Les Habitations de Henehar

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Yuimen
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Les Habitations de Henehar

Message par Yuimen » ven. 31 juil. 2026 15:50

Les Habitations de Henehar


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Vue des collines, Henehar ressemble moins à une ville qu’à un campement militaire, de bois et de pierre, où se blottissent les habitants l’hiver derrière leur palissade en attendant que le printemps les délivre. Les maisons s’alignent le long de rues trop droites, comme si quelque arpenteur avait voulu imposer sa règle martiale au relief sauvage. Les plus anciennes sont bâties en rondins sombres, calfeutrés de mousse et de tourbe pour résister aux vents descendus des Monts Éternels. Leurs toits inclinés, couverts de bardeaux ou d’ardoises, rejette rapidement les plaques de neige lors du dégel printanier. Dans les quartiers prospères, les maisons reposent sur de solides soubassements de pierre et exhibent des fenêtres épaisses, des gouttières de cuivre et des volets peints de couleurs froides. Les demeures plus modestes se tassent quant à elle les unes contre les autres, partageant leurs murs et leur chaleur comme un troupeau inquiet au cœur de l’hiver. Des extensions récentes débordent parfois sur les anciennes cours, reconnaissables à la pâleur de leur bois neuf et à la régularité presque militaire de leurs assemblages. Sous leurs auvents pendent des outils, des filets, des bottes boueuses et des quartiers de viande que l’air toujours frais dans cette contrée préserve de la pourriture.

Ce qui unit ces différentes bâtisses, c’est la fumée des poêles qui s’échappe des cheminées trapues avant de s’aplatir au-dessus des toits, mêlée aux odeurs de tourbe, de poisson et de laine mouillée. Partout aussi, les traces de magie côtoient la rusticité de ces habitations de colons: une lanterne enchantée brille au-dessus des portes richement décorées comme celles, vermoulues, des masures les plus pauvres, tandis qu’une rune de chaleur protège quelque vitre fendue.

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Hindbaer
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Re: Les Habitations de Henehar

Message par Hindbaer » ven. 31 juil. 2026 16:35

1.7 Home, sweet home

Ses yeux s’habituèrent rapidement à la pénombre. La pièce principale était en ordre, mais pas en vie. Une fine poussière recouvrait la table. Le foyer contenait des bûches à moitié brûlées, et une marmite vide reposait près des braises mortes. Sur une chaise, un manteau de ville avait été abandonné avec une négligence qui ressemblait à Otis. Ses bottes de voyage, en revanche, n’étaient pas à leur place.

Hindbær renifla. Sous l’odeur de renfermé subsistaient le cuir et cette senteur de tabac froid que son père portait jusque dans sa barbe. Elle s’approcha de la table et posa deux doigts sur la poussière. La trace qu’ils y laissèrent était nette.

(Plusieurs jours.)

Elle ouvrit le volet le plus proche. La lumière s’engouffra dans la pièce, brutale, révélant les grains de poussière qui tournoyèrent comme un essaim d’insectes. Le décor reparut. Rien n’avait changé. Ou presque. La même étagère penchait sous les mêmes assiettes émaillées. La même peau de loup couvrait le mur près du foyer. Au-dessus de la cheminée, Otis conservait encore le petit arc qu’il lui avait fabriqué lorsqu’elle était enfant. Une arme grossière, trop courte et mal équilibrée qu’elle avait cassée sur un coup de colère. Mais la chasseresse remarqua que son père biologique avait pris soin de le réparer en son absence... Hindbær leva la main vers lui, le cœur serré, puis se ravisa avant de s’en détourner sèchement.

Elle fit le tour de la pièce. La réserve était presque vide. Une miche durcie reposait dans un linge ; du fromage avait moisi sur une planche. Dans la chambre d’Otis, le lit n’était pas défait. Son coffre demeurait fermé, mais l’emplacement de son armure était vide. (Pas mort, donc. Parti. Précipitemment.) La chasseuse revint dans la pièce principale et contempla la porte ouverte sur la rue...

Deux émotions contradictoires se disputaient en elle. Le soulagement fut la première à montrer les crocs. Elle avait essayé. Elle était venue jusqu’ici, avait poussé la porte et prononcé son nom. Son père n’était pas là. Ce n’était pas sa faute. Elle pouvait remplir son carquois, rassembler quelques affaires et retourner dans les collines avec sa tente neuve. En passant par la place du Printemps, elle troquerait quelques fourrures contre des outils indispensables. Puis elle disparaîtrait avant le coucher du soleil.

Une nouvelle décennie de solitude s’offrait à elle ! L’idée, alléchante, desserra l’étau autour de sa poitrine. Puis l’autre émotion s’avança. Moins familière et plus gênante.

Otis était le seul lien qu’elle possédait avec le monde de ceux qui parlent. Enfin, de ceux qui parlent avec des mots. Les loups saluaient, réclamaient, invitaient. Les corbeaux se moquaient. Les arbres eux-mêmes savaient gémir sous le vent et prévenir de l’arrivée du printemps. Mais aucun d’eux ne connaissait le nom qu’elle portait : « Hindbær », seul héritage maternel. Aucun ne se souvenait de l’enfant blanche qu’on avait abandonnée aux soins d’une famille Varrockienne.

(Otis, si.)

Et puisqu’il entretenait encore cette maison, il y reviendrait. Elle grogna contre elle-même.

- J’ le vois. Et après, fini.

Les murs ne protestèrent pas.

- Minimum filial, ajouta-t-elle, fière d’avoir retrouvé l’expression.

Elle referma les volets et quitta la maison. Avant de tirer la porte, elle sortit le lapin de son sac et le suspendit à un crochet sous l’auvent. La température suffirait à conserver la viande jusqu’au soir. Ce geste l’irrita aussitôt. Il ressemblait à une promesse de retour. Un attachement à ce lieu qu'elle avait hâte de quitter à nouveau.

Hindbær tourna les talons.

>> Suite : 08/10
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Hindbaer
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Re: Les Habitations de Henehar

Message par Hindbaer » ven. 31 juil. 2026 16:40

1.9 Lapin au déni

Elle sortit dans la rue sans un mot ni regard en direction des trouffions amassés aux fenêtre. Elle avait trop de choses en tête et ne savait que faire de tout ce qu’elle venait d’apprendre.

(Manger)

Voilà ce qu’elle allait faire. Il y a des repères dans la vie qui ne faillissent jamais. Partir sur le champ aurait été stupide. Ses jambes portaient encore le poids de la marche depuis les collines, son carquois était misérablement vide et son esprit battait en tous sens comme un lièvre pris au collet. A la rigueur, elle aurait pu poursuivre reprendre la route avec l’estomac vide, mais pas avec la tête pleine de pensées parasites.

D’ici là… (Reprend des forces.) Alors elle retourna vers la maison d’Otis.

Le lapin pendait toujours sous l’auvent, une goutte rouge brillant au bout de son museau. Hindbær le décrocha et entra. Dans le silence, elle posa son arc près de la porte, son paquetage contre le mur, puis déposa la dépouille sur la table de la cuisine. La lumière filtrait à travers les volets clos de la nouvelle extension. Elle n’avait jamais vu la maison aussi vaste. Pourtant, en l’absence de son propriétaire, les pièces supplémentaires semblaient seulement agrandir le vide.

Elle ouvrit les volets les uns après les autres, puis retourna dans la cuisine et alluma le poêle. Le bois sec prit rapidement. L’écorce se recroquevilla, les brindilles claquèrent et une première chaleur se répandit contre ses tibias. Hindbær avait presque trop chaud... Elle ouvrit une fenêtre avant de sortir un couteau de cuisine du tiroir le plus proche. Le manche de corne se plaça naturellement dans sa paume.

Elle coucha le lapin sur le dos, palpa le ventre et pinça la peau sous les côtes. La fourrure était froide et humide de neige fondue. Sous ses doigts, le corps conservait encore une souplesse suffisante : la mort ne s'y était pas encore complètement installée. (Pas plus que moi ici.) Elle glissa la pointe du couteau dans la peau sans entamer les muscles, puis pratiqua une courte incision.

Une odeur chaude et animale s’échappa aussitôt. Elle inséra deux doigts dans l’ouverture et tira de chaque côté. La peau résista, puis se détacha de la chair avec un bruit mouillé. Hindbær écarta davantage les mains. La fourrure se retourna progressivement, dévoilant les muscles abdominaux, roses et luisants, puis le blanc nacré des membranes.

Ses gestes étaient sûrs, réguliers. Ils l’avaient toujours été.

Hindbær entailla la peau autour des pattes arrière. Elle sectionna les tendons au niveau des chevilles, puis tira la fourrure vers le bas du corps comme on ôte un vêtement trop étroit. Elle dut s’aider du couteau autour de la queue. Une bande de tissu conjonctif s’étira, brillante, avant de céder.

(Six enfants.)

Elle repoussa le nombre.

La peau vint plus facilement sur le thorax. Elle dégagea les pattes avant l’une après l’autre, retourna la fourrure jusqu’au cou, puis trancha sous la mâchoire. La tête se détacha avec un craquement bref. Elle la posa dans un récipient, avec les pattes et la peau roulée sur elle-même.

Rien ne serait perdu. La fourrure pourrait être raclée, séchée et cousue. Les pattes serviraient d’appât. Le crâne et les os retourneraient à la terre. Elle rapprocha une bassine et ouvrit délicatement l’abdomen, la lame tournée vers l’extérieur afin de ne pas percer les viscères. La paroi musculaire s’écarta sous la pression. Une vapeur légère monta de la cavité, accompagnée d’une odeur de sang, de bile et d’herbes à moitié digérées.

Hindbær plongea les doigts sous les entrailles. Elles glissèrent contre sa peau, tièdes malgré le froid extérieur. Elle libéra le côlon, noua son extrémité avec un bout de ficelle, puis détacha l’ensemble d’un mouvement lent. Les organes tombèrent dans la bassine avec un bruit flasque. En particulier, elle inspecta le foie : Brun rouge, ferme, sans taches pâles ni parasites visibles.

(Bon.)

Elle le réserva avec le cœur et les reins. Puis elle retira les poumons, racla le sang coagulé le long de la colonne et rinça la carcasse avec un peu d’eau. Le liquide rosé coula entre ses doigts, plus froid à chaque passage.

Une carcasse intacte racontait une histoire simple. L’animal avait vécu assez longtemps pour grandir, courir, se nourrir, échapper aux renards et aux rapaces. Puis une flèche avait interrompu cette vie. Hindbær l’avait tué pour manger. Cette mort soutiendrait une vie.

Tel était l’ordre.

Les enfants disparus n’obéissaient à aucune logique aussi claire.

Certes, le fort dominait le faible, mais pas en toute circonstance. Une louve nourrissait ses petits avant elle-même. Une ourse déchirait quiconque approchait ses oursons. Même les corbeaux défendaient leur nid contre des adversaires plus grands qu’eux. Car, les jeunes n’étaient pas faibles par erreur : ils étaient inachevés. Leur vulnérabilité constituait un investissement que les adultes payaient pour que l’espèce se poursuive.

Hindbær essuya sa lame sur un chiffon.

(Enlever un enfant n’a rien d’une chasse)

Un prédateur affamé pouvait prendre un petit. Nature n’était ni tendre ni juste selon les règles humaines. Mais un prédateur tuait pour vivre. Il ne capturait pas six enfants afin de les enfermer, de les transporter au-delà d’une frontière et d’en tirer profit. Il ne transformait pas leur croissance inachevée en marchandise.
Ça, seule pouvait le faire une créature abominable. Dénaturée.

Elle posa la carcasse sur la planche et plia une patte arrière jusqu’à sentir l’articulation de la hanche sous son pouce. La pointe du couteau entra dans la jointure. Elle coupa les ligaments, fit pivoter le fémur et sépara la cuisse sans briser l’os. Elle répéta le geste de l’autre côté. Elle détacha les épaules, puis fendit la cage thoracique avec la base de sa lame. Les côtes craquèrent sous sa main. Le bruit lui rappela les os du lapin au moment où elle l’avait achevé, le matin même.

(Rapide. Nécessaire.)

Par contraste, s’imposa à la chasseuse l’injustice subit par ces jeunes humains. Hindbær vit malgré elle de petits poignets serrés dans du fer. Elle imagina la peur des enfants transportés dans une charrette close, incapables de voir le ciel ou de savoir dans quelle direction on les emmenait. Certains appelleraient leur mère. D’autres se tairaient pour ne pas attirer les coups. Peut-être que l’un d’eux observerait malgré tout les sons, les odeurs, les cahots du chemin, comme elle-même l’aurait fait.

Une vive douleur traversa son index.

Hindbær retira la main. Une ligne rouge venait d’apparaître près de l’ongle. Son couteau avait dérapé. Elle contempla le sang qui gonflait en une perle. Depuis combien de temps ne s’était-elle pas coupée en dépeçant une proie ?

(Concentre toi.)

Elle porta le doigt à sa bouche, goûta le sel et le fer, puis l’enveloppa d’un morceau de linge. La blessure n’était rien. Mais le tremblement léger de sa main l’irrita.

Elle plaça les morceaux de viande dans une terrine, ajouta une pincée de sel trouvée dans le garde-manger et écrasa entre ses paumes les feuilles séchées de menthe sauvage qui lui restaient. Leur parfum vif recouvrit un instant l’odeur du sang. Dans un pot, elle découvrit des baies de genièvre. Elle en écrasa trois du plat de la lame et en frotta les cuisses du lapin, avant d'accrocher le couteau à sa ceinture.

Otis avait toujours aimé le genièvre.

Le souvenir s’imposa sans prévenir : son père accroupi près du foyer, retournant une pièce de viande brûlée tout en affirmant qu’elle était « saisie ». Hindbær, alors haute comme la table, avait essayé de la voler avant la fin de la cuisson et s’était brûlé deux doigts. Otis avait ri jusqu’à ce qu’elle lui plante une fourchette dans la cuisse.

Un souffle passa entre ses lèvres. Ce n’était pas un rire.

Elle embrocha les morceaux les plus charnus sur une tige de fer et installa celle-ci au-dessus du poêle ouvert. La graisse commença bientôt à grésiller. Une première goutte tomba sur les braises, provoquant une flamme jaune et une odeur riche qui lui remplit la bouche de salive.

Hindbær s’assit devant le feu. Elle tourna la broche d’un quart de cercle. La chair pâle se contracta sous la chaleur. Sa surface devint d’abord mate, puis dorée aux endroits les plus exposés. Le parfum de genièvre se mêla à celui de la viande.

(Six enfants… Six !)

Elle ne connaissait aucun d’eux. Cela ne changeait rien. Leur espèce, en revanche, elle la connaissait trop bien. Ils faisaient beaucoup de bruit, posaient trop de questions et tentaient de domestiquer des prédateurs. Ils couraient sans regarder le sol, confondaient courage et absence de prudence, et comptaient parmi eux des insultes à Nature.

Otis suivait ces monstres ravisseurs d’enfants ; elle pouvait donc suivre Otis.

L’ordre des raisons lui convenait ainsi.

Elle ne partirait sur ses traces pas parce qu’il était son père. Elle partirait parce que des enfants avaient été soustraits au cycle naturel et qu’elle saurait pister ceux qui les avaient pris. Retrouver le « lieutenant » ne serait qu’une coïncidence pratique. Lui et ses archers-mages disposaient d’armes, de vivres et de l’autorité nécessaire pour ramener les petits à Henehar.

Quant à elle, elle disposait de ce qui manquait aux militaires : Un nez. Des yeux. Et l’endurance de la chasseuse.

La viande était prête. Hindbær coupa une cuisse et mordit dedans sans attendre. Le jus brûlant coula sur son menton. Elle mâcha lentement, sentit les fibres céder sous ses dents et la chaleur descendre dans son ventre vide. La faim recula. Et avec elle, le désordre de ses pensées. Elle mangea le foie presque cru, puis une épaule. Quand il ne resta plus aucune trace de viande sur les os, sa décision était prise.

>> Suite : 10/10
Modifié en dernier par Hindbaer le sam. 1 août 2026 18:15, modifié 8 fois.

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Hindbaer
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Re: Les Habitations de Henehar

Message par Hindbaer » sam. 1 août 2026 17:53

1.10 Pères et enfants

La nuit avait recouvert Henehar peu après qu’elle eût achevé ses préparatifs. Elle pouvait partir sur-le-champ. Pourtant, les portes de la ville seraient fermées jusqu’à l’aube et les traces, invisibles dans la nuit, ne fondraient guère avant le retour du soleil. Dormir quelques heures était la décision d’une chasseuse raisonnable.

Ce n’était pas une hésitation.

(Non.)

Elle emporta une lampe dans l’ancienne partie de la maison et poussa la porte de la chambre d’Otis. La pièce avait peu changé. Le lit était plus large, le matelas plus épais et les couvertures mieux tissées. Un tapis couvrait les planches froides. Mais l’armoire penchait toujours légèrement vers la gauche, et la vieille peau d’ours était restée au mur, avec les mêmes réparations grossières autour d’un trou de flèche.

Hindbær posa la lampe sur le bureau. Une grande carte y était dépliée sous deux galets. Plusieurs lignes avaient été tracées à l’encre : une route principale vers le Matriarcat de Gwadh, des chemins secondaires et, plus au sud, une courbe rouge qui quittait la voie pavée pour traverser les contreforts. Elle se pencha. Les symboles militaires lui échappaient en partie, mais elle reconnaissait les montagnes. Otis avait indiqué une halte près du ruisseau d’Isen, puis un passage à travers le défilé du même nom. Hindbær suivit l’itinéraire du doigt, son ongle s’arrêtant à l’entrée de la gorge.

- Fou !

À cette époque de l’année, le défilé était un piège. Le torrent gonflé par le dégel creusait la neige par-dessous. La surface paraissait solide jusqu’au moment où elle s’effondrait sous le poids d’un homme. Plus haut, le soleil détachait des plaques entières des versants rocheux. Une petite troupe pouvait passer en progressant espacée et sans bagages. Des archers-mages accompagnés de chevaux risquaient de faire descendre la montagne sur eux.

Elle examina les notes griffonnées dans la marge. Otis avait envisagé un autre itinéraire, plus long, puis l’avait barré. Il avait choisi la rapidité.

(Pour les enfants...)

Lui aussi voulait les rejoindre avant que leur piste ne disparaisse. Cette constatation aurait dû calmer Hindbær ; partager le juger de son père ne fit que l’irriter.

En déplaçant la lampe, son coude heurta deux petits flacons. Elle les rattrapa avant qu’ils tombent. Tous deux portaient l’étiquette d’un apothicaire. Hindbær renonça à déchiffrer l’étiquette. Pas son fort… Alors elle déboucha l’un des flacons et renifla.

(Saule. Reine-des-prés. Alcool.)

Des remèdes contre les douleur articulaires... Otis se plaignait déjà de son genou lorsqu’elle était enfant, mais il prétendait alors que la douleur maintenait un homme éveillé. À présent, deux flacons presque vides se tenaient près de son lit, et il était parti dans la neige vers un défilé où chaque pas exigeait des articulations sûres. Hindbær les reposa avec précaution.

Son regard tomba sur un peigne abandonné près d’une cuvette. Plusieurs cheveux étaient restés pris entre les dents de bois. Certains conservaient le brun terne dont elle se souvenait mais la plupart étaient blancs.

(Dix ans…)

Dans les collines, cette durée s’était confondue avec les saisons. Dix fontes des neiges. Dix migrations de rennes. Dix périodes de gel pendant lesquelles il fallait maintenir le feu et surveiller ses réserves. Hindbær n’avait jamais pensé à compter ce que ces années faisaient au corps d’un homme. Elle avait cru retrouver Otis tel qu’elle l’avait laissé : un sergent strict et solide, capable de la soulever sous un bras lorsqu’elle mordait quelqu’un... Mais l’homme des flacons et des cheveux blancs l’avait remplacé en son absence.

Un courant d’air souleva alors une feuille placée sous la carte. Elle l’immobilisa d’une main. L’écriture, large et penchée, était celle de son père. Elle la reconnaissait aux rares mots qu’il l’avait contrainte à recopier autrefois. Et parmi eux… celui dont elle se souvenait le mieux :

- Hindbær…

Elle aurait dû remettre la carte en place, éteindre la lampe et dormir. Lire les marques laissées par les bêtes était une chose. Fouiller dans les paroles qu’un homme destinait à une enfant disparue en était une autre. De plus, dix ans sans exercice de lecture avaient rouillé ses lettres plus sûrement que la pluie n’attaquait un piège. Ce fut donc avec difficulté qu'elle suivit les lignes avec son index, murmurant chaque syllabe...

- Je… sous… signé… Otis… Kühl… shrrank…

Sa mâchoire se crispa. Un document officiel… destiné à elle...

Plus loin, elle parvint à reconnaître maison, solde et armes. Certaines phrases demeuraient hors de sa portée. Elle dut revenir plusieurs fois sur la même ligne avant d’en extraire le sens. C’était un testament ! Otis avait donc bel et bien espéré son retour ! L’enfant sauvage sentit quelque chose bouger en elle, comme une petite bête qui remuait au fond de sa tanière pour se mettre à l’aise…

Hindbær resta debout devant le bureau, le testament entre les mains, bouche bée. Il avait agrandi la maison. Il avait été promu. Il avait vieilli, souffert et appréhendé sa mort. Tant de temps s'était écoulée pendant lequel elle n'avait pas fait partie de sa vie... Pourtant, au terme de ces dix années, il réservait encore une place à l’enfant qui l'avait quitté sans un mot.

Sa fille naturelle.

Hindbær laissa retomber le testament comme s’il l’avait brûlée et s’éloigna brusquement du bureau. Elle fit trois pas, revint, puis déchira le manuscrit en lambeaux pour effacer cette anomalie, rejeter cette idiotie. Il n’appartenait de toute façon pas aux hommes d’ordonner le monde après leur mort. Et elle refusait de s’embarrasser de ses possessions de vieil homme sédentaire. La chasseuse balaya au sol les dernières volontés de son père et récupéra la carte et étudia de nouveau la ligne rouge.

Le défilé d’Isen.

Otis avait deux jours d’avance. Avec ses hommes et ses chevaux de trait, il progresserait moins vite qu’elle, au trot, avalant les distances comme une louve. S’il avait dû contourner un torrent ou réorganiser sa troupe, elle pouvait encore le rejoindre avant la gorge.

(Peut-être.)

Ce mot appartenait à la même famille que l’espoir, et Hindbær méprisait l’un comme l’autre. Pourtant, elle le laissa vivre.

La nuit venue, elle ne se coucha pas dans le lit d’Otis. Elle prit une couverture et s’allongea devant le poêle, son arc contre elle. Le sommeil vint par fragments. Entre deux rêves, elle entendit le torrent sous la neige, les cris d’enfants inconnus et la voix d’un homme qu’elle n’avait pas entendu depuis dix ans.

Bien avant l’aube, elle ouvrit les yeux. La pièce était froide, le feu ne conservait qu’un cœur rouge sous les cendres, mais la sang-mêlé n’en souffrait pas. Dehors, le ciel commençait à pâlir au-dessus des palissades. La neige avait durci pendant la nuit et craquait sous ses bottes. À la porte sud, les gardes somnolaient encore lorsqu’elle exigea qu’on lui ouvre. L’un d’eux voulut discuter. Le regard sauvage de la rousse le convainquit du contraire : les lourds battants s’écartèrent.

L’air des collines se précipita vers elle, froid, pur et chargé d’odeurs que la ville n’avait pas encore contaminées. Hindbær inspira. Le soleil n’était encore qu’une promesse derrière les montagnes, mais elle n’avait pas besoin de sa lueur pour trouver la piste de l’Est.

Quoi qu’elle en eut pensé, l’espoir était sa lanterne.

De secourir les enfants.

De trouver son père.

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Triska
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Re: Les Habitations de Henehar

Message par Triska » ven. 4 sept. 2026 19:05

Chapitre I : Sur la piste du passé


Résumé de la partie III
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Partie IV


Lorsque Triska franchit le seuil de la maisonnée, une agréable chaleur et un délicieux fumet vinrent l'envelopper. Elle ne s'attendait pas à la scène qui se déroulait sous ses yeux. Une enfant riait aux éclats, perchée sur le dos de Val, tandis que la Guide rugissait en se frappant la poitrine en direction d'une autre gamine qui faisait mine de l'attaquer à l'aide d'un balai. Un peu plus loin, une femme aux longs cheveux d'un roux chatoyant les regardait avec bienveillance, le sourire aux lèvres, alors qu'elle s'affairait à dresser la table en compagnie d'une jeune fille d'une douzaine d'années.

J'vois qu'on s'ennuie pas par ici ! tonna Horik.

Val lui répondit d'un rugissement puissant.

Regarde Papa, on va terrasser le Burganak ! s'écria avec joie la petite qui était juchée sur le dos de la Guide.

Triska contemplait la scène, médusée. Elle avait souvent vu Val s'amuser avec Frald, son neveu, mais jamais elle n'avait assisté à une telle démonstration ! Soudain, la Guide tressauta un instant en poussant un dernier rugissement de détresse et s'effondra inerte sur le sol.

Ah ben oui, on dirait bien que vous l'avez eu ! Bravo ! s'esclaffa Horik.

Les petites filles commencèrent à danser victorieusement autour du "prédateur" qui gisait devant le poêle, Rosrytta brandissant fièrement son balai comme s'il s'agissait d'une puissante arme légendaire. La petite dernière s'en lassa la première et accourut devant la Vagabonde qui était restée pétrifiée devant l'entrée.

C'est toi Triska ?

Oui c'est moi ! Et toi, je suppose que tu es Maven, pas vrai ?

Oui c'est moi ! répondit la petite sur le même ton que Triska.

Et voici Rosrytta, Birgid et Morryn, énonça Horik en désignant ses deux autres filles et son épouse.

Avec ses yeux émeraudes en amande et sa chevelure rousse, Birgid ressemblait à sa mère comme deux gouttes d'eau. Les deux autres jeunes filles, en revanche, avec leurs longs cheveux filasses d'un blond cendré et leur regard d'azur tenaient plus de leur père.

Val se releva lestement en esquivant les moulinets de balai de Rosrytta.

Sois la bienvenue, Triska. Les amis de Val sont toujours accueillis avec plaisir ici, lança poliment la maîtresse de maison.

La pièce n'était pas très grande mais chaque chose qu'elle contenait y était bien rangée de façon à ce que chacun puisse y circuler aisément. Une échelle de bois menait à la mansarde où Triska supposait que la famille s'entassait pour dormir, profitant ainsi de la chaleur humaine que chacun de ses membres dégageait.

Merci beaucoup pour votre hospitalité. J'ai ramené quelques fruits pour vous et les enfants, répondit Triska en ouvrant la gibecière dans laquelle elle avait entreposé les pommes et les poires.

Oh c'est adorable mais...

Est-ce qu'il y a des poires ? s'écria Maven en se ruant sur Triska.

Avec plus de vivacité que la Vagabonde n'aurait pu l'imaginer, Morryn se saisit de sa cadette.

Hep hep hep ! Premièrement, on dit merci ! Deuxièmement, on va passer à table, tu en auras uniquement si tu manges bien ! sermonna-t-elle.

Oui merci Triska ! Mais... Est-ce qu'il y a des poires ? insista la petite fille.

Oui il y en a, répondit Triska en s'esclaffant. C'était mes fruits préférés à moi aussi quand j'étais petite, ajouta-t-elle en adressant un clin d'œil complice à Maven.

Ouaiiis ! Merci Triska !

Avec plaisir ! Et au fait, tu peux m'appeler Tris !

Ça marche Tris ! s'exclama la petite fille. Moi, tu peux m'appeler Mav !

C'est noté Mav, répliqua Trika en tendant la main à sa nouvelle amie.

T'as les mains toutes abîmées ! rétorqua celle-ci en regardant les paumes cloquées de Triska d'un air à la fois inquiet et dégoûté.

Val et Horik se mirent à rire simultanément.

C'est qu'elle a bien aidé Papa, tout à l'heure, la petite ! déclara-t-il en jetant un regard entendu à la Guide.

Alors elle a bien mérité un bon repas ! décréta Morryn. A table tout le monde !

Personne ne se dut se faire prier. Les lièvres pris le matin même avait été rôtis et arrosés de bière à la façon de Lebher d'où Morryn était originaire et ils étaient accompagnés d'une épistole de légumes dont Triska aida Maven à venir à bout avec le plus grand plaisir. Au-delà du plaisir qu'elle prenait à se régaler les papilles, la Vagabonde savourait ce moment de convivialité dont elle avait été privée depuis plus d'un an, se réjouissant d'entendre les pépiements des enfants autant que les anecdotes de leurs parents. Si la guerre contre Oaxaca et ses conséquences était parfois évoquée, personne n'osait s'y attarder en présence des petites. A quelques reprises, Horik et Val évoquèrent le souvenir de Storn, le père de l'agriculteur qui avait été le Guide de Val. De nombreuses questions brûlaient les lèvres de Triska à son sujet mais elle sentait que ce n'était pas le moment, aussi, elle se retenait tant bien que mal de les poser. Elle participa avec joie à la conversation, narrant les voyages qu'elle avait fait en compagnie de Val ces dernières lunes et, lorsque chacun eut terminé de déguster l'un des fruits qu'elle avait amenés, elle se permit de déclarer elle-même le temps de remercier Yuimen pour le savoureux repas qu'ils avaient partagé. Elle n'aurait pas su dire si c'était la bière qu'elle avait ingurgitée en quantité ou un accès de fierté qui avait fait pétiller les yeux de Val, à ce moment là. La Guide l'invita à poursuivre d'un geste de la main. Elle ne prit donc pas garde à la tension qui s'était installé chez Horik qui s'était légèrement redressé, ni au regard soucieux que sa femme lui lança.

Nous qui nous sommes repus de ses dons, nous remercions le Nomade pour ce repas, fruit des Terres que nous foulons dans Son sillage. Pour les bêtes qui ont parcouru Ses sentiers, pour les plantes qui sont nées en Son sein, que la Nature soit témoin de notre gratitude. Que ces mets nous donnent la force de poursuivre notre voyage et que nos pas soient dignes de résonner sur Son sol sacré. Tout ce qui erre n'est pas perdu et rien de ce qui vit ne se perd en vain.

Val répéta ces derniers mots en chuchotant. C'était la première fois que Triska adressait ses remerciements à Yuimen en public. Habituellement, c'était Val qui s'en chargeait. Elle avait voulu des mots simples et sincères que tous pourraient comprendre et partager sous ce toit toutefois, le visage fermé d'Horik et le sourire crispé de Morryn lui indiquèrent qu'elle aurait peut-être mieux fait de s'abstenir.

(Val aurait dû m'arrêter... Elle ne pouvait pas ne pas savoir que la prière serait mal reçue !)

Triska lança un regard noir à sa Guide qui lui adressa un rictus alors que la maîtresse de maison commençait à exhorter ses filles à monter se coucher. La tâche n'était pas aisée car Maven semblait décidée à repartir à la chasse au Burganak et seul la promesse de Val de recommencer leur jeu le lendemain parvint à la faire obéir aux ordres de sa mère. Une fois que les enfants furent montées, Triska s'adressa à leurs hôtes.

Je vous demande pardon pour tout à l'heure... Je... Je pensais pas vous manquer de respect... bredouilla-t-elle à l'attention du couple.

Elle remarqua que Val scrutait Horik avec une intensité non dissimulée. Il s'affala sur sa chaise et regarda Triska d'un air impassible.

T'as pas manqué de respect, t'en fais pas pour ça. C'est juste que... Moi aussi j'ai quelques mauvais souvenirs que j'voudrais éviter, tu vois ? dit-il en reportant son attention sur Triska.

Il évoquait les quelques mots qu'ils avaient échangés devant la porte d'Henehar et ce que la Vagabonde lui avait confié au sujet de la cité. Elle lui adressa un signe de tête entendu.

Je comprends. Je ferai ça plus discrè...

Te souvenir d'eux est toujours si désagréable que ça, alors ? l'interrompit Val d'une voix glaciale.

On va pas avoir cette conversation à chaque fois que tu décides de te pointer ! Tu sais comment ça finit, non ? gronda Horik.

L'oubli c'est une deuxième mort, rétorqua la Guide.

Ça suffit ! s'exclama Morryn en se levant brusquement. Si vous tenez à vous engueuler, allez le faire dehors mais pas sous mon toit ! La température rafraîchira sûrement vos ardeurs, siffla-t-elle.

Mal à l'aise, Triska se leva et se mit à aider la mère de famille à débarrasser la table alors qu'Horik et Val continuaient de s'observer d'un œil noir. Visiblement, ils n'avaient pas l'intention d'affronter le vent glacial pour poursuivre leur dispute. Horik finit par se lever et attrapa une bouteille qui était au trois quarts vide et en versa dans les quatre timbales de bois qui étaient encore disposées sur la table.

N'en parlons plus, dit-il simplement en Val en lui tendant l'un des récipients.

La Guide se contenta d'accepter la boisson et d'un hochement de tête en trinquant avec lui. Triska, elle, porta sa timbale à son nez. Une odeur âcre et piquante s'en dégageait.

Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle avec une moue peu enthousiaste.

Horik éclata de rire.

De la liqueur de céréales, goûte ! C'est meilleur que ça a l'air et puis, ça réchauffe, tu vas voir, lui expliqua Morryn.

Se sentant déjà bien assez coupable d'avoir semé la discorde, Triska se voyait mal refuser de partager ce moment avec ses hôtes, aussi, elle bloqua sa respiration avant d'avaler l'alcool d'un seul trait. Son visage se crispa alors qu'elle sentait la liqueur descendre dans sa gorge jusqu'à son ventre puis, elle se mit à tousser. La scène devait être plutôt comique car Val elle-même ne put retenir un rire.

En effet, ça réchauffe, déclara Triska en adressant un sourire à la maîtresse de maison. Merci !

Plaisir, répondit-elle sobrement. Maintenant, tout le monde au lit, la journée a été longue et demain ne sera pas plus court ! Val, vous vous débrouillez ?

Bien sûr, merci à vous.

Avant de monter dans la mansarde à la suite de sa femme, Horik tapota maladroitement l'épaule de la Guide. Gênée d'avoir surpris ce geste, Triska plongea le nez dans son paquetage. Elle ne vit donc pas Val saisir le bras d'Horik pour lui donner la poignée de main affectueuse. La Vagabonde s'installa à l'endroit le plus éloigné du poêle et attendit que la Guide prenne place à son tour.

On peut parler ?

Demain. On pourra parler, demain, répondit Val en tournant le dos à Triska pour lui signifier qu'il n'y aurait pour l'instant aucune discussion.

Lessivée, la jeune varrockienne s'endormit rapidement malgré toutes les questions qui la turlupinaient.

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