3.9 Son père, sa fille
Hindbær retira la marmite de l'âtre. Elle prit un seau près du mur et noya le feu. La vapeur jaillit avec un sifflement, remplissant les cuisines d'une odeur de cendre mouillée. Elle enveloppa ses mains dans le tissu ciré volé à ses geôliers et écarta les braises pour libérer un passage. Ce faisant, elle s'adressa à Otis dans son dos :
-
Debout, ordonna-t-elle.
-
Non.
-
Conduit descend. Facile.
-
Pour toi.
-
Pour toi aussi.
-
Hindbær.
Otis ne bougea pas. Elle se retourna. Son père ne comprimait plus sa plaie. Son bras pendait le long de son corps. Chaque respiration soulevait à peine sa poitrine.
-
Franchirai pas … la ch'minée, dit-il à grande peine.
Mourrais dans le… passage.
Hindbær considéra la largeur de ses épaules, son armure, la traînée de sang entre la porte et le mur. Il disait vrai. Elle détesta cette vérité avec une violence calme.
-
Enlève armure. Plus fin.
Il dodelina simplement la tête.
-
Non.
-
Tu donnes pas ordre.
-
Si. Le... dernier.
La porte gémit. Des voix s'élevèrent de l'autre côté. Les assaillants avaient déterminé que la pièce ne possédait pas d'issue visible. Ils prenaient leur temps.
Hindbær s'accroupit devant Otis. Les mots qu’elle voulait dire étaient nouveaux et difficiles à prononcer. Ils sortirent avec dureté :
-
J'ai pas r’trouvé pour laisser.
Il ferma les yeux, une expression mi-délice, mi-supplice peinte sur son visage agonisant. Une décennie qu’il avait attendu pour entendre ces mots ! Et pourtant, il les rejeta.
-
Pas v'nue pour moi, repoussa-t-il sa fille naturelle pour mieux la protéger.
La phrase la frappa plus sûrement qu'un poing. Otis rouvrit les yeux, difficilement, ses paupières plus lourdes que jamais.
-
Pas… un reproche.
-
Ressemblait.
-
Je… suis mauvais à ça.
-
À parler ?
-
Être ton père.
Hindbær fixa le sang dans sa barbe, puis ses mains couverte de ce même liquide qui les unissait. Liquide de vie. Celle qu'il lui avait donné il y a plus de vingt ans. La vie qu'ils s'étaient mutuellement refusés depuis, aussi, avant de le regretter.
-
Pas eu beaucoup pratique.
Hindbær baissa les yeux. Le silence revint. Une fissure traversa la partie supérieure de la porte. De la fumée s'y glissa. Les assaillants incendiaient peut-être le couloir, ou le refuge brûlait déjà derrière eux. Une petite bête remua de nouveau dans sa poitrine, celle-là même que le testament avait tirée de son sommeil. Elle montra les dents à l'intérieur d'elle. La créature ne recula pas.
-
J'étais pas enlevée, l'informa-t-elle.
-
Je sais maintenant.
-
Partie seule.
-
M'en doutais.
-
Alors pourquoi chercher dix ans ?
Otis sourit. Du sang colora ses dents.
-
Parce que… un père peut …se douter que… s’amusa-t-il entre deux quinte de toux.
Le mourant prit le temps de déglutir et mit toute son énergie pour articuler la fin de sa phrase :
-
… sa fille est une... imbécile, sans cesser ... d'espérer la r'voir.
Hindbær lui donna un léger coup sur l'épaule.
-
Toi, imbécile.
-
Caractère de ta mère.
-
Tu l'as d’jà dit.
-
Les pères…
La barricade céda d'un demi-pas ; ils n'avaient plus de temps à gaspiller. Pourtant, aucun des deux ne bougea… Puis :
Otis tendit la main une dernière fois.
Hindbær la regarda.
Il lui laissait le choix.
Elle posa sa paume contre la sienne. Les doigts de son père étaient froids. Moins froids que ceux d'un Fenris, plus froids qu'ils n'auraient dû l'être. Ils se refermèrent faiblement autour des siens.
-
Termine la mission, implora-t-il.
-
Oui.
-
Trouve les enfants qui ... peuvent encore l'être.
-
Oui.
-
Ne cherche pas ... à venger ... chaque mort.
-
Oui.
Otis eut un souffle amusé.
-
Même pas ... la mienne ?
La chasseuse secoua la tête : la vengeance n’avait pas sa place dans l’ordre naturel. Encore un concept des autres races modernes… Et puis Hindbær pensa au mage blond, mort sous la tente. Aux Fenris contre le sapin. À l'homme qu'elle venait d'abattre derrière la porte et à ceux qui attendaient encore dans le couloir. Ils avaient payé cher l’affront qu’ils lui avaient fait.
-
Et si tu peux ... prévenir ... Henehar...
-
Conseil a traître, acquiesça-t-elle pour lui confirmer qu’elle ferait son possible.
Un morceau du battant de la porte céda. Une ouverture plus large apparut au-dessus de la barricade. Hindbær aperçut la lueur du couloir, un visage puis le fer d'une lance. Elle saisit l'arc d'Otis ; son père retint son bras.
-
Non.
-
Je l'ai, rétorqua-t-elle, l’ennemi en ligne de mire.
-
Qu’importe...
Le visage avait déjà disparu. Le prochain assaillant savait qu'elle surveillait la brèche. Hindbær pouvait attendre encore, chaque tir retardait son départ et offrait aux ennemis le temps d'ouvrir la porte.
Elle abaissa l'arc.
Otis tira doucement sur sa main. Hindbær se pencha, croyant qu'il voulait parler plus bas. Mais son père posa son front contre le sien. Le geste réveilla le souvenir de lèvres avides sous une tente. Hindbær resta raide, prête à reculer. Puis elle ferma les yeux. Il sentait le sang, la fumée et, sous tout cela, le tabac froid. La maison. Le petit arc réparé au-dessus de la cheminée. Une adolescence qu'elle avait passé des années à traiter comme une mauvaise piste.
Un coup de hache agrandit la brèche, mettant un terme à cette réunion familiale inespérée. Une main passa par l'ouverture et chercha à déplacer le coffre. Hindbær se redressa, saisit l'une de ses flèches artisanales et la planta entre deux doigts. La main disparut dans un hurlement.
-
Maintenant, ordonna Otis.
Elle ramassa son sac de voyage et l'ouvrit. La corde, l'amadou, le tissu ciré, la graisse de phoque et les dernières provisions s'y trouvaient encore. Elle y fourra en hâte la sacoche du lieutenant, fixa le carquois à sa hanche puis passa l'arc de son père autour de son épaule.
Elle hésita.
-
J'vais réussir.
-
Je sais.
-
Ram’ner enfants.
-
Je sais.
-
Trouver qui a fait ça.
-
Hindbær...
-
Et rev’nir.
Otis sourit.
-
La maison ... est à toi.
-
Pas maison. Rev’nir.
Son sourire trembla. Il comprit ce qu'elle essayait de dire, tout absurde qu’était l’espoir de retrouvailles futures. Elle aussi le savait, au fond, mais se mentir lui était nécessaire en cet instant. Enfin, Hindbær se détourna avant que cela ne changeât sa décision. Elle plaça son sac dans l'âtre, puis y entra à son tour.
-
Fille...
Elle s'arrêta. Otis n'avait jamais beaucoup employé ce mot. (
"Fille"…) Ni lorsqu'elle était adolescente, par respect pour la sauvagerie de Hindbær qui refusait les liens, ni après son retour, par peur de revendiquer ce qu'elle ne lui avait pas encore accordé.
Hindbær tourna la tête.
-
Père.
Ce fut tout. Toute une tragédie familiale tenait dans ces deux mots.
Elle disparut dans le conduit de cheminée... et de sa vue pour toujours.