4.7 Sulfureux Styx
Hindbær poursuivit sa marche à travers les ténèbres éclairées de son seul flambeau.
(
Deux cent vingt-sept.)
Le tunnel descendit encore, puis remonta brusquement. La chaleur s'alourdit. De la vapeur se condensait dans ses cheveux et coulait le long de son dos. Ses vêtements collaient à ses brûlures. Elle commençait à maudire son sang Fenris…
(
Deux cent bordels de trente-cinq de qu’elle conne je suis !)
Après un dernier virage, le passage s'arrêta. Un mur de roche occupait toute sa largeur. Hindbær leva son flambeau.
Aucune ouverture ; aucune pierre mobile ; aucun courant d'air.
-
Non. Non, non, non, non…
Elle examina le sol, les parois et le plafond. Les contrebandiers n'avaient pas creusé sur des centaines de pas pour terminer devant une roche pleine. Pourtant, rien… Hindbær donna un coup de pied dans un caillou. Il frappa le bas du mur. (
Pas de rebond ?) Seulement un petit bruit d'eau.
Elle baissa les yeux. Une flaque sombre occupait le pied de la paroi. Le caillou avait disparu, ne laissant que quelques rides sur l’eau. Hindbær approcha le flambeau. La lumière pénétra sous la surface : la flaque continuait sous le mur. (
Un tunnel submergé,) remarqua l'exploratrice en même temps que quelque chose qui crevait la surface de l’eau. (
Une main !)
La peau avait disparu depuis longtemps. Les os des doigts sortaient de l'obscurité, tendus vers la partie émergée du tunnel. Derrière, dans les profondeurs du tunnel englouti, la lumière se reflétait sur une seconde silhouette métallique. Puis une troisième… Des cadavres en armure s'entassaient dans le passage, tous tournés dans sa direction comme s'ils cherchaient encore à atteindre l'air.
Hindbær recula. Son talon glissa. Le flambeau quitta sa main et tomba dans l'eau. La flamme grésilla, puis s'éteignit…
L'obscurité tomba, complète.
Hindbær cessa de respirer. Les murs se rapprochèrent. Les mains sous l'eau remontèrent vers elle, invisibles mais présentes à son esprit. Le tas de morve avait pris l'apparence d'un contrebandier. Alors pourquoi pas l'un de ces corps ?
(
Non. Reprends toi.)
Son adversaire était mort, ou du moins hors d’état de nuire. Et puis, elle soupçonnait fortement que la créature ne pouvait prendre l’apparence que de ses victimes. Hors ces pauvres bougres étaient de toute évidence mort noyés. (
En même temps, quelle idée de nager en armure...) Probablement que le contrebandier dont il avait pris l’apparence plus tôt était le seul rescapé de la bande.
-
Quel merdier… confia-t-elle à l’obscurité.
Sa propre voix lui revint en écho. Pas de conseils. Pas de paroles réconfortantes. Elle ne pouvait compter que sur elle-même pour avancer. Et les ténèbres qui semblaient vouloir se refermer sur elle et faire de cette montagne sa dernière demeure… Hindbær trembla, des sueurs froides s’ajoutant à sa transpiration. Alors elle s'accroupit, trouva son sac à tâtons et fixa ses pensées sur des objets concrets.
Toile cirée.
Corde.
Briquet.
Cartes.
Arc.
Elle ne pouvait pas nager avec l'arc d'Otis à la main. Elle le décorda et l’accrocha à son paquetage. Puis la jeune femme se déshabilla et emmaillota soigneusement l’étui à cartes dans la peau de loup et ses vêtements. Quant à la toile cirée, elle en façonna une poche qu'elle ferma par le bas avec de la ficelle en prenant soin de former un grand espace vide. (
Prête.) Elle grimaça, puis eut un bref rire sans joie.
(
Ca fait un bail que j’ai pas pris de bain…) Elle glissa un pied dans l'eau. (
Tiède.) Puis une jambe. L'eau caressa sa peau avant de pénétrer chaque coupure. Elle serra les dents. Les os des contrebandiers reposaient quelque part sous elle et elle ne comptait pas se joindre à eux.
Hindbær posa la poche devant elle, retenue par la ficelle fermant tenue en main. L'air emprisonné le maintenait à la surface. Elle prit une grande inspiration puis, l'entraînant avec elle, elle plongea.
***
Sous l'eau, l'obscurité lui pesait plus encore. Hindbær ne voyait ni ses mains ni la roche tout autour. La poche d’air tirait sur sa ficelle, ballotant contre son épaule. Elle la poussa délicatement et allongea un bras au-dessus de sa tête. Ses doigts rencontrèrent le plafond. Alors, elle suivit la pierre, nageant face à la voûte.
Une brassée.
(
Deux.)
(
Trois.)
Le tunnel finit par se rétrécir. Son dos frôla le sol tandis que sa main glissait contre la voûte. Quelque chose heurta sa jambe. Hindbær donna un coup de pied par réflexe, persuadée que l'un des morts venait de la saisir.
(
Quatre.)
(
Cinq.)
Le plafond descendit encore. Elle dut tourner la tête pour que son visage ne heurtât pas la roche. Ses cheveux s'accrochèrent à une aspérité.
(
Six.)
La sensation de brûlure s’étendit de sa peau à ses poumons.
(
Sept.)
Son sac se coinça. Hindbær tira dessus. Il refusa de bouger. L'arc d'Otis, pris en travers dans le tunnel, butait contre les parois. Et pendant ce temps, des fourmillements gagnaient ses extrémités. Elle tira encore, avec la force du désespoir. Sans succès. De l'air s'échappa de sa bouche en une traînée de bulles. Lâcher le paquet lui permettrait d'avancer.
L'arc.
Les cartes.
La sacoche.
(
Otis…)
Hindbær revint en arrière d'une brassée, plaqua le paquet contre le fond et le fit pivoter. Une extrémité passa sous un renfoncement. Elle poussa.
Le paquet se libéra.
(
Huit.)
(
Neuf.)
Ses poumons se convulsèrent.
(
Dix.)
Le tunnel remonta.
Une lueur rouge teinta soudain l'obscurité. Elle ondulait au-dessus d'elle, de l'autre côté de la surface. Une lanterne ?! De l'air ! Hindbær donna tout ce qui lui restait.
(
Onze.)
(
Douze.)
Sa main quitta le plafond et ne trouva plus rien. Elle n’aurait même pas eu besoin de sa poche d’air ! Elle poussa le paquet vers la lueur, battit des jambes et creva la surface, victorieuse !
Hindbær inspira. Alors, l'air lui brûla la gorge. Elle toussa aussitôt. Une odeur de soufre envahit sa bouche, son nez et ses poumons. Chaque nouvelle inspiration aggravait la brûlure. Ses yeux se remplirent de larmes.
(
Irrespirable.)
Elle replongea instinctivement. Mais le soulagement ne dura que le temps d'un battement de cœur. Son corps avait expulsé presque tout l'air vicié en toussant. Il ne lui en restait pas assez pour retraverser le passage.
Devant, le gaz l'attendait. Derrière, les contrebandiers tendaient leurs mains osseuses vers la sortie. Elle avait bêtement commis la même erreur qu’eux. Prise au piège entre eau et souffre, noyade et intoxication. A cette idée, Hindbær imagina son propre corps rejoindre les autres. Ses doigts dépasseraient de l'eau, à quelques pouces d'un air qu'ils ne pourraient plus atteindre. Un prochain voyageur découvrirait sa main, laisserait tomber son flambeau et comprendrait trop tard, lui aussi.
La panique accéléra encore son besoin de respirer. Elle avait besoin d’un sursis. Si sa poche d’air ne lui permettait pas de retraverser le tunnel immergé, elle lui accorderait quelque secondes de répit. Hindbaer n’hésita pas. Elle porta à sa bouche l’ouverture de l’outre artisanale et inspira goulument son contenu salvateur. L’air frais lui donna un coup de fouet et lui remit les idées en place.
Hindbær émergea une deuxième fois. Ses doigts cherchèrent son sac posé sur le bord et en défirent les sangles à tâtons avant d’y plonger une main fébrile.
(
Vêtements.)
(
Corde.)
(
Sacoche.)
(
Briquet !)
Elle le saisit. Le gaz sulfureux lui arrachait des larmes si abondantes qu'elle ne distinguait plus la lueur rouge. Hindbær replongea le visage, mais conserva le bras hors de l'eau, le briquet-silex dépassant de la surface.
Le soufre pouvait brûler. Les gaz aussi. Son postérieur en gardait le souvenir depuis cette après-midi avec les copines du village… (
Concentre-toi, bon sang !) Elle n'avait aucune idée de la quantité de combustible accumulée dans la cavité ni de ce qu'une étincelle provoquerait. Une flamme ? Une explosion ? L'effondrement du tunnel… ?
Le temps pour la prudence était plus que passé ; Hindbær actionna le briquet.
La première étincelle mourut aussitôt. Elle recommença.
Le monde prit (
Feu !)
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