Les Refuges des Montagnes

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Yuimen
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Les Refuges des Montagnes

Message par Yuimen » sam. 6 janv. 2018 12:17

Les refuges des montagnes

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A l'est de Henehar, à l'écart de la route vers Gwadh, se trouvent des refuges perchés au pied des montagnes. Ces refuges sont entourés de falaises, de montagnes et de murs construits à l'origine pour protéger les Henehariens des attaques des barbares.

Cela fait plusieurs siècles qu'ils n'ont plus été utilisés. On raconte que des trésors y ont été oubliés dans les galeries qui en partent...

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Hindbaer
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Re: Les Refuges des Montagnes

Message par Hindbaer » dim. 13 sept. 2026 14:16

3.3 Arrivée à bon port

Le bâtiment semblait être issu du sein même de la montagne.

Son premier niveau était fait de blocs gris, massifs et mal équarris. Un étage de rondins sombres le surmontait, percé de meurtrières. Puis la pente du toit, presque verticale, empêchait la neige d'écraser le tout. Tout autour, une palissade protectrice encerclait l’édifice, ne s’ouvrant que par une lourde porte à double battant sur une petite cour où s'entassaient du bois et des tonneaux.

Hindbær évalua la protection que le refuge leur offrirait. Une seule porte. Des murs épais. Un immense bloc rocheux protégeait l'arrière, tandis que le terrain découvert permettait de voir venir les assaillants. (Oui.) Ils pouvaient tenir. Combien de temps était une autre question… interrompue par le spectacle d'une guetteuse sortant par le portillon. Elle agita les bras, puis s'arrêta en découvrant l'état de la troupe à l’occasion d’un rayon de lune traversant les nuages.

- Lieutenant Kühlshrank !
- Sonnez l’alarme ! ordonna Otis. Nous sommes poursuivis !

La femme se retourna et cria vers l'intérieur. Hindbær la rejoignit à la palissade parmi les premiers. Si les batailles de groupe n’étaient certes pas son fort, elle était certainement plus agile et rapide qu’un milicien. La chasseuse se retourna, aux aguets. (Personne.) La lisière demeurait vide d’ennemis ; ils étaient arrivés à temps.

Elle leva les yeux vers les meurtrières, compta les positions de tir et suivit du regard le mur jusqu'au rocher. Le refuge pouvait contenir la troupe. Avec assez de flèches et de fluides, les défenseurs obligeraient les assaillants à traverser les alpages sous leur feu.

(Oui. On tiendra.)

Un sifflement traversa l'air. La guetteuse eut un mouvement de surprise... Une pointe de glace de la taille d'une jambe venait de lui transpercer le torse. Elle ressortait entre ses omoplates, rouge sur toute sa longueur. Le choc arracha une gerbe de sang qui éclaboussa la palissade et projeta la femme au sol.

Dans l’instant suivant, les poursuivants surgirent de la forêt.

- A l’abri ! hurla Otis.

Les miliciens se ruèrent vers la porte. Un blessé tomba. Deux hommes le traînèrent par les bras tandis que des flèches frappaient le bois autour d'eux. Hindbær, elle, s'arrêta sous l'auvent de la palissade. Un Fenris courait en tête, protégé par une peau de loup. Un arc de garnison pendait au mur, à portée de main : elle le saisit. La corde était raide et l'arme trop courte. La chasseuse encocha néanmoins une flèche, posa un genou à terre et campa son pied dans la neige.

La position basse immobilisait ses hanches. Son bras d'arc tremblait moins. Elle perdait toute possibilité d'esquiver, mais le mur la couvrait à moitié sur sa droite et sa cible ne regardait qu'Otis. Alors, Hindbær tira. La flèche frappa le Fenris en pleine poitrine. La peau de loup et ses muscles auraient pu arrêter un trait lancé debout, dans la précipitation, mais celui-ci s'enfonça avec assez de force pour briser sa course. L'homme bascula en arrière et disparut dans la neige.

(Appui.)

Elle ignorait le nom que les miliciens, eux, donnaient à cette manière de tirer. Elle en connaissait l'effet : plus exposée, mais surtout plus puissante. Une puissance qui venait du sol.

- Hindbær !

Otis se jeta sur elle, l’horreur lisible sur son visage livide. Mais il arriva trop tard pour la pousser hors de la trajectoire d’une hache lancée sur sa gauche. L’onyx de l’épaisse lame défonça la chair plus qu’il ne la déchira, et la chasseuse hurla d’une douleur qui hérissa le poil de tous les combattants. Avec l’énergie du désespoir, des bras paternels se refermèrent sur elle et l’entraînèrent brusquement derrière la protection de la palissade. À peine franchis, les lourds battants se refermèrent derrière eux. Une poutre fut jetée dans ses supports. Presque aussitôt, quelque chose frappa la porte depuis l'extérieur.

Une fois.

Puis plus rien.

Sans qu’il ait eu besoin d’être appelé, le guérisseur de la troupe se précipita sur la blessée, exsangue et au bord de l’évanouissement. Elle sentait les bras de son père l’enserrer ; jamais des liens n’avaient été aussi rassurants. Elle discernait aussi à travers ses paupières mi-closes les mains du guérisseur, nimbées d’une lueur chaude qui formaient des fils de lumière le connectant à sa chair meurtrie…

La douleur refluait ; le sang retrouvait le chemin de ses veines ; elle retrouvait ses esprits. Et Otis, son souffle :

- Où est le messager ?

Les deux hommes postés à l'entrée se tournèrent vers lui. L'un d'eux était si pâle que c’était comme si la lune lui répondit :

- Lieutenant...
- Le messager. Qu'il prévienne la garnison de Henehar. Donnez-lui nos positions et le nombre estimé des assaillants.

Le milicien regarda la porte, puis le cadavre visible sous le battant, dont un bras dépassait encore dans la cour.

- C'était elle.

Le silence qui suivit fut plus lourd que les coups de boutoir… Otis cligna des yeux.

- Vous n'en avez qu'un ?
- Vous voulez rire ?! Notre garnison n'avait été rétablie que pour surveiller d'éventuels mouvements shaakts à l'époque du retour d'Oaxaca.
- Je sais, ça, l'interrompit sèchement le gradé avant de prendre patience et de lui faire signe de continuer.
- Mais comme le Matriarcat est resté neutre, on nous a retiré le peu de ressources qu'on avait. Non... ces jours ci, les messagers sont presque tous assignés à la frontière Ouest.

Les doigts du lieutenant se crispèrent, son regard bloqué sur le messager tombé au combat. Les mages savaient parfois projeter leur voix au loin sous la forme d'une lueur, d'un oiseau éthéré ou d'une phrase soufflée dans l'esprit d'un autre mage. La guetteuse avait emporté ce talent rare avec elle dans la mort…

À présent, son sang gelait dans la cour.

- Pas de renforts, conclut Hindbær sommairement.

Otis lui jeta un regard sombre.

- Pas pour l'instant.
- Différence ?

Il n'en trouva aucune. Alors le lieutenant se retourna vers ses hommes.

- Archers-mages aux meurtrières. Tirs précis sur les meneurs d’hommes et les lanceurs de sorts. Économisez vos fluides et ne tirez qu'à cible visible. Jürgen, commanda-t-il au guérisseur, tu prends le réfectoire. Vous deux, à l'armurerie : arcs, carreaux, huile et tout ce qui peut renforcer la porte. Les autres avec moi.

Son hésitation avait duré le temps d'un souffle.

La défense s'organisa.

>> Suite : 04/09
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Hindbaer
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Re: Les Refuges des Montagnes

Message par Hindbaer » dim. 13 sept. 2026 14:34

3.4 La nuit sera longue...

Les nuages conquirent le ciel tandis que les assaillants préparaient leur assaut sous le couvert de l’obscurité nocturne. À l'intérieur du refuge, les lampes furent couvertes. Les feux réduits au strict nécessaire. Une lumière trop vive aurait offert des silhouettes parfaites aux mages postés dehors, si tant est qu'ils étaient toujours là...

Les assaillants avaient reculé peu après la fermeture des portes. Du moins, ils en en avaient donné l'impression. Désormais, le silence régnait autour du refuge. Aucun mouvement ne traversait les alpages. Aucun feu n'apparaissait à la lisière. Les miliciens commencèrent à croire que l'avalanche et leur retraite avaient suffisamment coûté à l'ennemi.

Hindbær, qui avait entretemps rejoint la ligne de défense contre l’avis du guérisseur, ne se faisaient pas d’illusion, elle :

- Sont là.

L'archer-mage à ses côtés, le dénommé Neuburg, scruta l'obscurité de ses yeux de faucon.

- Tu vois quelque chose ?
- Rien.
- Alors comment...

Une silhouette blanche surgit contre la palissade ! Le milicien recula : Une hache traversa la meurtrière et manqua son visage. Instinctivement, comme elle l’aurait fait de l’attaque soudaine d’un prédateur embusqué, Hindbær saisit le manche, tira de toutes ses forces puis le repoussa brusquement. Un cri retentit dehors.

Les autres assaillants chargèrent. Des projectiles glacés frappèrent les murs. Des échelles se dressèrent contre la palissade. Les archers-mages ripostèrent, illuminant la nuit d’un feu d’artifice : traits de lumière, éclairs et boules de feu éclairèrent les visages féroces des assaillants lorsqu’ils ne les réduisaient pas en cendres.

Malgré le déluge de feu qui se peignait sur les prunelles écarquillées de la chasseuse, dépassée par les évènements, un Fenris atteignit le sommet de la palissade. Neuburg l'avait aperçu, mais ne tira pas. Il maintint sa corde tendue tandis que l'homme jetait une jambe au-dessus du parapet.

- Tire ! cria Hindbær sous l'effet de la peur.
- Pas encore.

Le Fenris se redressa pour lever sa hache. Neuburg lâcha. La flèche entra dans la gorge offerte. L'assaillant tomba sans crier, emportant l'échelle avec lui.

Hindbær observa l'archer sous un nouveau jour. Il avait attendu, cette fois encore. Non par peur. Non parce qu'il doutait. Il avait accepté de perdre un instant pour que le suivant lui appartînt tout entier. Cette idée de tir précis se précisa à l’esprit de la chasseuse.

(Choisir. Attendre. Tuer.)

Finalement, l'assaut cessa aussi vite qu'il avait commencé. Mais, une heure plus tard, les agresseurs attaquèrent l'arrière du refuge.

Puis la porte.

Puis de nouveau la palissade.

Chaque fois, ils se retiraient avant de subir trop de pertes. Ils n'essayaient pas encore de prendre le refuge. Ils harcelaient ses défenseurs pour les empêcher de dormir…

Au troisième assaut, Hindbær commençait à s’accoutumer au chaos furieux de ce nouveau genre de chasse. Elle s’empara de l'arc court d’un milicien tombé et se positionna à une meurtrière. Elle avait repéré un Fenris qui avançait derrière un bouclier de bois. Le trait partit dès qu'elle vit son épaule… Il frappa le bouclier.

Hindbær encocha de nouveau. Cette fois, elle suivit la cadence des pas de l'homme. Le bouclier oscillait. À gauche, puis à droite. Une ouverture revenait près du genou à chaque seconde foulée.

(Attends…)

La flèche partit trop tard et laboura la cuisse au lieu d'entrer dans l'articulation. Le Fenris flancha néanmoins, avant de reculer sous le couvert de son bouclier.

(Presque. Trop attendu, cette fois.)

Au quatrième assaut, elle retenta sa chance avec un Varrockien qui incantait à la lisière du bois. La neige et l'obscurité brouillaient son visage. Aucune importance. La chasseuse n’avait pas besoin de connaître sa proie… Elle banda son arc, retint le trait et chercha un rythme dans les mouvements de la baguette.

Une fois en haut ; une fois sur le côté ; une fois en avant.

()

Elle tira au troisième geste. La flèche passa près du mage sans le toucher. Et… celui-ci acheva son sort, libérant une pointe de glace qui éclata contre le mur et couvrit Hindbær d'esquilles.

(Trop tôt ! Rah… !)

C’était rageant. Elle avait bel et bien compris l’idée. Mais pas encore comment la mettre en œuvre. Et puis la fatigue s'installait… et un coup d’œil circulaire lui apprit qu’elle n’était pas la seule dans ce cas.

Les blessés gémissaient dans le réfectoire. C’était un spectacle qui lui mit le cœur au bord des lèvres… Rien à voir avec l’agonie rapidement abrégée d’une proie abattue proprement ! Le guérisseur passait de l'un à l'autre, les mains entourées d'une lumière dorée qui pâlissait à chaque usage. Les archers-mages, eux, économisaient leurs fluides et leur endurance. Leurs gestes perdaient en netteté chaque fois qu'ils tiraient. Les guetteurs, finalement, distribuaient les armes, remplissaient les carquois à partir de réserves déclinantes, quand ils ne renforçaient pas la porte avec le moindre morceau de bois disponible.

Peu avant le milieu de la nuit, Hindbær regagna la cuisine pour essayer de se reposer. En entrant, la vue des blessés gisant au sol l’en dissuada. Elle se reposerait quand elle serait morte. Pour l’instant, la chasseuse se rendrait utile. De plus, une petite voix dans son esprit lui soufflait qu’elle ne trouverait pas le sommeil. Car en plus de la bataille qui les opposaient aux Fenris et mages Varrockiens, il y en avait une autre qui se tenaient dans son inconscient : celle de la mémoire, du souvenir de…

Hindbær s’ébroua pour refouler ses démons aux marges de son inconscient.

Son sac de voyage avait été déposé près du garde-manger avec l'équipement récupéré sur les survivants. Le pot de graisse de phoque s'était ouvert pendant la course et parfumait les vivres d'une odeur rance. La chasseuse récupéra dans son paquetage la ficelle, le couteau à équarrir et la pierre à aiguiser volés aux Fenris. Dans un coffre, elle trouva des tiges de sapin, des plumes et un pot de colle animale. Finalement, elle partit s'asseoir loin des blessés, près de la table de préparation, à côté de son sac.

Ses doigts savaient quoi faire : Tailler. Redresser. Équilibrer. Des gestes simples qui occupaient ses mains et vidaient son esprit tourmenté. Résultat ? La première flèche fut médiocre. La seconde acceptable. La troisième fila droit lorsqu'elle la fit tourner entre ses doigts. C’est à ce moment qu’Otis entra dans la cuisine et la rejoint dans son coin isolé. Pour la première fois depuis leurs retrouvailles, aucun homme ne réclamait ses ordres. Pour la première fois depuis dix ans, ils étaient seuls.

>> Suite : 05/09
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Hindbaer
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Re: Les Refuges des Montagnes

Message par Hindbaer » dim. 13 sept. 2026 16:09

3.5 Comment tourner autour du pot

La gêne s'installa entre eux... Elle occupait le plan de travail, les sacs de farine et tout l'espace jusqu'aux crochets suspendus au plafond. Hindbær taillait sa quatrième hampe. Otis vérifia la sangle de son brassard, puis se racla la gorge. Aucun des deux ne semblait vouloir risquer le premier mot, alors que derrière les murs, le vent, lancé à l’assaut du refuge, ne montrait pas la même retenue.

- Tu pourrais prendre les flèches de l'armurerie, finit-il par dire.
- Non.
- Elles sont faites par des artisans spécialisés.
- Justement.

Otis examina les flèches posées sur la table.

- Les tiennes ne sont pas toutes droites.
- Assez.
- Cette pointe est de travers.

Hindbær la tourna.

- Cible bougera.
- Ce n'est pas ainsi que fonctionne le tir.
- Si cible bouge bien, si…

Un rire échappa au lieutenant. Le son surprit Hindbær. Il était plus grave que dans son souvenir, mais elle le reconnut. Otis riait autrefois de la même manière lorsqu'elle inventait une explication trop absurde pour qu'il eût le courage de la contredire.

- Ton arc ? demanda-t-il.

Elle continua de tailler.

- Cassé.
- Je vois ça. Comment ?
- Sur nez de Fenris.

Otis se tourna vers elle.

- Tu as brisé ton arc sur le nez d'un Fenris ?
- Deux Fenris.
- Évidemment.
- Homme avait jambe percée. Femme, joue ouverte.
- Et toi ?

Le couteau s'arrêta. Hindbær observa la hampe. Une fibre se dressait par-dessus la lame.

- Vivante.

Otis attendit patiemment qu’elle en dise plus, mais n'insista pas.

- Tu étais déjà comme ça enfant, se remémora-t-il avec affection. Ta mère aussi.

La chasseuse releva la tête.

- Quoi, "comme ça" ?
- Convaincue qu'un manque d’équipement pouvait être compensé par un surplus de rage.
- Fonctionne.
- Pas toujours.
- Assez.

Un sourire fatigué passa sous la barbe d'Otis.

- Elle m'a cassé le nez, une fois.
- Maman ?
- Avec son front.

Hindbær tenta d'imaginer la scène. Ülstrid était une femme à la beauté aussi ravageuse que ses bras de guerrière… elle se souvenait d’elle comme si c’était hier que sa mère l’avait abandonnée à la porte d’Otis. (Oui…) Elle l’imaginait bien être suffisamment furieuse pour cogner Otis de sa tête. Son père reculant, les mains sur le nez, partagé entre la douleur et la conviction de l'avoir mérité.

- Pourquoi ?
- Je l'agaçais.
- Précis, ça…
- Elle n'a jamais jugé nécessaire de préciser davantage.

Hindbær eut un reniflement qui ressemblait presque à un rire. Otis, lui, remarqua les éraflures fraîches sur l'arc de garnison posé contre son sac.

- Tu as tiré.
- Plusieurs fois.
- J'ai vu le Fenris dans la cour. Tu as pris appui.
- Genou au sol.
- C'est bien le principe.
- Plus fort. Mais bouge plus.
- Toute technique exige quelque chose en échange.

Elle reprit sa hampe et relança la conversation sur ce sujet technique qui leur permettait de s’apprivoiser mutuellement.

- Neuburg attend avant tirer.
- Il vise.
- Moi aussi.
- Non. Toi, tu regardes la cible et tu tires dès que tu penses pouvoir la toucher.

Hindbær plissa les yeux.

- C'est viser.
- Le tir précis va plus loin. Tu choisis d'abord le point que tu veux atteindre. Ensuite, tu laisses tout le reste disparaître : le bruit, les autres cibles, l'envie de lâcher trop tôt. Tu peux perdre une occasion en attendant, c’est vrai…
- Stupide, l’interrompit vivement la chasseuse.
- Parfois. Mais celle que tu gardes compte davantage, compléta-t-il son explication.

Otis prit une des flèches artisanales et la posa sur la table. Il fit glisser son index le long de la hampe jusqu'à la pointe.

- Ne suis pas l'homme entier. Choisis une cible plus précise : la gorge quand il lève le menton, l'aisselle quand il frappe, l'œil quand il regarde par une fente. Puis attends que cette cible vienne rejoindre ta flèche.

Hindbær observa la pointe. (Choisir.) Neuburg derrière son sapin. (Attendre.) Le Fenris se dressant au sommet de la palissade. (Tirer.) Cela confirmait ce qu’elle avait déjà compris par l’observation et failli à reproduire en combat. Elle avait cherché à forcer l'ouverture. Le milicien, lui, l'avait laissée venir.

- Et si vient pas ?
- Tu ne tires pas.
- Très stupide, insista-t-elle avec un haussement de sourcil.
- C’est ça, la milice...

Cette fois, Hindbær sourit réellement et leurs yeux se rencontrèrent. Pendant quelques secondes, les dix années cessèrent d'occuper l'espace entre eux. Il n'y avait plus le père abandonné ni la fille partie sans un mot. Seulement un homme éprouvé et une femme fatiguée, dans la cuisine d'une forteresse assiégée, se souvenant de quelqu'un qu'ils avaient aimé tous les deux.

Père et fille.

Pour le meilleur et pour le pire.

>> Suite : 06/09
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Hindbaer
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Re: Les Refuges des Montagnes

Message par Hindbaer » dim. 13 sept. 2026 17:16

3.6 Le fond de l'histoire
Cette proximité alarma Hindbær. Elle baissa les yeux et tailla trop profondément. La hampe se fendit.

- Embuscade, lâcha-t-elle, comme un cheveu sur la soupe.

Le sourire d'Otis disparut.

- Comment ?
- Quand captive. J'ai entendu parler. Savaient votre route. Nombre. Chevaux. Où frapper.
- J'y ai pensé pendant la poursuite, abonda dans son sens le lieutenant en s’adossant au fourneau éteint.
- Réfléchis en courant ?
- C'est une compétence militaire très recherchée.

Elle ne sourit pas.

- Trahison.
- Oui, confirma son père en cessant de plaisanter
- Qui savait ? demanda Hindbær en posant sa flèche parmi les copeaux.
- Le capitaine de la garnison. Certains membres du conseil. Borik. Le guide et moi.
- Ta troupe ?
- Ils ont appris l'itinéraire après le départ.

Un cri lointain traversa la nuit. Les deux tournèrent la tête vers la porte de la cuisine. Rien ne bougea dans le couloir.

- Varrockiens dirigeaient.

Otis ne répondit pas.

- Fenris font pas ça, poursuivit la sang-mêlée. Pas embuscade comme collet. Quelqu'un les place. Donne ordres. Mages avec eux.

Le lieutenant observa les mains de sa fille.

- C'est aussi ma conclusion.
- Lié aux enfants.
- Probablement.
- Pourquoi Fenris ?

Cette fois, Otis tressaillit. À peine. Un mouvement de l'épaule, aussitôt contenu. Hindbær le vit. C’était le frémissement d'une proie avant la fuite.

- Tu sais, affirma-t-elle avec assurance.
- Je soupçonne.
- Dis.
- Je suis tenu au secret.
- Par qui ?
- Par mon serment.

Elle pencha la tête comme une chienne de berger, ne lâchant rien.

- Serment protège enfants ?
- Il protège une enquête qui dépasse cette patrouille, contra le lieutenant en serrant la mâchoire.
- Patrouille morte protège bien secret.
- Hindbær...
- Lieut’nant.

Le titre sonna comme une insulte. Otis se détourna vers la porte. Hindbær étudia son profil et passa en revue ce qu’elle avait appris de lui. Sa promotion. La compagnie formée en urgence. Les enfants disparus. Son insistance à prendre lui-même la tête des recherches.

(Et moi.)

Une fille à moitié fenris, disparue dix ans plus tôt. Otis l'avait crue perdue. Peut-être enlevée. Peut-être morte. Pourtant, il avait conservé son petit arc, agrandi sa maison et rédigé un testament à son nom. Une enfant disparue… Les éléments du puzzle s’assemblaient :

- T'ont choisi pour moi.

Otis se raidit.

- Comment ?
- Nommé lieut’nant. Chargé enfants. Parce que fille fenris disparue.
- Ta disparition n'a rien à voir avec celle des...
- Pas dit ça.

Elle se rapprocha, une intensité prédatrice dans les yeux. Elle obtiendrait l’information qu’elle cherchait.

- Conseil pense que tu comprends familles. Ou Fenris. Parce que maman. Parce que moi.

Otis garda le silence : c’était la réponse qu’elle redoutait. Hindbær sentit sa nuque se hérisser.

- Les enfants disparus...

Elle attendit qu'il la regardât.

- Sont Fenris comme moi ? demanda-t-elle d’une voix tendue, repensant au mage varrockien qui l’avait ausculté dans la tête avant de… de la…

Le premier cri éclata près de la porte extérieure ; le second s'interrompit brutalement. Otis saisit son arc. Hindbær emporta le sien, ses flèches artisanales et le sac posé à ses pieds. Et, ensemble, père et fille coururent retrouver la ligne de défense.

Elle allait leur faire payer l’affront qu’il lui avait fait subir !

>> Suite : 07/09
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Hindbaer
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Re: Les Refuges des Montagnes

Message par Hindbaer » dim. 13 sept. 2026 17:37

3.7 Ligne droite dans le chaos

Un choc avait fendu la porte extérieure.

Une ouverture noire séparait les deux battants. Comme s’il voulait empêcher la nuit d’entrer un milicien tentait de la reboucher avec une poutre lorsque le bois explosa vers l'intérieur. Quelque chose de lourd frappa son crâne. Le craquement domina un instant tous les autres bruits, y compris le hoquet de surprise de Hindbær. L'homme s'effondra. De l'autre côté se tenait un Fenris immense, vêtu d'une peau de loup blanche. Il écarta le cadavre d'un bras et entra.

(Un.)

(Deux.)

Cinq Fenris franchirent la brèche. Derrière eux avançait un Varrockien aux cheveux blonds et au teint rosé. Une vapeur glacée enveloppait un orbe dans sa main. Hindbær s'arrêta sur place, le cœur manquant un battement. La salle disparut… Une tente se referma sur elle. Un autre Varrockien rampait sur ses jambes, mais son visage changeait à chaque battement de cœur. L'un était mort. Celui-ci souriait. Un soupir qui lui coupa le souffle…

(Pas lui.)

Le mage leva son orbe.

(C’est pas lui.)

Des volutes neigeux se formèrent derrière le verre.

(Pas mon…violeur.)

Le sort partit. Otis plongea sur le côté. Un pic traversa la poitrine du milicien derrière lui. Hindbær inspira enfin.

Tueur, souffla-t-elle.

Elle devait le neutraliser avant qu’il recommençât, si elle ne le tuait pas purement et simplement. Mais Otis chargeait déjà.

Avec moi !

Son courage entraîna les survivants comme un courant irrépressible. Les archers-mages abandonnèrent les meurtrières et se répartirent dans la salle. Hindbaer, elle, jambes flageolantes et les sens en émoi, ne parvint pas à se résoudre de les suivre. Feldmann resta en retrait, lui aussi. Il n'essayait pas d'abattre les assaillants. Son arc suivait leurs bras, leurs haches et les projectiles qui menaçaient ses camarades. Une flèche fenris fila vers Otis. Feldmann décocha ; les deux traits s'entrechoquèrent et tournoyèrent jusqu'au sol.

Inspirée par l’adresse de l’archer, Hindbær encocha une de ses flèches. Un Fenris levait sa hache sur un milicien tombé. Elle posa un genou à terre entre deux bancs, ancra son pied contre une dalle et stabilisa tout son corps derrière l'arc court. Puis, elle tira en appui. La flèche atteignit l'assaillant dans le dos avec une violence suffisante pour traverser sa peau de loup. L'homme arqua les reins. Le milicien au sol en profita pour lui enfoncer son épée dans le ventre.

Hindbær roula sur le côté lorsqu’une masse d’arme frappa l’espace qu'elle venait de quitter, éclatant les dalles de pierre. Dans l’instant qui suivit, une masse d’un autre genre fit frappa le sol : la tête transpercée d’une flèche d’un Fenris sextagénaire ! L’assaut tournait au chaos ! Elle peinait à s’y retrouver, tout bougeait trop vite ! Feldmann dirigeait déjà sa prochaine flèche vers la mêlée générale. Hindbaer, elle, recula, encocha et chercha le mage blond de son regard déboussolé.

(Trop de corps.)

(Trop de mouvements.)

Le Varrockien leva de nouveau son orbe. Hindbær aperçut sa gorge entre deux épaules. Inspirant profondément pour se contrer, elle commença à viser, mais un Fenris traversa son champ de tir. L'ouverture disparut. Elle retint sa flèche.

(Ne vise pas l'homme entier.)

Le mage se déplaça derrière la mêlée. L’éclat de son orbe reparut. Puis son œil. Puis rien.

(Attend l’ouverture.)

Ce serait sa gorge lorsqu'il lancerait son sort, décida Hindbær. Le choix arrêté, elle banda son arc plus fort. Le vacarme s'éloigna. Elle ne vit plus Otis, les Fenris ni les déflagrations magiques. Seulement un vide entre deux silhouettes, un espace qui s'ouvrait et se refermait au rythme du combat.

Un temps d’inaction ; un temps d’attention. Puis une mort certaine.

Le mage se pencha. L'ouverture vint rejoindre la flèche. Hindbær lâcha. Mais au même instant, une Fenris heurta son bras ! Le trait passa devant la gorge du Varrockien et lui entailla la joue...

(Raté.)

Il s’en était fallu de si peu ! Mais suffisamment pour que le mage tournât vers elle un visage stupéfait, puis furieux. Hindbær roula de justesse sous un pic de glace, un sourire carnassier au visage. Elle avait réussi à se discipliner, et si ça n’avait été pour l’intervention de la Fenris son tir aurait fait mouche. Elle en était convaincue !

Otis atteignit le premier la Fenris qui menaçait désormais Hindbær de sa lance. Il para l’arme allongée avec son arc et frappa son adversaire au visage. Le bois renforcé tint. Il pivota, décocha presque à bout portant et enfonça une flèche sous le menton d'un second assaillant. Le mage blond profita de sa distraction. Avec un sourire sournois, il frappa du poing le sol devant lui. Un pic de glace grand de deux mètres en jaillit ! Otis tenta de reculer, mais la pointe lui laboura le torse. Le cuir de sa jaque s'ouvrit comme une fleur de peau morte. Du sang éclaboussa sa cape… Il tomba à genoux.

Impuissante, Hindbær hurla. Le son n'avait rien d'humain. Elle traversa la mêlée tandis qu’un Fenris saisit Otis par l'épaule et leva son corps inerte pour l’achever. Hindbær n'avait pas le temps d'armer l'arc. Seulement ses flèches artisanales. Elle en empoigna une comme l’avait fait son père et la planta sous le bras levé de l'homme. C’était sans compter sur la moiteur de ses mains : la hampe glissa dans sa paume et la pointe ripa. Le Fenris rugit néanmoins et la frappa du revers. Hindbær vola, mais pas sans arracher Otis à sa prise et l’entrainer dans sa chute. Se relevant en hâte, elle passa le bras de son père autour de ses épaules.

- Debout.

Il tenta d'obéir ; ses jambes cédèrent.

- Laisse-moi.
- Non.
- Hindbær, ils vont...
- Ferme gueule.

La charge de son père lui redonna une contenance, un objectif clair et structurant. Avec une force renouvelée, elle le traîna, faisant abstraction du chaos qu’elle traversait. Derrière eux, les miliciens désormais en sous-effectif contre-attaquaient avec l’énergie du désespoir. Un sort incendia une poutre. La fumée descendit du plafond. Feldmann lança sa dernière flèche pour détourner une hache de jet. Neuburg, acculé contre le mur, banda son arc sur une cible que Hindbær ne pouvait plus voir. Un homme, hors de vue, appela Otis ; son appel se transforma en cri du cygne.

Elle n'écouta plus ; ils pouvaient mourir tous autant qu’ils étaient pour ce qu’elle en avait à faire… ! L'instinct avait pris le contrôle : Trouver une issue. Protéger ce qui restait. Courir. Du moins fuir au plus vite, car Otis pesait lourd contre elle et entravait ses mouvements. Chaque pas loin du tumulte lui arrachait un gargouillement toujours plus audible, inquiétant. Pire, le sang traversait sa jaque et coulait abondamment sur la main d'Hindbær, rendant sa prise plus glissante.

- Cuisines. Chemin.

C'est tout ce qu'elle entendit des mots lâchés par son père. Le sang battait contre ses tempes. Son propre souffle se faisait lourd, laborieux. Elle ne s'entendait même plus penser. Sauf peut-être que dans les cuisines, le guérisseur pourrait peut-être lui venir en aide. Rafistoler Otis. Et ensuite... Elle redoubla d'effort. Il fallait d'abord l'extirper en lieu sûr. Enfin, ils atteignirent les cuisines.

(Où est le guérisseur ?!)

Pas de traces de lui… Il avait dû rejoindre les autres après avoir rafistolé et renvoyé au combat les derniers blessés. Quoiqu’il en fût, la pièce était vide. Elle poussa son père à l'intérieur, rabattit la porte puis traîna la table de préparation contre le battant. Elle ajouta un banc et un coffre de provisions. Aussitôt fait, un choc ébranla le bois. La barricade recula d'un doigt. Hindbær le repoussa avec son dos. De l'autre côté, la mêlée s'éteignait. Un cri. Un choc. Puis la voix d'un milicien appelant Meno avant d'être interrompue par un coup sourd.

Après cela, il ne resta plus que le feu qui ronflait dans l'âtre et la respiration sifflante d'Otis.

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Message par Hindbaer » dim. 13 sept. 2026 17:53

3.8 Un trou, une flèche... une flèche dans un trou.

Otis s'était affaissé contre le mur des cuisines. Une main comprimait sa blessure. L'autre cherchait un appui sur les dalles. Le sang passait entre ses doigts, noir dans la pénombre, et s'accumulait sous lui en une flaque où se reflétait les flammes dansantes de l'âtre.

Hindbær abandonna la barricade.

- Montre.
- Pas l'temps.
- Montre !

Elle écarta sa main. La glace avait déchiré la cuirasse et ouvert le torse sous les côtes. À chaque respiration, une écume rouge gonflait entre les lèvres de la plaie. Hindbær pressa un linge contre l'ouverture. Otis grimaça.

- L’ poumon.
- Tais-toi.
- Hindbær...
- Respire moins.

Il eut un rire bref qui se changea en toux. Du sang jaillit sur sa barbe. Otis referma les doigts autour du poignet de sa fille. Mais c'était trop tôt. Elle se dégagea avec une violence instinctive. Le regret apparut aussitôt sur son visage à lui. Pas de reproche. Seulement cette compréhension prudente qui, depuis leurs retrouvailles, rendait chaque geste plus difficile.

- Pardon, souffla-t-il.

Hindbær replaça sa main coupable sur la plaie.

- Pas ta faute.

Il la regarda avec pudeur. Elle ne développa pas. Pour cause, le mur trembla sous un premier coup de masse. La table recula sur les dalles. Une cruche tomba d'une étagère et éclata près de l'âtre. Pressé par le temps, Otis désigna son arc, tombé près du billot lorsqu'elle l'avait traîné dans la pièce.

- Prends-le.
- Trop grand.
- Tu t'y f'ras.

Hindbær le ramassa. Ce n'était pas une arme de garnison. Les branches, longues et légèrement recourbées, avaient été taillées dans plusieurs lames de bois sombre collées ensemble puis renforcées de corne claire sur leur face intérieure. Une fine ligature protégeait les extrémités. La poignée, enveloppée d'un cuir usé par la main d'Otis, portait de minuscules signes varrockiens gravés autour d'une pièce de métal bleu-gris. De toute évidence, ces matériaux avaient été choisis, séchés et équilibrés par quelqu'un qui connaissait son travail.

(Un arc d'officier.)

Otis eut un sourire faible.

- Quel enthousiasme...
- Presque.

Le battant se fendit. Une lame de hache apparut entre deux planches, puis disparut. L'entaille n'était pas plus large que deux doigts. Derrière, une ombre bougeait. Hindbær encocha une flèche de facture militaire, puis leva l'arc.

- Pas encore, murmura Otis.
- J’ vois.
- Tu vois une porte.

L'ombre passa de nouveau.

- Choisis.

Hindbær fixa l'ouverture. Le Fenris devait reprendre son arme à deux mains. Après chaque coup, il se penchait pour dégager le fer emprisonné dans le bois. Sa peau de loup masquait le cou. Son visage, lui, approchait de l'entaille. Une fois. (Pas prête.) La hache frappa. Le bois éclata davantage. Hindbær ne tira pas. Deux fois. Elle distingua une joue blanche, puis un œil rouge qui cherchait à voir dans la cuisine. L'ouverture disparut.

- Attends, souffla Otis.

La chasseuse inspira. Elle choisit l'œil. Tout le reste s'éloigna : le sang sur les dalles, les coups contre la porte, le râle de son père et l'urgence qui criait de lâcher la corde. Sa concentration était désormais totale. La hache frappa une troisième fois. Cette, fois, le fer resta coincé. Le Fenris approcha son visage. L'œil rejoignit la pointe. Hindbær tira ! La flèche traversa l'entaille. Un cri éclata dans le couloir, suivi du bruit d'un corps heurtant le sol.

Otis ferma brièvement les yeux.

- Voilà, commenta-t-il d'une voix chevrottante.

Hindbær resta immobile, l'arc encore tendu vers la porte. Elle avait attendu. La découverte dans le défilé d’Isen, les essais aux meurtrières et le tir manqué dans la mêlée s’étaient enfin assemblés. Ce qui exigeait auparavant un effort conscient lui semblait être devenu une séquence intuitive : Choisir - Attendre - Tirer.

(Tir précis.)

Un autre retira le corps du Fenris abattu. La pointe racla contre le bois. Hindbær encocha de nouveau, mais personne ne présenta son visage dans l'ouverture. Ils avaient appris eux aussi. Elle abaissa l'arc.

- La sacoche, reprit Otis, faiblissant.

Hindbær la détacha de sa ceinture. Le cuir, épais et graissé, était marqué du blason d'Henehar. Elle l'ouvrit. Une longue-vue de cuivre occupait un côté. À côté se trouvaient un étui cylindrique fermé par une lanière et une bourse si lourde qu'elle heurta le fond avec un tintement mat. Elle desserra le cordon. De la monnaie. Beaucoup de pièces, de toutes les couleurs. Assez pour acheter une quantité de nourriture qui dépassait son imagination immédiate.

- Volé ?
- Confié par le conseil.
- Donc volé par impôt.

Otis rit jaune. Ou plutôt… rouge sang.

- Pour … traiter avec les ravisseurs, expliqua-t-il avec une peine grandissante. Une rançon, s'ils … s’ils acceptaient d' négocier.

Son rire se mua en gargouillement. Il se pencha et recracha une masse rouge sur les dalles.

- Ils ont choisi... une méthode moins coûteuse.

Hindbær referma la bourse. La table bougea encore. Une jambe se brisa et la barricade s'inclina vers l'intérieur.

- Chemin ? demanda-t-elle.

Otis montra la cheminée.

- Là.

Hindbær regarda l'âtre, confuse… Le feu brulait encore sous une marmite renversée. Le conduit montait droit sur deux mètres avant de disparaître dans le plafond.

- En haut, côté montagne, expliqua Otis dans un râle. Une pierre… pivote… dans le conduit. Derrière, un tunnel… sous le refuge.
- Pourquoi ?
- Contrebande... précisa Otis avec une diction qui ressemblait chaque instant plus aux grognements de sa fille naturelle. Pour traverser… frontière. Refuge… construit pour… l' condamner.
- Mal condamné.
- Exprès... Toujours avoir… une sortie, conclut-il avec un rictus espiègle sur son visage livide.

Hindbær examina la cheminée.

- Et toi ?

Otis détourna les yeux vers la porte. Un nouveau coup fit sauter une planche. Il n'eut pas besoin de répondre.

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Re: Les Refuges des Montagnes

Message par Hindbaer » dim. 13 sept. 2026 18:37

3.9 Son père, sa fille

Hindbær retira la marmite de l'âtre. Elle prit un seau près du mur et noya le feu. La vapeur jaillit avec un sifflement, remplissant les cuisines d'une odeur de cendre mouillée. Elle enveloppa ses mains dans le tissu ciré volé à ses geôliers et écarta les braises pour libérer un passage. Ce faisant, elle s'adressa à Otis dans son dos :

- Debout, ordonna-t-elle.
- Non.
- Conduit descend. Facile.
- Pour toi.
- Pour toi aussi.
- Hindbær.

Otis ne bougea pas. Elle se retourna. Son père ne comprimait plus sa plaie. Son bras pendait le long de son corps. Chaque respiration soulevait à peine sa poitrine.

- Franchirai pas … la ch'minée, dit-il à grande peine. Mourrais dans le… passage.

Hindbær considéra la largeur de ses épaules, son armure, la traînée de sang entre la porte et le mur. Il disait vrai. Elle détesta cette vérité avec une violence calme.

- Enlève armure. Plus fin.

Il dodelina simplement la tête.

- Non.
- Tu donnes pas ordre.
- Si. Le... dernier.

La porte gémit. Des voix s'élevèrent de l'autre côté. Les assaillants avaient déterminé que la pièce ne possédait pas d'issue visible. Ils prenaient leur temps.
Hindbær s'accroupit devant Otis. Les mots qu’elle voulait dire étaient nouveaux et difficiles à prononcer. Ils sortirent avec dureté :

- J'ai pas r’trouvé pour laisser.

Il ferma les yeux, une expression mi-délice, mi-supplice peinte sur son visage agonisant. Une décennie qu’il avait attendu pour entendre ces mots ! Et pourtant, il les rejeta.

- Pas v'nue pour moi, repoussa-t-il sa fille naturelle pour mieux la protéger.

La phrase la frappa plus sûrement qu'un poing. Otis rouvrit les yeux, difficilement, ses paupières plus lourdes que jamais.

- Pas… un reproche.
- Ressemblait.
- Je… suis mauvais à ça.
- À parler ?
- Être ton père.

Hindbær fixa le sang dans sa barbe, puis ses mains couverte de ce même liquide qui les unissait. Liquide de vie. Celle qu'il lui avait donné il y a plus de vingt ans. La vie qu'ils s'étaient mutuellement refusés depuis, aussi, avant de le regretter.

- Pas eu beaucoup pratique.

Hindbær baissa les yeux. Le silence revint. Une fissure traversa la partie supérieure de la porte. De la fumée s'y glissa. Les assaillants incendiaient peut-être le couloir, ou le refuge brûlait déjà derrière eux. Une petite bête remua de nouveau dans sa poitrine, celle-là même que le testament avait tirée de son sommeil. Elle montra les dents à l'intérieur d'elle. La créature ne recula pas.

- J'étais pas enlevée, l'informa-t-elle.
- Je sais maintenant.
- Partie seule.
- M'en doutais.
- Alors pourquoi chercher dix ans ?

Otis sourit. Du sang colora ses dents.

- Parce que… un père peut …se douter que… s’amusa-t-il entre deux quinte de toux.

Le mourant prit le temps de déglutir et mit toute son énergie pour articuler la fin de sa phrase :

- … sa fille est une... imbécile, sans cesser ... d'espérer la r'voir.

Hindbær lui donna un léger coup sur l'épaule.

- Toi, imbécile.
- Caractère de ta mère.
- Tu l'as d’jà dit.
- Les pères…

La barricade céda d'un demi-pas ; ils n'avaient plus de temps à gaspiller. Pourtant, aucun des deux ne bougea… Puis :

Otis tendit la main une dernière fois.
Hindbær la regarda.
Il lui laissait le choix.

Elle posa sa paume contre la sienne. Les doigts de son père étaient froids. Moins froids que ceux d'un Fenris, plus froids qu'ils n'auraient dû l'être. Ils se refermèrent faiblement autour des siens.

- Termine la mission, implora-t-il.
- Oui.
- Trouve les enfants qui ... peuvent encore l'être.
- Oui.
- Ne cherche pas ... à venger ... chaque mort.
- Oui.

Otis eut un souffle amusé.

- Même pas ... la mienne ?

La chasseuse secoua la tête : la vengeance n’avait pas sa place dans l’ordre naturel. Encore un concept des autres races modernes… Et puis Hindbær pensa au mage blond, mort sous la tente. Aux Fenris contre le sapin. À l'homme qu'elle venait d'abattre derrière la porte et à ceux qui attendaient encore dans le couloir. Ils avaient payé cher l’affront qu’ils lui avaient fait.

- Et si tu peux ... prévenir ... Henehar...
- Conseil a traître, acquiesça-t-elle pour lui confirmer qu’elle ferait son possible.

Un morceau du battant de la porte céda. Une ouverture plus large apparut au-dessus de la barricade. Hindbær aperçut la lueur du couloir, un visage puis le fer d'une lance. Elle saisit l'arc d'Otis ; son père retint son bras.

- Non.
- Je l'ai, rétorqua-t-elle, l’ennemi en ligne de mire.
- Qu’importe...

Le visage avait déjà disparu. Le prochain assaillant savait qu'elle surveillait la brèche. Hindbær pouvait attendre encore, chaque tir retardait son départ et offrait aux ennemis le temps d'ouvrir la porte.

Elle abaissa l'arc.

Otis tira doucement sur sa main. Hindbær se pencha, croyant qu'il voulait parler plus bas. Mais son père posa son front contre le sien. Le geste réveilla le souvenir de lèvres avides sous une tente. Hindbær resta raide, prête à reculer. Puis elle ferma les yeux. Il sentait le sang, la fumée et, sous tout cela, le tabac froid. La maison. Le petit arc réparé au-dessus de la cheminée. Une adolescence qu'elle avait passé des années à traiter comme une mauvaise piste.

Un coup de hache agrandit la brèche, mettant un terme à cette réunion familiale inespérée. Une main passa par l'ouverture et chercha à déplacer le coffre. Hindbær se redressa, saisit l'une de ses flèches artisanales et la planta entre deux doigts. La main disparut dans un hurlement.

- Maintenant, ordonna Otis.

Elle ramassa son sac de voyage et l'ouvrit. La corde, l'amadou, le tissu ciré, la graisse de phoque et les dernières provisions s'y trouvaient encore. Elle y fourra en hâte la sacoche du lieutenant, fixa le carquois à sa hanche puis passa l'arc de son père autour de son épaule.

Elle hésita.

- J'vais réussir.
- Je sais.
- Ram’ner enfants.
- Je sais.
- Trouver qui a fait ça.
- Hindbær...
- Et rev’nir.

Otis sourit.

- La maison ... est à toi.
- Pas maison. Rev’nir.

Son sourire trembla. Il comprit ce qu'elle essayait de dire, tout absurde qu’était l’espoir de retrouvailles futures. Elle aussi le savait, au fond, mais se mentir lui était nécessaire en cet instant. Enfin, Hindbær se détourna avant que cela ne changeât sa décision. Elle plaça son sac dans l'âtre, puis y entra à son tour.

- Fille...

Elle s'arrêta. Otis n'avait jamais beaucoup employé ce mot. ("Fille"…) Ni lorsqu'elle était adolescente, par respect pour la sauvagerie de Hindbær qui refusait les liens, ni après son retour, par peur de revendiquer ce qu'elle ne lui avait pas encore accordé.

Hindbær tourna la tête.

- Père.

Ce fut tout. Toute une tragédie familiale tenait dans ces deux mots.

Elle disparut dans le conduit de cheminée... et de sa vue pour toujours.

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