Le sceptre vibra sous ma paume , une vibration sourde et profonde, comme si l'objet savait ce qu'il me coûtait de l'utiliser. Puis le monde se déchira. Quand la lumière cessa de m'aveugler, je m'écroulai sur un sol dur. De la pierre. Du granit, un chemin pavé comme on en trouve aux abords de Kendra-Kâr. Mes doigts s'agrippèrent à la poussière et mon souffle revint par saccades, les poumons en feu. Je luttai contre la nausée qui me soulevait l'estomac.
Les voyages inter-mondes. Toujours ce même supplice. Je m'étais juré de ne plus jamais en faire après mes mésaventure d'Aliaénon. Et me voilà de nouveau à mordre le sol comme un ivrogne à la sortie d'une taverne.
Je me redressai. Elles étaient là. Deux silhouettes allongées à quelques mètres, immobiles dans la poussière du chemin. Je m'approchai en apnée, les jambes moins solides qu'elles n'auraient dû l'être. Est-ce que ça avait marché ? Est-ce qu'elles étaient...
Ezra d'abord. Elle ne portait plus son armure banalisée ces haillons grossiers étaient ce qu'il restait de ses habits des Bouges. Ses cheveux tombaient en mèches sales sur son visage. Ses mains, qu'elle avait si souvent posées sur la garde de son épée avec cette autorité naturelle qui faisait courber l'échine à ses subordonnés, étaient ouvertes, inertes, paumes vers le ciel, comme une capitulation.
Blanche était à deux pas d'elle. Elle aussi en loques, à peine reconnaissable. Sa peau pâle était couverte de traces de poussière et de sang séché. Je ne savais pas ce qui s'était passé sur Ashaar alors que nous étions avec l'administrateur... et je ne le saurais probablement jamais. La magicienne semblait si petite ainsi, si fragile dans la lumière kendrane. Cette femme qui avait terrorisé les Hordes et coupé les queues des hommes comme on cueille des fleurs.
(Elle aurait détesté que je la voie comme ça.)
Je m'agenouillai entre elles.
« Ezra. Blanche. Réveillez-vous. »
Rien. Pas un tressaillement. Je posai une main sur l'épaule d'Ezra, la secouai doucement. « Réveillez-vous, bon sang. »
Son visage se crispa. Un grognement sourd s'échappa de ses lèvres, puis ses yeux s'ouvrirent et je reculai instinctivement. Ce n'était pas le regard d'Ezra Beaufort que je voyais. Pas cette lueur acérée, cette autorité froide qui avait tenu en respect ses hommes du G.I.G.N dans coursives des Voies Basses. C'était un regard vide, hagard, celui d'un animal pris au piège qui ne reconnaît pas le bruit de sa propre respiration.
« Où... » Sa voix était rauque, presque inaudible. « Où suis-je ? »
Elle se redressa d'un mouvement brusque, ses mains cherchant autour d'elle — son épée, instinctivement, le réflexe du soldat avant même la pensée. Ne trouvant rien, elle se releva d'un bond, les poings serrés, le corps tendu comme une arbalète armée.
« Restez où vous êtes ! » cria-t-elle en reculant.
Derrière elle, Blanche bougea. Un gémissement, puis ses paupières s'ouvrirent. Ses yeux sombres me fixèrent sans la moindre trace de reconnaissance ces yeux qui m'avaient jaugé avec tant d'ironie dans les couloirs des Bouges, qui avaient vu en moi un jouet.
« Qui... » murmura-t-elle. « Qui êtes-vous ? »
Je levai les mains, paumes ouvertes, comme on apaise un animal blessé.
« Je m'appelle Ezak d'Arkasse. » Je m'efforçai de garder la voix calme et posée. « Nous nous connaissons. Nous étions...alliés. Je vous ai ramenées ici — chez moi. »
Chez moi. Le mot sonnait faux dans ma gorge. Qu'est-ce que Kendra-Kâr allait bien pouvoir leur être ?
Ezra ne desserra pas les poings. « Chez vous. » Elle répéta le mot comme si elle le retournait entre ses dents pour en tester la solidité. Sa voix tremblait légèrement et ce tremblement-là, venant d'elle, me fit l'effet d'un coup au sternum. « Je ne vous connais pas. Je ne sais pas où je suis. Je ne... » Sa voix se brisa net. « Je ne me souviens de rien. »
Je savais que ça arriverait. Je le savais depuis qu'il avait expliqué le prix du passage. Je l'avais choisi quand même.
Blanche, elle, s'était mise à rire. Un rire sans joie, presque mécanique, qui semblait lui échapper malgré elle.
« Rien. » Elle se redressa lentement, ses loques glissant sur ses épaules dénudées sans qu'elle parût s'en soucier. « Moi non plus. Même pas mon nom. »
« Tu t'appelles Blanche. Blanche la Noire. »
Elle cligna des yeux. « Blanche la Noire. C'est ridicule. »
Un sourire me tirailla les lèvres malgré moi.
« Au moins, ton avis là-dessus n'a pas changé. »
Ezra me fixa un long moment avec ce regard scrutateur, cette façon de chercher la faille chez l'interlocuteur avant d'accorder quoi que ce soit. Je la vis sur le point de poser la question, puis ravaler sa fierté dans le silence. Alors je l'en délivrai.
« Ezra Beaufort. »
Je fis un pas vers elles. Ezra recula aussitôt, pivotant pour se placer entre Blanche et moi, les bras légèrement écartés.
« N'approchez pas. »
(Fascinant. Même sans mémoire, elle protège quelqu'un qu'elle vient de rencontrer. Le corps se souvient. Et elle se place entre moi et Blanche. Elles qui se détestaient là-bas. Qui s'étaient à peine parlé sans que les couteaux ne sortent. Le monde était décidément impossible à comprendre.)
Je m'arrêtai.
« Je ne vous veux aucun mal. »
« Vous dites ça. » La voix de Blanche depuis l'ombre d'Ezra était calme, presque détachée — mais ses yeux disaient autre chose. De la peur. Une peur ancienne, viscérale, qui n'avait pas besoin de mémoire pour exister. « Mais vous portez des armes. Une armure. Et nous, nous n'avons rien. »
Je les envoyai à leurs pieds — mon sabre elfique et ma masse d'armes, dans un claquement sourd contre le pavé.
« Prenez-les. Comme ça vous pouvez vous défendre si l'envie vous en prend. »
Elles hésitèrent. Une seconde, deux. Puis Ezra se baissa et ramassa le sabre. Blanche prit la masse avec cette prudence méticuleuse. Je notai que Ezra avait instinctivement pris ce qui correspondait à ce qu'elle était. Ezra et la lame... Son corps a une telle mémoire de ses années martiales. C'est impréssionnant et fascinant à la fois.
Blanche rompit le silence la première. « Pourquoi nous aurions été alliées ? Pourquoi nous avoir emmenées ici ? »
(Comment leur expliquer ? Comment condenser ce labyrinthe; les Bouges, le pacte, Eryn, la SOMA, le choix que j'avais fait pendant que les autres débattaient encore. Comment dire tout ça quelques phrases qui tiennent debout ?)
« Parce que nous avions des intérêts communs. » Je marquai une pause. « Et parce que je ne laisse personne derrière moi. »
Ezra secoua la tête. « Vous nous connaissiez ? »
« Oui. »
« Alors dites-moi qui je suis. » Sa voix s'était faite plus dure, presque provocante de ce réflexe d'attaque quand on ne sait pas comment se défendre autrement. « Ce que j'ai fait pour qu'un inconnu se donne cette peine. »
Je soutins son regard. « Vous étiez capitaine. D'un ordre armé qui faisait régner la loi dans une ville que vous ne pouviez pas quitter. Vous commandiez des soldats d'élite. Vous étiez loyale, courageuse, avec un sens du devoir qui frisait l'obstination. En cela on se ressemble. » Je laissai passer un instant. « Et vous êtes allée contre votre hiérarchie plus d'une fois pour aider un étranger perdu qui n'avait rien à vous offrir en retour. Cet étranger, c'était moi. »
Elle resta silencieuse. Son visage était indéchiffrable et cette indéchiffrabilité-là, au moins, lui ressemblait parfaitement.
« Capitaine. » Elle goûta le mot comme on teste la solidité d'une marche dans le noir. « Je ne me souviens de rien. »
« Je sais. »
« Alors comment puis-je savoir que c'est vrai ? »
« Vous ne pouvez pas. » J'avouai cela à voix basse, sans chercher à l'enrober. « Pas encore. »
Blanche avait contourné Ezra. Elle vint se planter devant moi, si proche que je voyais les cernes sous ses yeux ces marques que la pénombre des Bouges m'avait toujours cachées. Elle me regarda avec cette intensité tranquille qui lui appartenait, cette façon d'évaluer les gens comme on calcule la résistance d'un mur avant de décider s'il vaut la peine d'être abattu.
« Et moi ? »
Je pris une respiration. « Vous étiez une magicienne. La plus puissante que j'aie jamais rencontrée. Vous pouviez vous téléporter, changer d'apparence, plier la réalité entre vos doigts. »
(Ce que je ne lui dis pas : qu'elle était entrée dans les Bouges pour s'être défendue contre quelqu'un des Voies Hautes. Que l'oubli était peut-être une miséricorde. Je n'avais pas à décider ça pour elle.)
Elle ferma les yeux une seconde, concentrée, cherchant quelque chose que ses mains ne trouvèrent pas. Quand elle les rouvrit, il y avait quelque chose de nouveau dans son regard. Non pas de la faiblesse. Quelque chose de plus dangereux que ça. De la peur.
« Pourquoi je ne me souviens pas ? Pourquoi je ne sais pas qui je suis ? »
« C'était le prix du passage. » Je choisis mes mots avec soin. « Pour sortir de chez vous, il fallait tout laisser derrière vous. Tout ce que vous aviez été. Tout ce que vous aviez vécu. »
« Alors vous nous avez condamnées. » Le ton acéré, accusateur. « Vous nous avez arrachées à notre monde, effacé nos mémoires, et maintenant vous voulez qu'on vous fasse confiance ? »
« Je vous ai sauvées. »
« Sauvées. » Le mot sortit comme un crachat. « Je ne sais même pas qui je suis. Je ne sais pas où je suis. Je ne sais pas si ce que vous dites est seulement vrai. » Sa voix se brisa, et cette fissure-là me coûta plus que je ne l'aurais voulu. « Comment vous prouvez ça ? »
Je la regardai droit dans les yeux. « Votre corps se souvient, lui. Vous vous êtes levée comme une soldate. Vous avez cherché votre arme avant même de savoir où vous étiez. Vous vous êtes placée devant Blanche pour la protéger — devant une femme que vous connaissiez depuis trente secondes. »
Elle se figea.
« Le corps se souvient. » Elle répéta cela doucement, comme si les mots prenaient un sens en les disant.
« Oui. Le reste viendra peut-être. Ou pas. Mais vous êtes ici. Vous êtes vivantes. Et personne ne vous surveillera plus jamais de là-haut. »
Blanche s'était approchée d'une flaque d'eau, là où la pluie récente s'était logée das un creux dans le pavé. Elle se regarda dedans, ses doigts effleurant son visage sale, ses cheveux emmêlés, ses vêtements en lambeaux.
« Je suis à moitié nue. » Une voix étrangement calme. « Je suis à moitié nue et je ne me souviens de rien. »
La situation était d'une absurdité totale. Et pourtant c'était réel. C'était fait. Je détournai le regard. Je sortis de mon paquetage la cape en fourrure — celle que j'avais achetée pour les nuits de Nosveris — et la lui tendis sans un mot. Elle la prit, hésita, puis s'en enveloppa. Beaucoup trop grande pour elle, mais elle la serra contre elle comme une cuirasse.
« Et pour moi ? » La voix d'Ezra. Plus acérée en surface, moins hostile en dessous.
Je défis ma cape de voyage sombre et la lui lançai. Elle l'attrapa au vol sans un mot et la passa sur ses épaules d'un geste précis, économique, celui de quelqu'un habitué à s'équiper vite.
(Oui. Le corps se souvient.)
« Bien. Il faut bouger. Kendra-Kâr est à quelques heures de marche et je n'ai aucune envie d'être dehors à la nuit tombée. »
Ezra ne bougea pas. « Pourquoi on vous suivrait ? »
« Parce que je suis le seul ici qui sait où on va. Le seul qui peut vous trouver un toit et de la nourriture. Et parce que, même si vous ne vous en souvenez pas, vous m'avez déjà fait confiance une fois. »
Elle me fixa longuement, cherchant sur mon visage la faille, le mensonge. Je la laissai chercher.
« Une fois, ça ne veut pas dire deux. »
« Non. Mais ça veut dire que c'est possible. »
Derrière elle, Blanche avait noué la fourrure autour de ses hanches, découvrant ses épaules sans que cela ne parût lui poser le moindre problème. Elle se tenait droite, presque fière. Et dans ses yeux sombres, pour la première fois depuis son réveil, il y avait quelque chose — cette lueur qui m'avait exaspéré et fasciné à parts égales dans les couloirs des Bouges.
« Il a raison. » dit-elle. « On est nues, on est perdues, on ne connaît rien de cet endroit. Autant suivre celui qui a l'air de savoir où il va. »
Ezra se tourna vers elle, surprise. « Tu lui fais confiance ? »
Blanche haussa les épaules. « Je ne me souviens même pas de mon nom... Alors faire confiance à un inconnu... pourquoi pas. Ça ne peut pas être pire que de rester là. »
C'était tellement elle. Cette façon de transformer l'incertitude en provocation, le désespoir en ironie. La mémoire avait disparu. La personne, elle, était toujours là. Je ne savais pas si c'était une bonne nouvelle.
Ezra hésita encore. Je la vis peser, calculer, faire ce que font les soldats quand la situation les dépasse et qu'il n'y a plus que l'instinct à consulter. Puis, lentement, ses épaules se relâchèrent.
« Je vous suis. » Un temps. « Mais au premier signe de danger...»
« Vous serez libre de partir. »
Elle hocha la tête. C'était tout ce qu'elle demandait.
Les premières longues minutesfurent silencieuses et tendues. Je marchais devant, elles à quelques pas. Chaque fois que je me retournais, je trouvais Ezra les yeux fixés sur moi. Pas hostiles, mais jamais relâchés non plus. Le regard d'une femme qui ne sait pas encore si elle fait une erreur. Blanche, elle, regardait partout : le ciel, les arbres, les oiseaux, la lumière qui traversait les nuages. Elle s'émerveillait de tout, en silence, comme si elle craignait de briser quelque chose en nommant les choses trop tôt.
Ce fut elle qui rompit le silence.
« C'est quoi, cette chose ? » Elle pointait le ciel.
« Le soleil. »
« Le soleil. » Elle répéta cela lentement, comme on soupèse un mot étranger.
« Il est... chaud. »
« Oui. » Je marquai un temps. « Chez toi, il n'y en avait pas. Vous viviez sous terre. Pas de ciel, pas d'arbres — » je désignai un chêne au bord du chemin — « pas d'animaux non plus. » Une marmotte traversa le chemin à une dizaine de mètres, et Blanche s'arrêta net pour la regarder passer.
Elle resta un long moment immobile. Puis, d'une voix imperceptiblement plus douce : « C'est pour ça qu'on est sorties, alors ? Pour voir le soleil et les animaux ? »
Je faillis rire. Vraiment.
« En quelque sorte. »
Ezra grogna dans mon dos. « Vous parlez comme si on avait choisi de partir. »
Je me retournai. « Vous n'avez pas choisi. C'est moi qui ai choisi pour vous. »
« Et vous trouvez ça normal ? »
« Non. Mais c'était ça ou vous laisser là-bas. » Une pause. « Et je ne laisse personne derrière moi. »
Ce que je n'ajoutai pas : qu'Ezra était condamnée par la SOMA dès l'instant où Eryn l'avait reconnue. Que Blanche avait été déposée aux Bouges pour une seule nuit de justice légitime et y avait pourri pendant des décennies. Que "laisser derrière moi" aurait signifié les abandonner à deux éternités différentes de souffrance. Je n'ajoutai rien de tout ça. Le moment n'était pas venu.
« Où nous vivions, c'était si horrible que ça ? » reprit Blanche.
« Oui. » Je choisis l'honnêteté franche. « Ashaar n'est pas un monde comme les autres. Les habitants y sont immortels, mais au prix de leur liberté. Ils naissent adultes, sans souvenirs, sans enfance. Parqués dans des niveaux, surveillés par des créatures qui les traitent comme des expériences. Et ceux qui désobéissent, ceux qui ne rentrent pas dans le moule, finissent dans les Bouges, une prison souterraine dont on ne sort pas. »
(Je vis Ezra et Blanche se raidir légèrement. Elles ne se souvenaient de rien. Mais quelque chose dans ce mot — Bouges — avait touché quelque chose.)
« Vous, Blanche, vous y étiez depuis des décennies. Pour vous être défendue contre quelqu'un qui voulait vous faire du mal. »
Son visage se ferma. « Du mal. »
« Oui. » Juste ça.
« Et moi ? » Ezra, les yeux droit devant elle, la voix plate et volontaire.
« Vous étiez capitaine du Soleil Noir, l'ordre qui gardait les Bouges. Mais vous aviez des doutes. Vous vous demandiez si ce que vous faisiez était juste. C'est pour ça, en partie, que vous avez fini par choisir de me suivre. Vous étiez pleine de questions auxquelles votre monde refusait de donner des réponses. »
Silence.
Blanche fut la première à reprendre. « Vous n'avez toujours pas répondu. Pourquoi j'aurais accepté de vous suivre ? De m'allier à vous ? »
« Parce qu'on avait un pacte. Vous m'aidiez à rentrer chez moi. Moi, je vous aidais à détruire l'habitat de ceux qui étaient responsable de votre sort. »
« Détruire. Moi ? » Un rire bref, qui sonnait faux.
« Vous aviez une rage contre votre monde. Une rage que j'ai comprise. Et respectée. »
Le rire s'éteignit. « Une rage. » Elle répéta cela doucement, comme si elle sondait un endroit vide en elle.
« Je ne sens rien. »
Elle haussa les épaules et s'éloigna de quelques pas. « Peut-être. »
Ezra ne dit rien pendant tout cet échange. Elle marchait à mes côtés, les yeux à mi-distance, quelque part entre le chemin et ses propres pensées. Elle avait toujours été plus difficile à lire que Blanche. Plus fermée, plus économe de ce qu'elle laissait voir. Dans son état actuel, c'était pire encore.
« Vous ne dites rien ? »
« Je réfléchis. »
« À quoi ? »
Elle laissa passer trois pas avant de répondre. « À ce que vous avez dit. Sur le fait que je doutais. »
« C'était vrai. »
« Peut-être. » Elle tourna la tête vers moi, et pour la première fois, son regard n'était plus hostile. Juste interrogateur. Vulnérable, presque, et cela lui allait si peu qu'elle semblait vouloir le reprendre aussitôt. « Alors pourquoi je ne suis pas partie plus tôt ? Si je trouvais ça injuste, pourquoi je suis restée ? »
Bonne question. La question qu'elle n'aurait jamais posée là-bas, dans les couloirs de l'Entresol. Elle me la posait maintenant parce qu'elle n'avait plus rien à défendre.
« Parce que le doute, ce n'est pas une certitude. Parce que servir, même un système qu'on remet en question, c'est plus simple que de repartir de zéro. Parce qu'on peut croire faire le bien en faisant le mal, aussi longtemps qu'on ne tire pas le fil jusqu'au bout. Et parce que rien n'est simple. Ce sont justes des point de vues et dépendamment d'où on regarde, ils se valent tous...»
Elle hocha la tête lentement, comme si elle pesait chaque mot.
« Et maintenant ? »
« Maintenant, vous êtes libre. »
« Libre de quoi ? Je ne sais même pas qui je suis. »
« Vous allez le réapprendre. »
« Et si ce que j'apprends me déplaît ? »
Je m'arrêtai. Elle s'arrêta aussi. Je plongeai mon regard dans le sien, ce regard qui avait commandé des hommes dans le noir, qui avait résisté à l'Entresol et aux Bouges sans jamais vraiment plier.
« Alors vous changerez. C'est ça, la liberté : pas de rester ce qu'on est, mais de choisir ce qu'on veut devenir. J'ai passé beaucoup d'années à être quelqu'un que je n'avais pas choisi d'être. Je préfère la personne que je suis aujourd'hui. »
Ce que je ne précisai pas : que ce n'était pas encore acquis. Que je travaillais encore dessus. Elle me regarda un long moment, puis détourna les yeux vers l'horizon.
« Vous parlez avec beaucoup trop d'assurance. »
« C'est un compliment ? »
« J'en sais rien. »
...
Le soleil était déjà haut quand les premiers contreforts de Kendra-Kâr apparurent. De loin, la ville étincelait, ses murs blancs nets comme une promesse. Je me rappelai la première fois que j'avais vu cette vue j'étais un jeune homme arrogant qui croyait que le monde lui devait quelque chose. Comme j'avais changé... un peu.
« C'est là ? » dit Blanche.
« Oui. Kendra-Kâr. La Cité Blanche. »
« C'est grand. »
Ezra, elle, scrutait les remparts avec l'œil d'un officier qui évalue les défenses automatiquement, sans y penser. « Il y a des gardes. »
« C'est une ville fortifiée. »
« Ils nous laisseront entrer ? »
Deux femmes en haillons, sans papiers, sans passé que je puisse prouver. Sous d'autres circonstances, non.
« Laissez-moi parler. »
Le sergent à la barbe grise me reconnut avant même que j'arrive au portail.
« Ser d'Arkasse ! Bienvenue chez vous, ser ! »
Je saluai d'un signe de tête. « J'ai besoin d'entrer. Avec ma compagnie. »
Il regarda les deux femmes derrière moi. Ses sourcils montèrent d'un cran. [ « Vôtre... compagnie, ser ? »
« Des amies, » précisai-je. « Elles ont besoin de vêtements et d'un toit. Elles seront sous ma responsabilité. »
Un silence. Puis il haussa les épaules avec cette sagesse pratique des gens qui ont appris à ne pas poser trop de questions aux nobles. «Si vous vous portez garant, ser... »
« Je me porte garant. »
Il fit signe aux gardes de s'écarter, et nous pénétrâmes dans la ville.
Les Terres Cultivées autour de Kendra Kâr
- Ezak
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- Silmeria
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Re: Les Terres Cultivées autour de Kendra Kâr
" Alors ça ! Est-ce qu'il est possible de manquer de chance à ce point là où j'ai quatorze malédictions qui s'entassent ? "
Je pestais, il fallait essorer mes affaires et faire le nécessaire pour ne pas rester moisir ici. La berge était poisseuse, mes bottes s'enfonçaient dans la boue et plusieurs flaques un peu vicieuses étaient bien plus profond qu'il n'y paraissait.
" Rappelle moi encore la raison de cette folie ? Pourquoi on naviguait tranquillement avant de se prendre un arbre entier dans le cul du capitaine ?"
" C'est une sacré malchance quand même. La rivière a quelque peu détourné son lit et il arrive que ce soit à cause des paysans qui dévient un peu le cours de l'eau pour des raisons d'agriculture, généralement ils déblaient le terrain mais il devait rester une souche coupée qui au fur et à mesure a vu ses racines céder avant de partir comme une flèche dans... "
" Dans le cul du capitaine. "
" Vraiment pas d'chance mais pour le coup c'est aussi impressionnant qu'imprévisible. "
" Noooon, trois fois rien, je venais de faire le point avec lui pour rentrer en ville sans me faire voir, puis au cours de la conversations j'ai été secouée, terminé comme une autruche, la tronche au sol et le cul en l'air, l'autre gus a terminé tartiné dans l'encadrement de la cale et on a pris l'eau. "
" Pas d'chance... Ouaip... "
" En plus il est en bouille, j'peux même pas me faire rembourser. Hey ! Hey toi ! Tu sais où on est ? "
Je m'adressais à un des deux matelots qui revenait sur la terre ferme bientôt rejoins du second. Si ma mémoire était assez correcte voire limite acceptable, j'avais entendu le capitaine et ses deux compères, personne d'autre pour une si petite embarcation qui devait transporter des poutres par voie fluviale. C'était un grand classique des contrebandiers, on fait bonne figure pendant quelques années, on est gentil et poli et un jour, hop, on fait passer des choses bizarres pour se simplifier la vie et s'accorder un peu de confort. Je m'avançais vers eux mais la boue fit ventouse sur ma botte et manqua de me déchausser.
" Et puis zut. Râle ! Tu es gentil, tu me donnes le bras. ?" Le jeune homme complètement déboussolé fut rejoins par son compère et ils se montrèrent vraiment très gentils, très aimables et bien urbains car ils sont tout de suite venus pour m'aider, j'ai pu me défaire de ma prison boueuse et en remontant un peu la petite berge qui menait à un chemin dans l'herbe on était tous les trois enfin hors de l'eau. Les deux étaient complètement paniqués, ils jetaient des œillades alarmante à gauche et à droite. Personne à l'horizon, je n'entendais même aucune animation particulière à part le bruit mat des planches qui s'entrechoquaient sur le cours redevenu tranquille des flots.
Celui qui avait un affreux bouton brun avec un énoooooooooorme poil gras et luisant sur le pif m'indiquait qu'on avait échoué à côté des terres paysannes mais comme c'est jour de fête de l'été les paysans se rassemblent dans les villages pour festoyer, brûler des statues de paille et picoler à outrance. C'était pas une mauvaise nouvelle, ce genre d'attroupement permet souvent de trouver quelqu'un qui peut donner un coup de main et les gens font rarement attention aux individus recherchés dans ce type de fête. Faut juste que j'évite au maximum la garde surtout les gradés et les vétérans. Je claquais des mains, les manches encore alourdies par l'eau. Au moins par cette chaleur, j'allais vite sécher.
" Bon, mes biquets adorés ! Votre patron il risque de pas trop s'en remettre. " Je leur expliquais la situation aussi simplement que possible, allez raconter à deux jeunes voyous que venu de nul part un arbre a jailli des fonds du fleuve pour écrabouiller le cap'tain c'était pas vraiment ce que j'avais imaginé pour ma journée. Soit. En mimant bien le capitaine avec deux doigts et le poing fermé pour le tronc d'arbre ils comprirent.
" Qu'est ce qu'on va faire ? C'est le chef qui avait les papiers pour entrer en ville. "
" Ouaip... Ouaip... Dites mes biquets... J'suis qui ? "
Ils échangèrent un regard un peu trop complice. Je pense qu'ils savaient, je préférais juste ne pas laisser trainer des témoins derrière moi, Kendra Kar était pas l'endroit le plus accueillant pour moi mais je devais rejoindre les Murènes, mon entrée par l'écluse de la ville était foutue faute de bateau et de capitaine, ces deux poulets pourraient très bien aller cafter cette histoire dans des oreilles trop curieuses ou rancunières...
" Aucune idée." Avait lancé le jeune homme au poireau velu.
" Baaaaah... Peu importe. Le village le plus proche il se trouve où ? "
Les deux pointèrent la même direction en parfaite synchronisation ce qui laissait assez peu de doute quant à la véracité de l'information.
" Parfait ! " Disais-je toute contente. Puis je claquais des doigts et de l'ombre vint Hrist, en un éclair le serment du faucheur apparut et trancha net les deux gorges d'un coup propre et net.
Je regardais une tête, la première rouler le long de la berge avant de finir face contre boue.
" Et beh mémère... Il était super propre ce coup de lame. Pas un cri, pas un chuintement. Franchement je suis heureuse d'avoir vu celui-ci parce que vraaaaaaaaaaaaaaaaaaaaiment il était splendide. "
Hrist ne dit rien comme à son habitude, elle donna un petit coup de pied dans la tête du second qui malheureusement ne s'était pas détachée du corps. Elle haussa les épaules et réinvoqua sa lame dans un petit pet de corruption brumeux.
" La prochaine fois on en aligne cinq ! Six ! J'suis sûre que tu peux couper six têtes d'un coup. "
" Je manque probablement de force, c'est un acte surhumain. "
" Et si on affûte la lame ! Elle s'affûte d'ailleurs ? C'est quelle matière ? "
" Elle ne s'affûte pas... C'est du métal et de la corruption. "
" Six, sept, huit, neuf, dix, onze... Onze mots ! Tu as fait une phrase avec onze mots ? "
Aaaah enfin un mini sourire de sa part, faut vraiment y aller pour la dérider. Allez, on claque des doigts et on range la peste etle choléra en kimono Oranais et on se met en route pour de nouvelles aventures !
Je pestais, il fallait essorer mes affaires et faire le nécessaire pour ne pas rester moisir ici. La berge était poisseuse, mes bottes s'enfonçaient dans la boue et plusieurs flaques un peu vicieuses étaient bien plus profond qu'il n'y paraissait.
" Rappelle moi encore la raison de cette folie ? Pourquoi on naviguait tranquillement avant de se prendre un arbre entier dans le cul du capitaine ?"
" C'est une sacré malchance quand même. La rivière a quelque peu détourné son lit et il arrive que ce soit à cause des paysans qui dévient un peu le cours de l'eau pour des raisons d'agriculture, généralement ils déblaient le terrain mais il devait rester une souche coupée qui au fur et à mesure a vu ses racines céder avant de partir comme une flèche dans... "
" Dans le cul du capitaine. "
" Vraiment pas d'chance mais pour le coup c'est aussi impressionnant qu'imprévisible. "
" Noooon, trois fois rien, je venais de faire le point avec lui pour rentrer en ville sans me faire voir, puis au cours de la conversations j'ai été secouée, terminé comme une autruche, la tronche au sol et le cul en l'air, l'autre gus a terminé tartiné dans l'encadrement de la cale et on a pris l'eau. "
" Pas d'chance... Ouaip... "
" En plus il est en bouille, j'peux même pas me faire rembourser. Hey ! Hey toi ! Tu sais où on est ? "
Je m'adressais à un des deux matelots qui revenait sur la terre ferme bientôt rejoins du second. Si ma mémoire était assez correcte voire limite acceptable, j'avais entendu le capitaine et ses deux compères, personne d'autre pour une si petite embarcation qui devait transporter des poutres par voie fluviale. C'était un grand classique des contrebandiers, on fait bonne figure pendant quelques années, on est gentil et poli et un jour, hop, on fait passer des choses bizarres pour se simplifier la vie et s'accorder un peu de confort. Je m'avançais vers eux mais la boue fit ventouse sur ma botte et manqua de me déchausser.
" Et puis zut. Râle ! Tu es gentil, tu me donnes le bras. ?" Le jeune homme complètement déboussolé fut rejoins par son compère et ils se montrèrent vraiment très gentils, très aimables et bien urbains car ils sont tout de suite venus pour m'aider, j'ai pu me défaire de ma prison boueuse et en remontant un peu la petite berge qui menait à un chemin dans l'herbe on était tous les trois enfin hors de l'eau. Les deux étaient complètement paniqués, ils jetaient des œillades alarmante à gauche et à droite. Personne à l'horizon, je n'entendais même aucune animation particulière à part le bruit mat des planches qui s'entrechoquaient sur le cours redevenu tranquille des flots.
Celui qui avait un affreux bouton brun avec un énoooooooooorme poil gras et luisant sur le pif m'indiquait qu'on avait échoué à côté des terres paysannes mais comme c'est jour de fête de l'été les paysans se rassemblent dans les villages pour festoyer, brûler des statues de paille et picoler à outrance. C'était pas une mauvaise nouvelle, ce genre d'attroupement permet souvent de trouver quelqu'un qui peut donner un coup de main et les gens font rarement attention aux individus recherchés dans ce type de fête. Faut juste que j'évite au maximum la garde surtout les gradés et les vétérans. Je claquais des mains, les manches encore alourdies par l'eau. Au moins par cette chaleur, j'allais vite sécher.
" Bon, mes biquets adorés ! Votre patron il risque de pas trop s'en remettre. " Je leur expliquais la situation aussi simplement que possible, allez raconter à deux jeunes voyous que venu de nul part un arbre a jailli des fonds du fleuve pour écrabouiller le cap'tain c'était pas vraiment ce que j'avais imaginé pour ma journée. Soit. En mimant bien le capitaine avec deux doigts et le poing fermé pour le tronc d'arbre ils comprirent.
" Qu'est ce qu'on va faire ? C'est le chef qui avait les papiers pour entrer en ville. "
" Ouaip... Ouaip... Dites mes biquets... J'suis qui ? "
Ils échangèrent un regard un peu trop complice. Je pense qu'ils savaient, je préférais juste ne pas laisser trainer des témoins derrière moi, Kendra Kar était pas l'endroit le plus accueillant pour moi mais je devais rejoindre les Murènes, mon entrée par l'écluse de la ville était foutue faute de bateau et de capitaine, ces deux poulets pourraient très bien aller cafter cette histoire dans des oreilles trop curieuses ou rancunières...
" Aucune idée." Avait lancé le jeune homme au poireau velu.
" Baaaaah... Peu importe. Le village le plus proche il se trouve où ? "
Les deux pointèrent la même direction en parfaite synchronisation ce qui laissait assez peu de doute quant à la véracité de l'information.
" Parfait ! " Disais-je toute contente. Puis je claquais des doigts et de l'ombre vint Hrist, en un éclair le serment du faucheur apparut et trancha net les deux gorges d'un coup propre et net.
Je regardais une tête, la première rouler le long de la berge avant de finir face contre boue.
" Et beh mémère... Il était super propre ce coup de lame. Pas un cri, pas un chuintement. Franchement je suis heureuse d'avoir vu celui-ci parce que vraaaaaaaaaaaaaaaaaaaaiment il était splendide. "
Hrist ne dit rien comme à son habitude, elle donna un petit coup de pied dans la tête du second qui malheureusement ne s'était pas détachée du corps. Elle haussa les épaules et réinvoqua sa lame dans un petit pet de corruption brumeux.
" La prochaine fois on en aligne cinq ! Six ! J'suis sûre que tu peux couper six têtes d'un coup. "
" Je manque probablement de force, c'est un acte surhumain. "
" Et si on affûte la lame ! Elle s'affûte d'ailleurs ? C'est quelle matière ? "
" Elle ne s'affûte pas... C'est du métal et de la corruption. "
" Six, sept, huit, neuf, dix, onze... Onze mots ! Tu as fait une phrase avec onze mots ? "
Aaaah enfin un mini sourire de sa part, faut vraiment y aller pour la dérider. Allez, on claque des doigts et on range la peste etle choléra en kimono Oranais et on se met en route pour de nouvelles aventures !
La petite plume de la Mort.
Alors, j'ai établi ma couche dans les charniers,
Au milieu des cercueils,
Où la Mort Noire tient le registre des trophées qu'elle a conquis.
Alors, j'ai établi ma couche dans les charniers,
Au milieu des cercueils,
Où la Mort Noire tient le registre des trophées qu'elle a conquis.