La brume matinale s’accrochait aux collines boisées comme une peau morte, et le soleil pâle de fin de matinée perçait tout juste les branches noires des sapins. Quant aux bouleaux, filiformes fantômes, ils dressaient leurs troncs, dénudés mais déjà gonflés de sève, entre les rochers moussus leurs branches alourdies par la neige fondante. Soudain, une silhouette blanche bondit d’entre deux racines, suivie d’un trait noir au raz du sol et d’une gerbe écarlate ! Le lapin tressaillit, battant l’air de ses puissantes pattes comme pour repousser la mort. En vain.
D’un pas léger et assuré,
Elle vint cueillir sa proie – la chasseuse, splendide et sauvage comme la contrée qui l’avait vue naître, sa chevelure flamboyant du feu des volcans et sa peau pure comme les blanc sommets Nosvériens. Hindbær acheva l’animal d’un coup sec de son arc sur les cervicales. Elle mangerait de la viande ce soir. A cette idée, elle fronça les sourcils – elle refoula l'idée de ce qui l’attendait plus tard. Elle aurait préféré s’asseoir là, à même l’humus gelé, et dépecer la blanche bête sur place en vue d’une grillade à la belle étoile. Mais non… elle avait fait tout ce chemin pour une raison – autant en finir. Alors, la chasseuse déposa la dépouille dans son sac et reprit sa route.
Finalement, Hindbær s’arrêta au sommet d’une crête, les poumons en feu après la dernière ascension. Devant elle, Henehar se terrait entre le lac et les collines, ceinturée par une palissade de rondins haute de cinq mètres, ses quatre tours de garde se découpant comme des griffes noires contre le ciel gris. Plus loin, le Lac des Parias miroitait, à moitié pris sous une croûte de glace, et les montagnes se découpaient à l’horizon, noires et menaçantes, comme une mâchoire prête à se refermer.
-
Sal’té d’ ville, murmura-t-elle en crachant un caillot de sang.
Sa lèvre s’était rouverte en trébuchant sur une racine cachée sous la neige, plus tôt dans la matinée. Le froid mordant aurait tôt fait d’arrêter le saignement, mais le gout ferreux sur sa langue l’incommodait : il lui rappelait cette fois où, affamée, elle avait fait repas d’une charogne… et avait retenu sa leçon, à défaut du contenu de son estomac supplicié.
Elle s’assit sur un rocher plat, sortit sa gourde et la remplit dans un ruisseau dont l’eau, glaciale, glissa sans effet sur ses doigts gantés. Elle grignota une tige de menthe sauvage – amère et piquante, mais ça chassait la mauvaise haleine et ça réveillait les sens.
-
Toujours mieux qu' l’haleine des citadins, grogna-t-elle en essuyant son gant sur son pantalon de laine.
Un craquement sec la fit sursauter : un renard détala entre les buissons, affolé. Elle soupira : son carquois était presque vide.
(
Tu as de la chance, petit)
Elle reprit se remit en marche, glissant sur un galet plat verglassé.
-
Ah— !
Ses bras se tendirent, agrippant une branche basse pour éviter la chute. Les oiseaux – des mésanges et des geais – s’envolèrent en criant, effrayés par le bruit.
(
Moi aussi, j’ m’en irais si j’ pouvais)
Car, au loin, la rumeur citadine annonçait déjà l’inconfort qui s'imposerait bientôt à elle. Les hennissements nerveux des chevaux emprisonnés dans l’écurie ; le cliquetis métallique des armes qui remontaient du temple au nom d’un dieu indifférent ; la clameur d’un crieur public qui relayait quelques décisions politiques aberrantes... La liste était longue : en ce jour, comme celui de son départ, les humains s’affairaient à dénaturer l’ordre des choses.
(
Et je dois faire avec...)
C’est alors que l’ombre d’un bipède apparut à l’angle du tournant ! Aussi vive qu’une panthère des neiges, Hindbær pivota et bondit hors du sentier. A plat ventre, elle glissa sur la neige, silencieuse, pour se mettre à couvert derrière un épicéa couché par la dernière tempête.
(
Un humain.)
Ses yeux rivés sur le nouvel arrivant, Hindbær passa machinalement sa main dans le dos et saisi son arc de chasse. Certains auraient espérer ne pas avoir à s’en servir ; d’autres que l’humain soit un riche marchand à détrousser. Elle, la sauvageonne blanche, n’espérait… rien. L’espoir n’avait pas plus de place dans sa vie que ces autres concepts déconnectés du réel qu’étaient l’économie, la religion ou la politique. Elle était prête – c’est tout – une flèche encochée. Prête à tuer.
Un second marcheur apparut à sa suite. Puis un troisième. Tous trois armés, une lourde hache balançant sur leur épaule à chaque pas qu’ils prenaient dans sa direction… Tapie dans l’ombre de l’arbre mort, son arc aussi immobile que les branches sèches encadrant son visage, Hindbær vibrait d’une énergie intérieure bien familière. L’excitation de la chasse !
Ses sens en alerte guettaient la moindre menace, la moindre ouverture. C’est alors que monta un chant de paix de la gorge barbue de ses proies :
Vent des Monts, froid du matin,
Nous marchons droit vers le sapin,
Hache au dos, ampoules aux mains,
Et ventre creux jusqu’à demain.
Bois des morts, bois des combats,
Le gel les garde sous nos pas,
Nous, on abat, on scie, on fend,
Pour le foyer, pour nos enfants.
Quand le soir tombe sur Henehar,
Quand luit la lampe aux fenêtres noires,
Nous rentrons las, usés, gelés,
Vers nos femmes, yeux et jambes fermés.
Mais porte close n’est pas longtemps,
Quand l’homme rentre chargé d’autant :
De bois, d'espoir, de mots gentils...
Le reste se chante dans le lit.
Hindbær démonta la corde de l’arc, et desserra les dents.
(
Des bûcherons)
Ils n’étaient que trois. Mais, reposé et dans la force de l’âge, trois bûcherons ça faisait quand même beaucoup… surtout avec seulement deux flèches dans son carquois ! De toute façon, elle n’avait aucune raison de leur chercher des crosses ; ni de les saluer d’ailleurs. Alors, lorsqu’ils l’eurent dépassée, ignorant naïvement la pointe de métal qui les suivait, et que le son étouffé de leurs voix disparut dans la forêt enneigée, Hindbær détendit ses muscles et débanda son arc.
Le danger était passé.
Lorsqu’après une demi-heure de marche l’habitante des contreforts nosvériens arriva en vue des portes de la ville, elle se détendit. Ici, le sentier était plus sûr, aussi bien pour les pieds imprudents que pour les proies faciles. En effet, le sentier était entretenu et la garde sécurisait les abords de la ville. D’ailleurs, emmitouflé dans une cape bleu ciel, un homme était adossé au poste de garde en vis-à-vis du lourd battant de bois qui fermait l’accès de la ville à ses nombreux ennemis. Un milicien qui poiraute dans le froid est rarement aimable… Elle allongea le pas.
(
Plus vite j’en aurai fini, mieux ce sera.)
Le poste de garde n’était qu’une minuscule excroissance des fortifications de la ville, guère plus que des toilettes sèches. Les minces planches de sapin qui en constituaient les murs semblaient avoir été assemblées à la hâte. Une bien maigre protection contre le froid, le vent et la neige, en net contraste avec l’enceinte en rondin de bois qui s’érigeait, haute et infranchissable, entre le monde sauvage et la ville.
(
Qu’ils y restent dans leur trou...)
Alors qu’elle approchait, épaules voutées et visage fermé, la porte du cagibi grinça sur ses gonds rouillés. Un deuxième tas de laine bleue en sortit.
-
Halte ! Qui va là ?
Ils ne faisaient pas fière allure, ces gardes qui s’emmitouflaient dans leur cape comme lors de leur premier hiver. Dans les Monts Eternels, les Phalanges les auraient réchauffés à coup de poing dans les côtes. Mais c’étaient des Varrockiens : Hindbær le remarqua aux yeux bleus qui l’évaluaient avec méfiance.
-
Hinnd-bærrr, répondit la chasseuse.
Les miliciens la dévisagèrent avec ce mélange de crainte et de curiosité qu’elle connaissait trop bien. Son élocution maladroite l’avait trahie, si ce n’était le rouge de ses prunelles au milieu de ce visage blanc comme neige. Le nouveau venu chuchota à l’oreille du plus jeune, mais l’autre l’écarta du coude avant d’insister, sceptique.
-
Passeport ou lettre de recommandation.
Ne pas faire d’histoires… Elle fouilla dans sa besace au son des bois de rêne et dents de loup qui s’entrechoquaient. (
Là). Sans un mot, sa main gantée se referma sur le parchemin jauni et craquelé qu’elle avait conservé au fond de son sac tout ce temps… Le cachet de la milice qui en scellait le contenu semblait avoir résisté aux intempéries et mauvais traitements en tout genre. L’insouciante le lui tendit en répétant son nom, avec plus de facilité cette fois :
-
Hindbær.
Sa voix était enrouée après tant de temps passé en seule compagnie du vent et du givre. Et sa langue avait troqué les artificielles sonorités humaines au profit du chant des loups.
-
Hindbær, chasseuse indépendante. Libre circulation, lut le milicien de sa voix monocorde. Signé par le sergent…
-
Je te l’avais dit, glissa l’autre de sous sa protection laineuse.
-
… le 17 Mars de l’An…
Le jeune milicien s’interrompit brusquement et abandonna le laissez-passer au vent pour libérer sa main d’arme. Avec une vivacité qui démentait l’engourdissement qu’il avait manifesté jusque-là, le Varrockien sortit de sous sa cape une baguette de bouleau. Souple et striée de blanc et de rouge, elle vibrait d’une énergie qui semblait émaner du milicien échaudé.
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Qu’est-ce que tu fous, Igor ?
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Il est vieux de dix ans ce laissez-passer, siffla-t-il à travers ses dents.
C’est sûrement une espionne, ou pire.
Sa mâchoire était crispée, et ses doigts tout autant. Prêt à frapper à la moindre menace.
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Calme, calme, l’apaisa Hindbær comme elle l’aurait fait avec un renard aux abois.
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Silence, étrangère ! Où as-tu trouvé ce parchemin ?
La chasseuse ne comprenait pas le problème. Elle tourna la tête et suivit du regard le document incriminant qui s’envolait dans le vent. Ses souvenirs en remontèrent le courant…
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Mon père…
Les mots lui étaient particulièrement pénible à prononcer. Et pas seulement par manque d’entraînement…
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Sergent : mon père, précisa-t-elle pour éclairer l’abruti qui voulait faire un bûcher de sa personne.
Mal à l’aise, le Varrockien joua des doigts sur sa baguette et tourna la tête vers son collègue, lequel haussa un sourcil l’air de dire : « je t’avais prévenu ». Le mage reconsidéra la situation et baissa son arme magique. Hindbær nota toutefois qu’il ne la rangeait pas et commençait à perdre patience. Les mots se bousculèrent dans sa bouche :
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Partie chasser. Rev’nue. Quoi l’problème ?
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P-partie chasser… ? balbutia le jeunot.
Pendant dix ans ?!
Pour toute réponse, Hindbær ouvrit son sac de voyage et en agita le contenu pour lui faire voir les fourrures de lynx, de castor et de Gakhaï qui reprenaient vie à chaque secousse. Incrédule, le jeune mage marmonna un « Sang-mêlés… » dans sa barbe naissante, tandis que l’autre l’invita à libérer le passage d’une main sur l’épaule.
-
Pas de grabuge, Hindbær, l’avertit-il néanmoins avant de sonner la cloche de guet et de tonner d’une voix qui portait :
Ouvrez la porte !
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