XI 17 Le parfum des quais.
XI 18 Le pouvoir des yus.
Poussé par ma demande, la jeune fille du nom de Marcilla m’emmène dans une quincaillerie à l’organisation, disons… singulière. Les objets divers et variés s’entassent les uns sur les autres, sans aucune forme de logique. Des chaises côtoient des lames, des lanternes, des parfums même, et ce à plusieurs endroits de la boutique. Mon regard ne s’attarde pas énormément sur ces objets, puisque je suis surtout venu ici pour remplir ma bourse de yus et non la vider.
Le propriétaire des lieux, à défaut de posséder un sens de l’ordre dans sa propre boutique, a au moins le mérite d’accepter ma présence dans ces lieux et regarde avec intérêt ce que je lui propose. Nous nous accordons sur un prix, non sans qu’il me propose d’autres objets pouvant susciter mon intérêt.
Hélas pour lui, je n’ai aucun besoin d’un tabouret, je ne compte pas me servir d’un set entier de casseroles pour faire la cuisine et n’ai aucune envie de tapisser le sol d’une demeure imaginaire. Néanmoins, son insistance a le mérite de me rappeler mon besoin d’une bougie. Devant aller à la crique pour retrouver la zélote de Zewen, nous aurons besoin de nous protéger des créatures qui s’y trouvent.
Je n’ai donc qu’un seul yu à dépenser pour pallier cette urgence.
Puis Marcilla m’emmène jusqu’au port afin de retrouver le paternel de Freir, si celui-ci n’y est pas. En chemin, j’apprends des informations concernant la crique. Il n’y en a pas qu’une.
(Ha !)
Il est vrai que je n’ai pas demandé de précision au chef et, du coup, en présence de plusieurs zones potentielles, il va être difficile de trouver la bonne, m’obligeant à retourner voir ma source. Cependant, la jeune fille n’est pas avare d’informations. Par exemple, à la crique du Croisillon se trouvent des gobes-soulards. Des créatures dont j’ignorais l’existence quelques secondes auparavant, et je me demande si elles sont capables d’altérer l’acuité auditive des ivrognes, au vu de leur nom.
Mais c’est la mention de la crique de la Pierre Blanche qui retient mon attention. Non pas que des sirènes y résident, mais ma guide me confirme qu’il faut se boucher les oreilles pour ne pas souffrir de leur pouvoir d’attraction. Elle termine ses explications sur l’importance de ne pas manger des gens, un tel régime pouvant rendre ces créatures malades, me tirant un petit sourire amusé devant son innocence touchante.
Ce n’est que peu après ses explications que nous arrivons au port à proprement parler. On y trouve tout ce qu’on s’imagine : l’odeur de poisson très prenante, la multitude de caisses de marchandises transformant les lieux en un labyrinthe géant, les travailleurs du port, les marins transportant des marchandises, les pêcheurs apportant la récolte du jour, les appels concernant l’équipage d’un bateau, les menaces de mort à la simple vue de ma personne, les transactions pécuniaires passant d’une main à l’autre. Bref, tout ce qu’on s’attend à voir dans une telle zone, ou presque.
Plus le temps passe, plus je m’enfonce dans le secteur et plus les regards lourds de sous-entendus à mon égard se multiplient. Je commence à regretter d’être venu ici. Si quelque chose devait se produire, je n’aurais jamais assez de mana en moi et dans mes potions pour tous les griller. Et qu’arriverait-il à Mange-Botte ?
Non, il me faut prendre sur moi et essayer de rester en vie. Je prends mes informations et je me casse rapidement.
La petite possède une aisance à circuler dans le secteur que ma taille, ma teinte de peau et mon inexpérience me font défaut pour égaler. Néanmoins, elle finit par me conduire dans une zone où se trouvent des bateaux de pêche. Un en particulier, où trois hommes, dont un plus âgé que les deux autres, s’affairent.
Marcilla identifie les individus, mais, effrayée par la présence du plus vieux du groupe, elle préfère rester en retrait. Je n’insiste pas pour qu’elle m’accompagne ; elle s’occupera de Mange-Botte le temps de ma présence.
« Pas de bêtises, je n’en ai pas pour longtemps. » fais-je en caressant l’imposant animal, sans me rendre compte que je couine près de lui, avant de me diriger vers le trio.
C’est d’un pas lent que je m’approche du groupe, craignant que la présence soudaine d’un shaakt ne provoque des gestes maladroits avec une lame, une corde ou même un de ces poissons capables de me transpercer de part en part avec leur long appendice pointu en guise de bec.
Lorsque je suis à quelques mètres d’eux, je m’arrête pour leur adresser la parole en mobilisant ma magie.
« Pardonnez-moi, messieurs, j’aurais besoin de renseignements et d’assistance. Je suis sûr que nous serons en mesure de nous satisfaire mutuellement. »
Avant d’aller plus loin dans les informations, je préfère tâter le pouls des hommes qui me font face et use de ma magie psychique sur celui qui semble être le père de famille afin de les amener dans mon sens.
En secret, j’use du sort Chuchotements pour instiller une idée dans l’esprit du patriarche : des yus faciles à se faire !
Ils aiment l’argent. J’espère m’attirer leurs faveurs en agissant ainsi. Tous tournent la tête dans ma direction. Si les deux plus jeunes dardent un regard vers le paternel, celui-ci me fixe avec l’intention de m’empaler par la seule force de son regard.
(C’est histoire de m’impressionner sans doute.)
Il se met à racler fortement sa gorge et crache un mollard énorme et gluant dans la mer.
(Une attitude sûrement… rituelle pour un marin, ou une grosse huître coincée entre les dents… sans nul doute.)
Si je ne me sens pas très à l’aise en l’état, je tâche de ne rien montrer tandis que mon interlocuteur prend la parole.
« Nous satisfaire mutuellement ? La seule chose qui me satisferait, c’est de ne pas voir ta sale gueule dans les parages. Fous le camp avant que je m’occupe de ton cas. »
(Ha… oui… c’est… comment dire… une approche compliquée.)
Mon doute se mue en une forte hésitation à foutre le camp. Ma simple teinte de peau pourrait me faire voir le fond de la mer, attaché à l’ancre d’un bateau. Je ne reste que pour les informations que je pourrais glaner et la possibilité de trouver une embarcation pour la crique, fortement compromise en l’état. Face à la réaction de l’homme, j’ai franchement l’intention d’écouter son conseil et de foutre le camp sans plus tarder.
J’ai cependant une certaine fierté et je ne compte pas partir sans essayer, ne serait-ce qu’un peu plus. Une dernière tentative, sachant que je ne risque rien de plus que ma propre vie.
« Votre réaction est compréhensible. Les miens n’ont pas bonne réputation et, si tous ne sont pas ainsi, j’ai conscience de la futilité d’une potentielle tentative. Cependant, je suis là pour le compte de l’académie. Un certain Freir aurait trouvé des runes qui intéressent nos érudits et il semblerait qu’il soit de votre sang. J’aurais souhaité savoir s’il en avait trouvé d’autres et, si tel est le cas, nous pourrions acheter des runes inconnues pour enrichir nos connaissances. »
Fixant mon interlocuteur dans les yeux en quête d’un signal de mise à mort, je perçois dans son regard une étincelle : l’appel des yus. Sans pour autant se départir de son mépris envers moi, il devient plus enclin à échanger.
Commençant par évoquer les problèmes que le garçon apporterait, il explique qu’il rentrera le soir venu. Une rouste patriarcale lui est promise dans le cas contraire. Je pourrais lui parler à ce moment-là, non sans payer une somme correcte pour son aide, et, dans le cas contraire, la vindicte du père m’est promise.
Face à ce changement, une réflexion naît en moi.
(La magie. De nombreuses études pour en comprendre le fonctionnement et pourtant, c’est par le biais de l’argent que j’ai réussi à faire passer au second plan la terrible réputation des shaakts. Voilà un pouvoir qui ne tire sa source d’aucune magie. Est-ce qu’un érudit a tenté de reproduire cet effet par le biais d’un sortilège ?)
« Très clair. Une rétribution adéquate. Ni trop pour moi, ni trop peu pour vous, tel est mon souhait, sans aucune malice cachée. » dis-je en m’inclinant avant de poursuivre.
« Merci pour ce temps précieux que vous m’avez accordé. »
À ces mots, je tourne les talons et m’en vais quitter ce secteur gorgé de coupe-jarrets, retrouvant rapidement ma jeune guide. Si je n’ai pu obtenir satisfaction, il me reste un autre point sur lequel je peux encore agir.
« Je ne les aime pas non plus ! » dis-je avant de demander :
« Elladhen m’a fait quérir un bateau pour la crique. Celle de la Pierre Blanche, je crois, avec les sirènes. Mais je n’en sais que peu à ce sujet. Tu sais qui accepterait de m’en dire plus ? À un shaakt, je veux dire. Si elle se trouve loin et quels sont les différents accès, par exemple. »
Cet échange m’a fait comprendre une chose : partir en pleine mer avec de tels individus, c’est prendre le risque de finir au fond de l’eau, la gorge tranchée. Soit je dois trouver des personnes qui me craignent assez pour ne pas se jouer de moi, mais suffisamment pauvres pour accepter de prendre le risque ; soit je tente de rallier la crique par la terre ferme, si tant est que ce soit possible.