Malgré son nom, elle ressemblait encore à un champ de bataille abandonné par l’hiver. Des amoncellements de neige noircie occupaient les coins d’ombre et la grande vasque centrale demeurait prise dans la glace. Mais les habitants s’affairaient déjà autour d’elle.
Des marchands étiraient des peaux encore raides sur des cadres de bois afin que le soleil les réchauffât. Renard, martre, loup, chevreuil : même mortes, les bêtes formaient une foule plus digne que celle qui grouillait autour d’elles. Ailleurs, des femmes déballaient des paniers d’herbes, des vieillards empilaient des pots de terre cuite, et un poissonnier frappait à grands coups de maillet la glace qui emprisonnait sa marchandise.
Hindbær ralentit malgré elle.
Un rayon de soleil venait de franchir les toits. Il atteignit son visage avec la douceur d’une main chaude. La chasseuse s’arrêta au milieu de la place, oublieuse des passants qui durent la contourner en maugréant, et ferma les yeux.
La lumière traversa ses paupières. Elle glissa sur ses joues, se posa sur ses lèvres fendillées et réchauffa peu à peu la peau de son front. Hindbær inspira profondément. Son souffle descendit dans sa poitrine, plus ample qu’auparavant, et emporta avec lui une part de la tension accumulée entre ses côtes.
La sensation lui plut.
Dans les collines, le soleil décidait de tout. Il réveillait les mousses sous la neige, ramenait les insectes à la surface des étangs et rappelait aux arbres que la mort hivernale n’était qu’un long sommeil. Même les prédateurs lui obéissaient : ils quittaient leur tanière à sa chaleur et regagnaient l’ombre lorsqu’il frappait trop fort.
Ici, les hommes prétendaient le remplacer avec leurs lampes, leurs foyers et leur magie.
Mais aucune flamme enfermée dans une lanterne n’avait cette pureté-là. Aucune baguette ne savait donner sans exiger. Hindbær sentit l’énergie de l’astre emplir son corps comme une eau claire versée dans un récipient vide.
Pure. Élémentaire.
Tout le contraire de la ville qui l’entourait.
Un homme la heurta de l’épaule.
-
Tu peux pas dormir ailleurs ?
Les yeux de Hindbær s’ouvrirent.
-
J’ dormais pas.
Le citadin lui jeta un regard mauvais, aperçut son arc, puis décida que sa route exigeait toute son attention. Elle le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il se perde entre les étals.
(
Enfin... peut-être un peu.)
Elle se remit en marche.
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