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9.
Arlün avait d'abord suivi le symbole du Hall des Héros que jouxtait la caserne, tout en guettant le moment où le symbole de la caserne elle-même apparaîtrait.
Au début, Arlün devait s'arrêter à chaque intersection pour examiner les parois, mais au fur et à mesure qu'il approchait de sa destination, les signes recherchés devenaient plus gros, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus besoin de s'approcher des murs pour les repérer parmi les autres.
Progressant ainsi, il avait à peine fait attention au chemin parcouru et aurait été bien incapable de retrouver son chemin sans se fier de nouveau aux indications à l'entrée des galeries.
Il n'était cependant pas au bout de ses tribulations. L'entrée de la caserne se trouvait au fond d'une très large galerie circulaire, sans issue. Derrière devait se trouver tout un quartier réservé aux militaires et communiquant avec le Hall des Héros, mais plusieurs gardes et une porte fermée barraient le passage.
Arlün s'approcha innocemment des gardes. Ils l'observèrent en silence.
– Bonjour ! Je viens rendre visite aux fujoniens.
– ...Vous avez rendez-vous, un permis ?
– Hmm... Non, je s...
– Si vous n'avez pas rendez-vous, vous ne pouvez pas entrer comme ça.
– Vous pouvez leur dire que je suis là alors ?
– Non.
– Mais...
– Quand y aura la relève, si je les vois, je demanderai. Mais je ne suis pas messager.
– Je... D'accord. Merci. Je peux attendre ici ?
– Vous pouvez. Mais si une escouade passe, vous devez rester bien hors de leur chemin.
Arlün hocha la tête et partit s'installer à l'écart. Il commença à sortir son archiluth, mais il n'avait pas émis une note que le même nain accourait vers lui.
– Vous avez un permis pour jouer ici ? Je ne pense pas ! Vous ne pouvez pas pratiquer votre instrument en public.
– Hein ? Mais pourquoi ?
– Le vagabondage est strictement interdit dans la cité.
Le vaquoi ? Arlün obtempéra sans comprendre et joua dans sa tête plusieurs longues minutes. Quand il vit une petite porte s'ouvrir et le garde à qui il avait parlé plus tôt se faire remplacer, il se leva en vitesse pour lui redemander de prévenir ses congénères. Le nain grogna ce qu'Arlün espéra être son assentiment et disparut.
Quelques minutes plus tard, un fujonien passait sa tête par la petite porte, et après avoir repéré Arlün, il se dépêcha de venir le voir. Arlün se leva pour venir à sa rencontre.
– Arlün ! Bonjour ! Je m'appelle Sarb. Désolé. Verna et Toshki nous ont prévenus de ton arrivée et on comptait te faire envoyer un message, mais tu es venu nous voir avant ! C'est parfait hein, mais je ne peux pas rester longtemps. On est en pleines manœuvres combinées avec les thorkins. Dans quatre heures, je te retrouve ici, ça te va ? Ou si tu veux, tu peux t'entraîner avec nous dans deux heures ? Verna nous a dits que tu te débrouillais avec une lance.
– Euh... oui. Oui pour l'entraînement dans deux heures. Avec plaisir, merci.
– Parfait ! Bon, je ne traîne pas. À dans deux heures !
Sarb disparut en courant. Arlün devait toujours attendre mais il savait maintenant combien de temps. Alors plutôt que de rester planter là, il décida de retourner un peu en arrière et de chercher un coin où il pourrait jouer de son instrument. Le vagabidule était interdit dans toute la cité mais il ne comprenait pas vraiment quel mal il y avait à en jouer tant qu'il ne gênait personne. Il verrait bien si on le reprenait de nouveau.
En venant, il avait remarqué un petit carrefour circulaire sans habitations, sans fontaine, juste une intersection fonctionnelle à trois embranchements. Les thorkins passaient de l'un à l'autre mais le débit n'était pas excessif et s'il se mettait contre le mur, il ne serait pas sur le chemin entre les ouvertures. À nouveau, il déballa son archiluth. Comme il l'avait accordé le matin pour reproduire les chansons de la taverne, il passa un petit moment à s'accorder de nouveau en faisant glisser les frettes mobiles et discrètement tinter les cordes. Il n'était pas encore prêt à jouer des chansons thorkines devant un public thorkin. Il avait saisi pas mal de détails musicaux, mais il ne connaissait pas vraiment de paroles complètes, et il n'était pas sûr que les nains apprécient un pastiche.
Alors, il rejoua la chanson d'exil qu'il avait déjà interprétée pour la caravane de Tarim. La plupart des badauds passaient sans s'arrêter mais cette chanson en particulier semblait faire vibrer une fibre thorkine. Arlün avait l'impression qu'ils tendaient l'oreille, et que s'ils étaient prêts à chasser l'intrus musicien, ils se retenaient finalement, imitant ainsi le geste d'accueil de leurs ancêtres. Une patrouille passa même sans l'interpeler.
Puis il s'accorda sur une gamme pentatonique et changea de répertoire. Cette fois-ci, il interprétait avec une voix grave une des chansons de Munr, son mentor bratien. Une ballade lente, mélancolique mais dansante qui racontait les déboires d'un musicien ayant perdu sa guitare, la sorte de luth dont jouait Munr, dans un port. Le musicien parcourait la ville en rencontrant des individus hauts en couleur et finissait par retrouver l'instrument.
Arlün chantait en suivant une mélodie bien marquée, mais les intonations ressemblaient pourtant à du langage parlé et les termes étaient familiers, les tours de phrase assez prosaïques. Il y avait quelques couplets, un refrain. Si Arlün s'était cantonné aux parties chantées, la chanson se serait vite terminée mais il incorporait de longs solos entre chaque couplet, ce qui étirait d'autant plus la chanson. Les solos eux-mêmes étaient variés et passaient par plusieurs phases, de simples variations sur l'accompagnement rythmique, des notes qu'ils faisaient pleurer en tirant les cordes, un rythme ternaire boiteux et inéluctable. Et puis des accélérations un peu plus virtuoses, agiles, auxquelles il essayait d'intégrer la musique virevoltante de la taverne. Les deux styles fusionnaient parfois parfaitement, un bref instant, mais le plus souvent, ils cohabitaient sans parvenir à se mélanger. Le tout n'en était pas moins harmonieux, et intéressant. Il y avait des ratés, mais Arlün avait appris à les rattraper, à les faire oublier, ou même y trouver l'inspiration et transformer les dissonances, les fausses notes, en notes "vraies". Bref, il jouait librement, alternant entre lignes mémorisées, improvisations maîtrisées, et tentatives expérimentales dont il découvrait les résultats sur le moment.
Quelques passants s'arrêtaient comme face à une nouveauté, même si parmi ceux-ci, nombreux faisaient une moue dubitative avant de repartir. Lui-même leur fit moins attention, mais lors d'un de ses solos particulièrement chaotiques, un nain s'approcha, énervé, et se mit à le tancer sévèrement.
– Ça ne va pas de jouer ça en public ? C'est indécent ! Arrêtez-vous !
Puis jetant un œil derrière lui et à voix plus basse :
– Tu vas finir en prison mais en plus tu nous mets tous en danger, on ne t'a rien expliqué ? Tu veux qu'ils nous rendent visite à cause de tes glissements ?
– Glissements ?
Le thorkin parut surpris par son incompréhension.
– Tu... Où avez-vous appris ce morceau, ça vient d'où ?
– C'est un morceau de mon mentor, un bratien d'Imfitil, mais je crois que c'est un style très propre à lui.
– Hmm. Merde. Je me suis trompé, oubliez. Mais vous ne devriez pas jouer comme ça ici. Ni ailleurs !
– Jouer comme quoi ? Pourquoi ?
Mais le nain était reparti et il ne se retourna pas pour lui répondre.
Arlün n'y comprenait décidément rien. Il n'osa pas tout de suite rejouer. L'altercation lui tournait dans la tête sans qu'il puisse en extraire une once de sens. Puis un gong sonna trois fois dans le lointain, et le ménestrel sut que c'était son signal pour retourner à la caserne, songeur.