Entraînée en avant par une magie qui ne lui plaisait guère, Haple débarqua sur les lieux d’un charnier. Pièces de boucheries et grillades humaines jonchaient le pavé rougi… (
On ouvre les chakras… on ferme le clapet…) Heureusement que le contenu de son estomac avait déjà franchi ses lèvres plus tôt dans la journée, faute de quoi l’Hinïonne aurait redécoré la place au couleur de l’Anorfain. (
Et cette odeur… ha, c’est quoi ?!) Le vent magique retombant, un abject mélange d’effluves de poissons chauffés au soleil, de cheveux brûlés et de culottes souillées vint lui chatouiller le nez. Elle toussa et se couvrit le nez derrière un mouchoir blanc.
Le visage ainsi partiellement dissimulé, l’adolescente détailla du regard les protagonistes. Immédiatement ses yeux s’arrêtèrent sur l’effrayante créature de braise et de fumée. Sa silhouette féminine n’adoucit en rien l’effet qu’elle fit à Haple, reculant d’un pas à la vue d’un bucher aux formes humaines. Elle n’avait pas besoin qu’on lui recommandât la prudence : déjà qu’elle n’envisageait qu’avec difficulté ses deux compagnons de voyage comme alliés, elle n’allait pas donner l’accolade à la Rôtisseuse-en-Cheffe.
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Pas plus qu’au Gris, d’ailleurs)
Avec ses traits d’éphèbe et sa démarche féline, l’adolescente aurait pu se laisser charmer…si ce n’était ce visage maculé de sang qui se voulut rassurant en s’annonçant de la milice. Les cadavres amputés qui irriguaient la sèche chaussée de leur sang libéré étaient-elles ses victimes ? Si même les autorités étaient capables de pareille violence, Haple ne pensait pas faire long feu dans cette ville étrangère.
Etrangement, c’était le petit être vert qui lui inspirait le plus confiance. Lui non plus n’avait pas non plus atteint l’âge adulte, et il semblait ne pas abriter une once de violence… démentant ainsi les histoires que Haple avait entendu lui être racontées durant son enfance. Car pas de doute, il s’agissait là d’un Sekteg. Elle n’en avait encore jamais rencontré. Mais comme pour le Shaakt qui l’accompagnait depuis l’université, elle n’était que trop heureuse de rejeter les croyances de son peuple et de déclarer inanes les enseignements de ses précepteurs poussiéreux.
Elle l’observa aller et venir entre les autres personnages. Un marin du peuple des vagues au charme serpentin. Un marchand bien en chair et mal en point. Et un couple des rues des plus mal apparié : Bobonne la bohémienne avec son corset de cuir sombre et son visage ombreux, aux côtés de Michou M’as-tu-vu avec ses ronds de jambes emphatiques et son sourire radieux.
Tout ce beau monde et aucune idée de ce qui se tramait ici. Elle n’aimait pas ça. Pas plus que ses voisins, visiblement. L’un dégaina son arme, l’autre exigea d’être mise au parfum… Que d’agressivité devant tant d’esprits échaudés ! Ça ne pouvait qu’aggraver une situation déjà explosive. Et le boucher gris qui prétendait commander à la Lance, aussi imprévisible que belliqueuse…
Il fallait intervenir, infléchir la tendance et calmer les esprits. Ses narines frémissant sous l’assaut olfactif renouvelé du port, Haple agita son mouchoir à bout de bras et son tambour de mendiant pour appuyer quelques bouffonneries divertissantes à l’attention de cette assemblée hétéroclite :
« Oyez, Oyez, Elladhen en appelle à vos cœurs
Entre Noire qui exige et Noir qui se méfie
Le Blanc hisse le drapeau à ses couleurs
Et son tambour résonne du son de la vie.
Gris, bleu, rouge, vert, d’ombre ou de feu,
Entendez mon humble et vile supplique
Et ne risquez pas de rejoindre celles et ceux
Qui, sourds à mes mots, nourrissent les lombrics. »
La ménestrelle singea ainsi l’art des bardes, appuyant ces tournures ampoulées de révérences maniérées. Le ridicule ne tue pas, disait-on… C’était là tout le but.
Haple fait n'importe quoi utilise ses talents de ménestrelle pour tenter de calmer les esprits