X 17 La Lune dans l'ombre de la neige.
X 18 Sous la protection du Grand Esprit.
La destination vers laquelle nous nous rendons, me paraît incroyablement longue. Peut-être est-ce le fait d’être saucissonné, l’absence de considération, de confort, où tout cela réunit, mais c’est terriblement pénible. Notre escorte est composée d’un grand nombre d’humanoïdes, mais tout autant d’animaux. Des loups, des oiseaux et beaucoup de rennes. Certains attirent même ma curiosité, car ils paraissent de nature magique. Durant le trajet, j’ai beau chercher Mange-Botte du regard, rien. Ce dernier avait disparu. Je crains qu’au vu du nombre de bête présentes, ils ne comptent l’utiliser pour s’en repaître.
Au bout de ce long périple, nous approchons d’une zone pleine de lumière. Ce n’est pas évident au premier regard, ni au second d’ailleurs à cause de notre position, qui ne nous permet pas un examen décent de notre environnement. Cependant, c’est vers bien un village, logé au sein de la forêt que nous nous rendons. Un grand mur, formé de pics de bois et de branchage entoure de nombreuses habitations, visibles depuis son entrée. A l’intérieur, les édifices de bois et de boues recouverts de neige se comptent sur les doigts d’une main.
On nous dépose finalement au centre du village. Près d’un bûcher important. Là, la lumière est forte, tout comme la chaleur en m’y mettant de trop près à mon goût. Nous sommes présentés ainsi pour être vus à l’intégralité des membres, et je vois un grand nombre d’êtres en sortir pour venir nous observer. Dans un premier temps, un homme près de nous parle dans un dialecte qui m’est inconnu et à Aëgis aussi d’ailleurs. De mes yeux éblouis par la lumière, mon regard va et vient partout, mais c’est sur une silhouette connue que mon esprit se focalise.
« Mange-Botte ! » Fais-je à son attention en me relevant malgré les liens au bras.
Mon intervention n’est vraisemblablement pas bien prise. Je le remarque aux rictus de colère de l’homme, à ses yeux me fixant intensément et accessoirement à son poing dans mon abdomen. Je me plie en deux sous le choc et tousse à plein poumon, tentant avec peine de reprendre mon souffle. Qu’est-ce que j’aurais donné pour être capable de générer un bouclier de pierre juste avant.
« Pas un mot shaakt ! » Grogne mon bourreau.
Mon corgy arrive à moi et étrangement, on le laisse faire, comme s’il était natif de la région. Il porte son museau à moi et me lèche en couinant.
« Ca va mon…grand. Ca va. Comment…tu te sens ? Il t'on…fait quelque chose ?» Lui dis-je sans vraiment attendre de réponse.
« Il a l’air de bien se porter. En-tout-cas, les fleurs qu’ils lui ont placées sur sa fourrure semblent indiquer qu’il est traité avec respect. J’en serais presque jaloux. » Déclare ironiquement Aëgis.
« Ha…ha…et moi donc. Tu crois qu’il…existe un lieu où la peau foncée… » Fais-je avant de me faire interrompre par un coup de pied à nouveau dans l’abdomen.
Mon corps se soulève sous le choc et retombe lourdement dans la neige.
(Bordel, je vais vomir mes tripes à ce rythme.)
« Pourtant, ils ont l’air aussi noir que toi ! »
Une poigne attrape férocement mes cheveux et me tire la tête en arrière, me laissant voir le visage de celui qui me prend pour une cible d’entraînement et de ceux qui m’entourent. Les membres de cette communauté ont une corpulence assez fine, que ce soit pour les hommes et les femmes. Comme l’a souligné l’hinion, ils ont une peau sombre mais pâle en comparaison de la mienne. Sur leur visage, je vois plusieurs dessins blancs et de nombreux ornements dorés dans des cheveux tressés en nattes. Emmitouflés dans des peaux de bêtes, ils ont l’air d’avoir plus peur que moi. Certains portent leurs mains au visage, laissant entrevoir des ongles comme des griffes et des crocs aussi pointus que des loups. Ils me craignent, contrairement à mon nouvel ami. Une haine pure se lit sur ses traits et le froid d’une lame vient se poser amoureusement sur ma gorge. Un simple geste et il en est fini de ma vie. A quelques pas de moi, Mange-Botte couine et s’agite en me voyant.
« ASSEZ ! » Tonne une voix qui, à elle seule, provoque une hésitation dans la prise de mon geôlier.
Face à moi, la troupe d’êtres se divise en deux, laissant entrevoir une femme similaire aux autres, en plus âgée. Doté de nattes plus longues, décorées avec plus de parures que la plupart, elle paraît afficher un poste important dans la hiérarchie cette communauté.
« Relâche-le ! » Ordonne-t-elle.
Ils échangent des propos dans leurs langues, mais je crois comprendre qu’elle ne souhaite pas ma mort et cela déplaît à celui qui voulait inspecter ma glotte de plus près.
« Emmenez-les tous les trois dans ma hutte, sans leurs entraves. Ne manquons pas de respect à notre hôte de marque et ses compagnons. » Déclare-t-elle, à la fin d’un échange qui nous est incompréhensible, en se dirigeant vers une bâtisse, sans attendre le moindre refus.
On vient nous libérer de nos cordes, avant de nous aider à nous relever. Passer de prisonnier à hôte de marque en si peu de temps à de quoi me faire chavirer l’esprit. Néanmoins, je garde en mémoire la menace que représente l’homme qui a manqué de me tuer.
« C’est bien la première fois que je suis reçu avec une telle considération. Ca change. » Dis-je à Aëgis.
« Reçu avec considé… » Reprend-il, avant de poursuivre avec un sourire en coin.
« Tu penses être l’hôte de marque ? Sans vouloir te vexer, je suis le seul de nous deux à ne pas avoir été molesté. »
« Ha, je vois. Il va falloir revoir le traîneau si on veut que tes chevilles rentrent dedans. » Fais-je en retour.
On nous guide jusqu’à la hutte de la femme, la plus grande du village. En pénétrant à l’intérieur, une énorme et unique pièce est présente, centrée autour d’un feu entretenu. A l’intérieur, nombre de personnes sont déjà installées : hommes, femmes, enfants, et même des animaux. C’est une énorme bâtisse qui regroupe tous ces êtres et au vu du nombre de couches présentes, tous paraissent y vivre. Je comprends à présent la raison derrière ce si petit nombre de huttes, malgré la foule d’être présents : la chaleur. Pour lutter contre le froid et conserver une température décente dans cette région, les besoins sont réduits au strict minimum.
« Je vous en prie. » Propose la cheffe du village en nous invitant à nous asseoir.
Nous nous rendons sur place, Aëgis en tête. Le port fier, il se plaît dans son rôle d’hôte de marque.
« C’est un immense honneur que de recevoir la venue d’un grand esprit au sein de notre communauté. Veuillez accepter nos excuses pour le traitement que vous et les vôtres avez subi. » Déclare-t-elle à nouveau dans notre dos.
« Ce n’est rien. Je suis sûr que les vôtres… » Commence Aëgis, avant de se retourner et de voir que la femme faisait face à la tête de Mange-Botte dépassant à l’intérieur de la hutte.
(L’hôte de marque ? Le grand esprit ? Elle parle de Mange-Botte.)
« Pardonnez-moi, vous disiez ? » Demande-t-elle en se tournant vers l’hinion.
« Heu non, non. Rien. » Réplique-t-il un peu penaud. Nos regards se croisent et je ne retiens qu’avec difficulté, l’hilarité qui naît en moi.
Mange-Botte pénètre complètement dans la hutte et malgré l’espace disponible drastiquement restreint par sa présence, nul ne s’oppose à sa présence. Il s’installe au sol cherchant une place à mes côtés.
« Que nous vaut l’honneur de la présence d’un grand esprit et de ses compagnons. » Demande-t-elle en s’asseyant en face de nous.
Nous nous regardons quelques instants, Aëgis et moi, avant de s’assurer qu’elle nous parle à nous et non au grand esprit. Après de brefs regards et une conversation muette, l’elfe blanc me fait comprendre que c’est à moi de prendre la parole. Je crois aussi qu’il se sent encore honteux du quiproquo. Je prends une longue inspiration pour apaiser mon esprit et parle d’une voix claire et assez forte pour être entendu de tous.
« Nous…nous sommes en quête. Nous recherchons la trace ou la tombe de quelqu’un qui avait des liens avec le clan de la Lune de Gel. Il s’agit bien de vous n’est-ce pas ? J’ai vu vos ornements. »
« En effet. Le grand esprit vous a conduit sur le bon chemin. En revanche, je crains que vous ne fassiez fausse route. Aucun étranger n’est venu depuis bien longtemps. Dites-moi, quel nom porte l’être que vous cherchez ? » Demande-t-elle en portant à ses lèvres, une boisson chaude.
« Ho, il a vécu il y a bien longtemps. Il se nommait Kaërnil. Mais peut-être le connaissez-vous sous le nom de… » Dis-je, alors que la maîtresse des lieux me coupe la parole.
« Kaërnil Patte-Folle. » Dit-elle en se figeant un bref instant.
« Vous êtes en quête de sa précieuse relique. Dites-moi, comment avez-vous eu connaissance de son existence. »
« Dois-je en conclure que vous savez où elle se trouve ? » Lui dis-je en retour.
« Pensez-vous être en position de ne pas répondre à mes questions ? » Lâche-t-elle, alors qu’autour de nous, les habitants de la hutte s’agitent nerveusement.
(Ainsi elle dévoile sa véritable personnalité. Elle ne cherche que des informations à notre sujet. Il va falloir être prudent.)
« Je…c’est un descendant qui me l’a évoqué. » Fais-je nerveusement en comptant le nombre de personnes aptes à se battre. Trop selon moi.
« Evoqué ou…interrogé ? » Continue-t-elle.
« Interroger ? Sous-entendez vous que je l’ai menacé pour savoir une telle chose ? » Dis-je outré de penser que j’aurais pu faire du mal à Eyöim. Cependant, ma réponse n’est pas au goût des êtres autour de moi, m’imposant de répondre ou d’en subir les conséquences.
« Je n’ai fait aucun mal à Eyöim…enfin, au descendant de Kaërnil, bien au contraire. Il m’a offert le recueille de son ancêtre pour lui avoir porté secours. »
« Lui porter secours ? Quel mensonge est-ce là ? Pour nous, il est un ami très cher et par-delà la forêt, le membre d’une illustre lignée. Comment un shaakt pourrait lui venir en aide d’une quelconque manière ? » Rétorque-t-elle.
(Une illustre famille ? Mais oui !)
« Hélas, le temps passe, change et avec lui, les savoirs peuvent se perdre. Ils ne sont plus les maîtres mono-élémentalistes qu’ils étaient. » Scrutant les traits de son visage, je vois que ma réponse l’intrigue.
« Pire que cela, le jeune Eyöim a fait naître des fluides d’air et non d’eau. Savez-vous ce que cela implique ? »
« Il a été traité en paria ? » S’offusque la cheffe avec véhémence dans un souffle.
« Vous osez me dire que ces pratiques subsistent toujours ? »
(Ainsi, on est d’accord sur ce point. Peut-être qu’en mettant l’accent sur ma relation avec Eyoïm, je pourrais améliorer son attitude envers nous.)
« Hélas oui. Si encore, il avait le don de ses aïeux, cela aurait pu passer, mais ils l’ont perdu au fil du temps. J’ai pu lui porter mon aide en le formant à un art magique dont la cité avait grand besoin. Il s’est montré talentueux, très talentueux. Ses ancêtres peuvent être fiers de lui. » Dis-je solennellement.
« Pourquoi ne pas l’avoir formé à l’art des siens ? » Demande-t-elle à nouveau plus calmement.
« Je ne peux apprendre un savoir que je ne connais pas et qui, par sa nature, m’est impossible à atteindre. »
« Et quel savoir lui avez-vous offert ? » M’interroge-t-elle curieuse.
« Si vous me le permettez, une démonstration est plus adéquate qu’un long récit. » Dis-je, avant de recevoir son approbation.
A ces mots, je tends un bras devant moi et exerce un contrôle sur mes fluides de feu. Les manipulant avec aisance, je fais naître une boule de feu dans le creux de ma main. Puis je retire la nature élémentaire de mon sort pour ne laisser qu’une flamme sans élément. Du feu magique à l’état pur.
« Vous savez retirer l’essence magique des éléments ! » Déclare-t-elle fascinée, alors que je romps mon sort.
(Tâchons de voir à présent son attitude vis-à-vis de la relique. Comment aborder la chose ?)
A mes côtés, Mange-Botte gesticule. Il tend la gueule en avant et d’un gros coup de langue, attrape un morceau de viande. Une idée me vient.
« Comme je vous le disais, nous sommes venus pour trouver la relique. D’après les informations à son sujet, elle permettrait de communiquer avec les espèces animales. Grâce à elle, nous espérons répondre plus efficacement aux besoins du grand esprit. D’où le long voyage jusqu’à vous. »
Contrairement, au début de notre conversation, elle semble plus apaisée et moins curieuse quant à notre présence. Une attitude qui montre que mes propos vont dans le bon sens.
« C’est une noble quête que de servir au mieux un grand esprit. Cependant, est-ce normal que ce soit lui qui vous transporte comme une vulgaire monture ? » Lâche-t-elle, les yeux plissés de suspicion.
(Ha...oui. Il fallait s’y attendre à celle-là.)
« Le grand esprit a des envies bien étranges et porter des hommes sur son dos est l’un d’eux. Cependant, rares sont ceux qu’il accepte sur son dos et c’est toujours un immense honneur. » Dis-je en lui grattant à l’arrière de l’oreille. Une attention qui affectionne beaucoup.
« Il accepte que vous le montiez ? » S’offusque-t-elle incrédule.
« Depuis le jour de notre rencontre oui. Je pourrais lui demander d’en faire de même pour vous si vous le souhaitez. »
« Je…non. Je verrais cela comme une insulte à sa personne. Où l’avez-vous trouvé ? » Continue-t-elle dans ses questions.
(Jouons le jeu. Tant qu’elle montre une curiosité positive, c’est bon à prendre. Cependant, je ne peux révéler l’emplacement du village lutin.)
« C’est plutôt lui qui m’a trouvé et depuis, je reste à ses côtés. Quant au lieu…je ne puis hélas vous le révéler. D’autres pourraient être en danger si l’emplacement venait à se savoir. » Dis-je simplement.
« Vous dîtes qu’il y en a d’autres ? »
« J’ai eu l’honneur d’en croiser un autre en effet. » Fais-je au souvenir de n’avoir pas été le seul à faire grandir un corgy en quittant le village.
« Vous avez vu deux grands esprits et servez l’un d’eux. Vous ne mentez pas, je le vois dans vos yeux. Vous êtes clairement quelqu’un de singulier pour avoir accompli tant de choses. » Elle s’arrête un instant avant de consulter les siens du regard et revient vers moi.
« Bien. Nous sommes effectivement le clan de la Lune de Gel. Les descendants de votre illustre membre. Il était un ami de la nature et du clan. Nombre d’histoires à son propos sont relatées de génération en génération. A présent, nous sommes les gardiens de son héritage. Il est dit qu’un jour quelqu’un viendrait pour sa relique, celle qui lui permettait de ne faire qu’un avec le peuple de la forêt. Nous nous attendions à un de ses descendants, mais servir un grand esprit nous honore. Nous vous y conduirons après une fête en l’honneur du grand esprit. Pour l’heure, vous êtes nos invités. » Déclare-t-elle en se relevant pour venir à nous, dans une étrange étreinte dans laquelle nos bras s'entrecroisent et nos fronts se joignent.
« Je me nomme Farek. »
« Nhaundar. » Dis-je en retour.
« C’est un immense honneur que vous nous faites. Le grand esprit vous en est très reconnaissant. Voici Aëgis. En plus d’être habile avec son épée,… » Dis-je en le désignant une main sur l’épaule, alors qu’il prend une posture fière.
« …il est également chargé de la toilette du grand esprit et de son bien-être intestinal. »
Au travers de ma main sur son épaule, je perçois la tension de la surprise. Une duperie qui va me coûter très cher.
«
C’est un plaisir de vous rencontrer Nhaundar, celui-qui-porte-le-lien et Aëgis, toiletteur-du-grand-esprit. » Déclare-t-elle en rejoignant les mains pour s’incliner, avant d’être imitée par les siens.
« Celui-qui-porte-le-lien vous dites ? »
« Vous êtes celui qui l’a trouvé, celui qui l’a monté et celui qui le protège du danger. Je vous ai vu face à la bête. » Répond-elle en me fixant amicalement dans les yeux.
« Vous m’avez vu ? »
(Comment ? Existe-t-il une magie pour voir d’aussi loin, ou bien un puissant artefact.)
Puis je me remémore la scène avec le loup de Thimoros, en particulier la fin. A ce moment-là, nous n’étions pas tout à fait seuls.
« La chouette ! C’était vous n’est-ce pas ? Vous êtes une change-forme. »
« Je crois que les vôtres appelez cela shaman, mais oui, c’était bien moi. Je sers l'esprit de la chouette blanche. » Dit-elle en se relevant.
« Profitez de la journée. Qui sait ce qu’il se passera pour vous là-bas. »
Je perçois un sous-entendu, mais ayant déjà leur accord pour nous guider et la chance de rester en vie, je ne vais pas chercher à plus qu’il ne nous en faut. D’ailleurs à ce sujet…
« Qu’en est-il de l’homme qui voulait nous éliminer ? Il semblait s’opposer à notre présence. »
« Graégus n’aime pas les étrangers, mais il respecte la volonté de l’ainé. C’est appréciable lorsqu’on est comme lui le plus fort guerrier du village. » Explique-t-elle.
(Le plus fort guerrier ? Pourquoi les types qui ne peuvent pas me sentir ne sont jamais les maîtres du tressage de couronne de fleurs ?)
X 19 La parole qui n'est pas humaine.