu'on est en mer, quand même...

Elle fit mine de partir, puis s’arrêta net, réalisant soudain qu’elle ne connaissait même pas son nom.

- Attendez… quel nom donner pour vous retrouver sur l’île ?
- Maudus Beoor, dit-il en s’inclinant légèrement.

Il lui tendit la main, et elle la serra, sentant la force tranquille qui émanait de lui.

- À une prochaine fois, alors, Maudus Beoor.

Et, sans attendre sa réponse, elle s’éloigna, la carte serrée contre sa poitrine et impatiente d’en finir avec ce voyage éprouvant.

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