
Le port de Bouhen est immense est d’ordinaire très fréquenté, autant par les marchands que la soldatesque. Dans les circonstances actuelles, il est carrément bourré de monde. Miliciens et marins fraîchement débarqués se côtoient au point où simplement parcourir le port est devenu une entreprise fastidieuse.
Contrôles à tout va, protestations agacées, négociations musclées et mille invocations ça et là de la loi kendrane constituent le brouhaha ambiant, rarement égalé lors des jours de fête, mais cette occasion n’est guère à célébrer.
Il est rare que l’arsenal du port, le joyau de la flotte de la Principauté, soit moins fourni que les quais civils, mais c’est actuellement le cas, au point où certains navires occupent temporairement des places réservées aux militaires. Il y a fort à parier que si tant de navires bouheniens sont en patrouille, ce n’est pas tant pour partir à la chasse au corsaire que ce n’est pour libérer le plus de place possible. Et bien sûr, comme la plupart des rafiots retenus à quai proviennent d’Exech, les marins qui arpentent les lieux ne sont pas les plus amicaux ou raffinés.
Il arrive parfois de voir du coin de l’œil un groupe de soldats se mettre à six pour tacler un marin trop répondant, avec ce goût pour la légitime violence bien connu des fiers-à-bras de Bouhen. Un spectacle qui ne gène en rien les propriétaires de nombreux étals plus ou moins respectables des environs, qui n’ont qu’à crier plus fort leurs fausses bonnes affaires.
Rien qu’en regardant le nombre de bateaux ici amarrés, Plythos semble avoir le tournis.
« Ma parole. O-on pourrait trouver un équipage prêt à nous prendre, mais par où commencer ? Est-ce qu’on pourra seulement quitter Bouhen sans problèmes ? »
Ses yeux s’arrêtent sur un des bâtiments les plus imposants : un énorme galion avec le blason de la cité peint sur les voiles, sur lequel s’affairent bon nombre de matelots à la solde de la couronne.
« Gloups. Mieux vaut trouver un plan sûr. Je n’ai pas envie qu’on nous prenne en poursuite. Peut-être négocier avec les auto- »
Il se fait bousculer avant de finir sa phrase.
« Hé, reste pas planté là, con de... »
Une grande femme à la longue chevelure rousse et aux yeux verts se met à jurer. Elle a l’air d’avoir la trentaine, avec un long menton et un regard dur. Elle est affublée d’un tricorne avec des bords en dentelle, et d’un grand manteau noir finement orné. Une personne qui passerait pour une riche colporteuse d’étoffes si elle n’avait pas un sabre perché à son ceinturon et un comportement de voyou. Eline et Plythos sont en droit de se demander si elle gagne vraiment sa vie de manière honnête. Layam, lui, sait que non.
« … Toi. » crache-t-elle en le toisant avec dédain.

Edith. Dite « la Rouge ». Une flibustière de Wiehl extravagante et colporteuse de « fines herbes » à ses heures perdues. Une combattante pleine de verve et propice à la misandrie, mais plus droite dans ses bottes que la plupart des hommes qui font carrière sur les océans. Bien sûr, ils avaient vogué ensemble et partagé aventures et mésaventures. Et d’aussi loin que Layam pouvait se souvenir, elle avait toujours répondu à ses avances avec… panache. Ce n’est certainement pas grâce aux efforts de cette belle femme si ses bourses sont restées attachées au reste de son corps. Un rencard cauchemardesque, mais une navigatrice de rêve. Pas commode, mais elle respecte toujours un marché et ses gars savent très bien se défendre. Dommage qu’elle n’ait pas l’air particulièrement contente de voir le beau brun. Et vu qu’elle a tendance à trafiquer de la Douce Féerie, une herbe stupéfiante très mal vue à Bouhen, il y a fort à parier qu’elle est dans de beaux draps actuellement.
Elle se touche le front en ruminant.
« Moura, tu te fiches de moi… Bloquée avec ce misérable... »
Difficile de le voir d’ici, mais Layam devine que son navire, un fier brigantin aux voiles toutes aussi rouges que sa chevelure, au doux nom de « Reine Rubis », doit aussi être bloqué au port.
« Qu’est-ce que tu fous ici, Layam ? Et si tu dis que t’es venu me voir, je t’arrache les couilles devant ta nouvelle pouffe. D’ailleurs ma grande, conseil d’amie, mais reste bien loin de ce genre de pochard. »
Elle parlait bien évidemment à Eline. Plythos, lui, garde le silence après avoir balbutié quelques plates excuses, intimidé par le ton rustre de la dame.
Aparté possible si vous voulez entamer une discussion plus dynamique

