Les Habitations

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Yuimen
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Message par Yuimen » sam. 6 janv. 2018 11:30

Les habitations

Les habitations de Pohélis reflètent l'histoire de la cité. Nombre des résidences sont de facture Naine, creusées à même le roc, allant du simple trou agrémenté d'une porte, voire d'une fenêtre, aux halls les plus luxueux agrémentés de colonnes et de sculptures diverses. Les Humains, n'ayant pas le goût de la vie troglodyte, y ont ajouté des demeures allant du plateau jusqu'au niveau de la mer ; ces constructions portent également la marque de nombreuses inégalités sociales, les masures devenant des maisons confortables, puis des palais à mesure que l'on s'éloigne des flots.

Depuis la conquête de la cité par Oaxaca, le peuplement est essentiellement le fait des Sektegs et des Garzoks, même si des humains demeurent, partagés entre les fidèles d'Oaxaca et les esclaves. Les peaux-vertes ont réaménagé une bonne part des logements troglodytes selon leur convenance, abattant des cloisons, prolongeant des couloirs pour former des sortes de casernes ; ils ont également pris possession d'une partie des demeures extérieures. Dans ces dernières résident les hommes avec, proches de la mer, les esclaves et, bien plus haut, les Humains s'étant distingués par les services rendus et bénéficiant d'une certaine autorité.

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Huyïn
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Message par Huyïn » sam. 9 nov. 2019 19:33

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Le tigreau humain disparait pendant deux jours complets puis refait une apparition ensuite, embarquant le musicien dans son sillage. Peut-être parce qu'il ne veut pas voir le fiasco de la taverne se renouveler, le Maître refuse de l'avoir dans son dos et le confine dans l'abri. Il y est quand la chanteuse revient quérir ses effets personnels et demeure muet face aux questions posées par cette dernière, ignorant également la silhouette massive et masculine qui l'accompagne. Le woran ne tente rien pour les empêcher de faire main basse sur les affaires des frères, se contentant de tapoter son tambourin près du foyer. S'il avait eu un petit doute quant à cet aspect de la partition, il est totalement dissipé. La femelle ne reviendra pas auprès du joueur de luth.

Huyïn est en train de mâchonner un morceau de poisson séché au milieu de la nuit quand la porte s'ouvre en grand, laissant passer un musicien bombant le torse. Il est suivi de près par le tigreau à peau neige qui arbore aussi une expression satisfaite. Il jongle avec deux colliers de yus pareils au sien, passant une outre emplie d'un liquide alcoolisé au Maître. Tous deux l'ignorent, allant se poser à la table illuminée par le feu de cheminée. L'humain avale une grande rasade d'alcool, manquant de peu en faire choir sur sa tenue. Le woran se détourne d'eux, contemplant le feu. L'air rendu indifférent par -selon les autres- un manque évident de cervelle, il écoute attentivement ce qui se passe dans son dos.

"J'dois dire, t'as une de ces chances, l'ami ! Regarde un peu tout ce qu'on a gagné c'soir !"

Le son d'une claque passant à moitié sur de la peau et sur du tissu rigide résonne, peu avant que le joueur de luth siffle contre une main cherchant à toucher ses yus.

"Eh, faut que j'te rappelle not' marché ? Je t'ai avancé les droits d'entrée. T'as assez pour m'rembourser alors tu m'les rends, comme conv'nu.", fait tranquillement le jeune humain, se heurtant à une réticence vocale de l'autre. "C'est toi qui voit, l'ami. Mais c'est sur mon invitation que t'as pu entrer. Ils ne te laisseront pas dev'nir un régulier si je n'te chap'ronne pas plus."

Le Maître n'a pas vraiment le choix. Il a du gagner une belle somme ce soir, mais la part du tigreau doit être assez volumineuse pour l'empêcher de rembourser le créancier en une fois, comme convenu dans l'acte signé. Le jeune boit de façon audible une grosse rasade, lâchant un soupir content ensuite. Il fait tinter l'un des colliers de yus, laissant l'autre cogiter à ce non-choix. Quelques murmures et grondements plus tard, son propriétaire accepte le marché. Il reçoit une tape amicale vu le bruit du tissu.

"À la bonne heure ! Et tiens, une idée comme ça... Vu qu'on y va ensemble, pourquoi ne pas faire gains communs qu'on s'partage en sortant ? Toi t'as de la chance, et moi j'sais bluffer comme si ma vie en dépendait. T'as vu qu'y'a pas qu'des érudits là-dedans. On peut qu'faire grimper l'pécule assez vite ! T'en penses quoi ?"

Les deux hommes échangent longtemps, discutant des adversaires présents et des réguliers, des bijoux et autres objets servant de monnaie d'échange quand les yus venaient à manquer. Ils finissent par en venir à la répartition des gains, mordant pas à pas du terrain sur la portion de chacun jusqu'à trouver un compromis. Huyïn ne se mêle de rien, se contentant d'écouter sans le montrer à quel point son Maître choisit d'emprunter un chemin des plus instables. Les yeux pâles se ferment doucement, le reste des anecdotes contées entre eux ne l'intéressant pas.


Les jours s'enchainent et évoluent en semaines pendant lesquelles alternent grande fortune et disparition de tous les gains du jour. Devenu un régulier, son propriétaire se rend presque chaque jour là-bas, parfois seul, et perdant énormément quand le tigreau n'est pas à ses côtés. Le musicien est pris par l'attrait du jeu, buvant jusqu'à la lie quand il gagne ou s'offrant quelque bijoux inutiles, et se morfondant sous le regard compatissant de l'humain neige dans le cas contraire. Pas une fois il n'a pensé à rembourser l'usurier quand ses poches étaient pleines et il se retrouve dans une situation très tendue, son créancier refusant de lui accorder davantage de temps.

Assis sagement en tailleur à proximité de la cheminée, Huyïn s'étire un peu et s'ébroue avant de se saisir de son tambourin. Il relève brièvement ses yeux pâles vers les deux hommes. Le Maître est assis, mains contre les tempes pendant que le jeune est en appui contre la table et les bras croisés, refaisant surface après trois jours sans donner signe de vie. Leurs regards se croisent. Aucune expression sur le visage pâle comme un flocon pendant de longues secondes. Il faut qu'une bûche émette un son d'éclatement dans l'âtre pour qu'une canine se dévoile dans un sourire. Le dos tourné à son interlocuteur, il brise le silence sans rompre le lien entre leurs yeux.

"Alors faut tout donner aujourd'hui, l'ami.", fait-il, finissant par présenter son profil à l'autre. "J'l'ai vérifié et c'bien l'une des plus grosses fortunes de la cité qui va participer aux meilleures tables d'ce soir. Et c'te bourse-là, on la connaît. Tout c'qui a d'la valeur compte pour c'type. Paraît qu'ça ne l'gêne pas d'payer en... Têtes, de temps en temps."

Le woran ne bouge pas, se contentant de plisser légèrement les yeux quand l'humain prostré en vient à se redresser et l'examiner des griffes à la gueule. Il est difficile de dévoiler plus ouvertement ses pensées qu'en ce moment. Huyïn n'est donc pas surpris de voir l'homme se saisir de ses derniers biens, son luth compris, et de lui signifier de se lever. Il lui donne de vigoureuses tapes, retirant les traces de poussière de sa tenue, lui plaque son tambourin dans l'estomac et fait signe au tigreau et au Tigre de le suivre.

Dans son dos, les deux échangent un bref regard avant de lui emboîter le pas, la marche rythmée par une discrète percussion au tempo lent et sinistre.


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Huyïn
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Message par Huyïn » sam. 16 nov. 2019 16:05

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Huyïn suit, découvrant l'itinéraire emprunté. Les virages succèdent aux bifurcations, comme si le musicien voulait semer quelque poursuivant dans la pénombre et la foule croissante. Au final, ils empruntent une ruelle peu différente des autres, à ceci près qu'elle débouche sur la voie plus large dominée par le bâtiment de la milice. S'il y a une logique à la fois dans l'emplacement de la salle de jeu et l'attitude du Maître, il ne la perçoit pas vraiment. Les trois mâles arrivent devant une porte sans heurtoir et ne payant pas plus de mine que la voisine. Avant d'y porter le poing, le tigreau se tourne vivement vers le félin pour l'examiner longuement. Il finit par émettre un claquement de langue et avise son partenaire. L'attirant à côté de l'entrée, il lui parle à voix basse. Le joueur de luth semble perplexe puis inquiet, coinçant l'instrument sous son bras puis tapotant ses poches et sa petite sacoche dans une quête éperdue.

Une poignée de longues minutes plus tard, les épaules affaissées, le Maître se met à bafouiller. Le Tigre en détourne les yeux, patientant tranquillement en lissant son tambourin de la griffe. À son tour, le tigreau palpe sa tenue et finit par en sortir une longue et mince corde tressée.

"Panique pas comme ça. R'garde, j'ai c'qu'il faut. ", dit-il en élaborant une sorte de lasso dans le lien. "Faut bien donner l'change.", ajoute l'humain coloris neige en offrant un sourire dévoilant une canine au woran.

Les yeux clairs du félin se posent sur la corde puis, pour la première fois depuis plusieurs jours, attrapent ouvertement l'expression du propriétaire. L'humain est tendu, nerveux, tripotant le bois du luth comme s'il pouvait y ancrer le bout des doigts. Il faut un moment à cet infortuné imbécile pour comprendre que le tigreau lui adresse la parole, et plus encore pour qu'il commande au félin de ne pas bouger. Le regard fixe de Huyïn reste rivé aux mains crispées de l'homme, ignorant le mouvement du lasso envoyé et resserré autour de son cou, tirant sur sa crinière et la plaquant contre sa nuque au passage. L'intonation dépitée du jeune ne le détourne pas du sujet de son observation. Il se plaint du trop bon dressage effectué, le woran ne protestant aucunement contre le fait d'être ainsi tenu en laisse comme une vulgaire tête de bétail.

Un ricanement nerveux de l'autre, qui ne parvient pas à garder la main assez ferme pour tenir son instrument et la corde à la fois. Quand le moins âgé se propose de tenir le luth, il est vivement rabroué. Une histoire de mains sales tant entendue auparavant qu'elle ne surprend en rien le félin. Histoire de ne pas offusquer son jeune partenaire qui pourrait aussi bien le planter là, le Maître lui laisse le soin de mener le fauve à la place. Après ce qui semble être une éternité passée sur le pas de cette porte, une série de coups y est portée. Elle s'ouvre doucement puis en grand quand le massif garzok qui en a la charge les reconnait. Pas un mot, pas un geste, juste un passage qui se fait plus grand pour eux. La pièce à peine éclairée ne dispose que de quelques morceaux de pierre en guise d'ameublement, des alcôves en guise de râteliers d'arme et un petit feu. Huyïn suit le tigreau dans un couloir, puis dans un escalier taillé dans le roc. Au milieu du chemin, la pierre taillée laisse place à des morceaux de cailloux retenus entre eux par un matériau grisé. Et à mesure qu'ils descendent, des sons de grondements, de dés, de bouteilles montent. La truffe du woran frémit un peu de l'odeur animale et chargée de la grande salle qu'il découvre.

Une pièce presque parfaitement identique d'un mur à l'autre, des colonnes montant du sol au plafond entre des tables de jeu. Il se retourne vers l'escalier, constatant que les marches tombent au beau milieu de la salle, là où aurait du se trouver une autre colonne. Quelque animal aura usé d'une pioche depuis le bâtiment du dessus et aura fait s'écrouler en partie le plafond, découvrant cette vaste surface. Quelques regards se tournent vers eux, salués en silence par le geste de la main du tigreau. Étrange. Le lieu parait un peu vide malgré sa taille. Il y a presque autant de participants que de gardes en protections souples. Pour veiller à la sécurité des participants au cas où un milicien zélé voudrait sa part du gâteau, a expliqué le jeunot à son partenaire. Mais surtout pour calmer les mauvais perdants se réconfortant en biberonnant de la bouteille, a-t-il entendu sur un ton plus bas.

Il faut peu de temps pour approcher une table occupée par plusieurs joueurs qui, à en juger par la présence de nombreux colliers de yus sur la surface, sont liés au départ de pas mal d'habitués. Les parieurs qui y sont suspendent leur partie, examinant les arrivants avec dédain puis mépris ouvert face au manque évident de yus. Après un aboiement vindicatif à ce sujet à leur encontre, le tigreau mène son confrère à une table un peu plus loin où quelques hommes parient des sommes plus modestes. Mais à en juger par l'odeur et les quelques bouteilles vides roulant sous la table, comme l'un des joueurs en boule dessous et ronflant à en faire vibrer les meubles, le jeune flocon humain et le Maître ne devraient pas avoir de difficultés à ramasser l'ensemble des colliers jouables. Si les attablés ne semblent pas spécialement enclin à remettre leur mise en jeu, ils changent d'avis quand le tigreau présente le Tigre comme possible gain. L'expression indifférente de Huyïn persiste, et faire entendre le rythme entrainant du tambourin décide les joueurs à tenter leur chance. Lorsque le woran fait un lent tour de table, s'arrêtant à hauteur des inconnus sans cesser de jouer, il provoque des frissons ou des arrondis de dos méfiants.

"Vous faites pas d'mauvais sang, les gars ! C't'une brave bête docile, c'tout. Elle pige les ordres simples mais n'saurait même pas lâcher un mot d'la langue commune pour se sauver la crinière, c'est dire !", lâche le tigreau en prenant une pose assise décontractée, un tibia sur le genou opposé et un coude derrière sa chaise. "Pas vrai ?", ajoute-t-il à l'adresse du joueur de luth.

Ce dernier lâche un rire franc, fixant le félin avant de faire une démonstration en lui ordonnant de s'asseoir. Les yeux clairs du woran se perdent un bref moment dans sa direction puis il plie les jambes lentement et prend place en tailleur sur le sol. Il est assez grand pour que son menton puisse se poser sur le plat de la table, ce qu'il fait. Le rythme du tambourin persiste sous le meuble, faisant gronder l'endormi niché dessous. Par contre, au-dessus, les autres joueurs s'amusent de la chose et se détendent un peu. L'inconnu le plus proche tente même de lui gratter la tête.

"Hep !", intervient le tigreau en agitant l'index de façon réprobatrice. "Pas à toi, pas touche. Compris, l'ami ?"

Le joueur aviné et sans importance aux yeux du woran lève les mains en signe d'apaisement avant de distribuer les cartes. De là où il se trouve, Huyïn aperçoit celles des deux inconnus l'entourant. L'air de rien, il darde un œil sur celui de gauche, découvrant une main d'un poids si faible qu'elle ne ferait pas tressaillir une balance. L'autre par contre est tout le contraire. Le woran plisse lentement les yeux, son bâtonnet frottant la peau du tambourin en un lent raclement d'abord, puis en deux rapides coup brutaux ensuite. La partie se déroule, le joueur de luth se retrouvant défait d'une bague quand le joueur de droite abat ses cartes. Le jeune à peau de neige, lui, a eu la bonne idée de se retirer de la manche assez tôt pour ne perdre qu'une pincée de yus.

La partie se poursuit longuement, le félin contraint de rester assis par terre puisque n'ayant pas reçu d'indications contraires. Il voit défiler les cartes, les yus passer d'un bord de la table à l'autre, le pécule du Maître oscillant d'un quasi extrême à l'autre. Il n'a pas l'air inquiet, avisant régulièrement celui du tigreau comme si c'était le sien.

Le tambourin émet un lent raclement d'abord et un autre de même type ensuite. Il n'a pas besoin de lever les yeux. Il sait que les hoquets de surprise viennent des autres joueurs l'entourant, alors que le tigreau élève la mise à un bon niveau. Difficile de dire si le sourire dévoilant l'une de ses canines signifie que le jeune humain encourage ses aînés à le suivre, s'il se sait avoir les moyens de mettre ses adversaires à genoux ou, comme il s'en est vanté auprès du Maître, est juste si doué en bluff qu'il s'en donne simplement l'air.

Le woran imprime au tambourin un tempo imitant un lent battement double de cœur tandis que, autour de lui, les joueurs relèvent un défi perdu d'avance. Le félin ne comprend pas comment les humains peuvent être aussi nombreux à vouloir tout risquer alors qu'ils pourraient partir avec ce qu'ils ont déjà acquis. Cela ne le regarde toutefois pas. Tout ce qu'il sait, c'est qu'il n'est pas prêt de changer de mains à cette table.

Huyïn ferme brièvement les paupières au moment où les cartes sont dévoilées.


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Huyïn
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Re: Les Habitations

Message par Huyïn » lun. 18 nov. 2019 18:52

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Huyïn rouvre ses yeux clairs quand ses voisins se lèvent de la table, vacillant pas mal pour celui de gauche. Il a à peine fait un pas qu'il trébuche et agite les bras comme une volaille cherchant à échapper à un goupil, en vain. Le woran ne se tourne même pas un peu dans sa direction au bruit de la chute, ramenant sa queue autour de son abdomen et en en lissant la fourrure ébouriffée. Il observe la table où le tigreau ramène à lui la quasi totalité des gains joués dessus, en laissant une portion trainer que le Maître agrippe comme si elle pouvait s'évaporer l'instant d'après. Il a encore pas mal perdu, ses bijoux visibles dans la pile détenue par le jeune humain pâle. Il s'en va d'ailleurs mettre la main dessus quand deux des gardes s'approchent de la table, l'un pour se pencher dessous et extraire le joueur aviné, l'autre pour évaluer les pécules du regard. Un silence pesant se fait, que même le Tigre ne dérange pas en gardant son bâtonnet de frappe posé contre la peau tendue. Il attend, apparemment impassible, sa patte libre posée à plat contre l'extrémité de son appendice caudal pour en empêcher le tressaillement instinctif. Si toutes les notes ont joué leur accord comme prévu, la suite de la mélodie devrait se dérouler sans accroc. Petit moment d'incertitude, le garde dardant finalement un regard dans sa direction. Il fronce le nez avant de reporter son attention sur les deux compères, leur proposant, vue leur réussite, de participer à une table digne de ce nom.

Le woran sombre fixe une zone dénuée de quoi que ce soit d'intéressant, attendant la confirmation du Maître qui s'empresse d'accepter, enserre son luth contre lui et se lève de sa chaise, oubliant le Tigre par terre. Le tigreau hausse un unique sourcil, laissant l'autre s'éloigner de plusieurs mètres avant de contourner le meuble pour se saisir de la laisse. Un ricanement retentit brièvement dans l'oreille pointue du félin qui n'a pas besoin de darder un regard sur le tigreau pour en deviner un sourire en coin. Huyïn bâille, dévoilant sa dentition féline un bref instant tout en se relevant. Ses vibrisses frémissent légèrement tandis qu'il suit son guide, lui-même se dirigeant vers le musicien faisant au mieux pour garder la tête haute face aux autres joueurs lui ayant refusé leur table plus tôt. Son gabarit le fait passer pour un petit animal chétif en comparaison des autres. Il transpire à grosses gouttes, sans doute effrayé plus tôt par la perspective de ne pas pouvoir participer à la seule table qui peut régler tous ses problèmes financiers.

Il est tendu, nerveux, cherchant à faire bonne figure quand toute sa gestuelle trahit sa peur. Pathétique. Le jeune homme vindicatif et ambitieux qu'il a rencontré autrefois n'est plus qu'un pâle reflet de lui-même, se cramponnant à ce qui parvient encore à le rassurer. Il ne cherche même plus à se servir du félin comme moyen de pression, convaincu par le tigreau qu'il serait mal avisé de présenter une propriété abimée devant l'invité de marque de ce tripot ou d'y faire un esclandre qui les conduirait à la porte. Huyïn retient un grondement de gorge à la situation présente sous ses yeux. Il les tourne vers un des murs de la salle, y constatant la présence d'une poignée que l'un des gardes enfonce dans la paroi, avant de la tirer sur sa gauche. Un passage éclairé par quelques lanternes à une poignée de pas de distance les unes des autres se dévoile, menant à une autre salle plus petite. Celle-ci est décorée de quelques bibelots sculptés, ainsi que de meubles en bois, de sièges couverts de tissu et d'une vaste table ronde taillée dans la roche. L'air contient comme une odeur d'extérieur. Le félin devine que derrière les quelques toiles tendues le long du mur de droite et en recouvrant le tiers depuis le plafond, des ouvertures type soupirail doivent se trouver.

Un hoquet de surprise suivi d'un son d'avalement étranglé incitent le félin à porter son attention sur les présents de la pièce. Des gardes, aux quatre coins de la salle et deux de plus encadrant une porte face à eux. Un homme entre deux âges au visage émacié et la tête basse se tordant nerveusement les mains, jetant un œil derrière lui où une gamine à crinière blanche, plus jeune que le tigreau et au visage couvert de traces de coup, poignarde l'homme du regard. Elle ne peut guère faire davantage, à genoux dans une tunique de peau élimée, ses bras liés dans son dos et un bâillon couvrant le bas de son visage. Et face à eux, trônant dans un fauteuil, le menton posé dans les mains, une figure connue et à l'origine des bruits du Maître. L'usurier, au crâne dégarni masqué par une toque de fourrure blanche et à l'expression ennuyée, fait tourner lentement un doigt garni d'un signet brillant sur le bord d'une choppe. Son visage ridé au coin des yeux s'éclaire en voyant les joueurs se présenter dans la salle. À grand renfort de gestes et de sourires imitant ceux d'individus plus jeunes, il les invite à prendre place avant de fixer le félin. Son regard suit la cordelette enserrant le cou du woran, la remontant jusqu'à la main qui la tient. Il invite les deux partenaires à s'installer à sa gauche. La table de pierre est assez vaste pour que Huyïn puisse se tenir entre son propriétaire et l'autre humain sans les effleurer. Le woran demeure debout, ignorant le regard appuyé de son propriétaire pour diriger toute son attention sur le tigreau.

"Ça pose pas d'problème s'il tapote son jouet ?", fait-il en tendant le pouce par-dessus son épaule. "Parce que là, vu le beau monde qu'il y a, on en a pour un moment. Ce s'rait triste qu'il s'fasse ch... S'ennuie pendant la partie."

Huyïn ponctue cette remarque d'un petit rythme léger, tout juste perceptible par les deux humains proches. L'usurier est contraint de se pencher pour percevoir clairement la percussion et hausse les épaules. Après un geste de la main indiquant qu'il s'en moque, il bat les cartes et se met à sourire. Aucune originalité, le même jeu que celui ayant pris place dans la salle précédente se déroule sur cette table. La nervosité du musicien s'apaise. Il échange un regard avec le tigreau, pose son luth sur ses cuisses et ramasse sa main. L'homme inquiet et émacié plus loin déglutit, imitant le geste de ses voisins de tablée. Si la petite grondait et cherchait à se défaire du tissu contre son visage vivement, elle semble se calmer un peu. Le woran n'est pas dupe cependant. Il devine à la tension dans les frêles épaules que la petite attend juste son heure. Le moment qu'elle convoite viendra, elle le sait. Tout comme le félin, dont le bâtonnet racle discrètement la peau de son tambourin.

Il suffit d'une poignée de manches pour que l'homme poignardé du regard par la fillette finisse de perdre jusqu'à sa tunique et soit contraint de miser la petite. Une expression lasse peint les traits de l'usurier, rappelant qu'il ne manque pas d'esclaves et demandant ce que la gosse a de si intéressant que ça. L'homme tremble de tous ses membres en prétendant qu'elle est issue d'une bonne lignée et sait faire bien des choses pour son âge. Pister n'importe qui ou quoi, disparaitre en un claquement de doigt et chasser. Huyïn dirige son regard clair vers la petite quand on cherche à la faire se redresser et qu'elle reste prostrée. L'être apeuré se met à paniquer en découvrant une trace de sang maculer le bâillon quand il lui soulève le menton. Il se jette à genoux pour le retirer, sans sembler remarquer le regard froid de la jeune tigresse. Le woran observe la scène sans cesser de jouer du tambourin, devinant à la posture de la gosse que quelque chose se trame. Son instinct a vu juste, car au moment où le tissu est retiré de sa bouche, la fillette charge tête la première vers le cou de l'humain maigre. Pour chercher du réconfort ? Aucunement. Quand la petite se redresse en basculant adroitement sur ses talons, elle affiche des lèvres ensanglantées, tenant fermement entre elles une longue tige de métal pointu. Le sang giclant de la plaie l'asperge du menton à l'abdomen, lui faisant à peine cligner ses yeux rouges.

"Comme si un bout d'corde et deux-trois claques suffisaient à soumettre une Phalange. Aucun instinct d'survie ce genre d'crétins.", lâche le tigreau en reprenant une posture détendue après avoir jeté un œil à ses cartes, et se mettant à tapoter l'épaule d'un Maître de plus en plus blême tandis que des ricanements proches approuvent la tirade.

L'usurier émet un couinement ravi. Il indique au garde le plus proche d'elle de la conduire à l'étage pour la confier à "La Dame", en lui recommandant bien de lui expliquer la petite scène dans les moindres détails. Malgré ses grondements animaux, la fillette n'est pas de taille pour empêcher un garde corpulent de la désarmer, de la soulever de terre, de la charger sur son épaule et de passer la porte encadrée par deux hommes. L'invité de marque les regarde partir, émet un soupir puis claque des mains, invitant le reste de la table à revenir à leur jeu.

Huyïn observe avec une satisfaction certaine le Maître déglutir douloureusement et tout faire pour ne regarder ni le siège désormais vide ni la forme agonisante tremblant un peu plus loin.

(Patience. Bientôt, très bientôt.)



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Modifié en dernier par Huyïn le mar. 19 nov. 2019 11:56, modifié 1 fois.

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Huyïn
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Re: Les Habitations

Message par Huyïn » mar. 19 nov. 2019 11:55

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Exactement de la même façon que dans la salle précédente, les colliers de yus, les bijoux et autres objets ayant un peu de valeur passent d'un bord à l'autre de la table, changeant de possesseurs en un flot presque continu. Huyïn ignore depuis combien de temps il est là, les rideaux masquant la luminosité extérieure. Son bâtonnet tapote sur un rythme à peine perceptible contre le tambourin, ne s'arrêtant que quand un grondement frustré échappe à l'un des hommes attablé. Il pensait avoir la main la plus forte et s'est fait coiffer au poteau par le musicien. Le Maître, l'air réjoui un instant, se met à pâlir devant le regard meurtrier qui lui est adressé. Le woran plisse les yeux en percevant le crissement du bois du luth, que l'humain serre nerveusement jusqu'à ce que le perdant soit escorté hors de la salle par deux des gardes. L'usurier éclate de rire, lui proposant une dose d'alcool pour se détendre un peu. Son propriétaire accepte et, à peine a-t-il porté le godet à ses lèvres que l'invité de marque se sert dans le pécule tout juste gagné. Au regard interloqué qu'il reçoit, l'usurier fait savoir que c'est un principe de la maison : échanger un bien en sa possession contre un équivalent (au bas mot hasardeux) en yus, juste pour pouvoir continuer à jouer en général. Un rire forcé échappe au musicien, qui lève son récipient en l'honneur de son interlocuteur. Huyïn plisse les yeux devant la stupidité du Maître qui vient d'accepter une nouvelle règle pour le jeu avec une servilité déconcertante.

La partie reprend, un autre des joueurs se faisant sortir par le tigreau cette fois. Il ne reste bientôt plus à la table que l'invité privilégié, le musicien, deux autres participants et le tigreau. Ce dernier pioche allègrement dans sa fortune, payant sa tournée à tous les autres joueurs. Le Tigre fait glisser adroitement son bâtonnet entre ses griffes et frappe la peau tendue avec davantage de mordant, altérant son rythme quelques instants après la distribution de chaque main. Il doit se montrer patient. Ce n'est pas maintenant qu'il faut faire quelque chose de stupide risquant de tout gâcher.

Le petit tas de colliers du musicien augmente sur les premières manches, redonnant un air confiant à celui-ci. Mais plus la soirée progresse, moins il obtient de quoi miser. Il pâlit de nouveau, jetant des coups d'yeux loin d'être furtifs à son créancier. Sa dernière main en date n'a rien pour elle, et pourtant l'homme mise ce qui lui reste en un coup de bluff osé. Tendu, il ne remarque pas le lent raclement sur l'instrument à percussion derrière lui ni le sourire à canine dévoilée de son partenaire de jeu. Le tigreau ne mord pas à l'hameçon et joue la partie, arrachant la totalité de la mise à son voisin. Cette fois-ci, le woran se fait silencieux et rive une attention toute particulière à la surface de pierre où les mains de l'homme se crispent. Il ne lui reste rien sur la surface. Ses seuls biens sont ses habits et son luth. Pour toute son arrogance, il est aussi pudique et refuse de se défaire du moindre ruban. Mais miser son instrument à corde ne l'enchante pas plus, au point qu'il avale de travers le fond de son verre.

"Du calme, l'ami.", rassure le jeune homme. "Il te reste encore ça.", fait-il en pointant le luth de l'index, ce qui fait se courber le musicien dessus, un cri offensé lui échappant en guise de réponse. "Mais oui, je sais qu'c'est impensable pour quelqu'un d'autre de l'effleurer. Alors écoute... Tu le poses ici, entre nous, et je te file quelques colliers à jouer en contrepartie. C'comme s'il était à moi, mais j'y touche pas. Marché conclu ?"

Le tigreau appuie sa tirade par la prise de trois lourds colliers de yus qu'il agite lentement. Quand les doigts tremblants de l'humain se referment dessus, Huyïn laisse échapper un souffle nasal dédaigneux. La peur de finir comme le mort, l'angoisse de la dette et la pression mise par l'humeur somme toute joviale de la salle ont l'air de l'empêcher de réfléchir correctement. S'il n'avait pas réagi comme une bête traquée, il aurait remarqué la fortune conséquente accumulée par le tigreau et aurait cherché à stopper pour en revendiquer la moitié. Mais, comme prévu depuis de longues semaines, la fièvre du jeu a pris le dessus. Il remet en circulation la moitié de son échange pour suivre un appel sur la table et gagne une poignée de manches. Le woran observe brièvement les faciès des uns et des autres, constatant sans difficulté qu'aucun d'entre eux ne semble pressé de gagner ou même tendu. Le musicien a mis le pied dans un traquenard des plus visibles et ne s'en aperçoit même pas. Affligeant.

Les autres membres de la table s'amusent avec lui, le laissant grappiller des miettes pour l'affamer un peu plus ensuite. L'espace devant le musicien se vide de nouveau, ne lui laissant qu'une poignée de yus vaillants. C'est alors que l'usurier se met à bâiller et annonce se retirer sous peu. Le Maître acquiesce et déglutit avec soulagement en le voyant se lever, prêt à le saluer, jusqu'à ce que l'humain à la toque braque son regard dans sa direction. Son visage jovial se pare d'une expression dangereuse et il tend une main ferme, exigeant son dû. Le musicien a l'indécence de balbutier, comme s'il avait été pris de court. Il présente la pauvre pincée de piécettes qu'il lui reste, ouvrant la bouche pour bredouiller quelque excuse, qu'il n'a pas le temps de formuler avant qu'un revers de main l'envoie rouler au sol. Ironiquement, aux pieds du woran. Il semble enfin se souvenir de son existence et tente de négocier le félin en paiement de sa dette, une main tremblante et beaucoup trop basse cherchant à agripper la laisse. L'usurier l'interrompt d'un geste de la main, demandant froidement confirmation qu'il lui appartient. Après tout, ce n'est pas le Maître qui l'a amené dans la salle, mais le tigreau. Offusqué et tentant de se donner de l'aplomb, le musicien tente de rappeler à son créancier qu'il était accompagné par le fauve lors de l'emprunt. Son interlocuteur observe le woran immobile avant d'incliner la tête sur le côté et de répondre un franc "aucun souvenir". Nul soutien non plus de la part de l'humain à peau de neige, qui sirote tranquillement son godet. Quand celui-ci se fait presser un peu, il pivote sur son siège, désignant le woran de l'index entourant son verre.

"Et si on lui d'mandait son avis ?", fait-il en dévoilant ses canines dans un sourire franchement amusé.

Celui qu'il connait depuis près de deux décennies glapit, les trouvant insensés et rappelant qu'il s'agit d'une simple bête savante, pas d'un être capable de...

"Par les cycles.", l'interrompt le woran sombre en abaissant un regard dédaigneux sur la forme avachie par terre. "Si le ridicule pouvait occire, combien de fois aurais-tu péri aujourd'hui ?", gronde Huyïn en glissant une griffe entre sa gorge et la cordelette pour faire coulisser le lasso.

Le musicien ouvre des yeux si ronds qu'ils semblent prêts à quitter leurs orbites, ouvrant et fermant la bouche comme un poisson fraichement sorti de l'eau. Il dirige son attention vers le tigreau qui se tient maintenant la joue en appui contre la paume.

"J'dirais bien quatre. Et quelque chose m'dit qu'c'est pas fini.", ricane familièrement le jeune homme, en portant un toast moqueur.

Huyïn prend le temps d'enrouler le lien puis de le tendre à son propriétaire. Il tourne son attention vers l'autre, commençant tout juste à se redresser. Celui qu'il fallait considérer Maître a l'esprit tournant à grande vitesse. Et il ouvre la bouche pour parler encore. Le woran est contraint d'être d'accord avec le tigreau. L'humain dépossédé de tout va sans doute encore faire quelque chose pour se rendre ridicule. Mais le félin ne le laissera pas faire. Il a attendu assez longtemps, il ne lui accordera pas le loisir de s'humilier à moitié, non. Il va lui faire revivre et regretter chaque geste ou moquerie à son encontre. Ah il a encore du mal à imaginer le woran capable de pensées construites et personnelles ?

Il va être douloureusement surpris.



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Huyïn
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Re: Les Habitations

Message par Huyïn » jeu. 21 nov. 2019 15:34

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-8-

La première chose que fait le musicien, c'est de demander avec un rire crispé si c'est une farce bien organisée par le tigreau, qui a fait apprendre des répliques au woran. Huyïn échange un regard avec l'accusé qui hausse les épaules. Le Tigre avait beau savoir que l'humain dépourvu de tout dirait ou ferait quelque chose de ridicule, le voir s'enfoncer dans le déni le surprend presque. Il pose ses yeux clairs sur la forme qui se cramponne d'une main tremblante à la chaise proche, l'observant attentivement pour la première fois depuis des mois. Le musicien est amaigri, ridé aux yeux, et sa courte tignasse brune ponctuée de mèches blanchissantes. Le temps passé ne l'a définitivement pas embelli. Le jeune humain fougueux et orgueilleux se servant du woran comme moyen d'impressionner les autres a laissé place à un être mûr, mais baissant la tête quand il bombait le torse encore récemment. Il a pris de l'embonpoint depuis leur arrivée à Pohélis, déformant la tenue colorée de vert printanier qu'il a obtenu sur les yus le rendant à présent misérable.

Comprenant qu'il n'aura que des ricanements de la part des autres présents, il tourne son attention vers le woran sombre. Qui l'ignore, passant à côté de lui pour diriger sa main libre vers le luth. Le geste fait immédiatement réagir le musicien, qui se jette en avant pour s'en saisir le premier. Il perd l'équilibre, aidé par la queue du félin et s'étale douloureusement contre la table. Il n'a pas le temps d'esquisser le moindre mouvement que Huyïn plaque le tambourin contre la pommette tournée vers lui, raclant la peau tendue avec une lente brutalité. Ses oreilles pointues perçoivent sans problème le venin lancé à son encontre, lui ordonnant d'enlever ses sales pattes de l'instrument.

"Tu n'as pas l'air de bien saisir la situation.", gronde le fauve en appuyant davantage l'instrument à percussion contre le visage passant du blême au rouge, tout en enserrant précieusement le luth contre lui. "Tu n'as et tu n'es plus rien."

Le musicien se débat, cherchant à agripper le poignet à fourrure. La position ne l'aidant pas, il s'en prend de nouveau au tigreau, lui ordonnant de cesser cette comédie. Il se croit encore en mesure de se faire obéir alors qu'il est courbé contre une table, la trogne déformée entre la surface et le tambourin. Sa forme se fige sous l'objet quand il s'aperçoit que son partenaire de jeu le regarde sans la moindre trace de sourire. Au contraire même, il a l'air vexé.

"Eh, j'vais t'apprendre un truc, l'ami. J'ai rien d'particulier contre toi. 'Fin, j'avais. Mais les affaires sont les affaires, comme on dit. T'as juste pas d'bol d'être aussi stupide. ", déclare-t-il avant de s'étirer et de rassembler son pécule. "Ah, juste une chose. Moi, j'ai fait qu'participer. Si ça n'avait t'nu qu'à moi, ça se s'rait fini l'jour même d'not' rencontre."

Un frisson parcourt le musicien de la tête aux pieds. Ses yeux marrons se tournent vers le félin, affichant son incrédulité. Cela y est. Le woran a toute l'attention de cet individu et il va se faire un plaisir de lui enfoncer des paroles cinglantes dans la poitrine aussi sûrement que les aiguilles de la sekteg dans le poitrail d'une effigie honnie. La bouche naguère vindicative tremblote, balbutiant de plus en plus faibles et incrédules "qu'est-ce que tu as fait". Tiens donc. Maintenant, il lui adresse la parole comme à un être doué de raison et pas à une bête bien dressée...

Au lieu de lui répondre, le woran relâche le tambourin, le laissant rouler sur la table de roc. Il empoigne le col du musicien et tire vers l'arrière sans ménagement. Le tissu craque, arrachant un hoquet mécontent de l'usurier, grommelant qu'il l'aimait bien cette tunique. Ignorant la réplique, Huyïn défait le musicien de l'habit avec assez de vigueur pour lui couper le souffle. Il marche de ses pattes griffues sur les bottes, les arrachant à leur tour. Sans un mot, il s'acharne contre la tenue et s'attelle à ne laisser l'homme que dans le plus simple appareil. Satisfait de voir celui qui se prenait pour son maître se recroqueviller et chercher à se couvrir de quelque tissu trainant par terre, le félin le domine de toute sa taille, abaissant à peine le menton.

"Commençons par là.", fait-il posément, la voix calme et égale. "Agréable, non ? D'être contraint d'apparaître comique aux yeux de tous ? Te souviens-tu de ce jour où tu m'as enfermé dans le sous-sol de cette vieille ferme ? Tu m'as dit très précisément enfile ça ou tu ne sortiras pas, imbécile d'animal. Etrange la façon que tu avais de me considérer comme une bête tout en attendant de moi un comportement... Civilisé. Cela te revient-il ?", demande le woran sans se mouvoir ni attendre de réponse de la part de l'humain prostré. "Moi, je ne l'ai jamais oublié... La seconde saison chaude après notre rencontre. C'était il y a quinze cycles..."

Dans son dos, le tigreau émet un sifflement auquel le Tigre ne prête guère attention. Il narre les humiliations subies les unes après les autres, de la copie de symboles écrits où le woran se traitait lui-même d'imbécile aux insultes imagées et fleuries masquées sous des paroles poétiques, sans parler des démonstrations d'animal savant avec des ordres plus dégradants les uns que les autres. Jamais un coup porté, mais jamais il ne pouvait s'asseoir à table ou même sur un siège en public. Et que dire de cette interdiction de toucher au luth quand le fauve se savait capable de produire de bien meilleurs sons que ceux de l'artiste ?

Balbutiant, l'homme au sol demande pourquoi il n'a rien dit avant ni n'a agi plus tôt. Le fauve demeure silencieux longtemps, jusqu'à ce que l'humain lève le nez pour le regarder d'en bas. S'il s'attend à de grands mots remplis d'émotions, là encore, il va être déçu.

"Tu m'étais encore utile, à l'époque. Tu avais de l'ambition, l'envie de voir plus loin que ton pathétique hameau perdu. Tu m'intéressais. ", dit le félin en plissant les yeux, ne faisant pas un geste pour aider l'autre qui se remet péniblement sur ses pieds, un pan de tissu plaqué contre lui en une parodie de bienséance. "Puis tu m'as mené là et tu t'es installé dans ton petit train-train monotone. J'ai attendu de voir si ton objectif allait te revenir, mais tu t'es laissé séduire par le jeu. Tu as tout oublié. Tu m'as lassé.", indique le woran sombre en prenant le luth en main et en plaçant ses doigts aux griffes taillées dessus, pendant que l'une des autre fait vibrer une corde.

"Allez ! Une histoire en musique !", lance le tigreau en sautillant d'un pied sur l'autre.

Entendre les premières notes fait réagir la victime, qui lance ses mains à l'assaut du félin. Acte instinctif qui ne surprend guère son woran. Les griffes font vibrer les cordes en un son brutal, accompagnant un courant d'air vif qui percute l'homme et le stoppe net dans son avancée. Perturbé comme pas mal des présents de la salle, l'humain immobile lève des yeux ronds sur le fauve. Il ne remarque que trop tard ce dernier basculer son poids sur un pied et se servant de l'autre pour le frapper derrière le genou. Il lui fait de nouveau perdre l'équilibre et s'écarte d'un pas pour le regarder choir à plat ventre. Le félin patiente, attendant que l'homme cherche à reprendre appui sur ses coudes pour poser impitoyablement son pied entre les omoplates visibles et plantant le bout des griffes dans la peau claire. Au glapissement émis, l'usurier fronce le nez, rappelant que c'est sa propriété qui est ainsi abimée.

"Une simple possession doit savoir rester à sa place, n'est-ce pas ?", répond sombrement le félin sans quitter sa proie du regard. "Une ou deux marques douloureuses n'empêcheront pas ses membres de fonctionner."

L'invité de marque s'apprête à protester quand le tigreau fait glisser vers lui les trois-quarts du montant accumulé.

"N'vous fâchez pas, Maître usurier. R'gardez plutôt. Ça devrait être assez pour notre p'tite affaire, non ?", intervient-il, détournant effectivement l'attention du porteur de toque blanche.

Les griffes s'enfoncent un peu plus dans la chair, tirant un glapissement de douleur et un tremblement incontrôlé, lié à l'inclinaison du fauve vers sa proie. Il lui agrippe la tête d'une main, la tirant vers l'arrière pour l'obliger à regarder l'instrument qu'il place sous son nez. D'une voix presque ronronnante, il lui demande de se concentrer sur un détail logé dans le ventre de l'objet et de lui dire ce qu'il voit. Huyïn attend de longs instants en silence, ses oreilles ne lui apportant que le son de yus qu'on compte et les pas des hommes entourant le cadavre de l'égorgé. L'ancien musicien s'énerve, clamant qu'il n'y a rien à y voir.

"Si, mais je ne m'étonne pas que tu sois incapable de remarquer l'évidence se trouvant littéralement sous ton nez.", fait le fauve en tapotant son doigt contre une corde puis amenant le luth à lui pour frotter légèrement sa joue contre le bois.

Huyïn n'en souffle pas un mot, estimant ne pas avoir à gaspiller sa salive pour indiquer que le luth est marqué d'un sceau sous les cordes. Et surtout qu'il a une affinité avec l'énergie magique. Il a du auparavant se trouver en possession d'un manieur de fluides et être dérobé ou obtenu d'une façon peu glorieuse par sa victime. Dire que ce bel instrument est resté pratiquement vingt années entre les pattes d'un individu incapable de faire résonner sa véritable voix. Quel affront ! D'autant qu'il l'a échangé au tigreau pour une vulgaire poignée de yus, l'inconscient. Ce luth est bien mieux ici, entre les mains respectueuses et dignes du félin. Il lâche la caboche brune sans douceur et retire son pied, le calant sous la forme de sa proie pour le faire basculer sur le dos avant de le plaquer de nouveau contre le torse clair. Les mains de l'homme tentent de marteler sa cheville, mais le fauve ne s'en offusque pas. Toute proie acculée peut retrouver du mordant, après tout.

Les yeux clairs de Huyïn se rivent à l'expression entre rage et désespoir de l'humain. Il a tout de même eu des instants d'utilité, cet homme. Il mérite bien de savoir une ou deux choses. Le luth dans les mains, le woran joue quelques mesures, plongeant son regard dans celui en contrebas. À la suivante, sa voix domine le rythme.

"Voyez l'imbécile foulé au pied, par celui qu'il a toujours méprisé ? Oyez son histoire et apprenez comment il s'est fait avoir !", amorce-t-il, marquant une pause pour tapoter des griffes contre le bois. La percussion passée, il enchaîne en chantant les paroles suivantes. "En bonne compagnie il s'est cru, quand celle de saltimbanques par sa présence a accru. Naïfs idiots cherchant gloire et protection, aveugles où l'allait mener son ambition ! Pantin pantin finit un jour, celui pris dans les fils à son tour."

Le félin joue deux mesures sur le même rythme, jette un regard circulaire à la ronde et voit brièvement les autres présents suspendre leurs gestes pour l'écouter. Il baisse de nouveau le nez vers sa proie.

"Un frère costaud et simplet, vie troquée sur bout de papier. Cette garantie qui l'a mal pris, quand une voix lui a tout dit. On se cache ou cherche à fuir, quand on craint pour son avenir. Choix du mauvais endroit, suivant des conseils qu'il ne fallait pas. Pauvre pauvre petite vie, à une figure de proue finit son récit. Pantin pantin finit un jour, celui pris dans les fils à son tour."

Il y a une certaine satisfaction de voir les yeux de l'homme gagner en taille à mesure qu'il comprend le sens des paroles improvisées. Son public étant attentif à ce point, le félin continue.

"Une jeune fille vivant pour lui, par trop d'artifices enlaidie. À ses yeux une gamine sans beauté, qui savait juste chanter. Ses mots émus durs à dire, l'homme a jugé bon d'en rire. Douce fragilité abandonnée... "

"Cherche à se faire consoler !", s'exclame le tigreau en suivant le rythme au mieux. Le woran sombre hoche la tête.

"Traquée quand vient la nuit, ses pas l'amènent à l'autre lui. Il offre bras forts et abri, la chansonnette est partie. Pantin pantin finit un jour, celui pris dans les fils à son tour."

Les griffes font résonner les cordes sinistrement puis la paume féline se pose dessus, arrêtant la vibration avec rudesse. Quelques exclamations déçues se font entendre dans la salle. Huyïn se tait, observant chaque mouvement de l'homme et retirant son pied, non sans laisser une trace rouge perlant de sang sur la peau claire. Il est atterré et n'a même pas la force de se redresser autrement que sur un coude. S'il était blême avant, il est livide. Il vient de comprendre que tous les malheurs et coups de malchance frappant la troupe ne doivent rien au hasard. Que tout ce qui faisait la stabilité de son petit monde vient de volet en éclat. Quand il finit par s'asseoir, son visage se tord et se crispe avant de donner l'impression de fondre. Des larmes coulent sans discontinuer de ses yeux. À son mouvement cherchant à agripper le pantalon léger du fauve, Huyïn fait un pas en arrière, se mettant hors d'atteinte. L'ancien musicien devenu simple propriété de l'usurier n'a littéralement plus rien à quoi se raccrocher.

Il se met à bégayer pitoyablement, demander une autre chance quand le félin s'apprête à le laisser là. Il chouine comme un bambin, incitant le fauve à regarder par-dessus son épaule. Le woran sombre revient sur ses pas et tend une main dans sa direction, mais quand l'ancien musicien laisse une lueur d'espoir paraitre sur ses traits et s'apprête à tendre la sienne en retour, il est ignoré. Les doigts sous fourrure ramassent un objet et l'élèvent un peu.

"Pour reprendre tes sages paroles... Avec ça, t'auras peut-être une chance de passer pour utile. ", déclare froidement Huyïn en laissant choir le tambourin sur les cuisses de la créature.

Quand il s'en détourne cette fois, un hurlement désespéré se fait derrière lui. Il ne dure qu'un temps avant qu'un bruit de coup suivi d'une chute se fasse entendre. L'usurier glapit encore une fois, mécontent que la marchandise prenne un impact de plus.

"J'y peux rien, j'ai les oreilles délicates.", lâche le tigreau sur un ton agacé en se curant l'une desdites oreilles.

L'humain à toque blanche émet un soupir dramatique puis les chasse d'un mouvement répété de la main. Le woran n'attend pas la permission avant d'emprunter le passage en sens inverse, d'ignorer les rares présents encore là et de déboucher sans empressement dans la ruelle.

Un bref coup d’œil en l'air lui apprend que le jour n'est pas encore prêt à se lever. Lentement, il enserre le luth contre lui, grondant depuis le fond de sa gorge. Ses pieds griffus quittent le sol en cadence alors qu'il s'éloigne de la maison et inspire un grand bol d'air. Des pas rapides arrivent bientôt à sa hauteur et un profil se penche sur sa droite. Lui lançant un regard par en-dessous, le tigreau dévoile un sourire à canines brillantes.

"Et où va-t-on comme ça ?", demande-t-il avec amusement, ne recevant pas même un regard de la part du félin. "C'te hasard ! Moi aussi !"

L'humain pâle croise les mains derrière la tête, ricanant sans retenue.



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Thaïs
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Re: Les Habitations

Message par Thaïs » dim. 17 mai 2020 19:18

[1]


J’hume longuement cet air printanier, annonciateur des beaux jours. L’épais manteau de neige laisse peu à peu place aux étendues vert tendre, dans lesquelles grouillent un tas d’insectes et autres rongeurs. La vie reprend, après son long sommeil hivernal.

Allongé sur une souche d’arbre à l’entrée de la ville, le soleil me réchauffe. Je paresse. Je me prélasse, n’ayant rien d’autre à faire que chasser distraitement une mouche, qui vient perturber ma quiétude par son bourdonnement agaçant.

Soudain, un cri strident. Il me déchire les entrailles. Je me redresse, aux aguets. Je perçois des pleurs et plusieurs voix affolées. D’un pas assuré, je quitte ma souche, marchant dans les dernières flaques de neige et rejoins l’origine de tant de tristesse. La maison d’où proviennent les voix est grande et richement garnie. J’ai déjà observé ses habitants auparavant, ils ne me sont pas totalement inconnus. Plus j’approche, plus les pleurs me fendent le coeur.

Doucement, je pousse la porte pour pénétrer dans l’habitat. Les voix viennent de l’étage… Je gravis l’escalier sans peine et, me fond dans la pièce qui réunit l’ensemble de la famille. La chambre est claire, lumineuse. Aux murs, de nombreux documents sont affichés: des symboles étranges, des planches d’herbier, des souvenirs… Un petit bureau, dans le coin de la pièce, semble regorger de trésor. Je distingue mal son contenu de là où je suis, mais il me semble voir des plumes et des manuscrits. Sur une petite table, un mortier, des fioles et des plantes en pot. Beaucoup de plantes. Certains jonchent le sol. Leurs odeurs m’enivrent et me font un peu tourner la tête.

Au centre de la pièce, un lit. Et sur le lit: un corps. Je comprends vite qu’il est sans vie, et que les gens autour du lit pleurent cette personne éteinte. Un petit homme à la peau foncée serre les dents par pudeur, mais le tremblement de son menton le trahit. Une jeune femme se tient en retrait, le regard perdu sur le paysage qu’offre la fenêtre. Une dame à la peau très pâle et aux cheveux blonds, caresse lentement la tête de la dernière personne: une fille à la chevelure flamboyante, effondrée, à moitié couchée sur le lit, étreignant le corps inerte. Je reconnais cette tignasse décorée de plume. Je reconnais son odeur. J’ai déjà vu cette fille se promener dans les bois avec… avec la personne morte.

L’homme s’exprime d’une voix douce, réconfortante:

« Elle a vécu plus de mille lunes… Nahãan a eu une belle vie, elle a fait son temps parmi nous… Et, souviens-toi… Toute chose est amenée à mourir, ce n’est ni triste, ni joyeux. C’est elle qui t’a donné cet enseignement! Je sais que sa perte t’es horrible, mais c’est ainsi que sont tracés nos vies: vers une mort certaine. »

Il jette un regard neutre à celle qui semble être sa femme, ne trouvant les mots suffisants pour réconforter sa fille. Car je me souviens de bribes de conversation, maintenant. Il s’agit bien ici d’une famille, dont la grand-mère paternelle vient de décéder.

« Tu sais Thaïs, Nahãan était très fière de toi. Fière de te voir reprendre le flambeau. Je suis certain qu’une part de son âme est en toi et c’est a travers ses apprentissages que tu continueras à la faire vivre dans ton coeur. »

La respiration de Thaïs se calme peu à peu. J’en profite pour me manifester et d’un pas léger, saute sur le lit. Mes pattes s’enfoncent dans les draps qui couvrent le corps. Timidement, je m’approche des cheveux roux, avant d’y donner un petit coup de tête affectueux. Au même moment, les autres m’aperçoivent.

« Hey mais qu’est-ce que tu fais là toi? »


Sous l’influence des mots de son père et de ma tentative d’approche, Thaïs relève la tête. Son visage est baigné de larme, ses yeux sont bouffis, quelques cheveux lui restent collés sur le front. Mais quand elle me voit, je perçois une petite lueur dans son regard vert. Aucun mot ne parvient à sortir de sa bouche, mais sa main s’approche de ma tête et se plonge dans ma fourrure. Il n’en faut pas plus pour me faire ronronner de plaisir.

Délicatement, je m’approche encore, et vient me coucher sur le corps sans vie de Nahãan, au creux de son nombril, près de la tête de Thaïs. J’ai l’impression d’avoir ce pouvoir d’apaiser les gens, mon jeune âge ne m’avais pas encore donné l’occasion de m’en rendre compte. C’est plutôt plaisant. Mes yeux se ferment doucement, dans un léger vrombissement de bien être malgré la triste situation.

Modifié en dernier par Thaïs le dim. 17 mai 2020 20:26, modifié 1 fois.

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Thaïs
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Re: Les Habitations

Message par Thaïs » dim. 17 mai 2020 19:21

[2]


Je ne sais pas combien de temps s’est écoulé. Je me suis endormi, bercé par les caresses de Thaïs. Elle dort, elle aussi, la main froide de Nahãan dans la sienne. Les autres sont partis. Je me redresse et fais le dos rond pour m’étirer. Je baille en poussant un petit cri incontrôlé. J’ignore si c’est ce dernier ou si ce sont mes mouvements qui l’ont réveillée, mais Thaïs ouvre les yeux. Ils sont vraiment gonflés. Elle sourit en me voyant, et mon petit coeur de jeune chat explose de joie.

« Dis donc… tu arrives à un drôle de moment toi… Tu vois, elle, c’est Nahãan, ma grand-mère. Elle m’a appris tellement de choses. Tous les jours on passe des heures ensemble, rien qu’elle est moi. Elle vient de loin, tu sais. D’un autre continent. Elle est Ayajpak. Et… »

Elle suspend ses mots, prenant conscience que ce n’est plus au présent qu’elle doit parler de sa chère mamie, mais au passé. Une larme perle encore sur sa joue rose. Je viens me blottir près d’elle, en espérant qu’à grand coups de ronrons et de câlins, je pourrai un peu lui remonter le moral.

Mes efforts ne semblent pas vains. Thaïs respire un grand coup, profondément, comme pour se donner du courage.

« Il va falloir que je la laisse et que je continue mon chemin sans elle, maintenant… Elle m’a tant appris. »

La jeune femme jette un regard circulaire, analysant chaque détail de la chambre de sa grand-mère, comme si elle les découvrait pour la première fois après tant d’heures passées entre ces murs. Elle se lève, et cueille avec soin quelques branchages sur les plantes qui nous entourent, avant de les poser sur le torse de Nahãan, en y joignant les mains, comme si elle tenait ce bouquet improvisé.

Son regard se pose sur moi, tandis que je n’ai toujours pas quitté le lit.

« Il va falloir que tu partes, toi aussi. Bientôt on devra déplacer le corps. »

Je miaule doucement. Je n’ai pas envie de partir moi! Je suis bien, sur ce lit, dans les draps moelleux. Et puis, ne réalise-t-elle pas que je suis une source de réconfort pour elle? Non, vraiment! Je ne veux pas continuer à dormir dehors alors que je suis certain de pouvoir bénéficier ici d’un confort et d’un amour incomparables! Je miaule encore. Je proteste. Je me recouche sur Nahãan, prêt à camper sur mes positions. Et là, je ne comprends pas trop ce qui se passe. Je vois le regard de Thaïs qui s’éclaire. Qui s’illumine presque!

«  Je viens de comprendre! Tu veux rester! Parce que… Parce que tu ES Nahãan! Elle me l’a dit tant de fois! Elle croyait en la réincarnation! Tu apparais dans nos vies au moment de son décès, ce n’est pas un hasard! »

(Heu… Ben si, ma grande c’est un hasard. J’suis pas ta vieille mamie, désolé… En plus, je suis né quelques temps avec son décès quand même… M’enfin si ça te plait de le croire et que ça m’apporte ton affection, j’veux bien jouer le jeu)

Bon, je réalise qu’en restant là, je m’engage à rester vraiment proche de Thaïs, mais elle a l’air douce, je pense que nos vies peuvent bien s’accorder. Vie de canap’ pour petit chat, je dis oui!
Modifié en dernier par Thaïs le dim. 17 mai 2020 20:41, modifié 2 fois.

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Thaïs
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Re: Les Habitations

Message par Thaïs » dim. 17 mai 2020 20:33

[3]
((( A écouter durant la lecture )))

Quelques jours ont passé. Le corps de Nahãan a été transféré dans le petite bois à l’orée de la ville. Les Varrockiens ont observé ce sinistre cortège d’un regard inquiet, mais Thaïs et sa famille semblaient s’en moquer au plus haut point.

Ensuite, le corps a été emballé dans de grands draps blancs. Elle était prêtresse et guérisseuse tout de même, ses funérailles doivent être remarquables! Des fleurs, des plumes d’oiseau et des bijoux ont été posés tout autour de cet étrange hôtel de pierre qui trône dans la petite clairière. Une couronne a été placée sur la tête de la défunte, pardessus les draps qui l’emmaillotent de la tête aux pieds.

La famille est maintenant réunie autour du corps et la nuit vient de tomber. La lune ronde et éclatante n’est voilée que par de légers nuages. Thaïs m’a emmené avec elle, en me disant que mon âme devait assister à la disparition de mon corps. L’idée me fait froid dans le dos, heureusement que je sais qu’elle pense que je suis la réincarnation de sa grand-mère!

Ashi, le père - je connais maintenant les prénoms de tous les membres de la famille - a allumé un feu. Les nuits sont encore fraiches et je ne rechigne pas à faire légèrement roussir mes poils. Ils sont tous prostrés autour de l’hôtel, en murmurant pour eux-même des mots dont j’ignore la signification. Je ne perçois que le nom de Huarakohatli, dont j’entends parler depuis quelques jours dans le foyer. Thaïs me parle beaucoup, heureusement que je la comprends. Elle m’a expliqué qu’il s’agit du dieu de l’ombre et de la mort. Je ne sais pas trop ce qu’est un dieu, mais ça avait l’air très important pour elle.

Quelques minutes plus tard, Thaïs se met à dessiner des symboles à même la terre. Puis, du bout de sa baguette, à encercler la pierre sur laquelle repose sa mamie. Au loin, un chouette hulule, se faisant dresser mes oreilles.

Ashi se lève à son tour, et fouille un gros sac emporté pour la cérémonie. Il en sort un tambour et un maillet de taille raisonnable, et se met à jouer frénétiquement, un air répétitif et de plus en plus rapide. La musique est enivrante. J’ai beau n’être qu’un chat, j’y suis aussi sensible que les humains. Je me sens transporté loin d’ici et Thaïs semble elle aussi dans un état de transe. Ses yeux sont fermés, elle tourne sur elle-même, les bras en l’air. Lorsqu’elle s’arrête de tournoyer, elle accompagne l’instrument de sa voix. Claire, forte, au ton grave. Elle s’élève dans la nuit, de plus en plus fort. Le reste de la famille la rejoint bientôt, dans un choeur qui prend aux tripes. Je suis fasciné. A la fois ici, et ailleurs. Devant moi, le feu devient flou, j’ai l’impression de voir des ombres y danser. Le moment est intense, l’énergie délivrée très forte. Ils dansent, ils chantent, ils fêtent la vie, ainsi que la mort. J’aperçois sur le visage de Thaïs de multiples émotions: des larmes, un sourire, de la gravité, de la libération. Elle attrape une poignée de terre qu’elle jette frénétiquement dans le feu, produisant une grande flamme verte, la musique et les chants donnant toujours la cadence.

La lune a bien avancé dans le ciel lorsque le silence revient. Ils sont essoufflés, Thaïs a l’air épuisée, mais le rituel n’est pas terminé. Ashi se munit d’une torche qu’il porte au feu précédemment allumé. Elle s’embrase immédiatement. Il est suivi de Cyrielle, sa femme, et des deux filles. Ensemble, ils incendient l’hôtel. Le feu prend très rapidement, enveloppant Nahãan de ses flammes vives. Ils restant là tous les quatre, main dans la main, des heures durant. Jusqu’à ce que le feu s’éteigne, quand le jour se lève. C’est Cyrielle qui, la première, quitte son état méditatif et reprend le chemin de la maison, sur la pointe des pieds, sans effleurer les membres des sa famille. Comme s’ils respectaient tous le temps dont chacun a besoin pour cet ultime au revoir, alors que Nahãan est redevenue poussière. Vendræ ouvre le yeux et quitte les siens à son tour, suivie rapidement par son père. Ne reste que Thaïs, a qui il faut encore quelques minutes pour émerger. Le soleil l’éblouit quand elle revient à elle et la pierre est encore fumante. Délicatement, elle sort de sous ses vêtements, un petit étui qu’elle porte autour du cou. Elle le dévisse et, à l’aide d’une feuille d’arbre afin de ne pas se bruler, y transfère quelques cendres. Soigneusement, elle replace l’étui contre son coeur, sous ses vêtements, et murmure ces quelques mots avant que nous ne retournions vers la maison.

«  Merci pour tout, Nahãan. Te voilà retournée à la terre, lieu de tes origines. C'est notre devoir à tous, que de la nourrir comme elle nous a nourri durant une vie entière. »

Modifié en dernier par Thaïs le dim. 17 mai 2020 21:16, modifié 1 fois.

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Thaïs
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Re: Les Habitations

Message par Thaïs » dim. 17 mai 2020 21:16

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Il fait chaud, le printemps touche à sa fin. Les journées de Thaïs sont rythmées de la même manière depuis le décès de Nahãan. Elle n’est plus triste, parce que c’est ainsi que se passe le deuil chez les Ayajpak, mais je la sens morne. J’ai l’impression que rien ne l’anime réellement. Elle gribouille quelques éléments dans son calepin et très souvent nous sortons dans les bois. Elle glane divers ingrédients, rêve en regardant les nuages, m’amuse avec un bâton ou quelques plumes.

Ce matin, comme bon nombre d’entre-eux, nous sommes dans la chambre de Nahãan. Je suis couché sur son lit, profitant des rayons du soleil qui traversent la fenêtre. Thaïs est assise au bureau, concentrée sur un grand livre dont elle recopie quelque bribes dans son précieux calepin.

Quand elle le referme d’un coup sec, je sursaute. Je m’étire paresseusement, et saute sur le sol pour gratifier ma nouvelle amie de quelques câlins sur les mollets. J’ai faim, et j’espère que nous sortirons rapidement.

J’ai compris, au fil des jours, à quel point je prenais de l’importance dans la vie de cette jeune femme. Parfois, j’entends sa mère chuchoter qu’il n’est pas raisonnable de laisser Thaïs passer autant de temps avec moi, mais Ashi rétorque toujours que sans moi, Thaïs n’aurait plus rien.

« Mais elle nous a nous! »

« C’est vrai, mais Thaïs est particulière, tu le sais. Elle n’aime pas la compagnie humaine. Seule Nahãan l’a apprivoisée… Alors laissons lui Gazuar, si ça peut lui faire du bien. Et qui sait? Peut-être est-il réellement une incarnation de Nahãan. »

Ça me fait toujours sourire, autant qu’un chat puisse le faire, quand j’entends que je serais la réincarnation de Nahãan. Je sais bien que c’est faux, mais à quoi bon le leur montrer?

Le lien qui m’unit à Thaïs se renforce un peu plus chaque jour. Nous ne passons plus un seul instant l’un sans l’autre. Deux solitaires qui se sont bien trouvés, en somme.

A force de me frotter à ses jambes, elle passe sa main sous mon ventre et me soulève délicatement. Je n’aime pas trop ne plus avoir pied, mais je la laisse faire. Elle me grattouille le menton et m’emporte en dehors de la chambre.

« Viens. J’ai besoin de benoîte. On devrait en trouver facilement dans les bois. »

(ouais! Je vais pouvoir chasser!)


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Thaïs
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Re: Les Habitations

Message par Thaïs » mer. 20 mai 2020 17:45

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Trois mois. J’ai l’impression d’avoir franchit le seuil de la maison hier, mais non. Déjà 3 mois. J’ai pris des habitudes confortables ici, et pour rien au monde je ne me séparerais de Thaïs. Je suis certain que c’est réciproque. Elle ne cesse de me parler. Elle me montre ses apprentissages, je la suis comme son ombre.

Au fil du temps, j’ai appris a décrypter de mieux en mieux ses émotions. Et je sens bien qu’une mélancolie l’habite toujours. Cette nuit, elle a mal dormi, je n’ai cessé d’être réveillé par ses retournements incessants et ses ruminations à voix basse auxquelles je n’ai pas prêté attention, cherchant plutôt à ne pas quitter mon agréable sommeil.

Il est encore tôt, mes ses yeux sont grands ouverts. Le soleil est à peine levé. Elle va s’agiter d’ici peu, mais tant qu’elle ne me dérange pas et que je peux poursuivre ma nuit, moi…

D’un geste, elle repousse sa légère couverture. Les nuits sont chaudes en ce moment, et les lits dépareillés de leur draps lourds. Elle pose un pied au sol et file se rincer le visage au seau d’eau posé dans un coin. Je garde un oreille attentive, et, bien que mes yeux soient fermés, je suis ses allées et venues dans la chambre.

Elle la parcourt de long en large. Chipote dans ses armoires, rassemble des affaires. Pas de rituel ce matin. Pas de prière. Une énergie différente la parcourt.

Elle dépose sans grande précaution des objets sur le lit, me faisant sursauter et pousser un petit gémissement de mécontentement.

« Allez Gazuar le flemmard, lève toi. J’ai pris une décision cette nuit. On s’en va. »

QUOI?! Non mais heu… QUOI? Mes yeux s’ouvrent sur mon regard orangé, les pupilles dilatées. Je ne dors plus du tout. On s’en va ou? Pour longtemps? Pour que faire? Je m’étire et examine le contenu posé sur le lit: un sac, son calepin, quelques ingrédient, des plans, la nouvelle gourde fabriquée après l’épisode du serpent où j’ai failli perdre la vie (si si je vous jure!), le pendentif avec les cendres de Nahãan, des vêtements… Je ne sais pas où on part, mais manifestement, c’est ailleurs que dans les bois sombres pour notre promenade quotidienne.

Le temps qu’elle termine d’empaqueter ses bagages, le reste de la famille s’est levé. Nous sommes tous rassemblés dans la pièce commune du rez-de-chaussée. Thaïs s’adresse aux siens, à la fois déterminée et craignant leurs réactions:

« Je… J’ai pris une décision. Je tourne en rond, ici, sans Nahãan. Je ne suis pas à ma place. Les Varrockiens me dévisagent dès que je sors de la maison. Papa, maman, malgré tout l’amour que je vous porte, je ne souhaite pas reprendre votre affaire commerciale. Je sais que Vendræ s’en chargera parfaitement. »

Son regard passait de l’un à l’autre, en attente qu’ils essayent l’arrêter dans cet élan de folie, de la dissuader de partir. Mais au fond, tout le monde savait que le destin de Thaïs se trouvait ailleurs.

« Nahãan me manque énormément. Je me sens coupée de la culture Ayajpak depuis qu’elle s’est réincarnée en Gazuar. Je veux rejoindre nos terres d’origines. Je veux me rendre à l’oianid Mackthiuelti, voir où t’as grandi papa, voir où Nahãan a tout appris. Je veux apprendre a maitriser ma magie, si seulement je pouvais suivre ses traces et devenir prêtresse à mon tour… »

Ils ont digéré l’information. Ils s’y attendaient tous, j’en suis sûr. Cyrielle a néanmoins tenu à ce que nous ne partions que le lendemain matin, afin de prévoir un peu de nourriture pour Thaïs et s’assurer qu’elle n’oubliait pas de choses utiles pour son grand voyage… Alors ça y est. Nous y voilà. Je n’y étais pas préparé, moi, à ce voyage! Peu m’importe finalement. Ce qui compte, c’est que je puisse accompagner ma nouvelle amie et que ces aventures, nous puissions les vivre ensemble.

En route!

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