Les Portes de la Cité

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Yuimen
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Les Portes de la Cité

Message par Yuimen » sam. 6 janv. 2018 11:26

Les portes de la cité


Pohélis a été construite dans une curiosité géologique, une falaise sur la mer. D'immenses pans de cette falaise entourent la ville, la protégeant comme un immense rempart.

A l'intérieur les hommes l'ont creusée, plaçant là toutes les défenses contre un monde sauvage et dur. Une unique porte tunnel rejoint l'extérieur de la ville, fermée par sept portes et herses de métal. En temps normal le trafic est dense, mais les gardes veillent.

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Huyïn
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Re: Les Portes de la Cité

Message par Huyïn » jeu. 21 janv. 2021 16:15

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À l'aube, le balafré portant les atours du dresseur avance en claquant des bottes à la suite du tigreau humain. Le Tigre suit, mené une fois de plus par la laisse improvisée du jeune humain, qui a l'air de brûler les mains du déguisé tant il en fait jouer le bout entre ses doigts. Il n'est visiblement pas à l'aise dans le costume le serrant de près, ni sous le masque qu'il passe son temps à rajuster, et moins encore sous la coiffe dotée d'une longue plume glissant de son crâne tous les trois pas. Arrluk se faufile entre les peaux-vertes présentes, créant une voie que l'autre humain suit avec empressement. De brefs mouvements de tête indiquent qu'il jette des regards prudents de temps à autres, avant de se souvenir que le tigreau lui a vivement conseillé de rester détendu. Derrière lui, le woran avance tranquillement, et prends parfois un malin plaisir à s'arrêter quand quelques garzoks sont trop proches de sa trajectoire, manquant à chaque fois de faire lâcher la laisse à son soi-disant dresseur. Et ce dernier de se retourner et de la tirer jusqu'à ce que le Félin obéisse, bousculant certaines montagnes de muscles ou percutant du tibia un sekteg sur sa route. Les jurons à destination du Tigre remontent alors le long de la laisse, et c'est l'homme brutal qui se fait injurier quand il ne manque pas prendre un revers de main. Quel dommage pour lui qu'il n'ait pas le temps de s'attarder, au risque de perdre Arrluk de vue.

Bientôt, le tunnel de sortie de la ville apparait devant eux. Le jeune humain pâle ne s'y dirige cependant pas et s'avance en direction d'une charrette devant laquelle plusieurs individus se trouvent. Deux d'entre eux se querellent, l'un pointant le contenu du chariot d'un geste brutal, l'autre se tenant avec le torse bombé, avant-bras croisés derrière le crâne.

"Ce sont des deux-places ! J't'ai dit d'en prendre une pour moi seul ! Tu l'as fait exprès, hein ?!"

"Qu'est-ce tu dis ? J'entends rien. Si tu t'planquais pas derrière ce bout de tissu, peut-être ?", riposte l'autre en indiquant le bas de son visage couvert.

"T'as le même alors arrête de t'foutre de moi ! Réponds ou rends-moi mes yus, sinon je... Tu vas l'regretter !"

"Y'a rien à faire, j'pige pas un mot de c'qu'il raconte. Mais c'est pas étonnant, de la part d'un chiot pleurnichard et trop couard pour faire autre chose qu'aboyer..."

Les yeux vert-grisé du Tigre se posent sur l'origine du tapage. Deux individus à la silhouette masculine et faisant une tête de moins que lui. Le premier et plus bruyant est vêtu intégralement de noir, en-dehors d'une cape élimée verdâtre. Capuche et étoffe masquent sa tête, ne laissant visibles que ses yeux et quelques mèches sombres. Il possède un arc et une lame courte qu'il sort de son étui pour la pointer vers son interlocuteur. Face à lui, un être habillé de beige. Ses épaules sont couvertes par une étrange protection semblable à une paire de visages humanoïdes en pleine souffrance. Lui aussi est masqué et couvert d'une coiffe de toile. Malgré la menace de la lame, il se penche et de provoque l'autre.

Le Woran sombre observe le spectacle, ne jetant qu'un bref regard à Arrluk qui se gausse visiblement de ce qu'il voit. L'humain en noir plonge sa dague vers l'autre qui l'évite sans difficulté mais qui, au lieu de riposter, plonge derrière un troisième individu. Un garzok massif, qui semble porter à lui seul l'ensemble des armes du contingent. Couteaux de lancer, arbalète et carquois associé, épée courte et intermédiaire, armure de cuir dotée de pointes. Une cape à capuche et un masque lui recouvrant le haut du visage. Le Tigre suit avec intérêt la vitesse à laquelle les grandes mains de l'individu se referment pour l'une sur le col du provocateur caché derrière lui, et sur le poignet du second, le tordant pour lui faire lâcher prise. Il repousse brutalement les deux, l'un heurtant la carriole, l'autre devant pivoter habilement sur le talon pour ne pas choir. L'orc se penche et ramasse la dague tombée au sol.

"Confisquée.", déclare-t-il d'une voix profonde tandis qu'il passe lentement un pan de sa cape contre le métal.

"Quoi ?! Mais non ! T'as promis que je pourr...", s'offusque l'archer.

"J't'ai dit quoi en te la filant ?"

"... D'la traiter avec respect parce qu..."

"Et tu viens d'faire quoi avec, là ?", interrompt le peau-verte sans pour autant élever la voix.

"Mais c'est lui qu..."

"Ta gueule."

L'orc étonnamment calme ponctue sa phrase d'un brutal plat de main sur le crâne du jeune homme, rabattant un peu plus la capuche sur son regard, sous les ricanements de l'autre. Jusqu'à ce que ce dernier se fasse agripper par le col et reçoive un coup de genou exemplaire dans l'abdomen. Tandis que les humains sont pliés en deux ou accroupis, le râtelier vivant se tourne vers deux autres individus se tenant près de l'animal de trait trapu attelé à la charrette. L'un est visiblement un elfe à cause de ses oreilles pointues, étrangement longues et mises en évidence par sa chevelure coiffées vers l'arrière, et sa peau sombre. Expression sévère, armure légère, épée portée au flanc droit. À côté, un autre jeune humain à peau et longue chevelure blanches, une paire d'yeux rouge-orangée plissée. Pas d'armure mais une sorte de longue tunique à capuche rabattue sur son front. Le garzok lui tend la lame confisquée.

Un mouvement, et les yeux du Félin font un rapide passage sur la main que le balafré pose contre l'avant-bras d'Arrluk puis remontent sur la charrette.

"Dis-moi qu'c'est pas eux."

"Eh ben. Qu'c'est pas eux.", lance jovialement le Tigreau.

Le balafré grommelle et emboîte le pas à l'humain neige qui s'avance sans peur, levant la main et l'agitant vivement. Immédiatement, cinq paires d'yeux se tournent vers eux. Si le déguisé est surpris, rien dans sa gestuelle ne le laisse deviner. Par contre, lorsque les deux humains corrigés par le garzok pouffent en regardant la tenue bariolée, le poing de l'homme se serre sur la laisse, la raidissant et donnant un à-coup que Huyïn suit en abaissant légèrement la tête. Il campe son rôle d'animal docile, se tenant tranquille et toujours en retrait du faux dresseur. Arrluk désigne son voisin du pouce, le présentant comme le client indiqué. L'humain aux épaulières hurlantes fait quelques pas vers eux, comme curieux d'examiner le saltimbanque de plus près. Avec une rapidité surprenante, la main brunie a agrippé le bord du masque et l'a arraché, envoyant la coiffe à plume au sol dans le même geste. Même si le tigreau humain parvient à attraper l'avant-bras du voleur avant qu'il bondisse en arrière, le visage du balafré est visible.

Le Tigre redresse les oreilles au soudain silence tombant sur le groupe. Sa longue queue féline a un mouvement saccadé quand la peau-verte finit par annoncer qu'il y a eu un petit changement depuis leur dernière rencontre. Il s'empare de ses lames de jet et les cogne trois fois de suite l'une sur l'autre. Les yeux vert-grisé du Woran se posent sur des individus jusque-là immobiles ou occupés dans leur coin, et se rapprochant subitement du groupe. Ils pourraient n'être que des passants se dirigeant vers la grande porte, mais la réaction à ce qui ne peut être qu'un signal et un reflet sur les anneaux renforçant un gourdin tendu vers eux laisse penser que non. La façon prédatrice dont ils s'avancent, l'attention rivée sur le tigreau humain et le déguisé, n'aide pas à les ignorer. Quand Huyïn rive son regard sur l'un des faciès verdâtres, celui-ci marque une hésitation. Les yeux fixes du Félin ne clignent pas alors qu'il lit le moindre tressaillement sur le visage à crocs. Sur le côté, la voix du garzok se fait de nouveau entendre.

"C'n'est pas contre toi, gamin. Les affaires.", annonce le garzok posément.

"T'étais pauvre au point d'avoir besoin de vendre la mèche ?", répond Arrluk en portant la main à son flanc, l'autre frappée par le voleur qui bondit en retrait auprès des siens.

"Gagner une bonne petite somme juste pour signaler qu'ton gars est là ? Faudrait vraiment être con pour cracher d'ssus."

Malgré ses paroles, le garzok ne donne pas l'impression de vouloir se battre. Au son qui suit, Huyïn devine qu'il vient même de s'adosser contre la charrette. Le Tigre ne quitte pas l'individu hostile qu'il a sous les yeux, lisant une certaine confusion dans son attitude. Il se ressaisit rapidement et se rapproche à grandes enjambées, tout en essayant de contourner le Woran.

"Dis à ton client d'protéger ses jambes. Voyager avec des éclopés, ça m'gonfle.", ajoute l'orc avec nonchalance.

Arrluk laisse échapper un rire mauvais.

"T'as entendu l'grand monsieur ?"

Un grondement agacé est la seule réponse audible.



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Modifié en dernier par Huyïn le dim. 12 sept. 2021 20:34, modifié 2 fois.

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Huyïn
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Re: Les Portes de la Cité

Message par Huyïn » dim. 12 sept. 2021 13:00

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Le Woran demeure immobile et calme, se contentant de suivre le peau-verte trapu armé d'un gourdin presque plus épais que lui qui continue de vouloir le contourner. Il cherche sans doute à approcher le balafré par-derrière, sans oser pour autant se frotter au Félin. Pourtant, Huyïn ne fait preuve d'aucune hostilité envers lui. Il se contente de voir si l'individu est vraiment une menace, ce que son regard un peu perdu ne semble pas indiquer. Il passe son temps à vérifier ce que les autres êtres approchant du tigreau humain et du déguisé sont en train de faire. Les oreilles pointues du Tigre se tournent vers l'arrière, lui apportant les informations nécessaires. Cinq êtres plus ou moins lourds, laissant choir leurs triques contre leurs paumes de façon rythmique. Un seul reste un peu en retrait, exhortant ses compères à attaquer.

Huyïn ne trahit aucun sentiment de méfiance, aussi placide que l'animal de trait attelé au chariot plus loin. Il n'a aucune raison d'agir. Après tout, ce n'est pas lui qui est visé, et il sait que le tigreau humain est parfaitement capable de répondre aux assauts portés contre lui. Quant au balafré, s'il se fait briser quelques membres, il sera trop occupé à récupérer pour poser des questions gênantes. Pour autant, le Tigre ne voit aucune raison de faciliter la tâche des assaillants. Il entend vaguement le meneur resté en retrait invectiver Arrluk, lui conseillant de ne pas s'en mêler, et ne recevant en réponse qu'un rire précédant un coup violent faisant riper une lame contre un gourdin renforcé.

Ce premier coup en entraine un autre puis encore un et finalement le combat se lance, dans le dos du Tigre toujours immobile. Il n'y est impliqué que par les légères tractions que le déguisé fait sur la laisse en se défendant. Des grondements gutturaux se font entendre ainsi que les encouragements des deux mercenaires violemment corrigés plus tôt. Et toujours les yeux du Félin demeurent rivés à l'agresseur hésitant qui ne parvient toujours par à le contourner sans faire deux pas en arrière, le regard passant du visage animal aux griffes de sa main droite. Huyïn les fléchit et constate un frisson violent saisir le frêle assaillant. Le Tigre n'a encore rien fait, et l'individu tremble déjà de peur à cause de l'idée même que ces griffes l'atteignent. D'habitude, les garzoks ne sont pas si peureux. Celui-là est chétif, expliquant probablement sa couardise.

Lentement, le Woran ouvre la gueule, laissant entrevoir ses crocs acérés de prédateur et ne cherchant pas à effacer un filin de salive liant deux canines. Le faible individu qui avait réussi à s'approcher d'un pas recule vivement de trois, un regard inquiet passant vers sa cible et son meneur. Le Félin laisse sa fourrure se hérisser lentement et émet un grondement de gorge de basse tonalité. Il fait un pas brutal en avant, précédant de peu une traction un peu plus violente sur la laisse, comme si le dresseur déjà occupé devait en plus retenir son fauve. Isolé de son groupe, l'orc montre un manque flagrant d'animosité et de talent de combat. Un nouveau, croyant pouvoir compter sur la force du nombre pour le protéger, ou leurré dans l'illusion d'un combat facile. Tomber à cinq sur une cible prise par surprise et esseulée semble en effet simple. Il a le bon goût de déglutir, de reculer davantage et de se prendre le talon contre un pavé affleurant. Il se répand au sol de façon pathétique.

Le Félin trouverait la chose presque pitoyable si un violent à-coup sur la laisse n'avait pas attiré son attention. Huyïn a juste le temps de voir le gourdin levé d'un des agresseurs du balafré que celui-ci tire violemment sur la corde, forçant le Woran entre eux. Un choc. Une douleur. Le défiguré l'a utilisé pour bloquer un coup de gourdin. L'arme de bois cause des échos de peine dans le bras et l'omoplate gauches placés sur la trajectoire. Le Tigre frappé se fige. Pas à cause de la douleur, inattendue et intense certes, mais à cause de l'autre bruit lié au coup. Une percussion de bois contre du bois. Une vibration désagréable dans le dos. Un son discordant. Immédiatement, le Félin fait une embardée brutale cette même épaule, repoussant l'homme venant de le frapper. Il fait glisser la bandoulière de son instrument, le faisant pivoter contre son torse. Il l'inspecte et découvre que le vernis de l'un des montants a sauté, de même que quelques fibres du bois. Son épaule a encaissé le gros du choc, mais son beau luth a tout de même été touché.

Lentement, les yeux impassibles du Félin se plissent et remontent droit vers l'imbécile tenant l'arme. Sa queue fait un brutal mouvement de va-et-vient et sa fourrure se hérisse une nouvelle fois. Il dévoile ses crocs et couche les oreilles vers l'arrière, affichant une hostilité certaine. L'imbécile qui l'a cogné a un bref mouvement de pause, puis il se reprend et frappe encore. Le Tigre fait un pas en arrière, évitant le gourdin de peu. Il hésite. Certes, il est courroucé par ce que cet idiot a fait à son instrument, mais cela mérite-t-il de risquer de mettre à mal sa couverture d'animal dressé et docile ? Dans son dos, des grondements inquiétants du Tigreau et du balafré indiquent qu'ils commencent à peiner dans l'affrontement. Un juron monumental s'échappe de la gorge du jeune humain, suivi par la promesse de rendre le coup porté au centuple.

Les yeux vert d'eau du Tigre sont rivés à son agresseur, déviant vers le petit garzok qui gagne en confiance peu à peu. Huyïn reconnait la tactique de chasse mise en place par le groupe de brutes. Ils n'attaquent pas en même temps pour ne pas se gêner, mais se passent le relai. Un assaut sur un flanc, contré ou pas, est suivi d'une attaque portée par le côté opposé. Cela ne se voit pas encore, mais peu à peu les forces du duo vont être rongées. La laisse est brutalement tirée une nouvelle fois, plaçant le Tigre entre un gourdin et le balafré. Le Woran a juste le temps de pivoter pour mettre son luth hors d'atteinte avant de sentir le bois lesté percuter son omoplate. Il jette un regard furtif au déguisé. Expression combattive et satisfaite. Il le fait exprès, se servant de lui comme bouclier vivant. Celui-ci se laisse faire pour le moment, n'émettant pas un son malgré les coups. Il enserre son luth contre lui, cherchant un moyen de se défaire de cette situation sans sortir de son rôle d'animal soumis. Brièvement, en cherchant des yeux une solution, son regard tombe sur les mercenaires entourant la charrette. Les impliquer résoudrait plus vite la situation et accélérerait leur départ. Son dévolu se jette sur l'humain pâle qui semble le plus fragile du groupe.

Ouvrant la gueule, il laisse passer un râle de douleur au coup suivant et se courbe en avant. Le balafré a beau tirer sur la laisse, le Félin est déjà quasiment contre lui, à le gêner plus qu'autre chose. Les frappes de gourdin parviennent à le toucher malgré la présence du Woran. Huyïn, comme toute bête prise pour cible, cherche à échapper aux coups en tournant autour du déguisé. Mais cette fois, il s'efforce de faire face à ses agresseurs, mettant ses griffes et ses crocs en évidence. De leur côté, les deux assaillants cherchent à demeurer sur ses flancs pour éviter une possible riposte des armes naturelles. Le Félin tourne et s'avance, venant une nouvelle fois pratiquement se coller à son soi-disant maître. Il anticipe le moment exact où son faux dresseur en vient à la conclusion que son animal va le restreindre plus qu'autre chose et rassemble ses forces. Les bras du pseudo-domestiqué enserrent le luth juste avant que l'homme et le percute de l'épaule. La violence du choc l'envoie brutalement en arrière, le talon à nu appuyant le mouvement pour le faire reculer sur plusieurs pas. La laisse se tend et elle finit par lui échapper, retirant le dernier soutien du Tigre qui tombe au sol. Il se laisse rouler une fois, arrivant presque aux pieds du mercenaire aux cheveux blancs.

Presque aussitôt, le garzok frêle se précipite vers le Tigre, gourdin levé. Regard vif. L'autre humain est juste derrière lui, se retournant vers vraie cible et laissant le soin à son compère de l'achever. Huyïn s'enroule autour de son instrument, faisant tinter une corde en concentrant sa volonté sur l'homme lui tournant le dos. Une brutale bourrasque entoure ce dernier, propulsant son frêle acolyte vers l'avant. Le garzok se prend les pieds dans le corps du Woran, trébuche, agite les bras comme un oiseau sur le point de décoller. Un son de chair contre chair. Un soudain silence. Les rires des humains masqués cessent d'un coup. À travers ses crins en désordre, Huyïn devine que le peau-verte a malencontreusement giflé l'humain aux yeux rouges et s'accroche à lui pour rester debout. Et celui-ci de garder la tête sur le côté, clignant des yeux lentement. À peine la victime accidentelle a-t-elle redressé la tête que le peau-verte fragile est empoigné par le col par le râtelier garzok, l'arrachant du sol. L'instinct du Félin le fait se repousser sur une main puis se décaler, juste avant que le lourd garzok abatte la tête de son congénère contre le pavé.

Huyïn s'ébroue légèrement, sentant son corps pulser de sensations douloureuses. Devant lui, à tout juste une longueur de bras de ses pattes, le frêle peau-verte est relevé puis son faciès est cogné avec lenteur mais force contre le sol. Les oreilles en pointe du Félin tournent dans les différentes directions, lui amenant le rire d'un Arrluk se moquant d'un attaquant auquel il a pris l'arme de bois et dont il se sert pour changer le visage en bouillie. Le balafré, repoussé par la salve venteuse, entame une course rapide puis fauche de la jambe l'humain encore incrédule de ce qui vient de se passer. Des ordres sont criés par le meneur de l'agression. L'une de ses tirades est interrompue par un nuage noir, prenant son visage pour cible. Un hurlement lui échappe alors que des marques de plaie apparaissent sur ses joues et son front. Un autre de ses compagnons pointe le groupe du doigt, leur hurlant qu'ils ont été payés pour ne pas s'en mêler.

"Vous nous avez impliqués.", lance froidement l'elfe sombre en s'interposant entre l'humain pâle et le reste.

Impassible, le Woran observe la tête du jeune orc se déformer contre le pavement puis finir sous la botte du garzok massif. Il s'apprête à l'écraser quand l'être aux yeux rouges s'avance, apposant une main claire contre son avant-bras. Geste anodin, mais qui le stoppe net. Il se penche ensuite vers le peau-verte respirant dans un gargouillis sanglant, attend que la botte lourde s'écarte puis retourne l'individu pour révéler un visage brisé et bouffi. Il reste immobile un instant, puis il maintient sa main juste au-dessus de l’œil gauche, seul élément encore vaguement discernable. Une lueur se fait, suffisamment vive pour obliger le Félin à baisser les paupières. Lorsqu'il les relève, c'est pour distinguer une sorte de dague ou de pic fait de ce qui ressemble à un rayon de lumière. Et qui plonge d'une longueur conséquente dans la tête démolie à travers l’œil vaguement ouvert. À le voir de si près, Huyïn distingue un léger sourire aux canines pointues sur le faciès pâle et aux cheveux blancs. Dès que sa main lâche le pic, ce dernier disparait, laissant un peau-verte sans vie sur le pavement. Les longs doigts clairs survolent le sol et s'emparent de la laisse. Le Tigre sent le regard curieux sur lui, mais il adopte de nouveau son attitude d'animal docile, gardant les yeux baissés. Il se contente de frotter du museau son avant-bras douloureux.

Il ne réagit pas plus quand les autres mercenaires demandent s'ils peuvent s'amuser aussi avant de partir. Un vague son de gorge approuve leur requête et aussitôt les quatre autres membres du groupe se jettent à l'attaque. Seules les protestations de Arrluk, s'agaçant qu'on lui retire son adversaire des dagues, lui fait vaguement tressaillir les oreilles. Ramenant ses pattes sous lui, Huyïn s'assoit en tailleur, le luth entre ses bras. Il y frotte légèrement sa pommette, là où l'instrument a été touché plus tôt. À mesure que les cris des agresseurs passent de la rage du combat à celle de l'agonie, le Félin sent poindre de la satisfaction. Certes, il comptait impliquer ceux leur permettant de quitter Pohélis, mais il ne pensait pas que ces individus se montreraient aussi sanguinaires. Et il semble que cela soit juste une conséquence du coup porté contre l'humain pâle. Une légère traction sur la laisse incite le Woran à se relever et faire face de toute sa taille à l'individu. Il ne le regarde toujours pas directement. Il devine par contre une lueur magique et douce émaner de la main libre de celui-ci, qui se rapproche de son bras meurtri.

"Fais pas ça.", lâche le balafré en se saisissant de la laisse et en la tirant sur le côté. Il reçoit un regard neutre puis plissé de l'homme en beige. "Il n'a rien ou il nous le ferait savoir. Pas besoin de se donner cette peine."

Un échange de regards se fait entre les deux humains, une tension palpable. Le Tigre sera-t-il aussi débarrassé du balafré un peu trop perspicace ? Non. Mais malgré la protestation du déguisé, l'être en beige appose résolument une main contre l'omoplate du Félin. Il ne manifeste rien de particulier, même quand une sensation apaisante se propage à travers son corps. Il se contente de tourner son regard vert-grisé en direction de son avant-bras, de bouger légèrement son membre, puis de positionner son instrument dessus. Comme si rien ne s'était passé, il commence à jouer cette même mélodie désormais ancrée dans sa mémoire sur son luth. Lentement d'abord, puis un peu plus vite à mesure qu'il se rend compte que jouer ne lui cause plus de sensations désagréables. Sa laisse est brutalement tirée par le balafré, mais il n'amorce pas le plus petit mouvement. Il observe à la dérobée l'homme en beige et son faux dresseur se chiper la longe à intervalles réguliers, tirant l'un vers l'autre plutôt que lui.

Au bout d'une dizaine d’occurrences de cet étrange échange, une troisième main se joint à la danse. Arrluk subtilise le filin et croise brièvement le regard du Tigre, qui lui emboîte docilement le pas sans cesser de faire tinter ses cordes. Le tigreau humain sifflote et dodeline de la tête en rythme, s'approchant de la charrette et s'y adossant.

"T'as encore d'autres surprises dans les manches ou on peut y aller ?", demande-t-il en avisant l'orc lourdement armé.

"T'as changé d'avis ?", répond ce dernier en faisant signe aux deux êtres masqués de revenir puis en croisant les bras.

"T'aurais pas voulu t'en foutre plein les poches, j'aurais pu rester en-dehors de ça. Mais nan ! L'un de mes jouets m'a fait chier...", explique le jeune homme en frottant une mâchoire endolorie et visiblement en train de gonfler. "Alors je l'ai crevé. Sauf qu'eux, ils font... F'saient parti d'un groupe plutôt susceptible. J'viens à peine de dev'nir indépendant, c'pas bon pour mon avenir, tu vois ?"

Huyïn ferme à moitié les yeux, se concentrant sur sa mélodie plutôt que le reste des échanges. La seule chose qu'il retient est que personne ne se met en travers de leur route. Les rares témoins de la confrontation examinant les lieux ou dérobant les quelques effets négligés par la troupe. L'elfe noir guide la bête de trait d'une main par ce qui la musèle, l'humain en beige est assis bien droit dans la carriole, les autres entourant le véhicule avec ce qui semble être la force de l'habitude. Arrluk marche à droite, la laisse dans la main. Le balafré suit derrière, son regard perçant le dos du Woran. Il ne montre aucunement être conscient de la chose et se contente de réfléchir alors que le groupe passe lentement le tunnel menant en-dehors de la cité. Il ne connait guère les terres qu'ils vont parcourir, mais le voyage jusqu'à l'Académie des Sciences est long. Même bien accompagné par des baroudeurs expérimentés, un imprévu peut toujours arriver.

En particulier à ceux qui commencent lentement à cumuler les tares d'être à la fois une épine dans les coussinets, et de moins en moins utiles.



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